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Le Têt au séminaire de la source jaune

Le Têt au séminaire de la source jaune
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    Le Têt au séminaire de la source jaune

    Le Têt, notre nouvel an annamite, est toujours un événement d'importance et, même pour nos séminaristes, il comporte un ensemble de réjouissances dont personne ne fait fi. Cette année, le programme se corsait si j'ose ainsi parler, d'une attraction tout a fait inédite. Il n'était question, en effet, que du voyage aérien de notre sympathique Coadjuteur, Mgr Chaize. Prenant son vol de France le 12 janvier, Son Excellence devait atterrir à Hanoi le 21. C'était un record jamais atteint par un personnage de cette importance, et quelques-uns allaient même jusqu'à taxer de témérité ce vol, qui aujourd'hui ne comporte plus guère d'aléa. D'autres, réveillant les souvenirs d'antan, évoquaient les chevauchées épiques de nos aînés traversant pédestrement la Syrie, la Perse, voire l'Inde, pour atteindre le Siam. Il est bien évident qu'à l'heure actuelle, si l'avion rapide emprunte encore l'itinéraire de jadis, il supprime par contre toutes les péripéties (souvent dangereuses, toujours pénibles) d'un voyage qui n'en finissait plus. Mais enfin tout mon petit monde était en éveil et les questions pleuvaient dru comme grêle en été.

    Premier contre temps : le crachin, le brouillard s'étaient tellement épaissis que la Compagnie Air Orient avait dû suspendre la liaison Saigon Hanoi. Lors du dernier vol, on avait frisé la catastrophe, l'aviateur ayant perdu tout contrôle de direction. Ainsi donc Mgr Chaize ne nous viendrait plus du ciel en droite ligne, il arriverait prosaïquement par le train rapide du Trans-indochinois ! Cela compliquait singulièrement les choses ! En effet, Monseigneur ne serait ainsi rendu dans sa bonne ville de Hanoi que le 25 janvier, premier jour du Têt annamite. Lui resterait-il assez de temps disponible pour venir nous apporter sa bénédiction ? Les fatigues du voyage ne le retiendraient-elles pas à Hanoi ? Tout le séminaire se le demandait avec anxiété.
    Il n'en fut rien ; le P. Binet, parti en éclaireur, revint porteur de bonnes nouvelles : nous aurions l'honneur et le plaisir de recevoir Son Excellence le samedi, troisième jour du Têt et, qui plus est, Mgr Gendreau voulait bien consentir à rehausser de sa présence notre petite fête de famille.
    Ce fut un cri de joie dans toute la maison. Deux évêques au séminaire pour fêter le Têt ! Cela ne s'était jamais vu ! Qu'est-ce qu'on pourrait bien préparer pour fêter dignement un tel événement ? On ne parlait rien moins que d'immoler un ou deux buffles et un nombre respectable d' « habillés de soie » ; mais, comme c'est moi qui tiens les cordons de la bourse, je mis promptement le holà à cet enthousiasme trop prosaïque. Sans doute, la fête se prolongerait jusqu'au réfectoire, mais là n'était pas le principal, il y avait bien d'autres projets à mettre au point. Après bien des conciliabules, on s'arrêta au programme suivant : dès l'arrivée de nos hôtes, visite à la chapelle, où le chant du Magnificat ferait monter vers Dieu les accents émus de notre joyeuse reconnaissance. Ensuite, il y aurait une réception solennelle à la salle des fêtes et enfin, après déjeuner, concours de jeux en plein air, puis distribution des récompenses, suivie de la traditionnelle séance théâtrale en l'honneur de nos augustes visiteurs.
    On se mit aussitôt à l'ouvrage : les orateurs polirent leurs meilleures périodes, les musiciens accordèrent leurs instruments, et les vocalises des chanteurs emplirent bientôt tout le séminaire de leurs accents plus ou moins harmonieux ! Les décorateurs, eux, étaient hors d'eux-mêmes. Aucun décor ne leur paraissait assez somptueux, et ils se barbouillaient de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel en voulant remettre à neuf nos vieux accessoires par trop défraîchis ! C'était l'ardeur des grands jours, et j'avais à modérer des élans exagérés plutôt qu'à exciter des imaginations qui ne demandaient qu'à se donner libre cours.
    Et vraiment, par cette belle et froide matinée de janvier, le coup d'oeil avait son charme. Les étoiles de toutes grandeurs et de toutes couleurs, fabriquées pour les fêtes de Noël, apportaient dans la verdure une note assez originale. On avait aussi, bien entendu, réquisitionné tout ce que le séminaire possède de tentures et d'oriflammes ; des mâts peinturlurés élevaient bien haut dans le ciel les couleurs pontificales et françaises. Enfin un bel arc de triomphe et deux colonnes de verdure décoraient l'allée principale, qui semblait palpiter au claquement d'une multitude de petits drapeaux. Le brillant soleil du Bon Dieu voulut bien glisser sur tout ce scintillement de couleurs l'or de ses rayons... Nous étions parés.
    Il était temps, car, en avance sur l'horaire, l'automobile épiscopale faisait déjà entendre le ronronnement de son moteur. Les cloches se mirent en branle, les tambours résonnèrent, mais... il n'y eut pas de pétards ! C'était bien sûrement la première fois que dans les fastes de l'Eglise d'Annam deux Evêques étaient reçus solennellement le jour du Têt sans que les pétards fissent retentir leurs bruyantes détonations ! Pour arriver à ce résultat, il avait fallu la défense formelle de Mgr Gendreau, et encore cette défense, on l'avait subie plutôt qu'acceptée ! Les vivats et les applaudissements s'efforcèrent de suppléer l'artillerie défaillante, et ce fut dans une affectueuse bousculade que nos évêques, descendant d'auto, purent se rendre à la chapelle. La sainteté du lieu calma quelques peu l'exubérante jeunesse, mais elle se rattrapa au Magnificat, dont les allègres faux-bourdons furent enlevés avec un brio à la hauteur des circonstances.
    Il nous fallait maintenant présenter nos voeux et nos souhaits à Leurs Excellences, et tout spécialement exprimer à Mgr Chaize toute la joie que nous éprouvions à le revoir parmi nous. La salle des fêtes était prête et l'éloquence des orateurs ne demandait qu'à s'élancer à l'assaut des oreilles qui ne demandaient qu'à l'accueillir avec bienveillance. En latin, en français, en annamite, les chants, la musique proclamèrent notre bonheur, et tour à tour nos nobles hôtes voulurent bien nous dire aussi la joie qu'ils éprouvaient de se retrouver au milieu de leurs enfants. Et comme un rimeur d'occasion avait chanté sur l'air du « Gai bonjour » :
    Et ce sera, ma foi, chose très digne,
    Nous le croyons :
    Car vous venez du ciel en droite ligne
    Dans un avion ;
    Nous vous suivrons sans aucune inquiétude,
    Le coeur joyeux,
    Puisque déjà vous avez l'habitude
    D'aller aux cieux.

    Mgr Chaize voulut bien nous faire part de ses impressions aériennes. Inutile de dire qu'elles furent écoutées dans un silence parfait, coupées de rires aux épisodes amusants et saluées d'applaudissements très nourris à la péroraison.
    Mais le clou de la fête était sans conteste le concours de jeux suivi de la séance théâtrale qu'on avait réservés pour la soirée. Le déjeuner était à peine fini que les tambours et les cymbales rythmaient déjà à vive allure le rassemblement de la communauté et de tous les artistes, devant l'appartement de Monseigneur. Quel cortège, grand Dieu ! En tête, sans doute, une partie des séminaristes en uniforme noir et blanc donnait la note sérieuse, mais ensuite venait un vrai cortège de Carnaval!
    Des mandarins en grand costume d'apparat voisinaient avec des pitres à la tenue désopilante, les soldats en tenue ultra fantaisiste se mêlaient aux joueurs en costume de sport, quelques nègres lutinaient des diablotins. Il y avait même un vénérable prêtre à la barbe blanche qui ne semblait pas trop surpris de ces effarants voisinages. Costumes français, habits annamites, vieilles souquenilles, tous les accessoires qui servent aux séances récréatives avaient été arborés ! De l'or, du bleu, du rouge, du vert, toutes les teintes imaginables hurlaient de se voir ainsi assemblées, mais de toute cette bigarrure se dégageait une impression d'animation joyeuse qui amenait un sourire amusé sur les lèvres de tous nos visiteurs.
    Dans un tintamarre effroyable le cortège se mit en marche vers la cour de rhétorique où des estrades avaient été dressées.
    Un buffet rustique avait même été préparé ; et comme il était gratuit... il fit de magnifiques affaires ! Seul l'Econome semait quelque peu inquiet sur l'accroc plus ou moins considérable fait à son budget ! Il s'agissait bien de l'Econome ! Personne ne pensait à lui et on se pressait pour mieux voir les jeux qui se déroulaient suivant le programme prévu. Joueurs de toupie, lanceurs de balle, as du volant qui se servent de la plante des pieds en guise de raquette, vinrent tour à tour montrer leur adresse. Sauts en hauteurs, sauts à la perche, tractions à la corde, parties de tennis continuèrent et le concours de yo-yo ne fut même pas oublié. J'en passe et des meilleurs. Pendant tout ce temps les pitres émaillaient de leurs farces et de leurs plaisanteries une parade qui était déjà bien assez animée. Il fallut même les chasser plusieurs fois de la piste, car leur audace ne connaissait plus de borne.
    Enfin il fallut bien récompenser toutes ces bonnes volontés ; nos Evêques y pourvurent par une abondante distribution d'objets les plus variés. Puis le silence se fit, car nos artistes amateurs commençaient la représentation d'un drame intitulé :
    Le Martyr Vitus ». Oh ! Les anachronismes ne manquèrent pas! C'est ainsi qu'on eut la surprise de voir les représentants de l'autorité romaine vêtus à la plus pure mode de la cour de Hué ! Le comique se mêlait bien quelquefois au tragique et les décors, eux aussi, n'arrivaient pas à donner une impression très romaine ! Mais qu'importe ! L'accent était sincère, les acteurs convaincus, et plus d'un coeur fut ému aux paroles enflammées de Vitus, témoin du Christ ressuscité.
    Hélas ! Le temps avait fui trop vite ! Et nos vénérables visiteurs ne quittèrent la salle des séances que pour monter dans leur auto qui les emportait vers d'autres réunions, vers d'autres fidèles qui, eux aussi, étaient désireux d'exprimer à Mgr Chaize leur joie de le voir de retour parmi nous.
    Sunt lacrymae rerum ! Le temps qui jusqu'alors s'était maintenu au beau, se gâta peu à peu et la brume, l'humide crachin, descendit, d'abord imperceptible, puis peu à peu plus épais, nous plongeant dans une grisaille sombre et triste. Tristesse du ciel, tristesse des curs ? Non, car dans la brume croissante on causait avec animation des événements du jour, et le congé généreusement octroyé par Mgr Chaize venait encore dorer de ses lumineuses perspectives l'aurore encore lointaine d'un Joyeux lendemain.
    Hoang Nguyên, le 3 février 1933
    J. VILLEBONNET.
    1933/138-141
    138-141
    Vietnam
    1933
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