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Le savoir mourir en Annam

Le savoir mourir en Annam Par M. E. Durand Missionnaire apostolique en Cochinchine Orientale.
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    Le savoir mourir en Annam

    Par M. E. Durand

    Missionnaire apostolique en Cochinchine Orientale.

    Savoir mourir ! Pour un bon catholique d'Annam c'est quelque chose de très simple : quand la mort s'approche, il se regarde dans son miroir, puis la regarde, elle, bien en face ; et plus il se trouve laid, plus il la trouve belle. Car enfin si ce dernier coup d'oeil sur sa personne ne le satisfait pas outre mesure, s'il voit le sceau du Saint Esprit à demi effacé sur son front, l'eau sainte du baptême aux trois quarts évaporée sur sa tête, la bonne odeur du Christ ne fleurant presque plus à ses lèvres, ses mains noires de souillures, ses pieds maculés de fange, sa robe nuptiale en loques et tout son être moral en ruines ; si cette dernière évocation du peu qui reste en lui de l'image auréolée de Jésus, si cette suprême inquisition au fond d'une âme en désarroi, si ce bilan final d'une vie qui menace de tourner en faillite, si tout cela, dis-je, ne lui montre rien de beau, ne lui découvre rien de bien et ne lui dit rien de bon, mais...... c'est qu'il s'est déjà jugé avant d'être jugé, condamné avant l'audience, exécuté avant le verdict. Et sur ce jugement préventif d'une conscience loyale et d'une âme ingénue, il sait bien que le Bon Dieu ne revient pas, ou bien peu. L'expiation ayant commencé dans le temps, l'absolution la complétera avant l'Eternité. Il fait donc appeler un prêtre à son chevet et d'un geste muet, douloureux, suppliant, il lui montre ses mains lamentablement vides. Et le Père y dépose un simple crucifix, sa propre croix de missionnaire, usée par tant d'autres baisers et mouillée de tant d'autres larmes. Et les pauvres mains vides se trouvent alors infiniment pleines, pleines à déborder : le Ciel les a remplies, tout entières. Et avant de tirer sur ses yeux les derniers plis de son linceul, l'Annamite regarde la mort en face, la trouve belle, et bonne, et juste, lui sourit, lui répond et la suit. Peut-être cependant que par un dernier réveil d'un atavisme plus fort que la mort, si j'ose dire, et que par un rappel in extremis, d'une invincible mentalité qui ne connut guère, pas plus dans les talus de ses rizières que dans les sentiers de sa vie, le plus court chemin qu'est la ligne droite, peut-être ferait-il légèrement faux bond si on le conduisait directement au Paradis. Mais non, la Bonne Mort le dirige d'instinct, en obliquant un peu vers le Purgatoire, vestibule interminable, mais, après tout, très assuré du Ciel. L'Annamite, en bon oriental, n'est jamais très pressé.
    Savoir mourir et bien mourir n'est donc pas très difficile pour un bon catholique d'Annam. Sa langue concise rend du reste à la perfection notre vieil adage chrétien : telle vie, telle mort : « sông sao, chêt vây ». C'est à la fois extrêmement simple, comme on voit et extraordinairement compliqué, comme on sait, hélas !

    ***

    Il n'en va pas de même pour le bouddhiste d'Annam, je parle de celui qui peut se payer toutes les fantaisies ruineuses d'un rituel laborieux, et seule une infime minorité est en mesure de le faire. Pour lui, la mort est toute une mise en scène, une formalité très minutieuse et ne doit pas tourner en simple manque de savoir-vivre. Il ne lui est pas loisible de mourir tout court, il ne lui est pas suffisant de mourir en beauté, il faut et de toute nécessité qu'il meure selon la formule et suivant les rites. Or ils sont d'une complexité effarante. Jugez-en d'après ce que je puis en connaître, et, pour les textes, d'après un Rituel funéraire dont j'ai sous les yeux la traduction faite par un de nos compatriotes, M. Dumoutier. Et encore je me contente, pour abréger, de le citer dans ses grandes lignes.
    Quand un pieux bouddhiste est sur le point d'expirer, on se hâte d'aller quérir un bonze idoine. Celui-ci, avant de quitter la pagode, commence par prendre congé en bloc du Bouddha Çakyamouni, du philosophe Confucius et de Lao-tse, le fondateur du Taoïsme, mêlant ainsi trois religions disparates en une synthèse inattendue. Puis ce bonze interchangeable flanqué à droite du Tigre blanc, à gauche du Dragon bleu, par devant du Moineau rouge, par derrière du Guerrier noir, les quatre gardiens des points cardinaux, s'avance impavide vers la demeure du moribond. Avant d'entrer, il trace sur le sol avec son gros orteil, une sorte de diagramme magique formé de quatre lignes en long coupées de cinq lignes en travers : c'est la barrière cabalistique qui fermera la route aux esprits malévoles.
    La première action du bonze en pénétrant dans la maison ainsi gardée, est de s'asseoir, en récitant ce texte : « Le ciel est en haut, la terre est en bas, les êtres au milieu : et parmi les dix mille êtres placés entre le ciel et la terre, l'homme est le plus parfait ».
    Sa seconde action est de restaurer en lui le vieil homme, en disant : « Le dessus est lumineux, le dessous est lumineux, le milieu est lumineux : le ciel et la terre tournent, les êtres naissent et meurent. Qu'il nous soit permis de manger ces aliments et que les diables s'éloignent ».
    Sa troisième action, peu conciliable avec le repos du mourant, consiste à le faire porter au centre de l'appartement principal et, là, de lui orienter la tête vers l'est d'où vient rituellement le « souffle vital ».
    Et quand le moribond, ainsi ballotté, veut bien entrer en agonie, on lui insère un bâtonnet entre les dents, non pas, comme on pourrait le croire, pour faciliter sa respiration, mais dans le but plus utilitaire de simplifier ensuite l'opération du « repas posthume ».
    Quand l'agonie commence, le bonze met devant les yeux du mourant le « sceau du Bouddha » imprimé sur un papier qui le suivra dans la tombe ; puis il lui recouvre l'estomac d'une pièce de soie blanche destinée à recueillir l'âme à sa sortie du corps. Mais là commence la difficulté : Par où sortira-t-elle ? Réponse : Parle point qui mathématiquement le dernier conservera la chaleur vitale. Il faut donc le chercher avec soin, le suivre s'il se déplace, et le fixer s'il se localise : la discrétion n'est pas de mise. Sans retard préjudiciable, on frotte ce point exact avec une baguette d'encens pour en écarter les esprits maléfiques qui s'opposeraient à l'exode de l'âme.
    « Normalement, nous dit un texte. La mort prend les hommes par le pouce du pied gauche, les femmes par le pouce du pied droit ; puis elle monte par les jambes un peu plus haut, ensuite elle atteint l'ombilic ; du nombril elle monte à la poitrine et de la poitrine à la gorge ; de la gorge, elle redescend dans les viscères et c'est alors qu'elle arrête les battements du coeur. A ce moment, les esprits supérieurs se réunissent, parcourent les reins, se fixent un instant à la neuvième vertèbre, remontent au sommet de la colonne vertébrale, pénètrent dans la tête et sortent par les yeux ».
    Malheureusement la mort, elle-même, en prend quelquefois à son aise avec le Rituel et, là encore, il faut savoir interpréter ses caprices. Ainsi, « si les pieds se conservent chauds les derniers, c'est l'indice que l'âme descend aux enfers ; si c'est le crâne, c'est une preuve que l'âme monte au ciel. Si, tout à la fois, le crâne, le ventre et les pieds conservent la chaleur vitale, c'est un signe favorable qui signifie que l'âme transmigrera dans une famille opulente et noble. Si la chaleur persiste au milieu du dos, l'âme transmigrera dans le corps d'un mendiant ; si c'est dans le postérieur, c'est un corps d'oiseau qui attend l'âme ». Voilà ce qu'il faut savoir. Ce qu'il ne faut pas ignorer non plus, c'est que si, après la mort, « les yeux restent ouverts, c'est signe que le défunt transmigrera sous la forme humaine, mais cette seconde existence sera d'abord traversée par des malheurs sans nombre. Si les yeux, d'abord ouverts, viennent ensuite à se fermer, le mauvais présage disparaîtra, et l'on pourra pronostiquer une seconde existence parfaitement calme. Quand la bouche reste ouverte, c'est en général l'indice d'une transmigration très inférieure ; mais le symptôme le plus mauvais, c'est quand le mort garde une main fermée, car c'est un signe certain que son esprit deviendra un diable à la figure bleue et aux dents jaunes ! » Le Rituel ne nous renseigne pas très clairement sur les signes en contradiction, l'un favorable et l'autre néfaste ; par exemple : le crâne encore chaud et la main déjà fermée, la bouche ouverte et les yeux clos. Il est vrai que les amulettes sont là pour parer à tout.
    Quand, à la suite de toutes ces manipulations, le moribond est mort pour de bon, on le couvre littéralement d'amulettes en papier. Ce sont des grimoires faits de caractères chinois enchevêtrés ou de lettres sanscrites défigurées, sans liaison ni sens, ou, tout au plus, formant parfois des semblants de phrases, peut-être originairement intelligibles, mais dont, en tous cas, les bonzes actuels ont irrémédiablement perdu la traduction. Il en est de même pour les formules sacrées, Mantra ou Dharani, qu'ils marmottent à satiété sans en comprendre un traître mot : sanscrit macaroniste dont, à défaut d'intelligence, ils ponctuent chaque syllabe sacro-sainte d'un coup de balte sur une cloche en bois. Quoi qu'il en soit, l'application de chaque amulette est accompagnée de la récitation palpitante d'intérêt d'une formule de ce genre. L'amulette représentant le ciel doit se placer près de la tête du mort ; l'amulette de la terre est pour les pieds ; du soleil, pour la gauche ; de la lune, pour la droite ; de la lumière, pour la face ; des étoiles, pour les yeux ; de l'eau, pour les oreilles ; du bois, pour la bouche ; du feu, pour les narines ; du métal, pour la poitrine ; de l'air, pour le nombril, etc., sans oublier une dernière amulette occipitale plus grande et qui se compose des huit trigrammes de Phuc-hi, dont les combinaisons donnent, avec les huit pointes de la rose des vents, les huit saisons de l'année et les huit matières sonores, etc., donnent, dis-je, mais aux seuls initiés, la clef de toute science humaine, et la manière de s'en servir. Enfin, lorsque toutes les parties du corps, toutes ses portes, toutes ses issues ont été ainsi défendues contre les entreprises des malins esprits, pour plus de sécurité encore on enveloppe le cadavre dans une immense amulette de papier qui (celle du moins que j'ai sous les yeux), représente une vague momie, couverte de vagues caractères chinois, qui chevauchent les uns sur les autres dans un pêle-mêle indescriptible, tête en bas, pieds en haut, sur le flanc droit, sur le flanc gauche, puis enserrent la momie de trois orbes de caractères chinois de plus en plus fantastiques et de moins en moins intelligibles, à dérouter tous les esprits possibles.
    Et pourtant ces derniers prennent alors, on le sait, tous les travestissements imaginables. Qu'adviendrait-il, se demande gravement le Rituel, si un chat passait alors sur le cadavre? Réponse : « Il serait à craindre que, par esprit d'imitation inconsciente, le cadavre se lève et se livre à une course désordonnée jusqu'à ce qu'il se heurte à un obstacle qui rompe l'équilibre et le sortilège ». Donc, il faudrait s'emparer du chat en question et lui trancher la tête incontinente. « Puis on fait un petit cercueil dans lequel on place une réduction de figure humaine qui représente le mort susdit, et on lie ce cercueil de sept tours de corde si le mort est un homme, neuf tours si c'est une femme. Et on enterre ce cercueil avec celui du défunt ». A trompeur, trompeur et demi.
    Mais ce n'est pas une mince besogne que de donner le change à ces démons rôdeurs. On s'y essaye de mille façons. Ainsi quand le moribond vient de rendre l'âme, un parent monte sur le toit, juste au-dessus de la chambre mortuaire, se tourne vers le nord, orientation sinistre, le défunt appelle par trois fois, ce qui fait accourir les mauvais génies et, pour leur en abandonner les effluves, secoue vigoureusement un vieil habit du mort : peut être prendront-ils la partie pour le tout, son odeur évaporée pour son souffle vital. Ou bien encore, on soit inopinément dans la rue, on rappelle l'âme, pour en finir, cependant que l'on jette à poignées des sapèques et du riz en criant à tous les diables : « Allez vous-en, vous êtes rassasiés ! »
    Au besoin et s'ils n'étaient si subtils, le dernier repas du mort eût dû les tromper. Il est là, sur son lit de parade, rituellement lavé d'une eau aux cinq parfums sacrés : cannelle, encens, bois d'aigle, badiane et santal ; les ongles faits, la barbe taillée, revêtu de ses habits de gala, la tête appuyée sur un coussin. A sa gauche, une table : service à thé, à vin de riz, à bétel ; des fruits. A sa droite, une seconde table : un bol de riz et une soucoupe contenant trois sapèques en or, ou en argent, ou de monnaie courante.
    Regardez, démons, il vit car il va manger, il mange ! Grâce en effet au bâtonnet qui a maintenu les dents du mort, le fils aîné introduit une pincée de riz et une sapèque à droite, à gauche, puis au milieu de la bouche du défunt. Puis il retire les bâtonnets et les mâchoires se resserrent hermétiquement. Trop tard, démons, la porte est refermée ! L'âme du reste n'y est plus : au moment du dernier soupir elle est passée dans la pièce de soie blanche que l'on a ensuite nouée en vague forme humaine et, lors du dernier repas, cette « âme de soie » appliquée sur les yeux du mort vient encore y recueillir les esprits supérieurs plus lents à s'évader.
    Cependant qu'arriverait-il si malgré toutes ces précautions, et en dépit de tous ces subterfuges, l'âme du défunt avait été ravie, à sa sortie du corps, par l'un des diables qui président à l'un des douze jours qui prennent le nom du cycle duodénaire et qui résident dans douze étoiles néfastes ? Le Rituel ne veut pas nous laisser dans une éventualité aussi grave, en état d'incertitude pénible. Il faut d'abord connaître le nom du démon : ce peut évidemment être long et coûteux. Mais une fois connu, rien de plus facile que de trouver l'orientation de son nétoile, son jour préféré et son aliment favori. Ceci fait, « on allume trente-six lampes à la bifurcation de trois chemins, et, sur un autel on place des barres d'or et d'argent (en papier), les mets préférés, et un flacon d'alcool de riz pour les libations chères au nerf olfactif du démon précité. Puis on lit les invocations suivantes :
    « Je me prosterne devant trois générations d'empereurs et cinq générations de rois, les priant de protéger les hommes et de contraindre les cent diables et les mille génies infernaux d'obéir aux ordres du Bouddha.
    « Le nommé X..., de tel village, tel canton, etc., est entré dans le sein de Bouddha, mais son âme, quittant son corps, a rencontré un mauvais génie qui la retient captive.
    « Nous prions le génie qui retient cette âme (le nommer nettement, sans le confondre maladroitement) de lui rendre sa liberté, et nous le convions à venir s'asseoir à cette table et à partager ces aliments et ces offrandes.
    « Nous brûlons de l'encens, nous offrons de l'arec et du bétel à tous ceux qui nous entendent, nous leur servirons à trois reprises du vin et des aliments, nous leur donnerons tout l'or, tout l'argent, tous les objets précieux qui sont sur cet autel ».
    Dupes ou non, les diables relaxent la pauvre âme. Est-elle enfin en sécurité? Oui, si sa famille a fini par s'y ruiner ; non, si la parenté « marche » encore. Et dans ce cas, les bonzes sont experts pour susciter à l'âme d'autres avatars compliqués qui nécessitent de nouvelles réintégrations coûteuses : par exemple, quand elle s'évade pour aller revoir son ancienne demeure et y troubler le repos des vivants, ou bien quand, regrettant son vieux compagnon terrestre, elle va rôder aux abords de sa tombe et s'y révèle en feux follets dansants.
    Du reste, son séjour dans « lâme de soie blanche » n'était que provisoire. Disons tout d'abord que s'y étant fixée d'elle même, cette première localisation ne pouvait pas être assurée contre tous risques ultérieurs. Ainsi, nous dit la glose, « quand un bonze se rend dans une famille pour présider à des funérailles (et bien qu'onéreuse sa présence est d'une nécessité majeure, comme on verra), si le défunt, homme ou femme, est mort « chiffre rond », c'est-à-dire à un âge comprenant une ou plusieurs dizaines d'années révolues, comme 10, 20, 30 ans, etc., l'esprit du mort vient se poser sur sa tête et y demeure pendant toute la durée de la cérémonie. Par contre, il n'a rien à craindre si le défunt est mort « chiffre intercalaire », c'est-à-dire à un âge intermédiaire, comme de 21 à 29 ans, de 31 à 39 ans, etc.
    « Quand le bonze sent l'esprit du défunt se poser sur sa tête, il doit, pour s'en débarrasser, tracer sur un papier mince, à l'encre noire ou rouge, une petite amulette en forme de sceau ovale qu'il collera, à l'insu de tout le monde, sur la figure ou sous la plante des pieds du mort ».
    J'ouvre ici une parenthèse pour avouer, très humblement, que j'ai conscience de commettre une hérésie monumentale en confondant toujours l« âme » et l« esprit » du défunt : mon excuse est que je n'y comprends rien, simple question de mentalité occidentale.
    Donc, que devient l'âme ? La réponse à cette question va nous faire entrer dans le vrai domaine de la religion proprement dite des Annamites, le culte des ancêtres, le seul qu'ils pratiquent en réalité, compliqué, il est vrai, d'un lacis inextricable de superstitions puériles ou grossières qui, du reste, ne les arrêtent ni beaucoup, ni toujours lorsque leur intérêt est en jeu, ou même seulement leur caprice. Ils laissent le Confucianisme officiel aux Lettrés qui, au fond, s'en embarrassent fort peu, et le Bouddhisme aux bonzes intéressés ou aux riches oisifs. Ce qui peut seulement les attirer encore dans les pagodes renommées ce ne sont pas les préceptes du Bouddha qu'ils ne connaissent guère, ni ses interdictions qu'ils n'observent jamais : ce sont uniquement les sorciers fameux, les mediums célèbres et les guérisseurs inédits qui s'y donnent rendez-vous occasionnel, ou encore les amulettes préservatrices qu'on y débite à grands coups de tam-tam. Le dogme de la métempsycose, les étapes purificatrices de la transmigration, l'absorption finale du Nirvana, tout cela se traduit en sino annamite, s'écrit dans les livres, se dit même dans quelques cérémonies rituelles, mais, dans la pratique de la vie, tout cela n'a aucun sens réel. Jamais surtout, la défense du Bouddha d'attenter à tout ce qui a vie n'arrêtera le pied d'un annamite écrasant une fourmi, ou son bras jugulant une vache « sacrée », ou sa bouche surtout s'ouvrant irrésistiblement devant un morceau de porc frais, au risque, dont il n'a cure, d'offenser, de blesser, de tuer ou d'avaler un ancêtre problématique ou un parent conjectural.
    Le culte des ancêtres suffit amplement aux Annamites, encore qu'il ne faille pas s'exagérer son emprise sur leur mentalité. Car on peut poser comme principe général qu'ici encore la religion est conditionnée par l'intérêt. Il en résulte que ne devient pas ancêtre qui veut, mais, uniquement, celui qui a pu, dès son vivant assurer les frais et faux-frais de son culte posthume.
    « La présence vaut mieux que le présent », nous dit un proverbe annamite, mais ce n'est là que pure phraséologie ; en réalité le seul axiome qui ait cours ici c'est notre vieil adage: « pas d'argent, pas de Suisse ! » Et de fait, le culte des ancêtres n'est guère pratiquement assuré que par la constitution ferme de rizières ad hoc que l'on nomme «rizières de l'encens et du feu ». Elles seules permettent, outre les quelques petites oblations journalières à la tablette qui retient l'âne des ancêtres et symbolise vaguement leurs traits, la cérémonie annuelle qui se dit « sarcler l'herbe et ratisser la tombe ». Et encore, dans ce «service » non du bout de l'an, mais du premier de l'an, et qui n'a rien d'une fondation à perpétuité, la partie essentielle du cérémonial consiste surtout dans l'offrande éthérée du bouquet capiteux d'un flacon d'alcool joint au fumet exquis d'un cochon cuit à point ; on comprend sans peine que, dans ces conditions ultra économiques, ce rite alimentaire sert, en somme, moins au mort généreux qu'à ses héritiers faméliques. Quant au mort intestat, et pour cause, l'oubli, hélas ! Reprend plus vite sa mémoire éphémère que les ronces ne poussent sur sa tombe ignorée. Les pauvres ont toujours tort, surtout les morts pauvres !
    Il semblerait du reste qu'ici même la théorie compliquée du bouddhisme ait eu confusément l'intuition de se sentir en presque antinomie avec la simplification pratique du culte ancestral. Aussi notre Rituel a-t-il soin d'emprunter à sa troisième religion, celle de Lao-tse, tenue en réserve pour les cas embarrassants, cette dispense très prudente d'une casuistique fort avisée : « Ceux qui ne pourront, pour cause de pauvreté, protéger (au moyen d'amulettes, etc.) la sépulture de leurs parents contre les mauvais esprits : devront observer scrupuleusement tous les préceptes de la piété filiale ; cela suffira pour en tenir lieu et ils assureront aux os de leurs ascendants le calme dans la tombe ». J'entends bien, et la grosse majorité des Annamites le comprend de même : elle use et abuse à tel point de la dispense en question qu'on prendrait l'exception pour la règle, la tolérance pour la loi.
    Quoi qu'il en soit, revenons à la tablette des ancêtres : elle se compose essentiellement d'une petite planche oblongue encastrée sur un socle ; parfois aussi de deux planchettes accolées, masquant une petite cavité et réunies sur un socle commun ; souvent encore un étui en bois laqué de rouge recouvre le tout. Toute tablette a des dimenmensions rituelles qu'il faut suivre exactement : en mémoire des quatre saisons de l'année, des douze veilles du jour, des trente jours du mois, etc., qui donnent, en lignes ou en pouces, la largeur, la hauteur, l'épaisseur de la tablette et de son pied. Elle porte le nom du défunt, ses titres, les dates et heures de sa naissance et de sa mort. Théoriquement, la tablette doit être, à grands traits, la représentation esquissée du défunt. Un autre Rituel, traduit par notre vénéré P. Lesserteur, nous dit : « La partie supérieure doit figurer une tête ; elle est ronde en mémoire du Ciel ; une entaille en travers figure la bouche et le menton, et deux trous latéraux représentent les oreilles ».
    En réalité et plus communément, d'après le second rituel que je suis : « Quand à la maison on procède à la rédaction de la tablette funéraire, le lettré chargé de ce soin se livre à une petite cérémonie qui consiste à tenir d'une main la tablette et de l'autre tracer en l'air avec un pinceau des caractères fantasques en prononçant, à chaque fois, rapidement, les quatre phrases suivantes : je peins le Ciel, que le Ciel soit pur ! Je peins la Terre, que la Terre soit favorable ! Je peins les oreilles, que les oreilles entendent ! Je peins les yeux, que les yeux voient ! » Du principe actif et du principe passif, du sens qui intériorise et du sens qui extériorise, le corps astral est ainsi reconstitué : l'âme n'a plus qu'à s'y fixer.
    Le passage de l« âme de soie » dans la tablette des ancêtres se fait tout au dernier moment, lorsque les pelletées de terre vont recouvrir la tombe. Le fils aîné du défunt descend dans la fosse, s'agenouille près du cercueil, et là, en contact avec lui, reçoit et retient la tablette sur sa tète, puis la présente bien verticalement au lettré qui a confectionné l'inscription. Elle a ceci de particulier qu'on y a laissé intentionnellement fautif le second des deux caractères qui signifient « tablette de l'ancêtre ». Dans cet état inachevé, il veut dire «roi, prince », ce qui ne rime à rien dans l'espèce ; tandis que par le complément d'un simple trait, il signifie « maître, patron » ce qui désigne l'ancêtre en question. Or, c'est exactement à la seconde précise où le lettré donne ce dernier coup de pinceau que l'âme du mort vient s'incarner, si j'ose dire dans la tablette. La pièce de soie blanche ou le mouchoir d'étoffe rouge qui avait jusqu'ici recueilli l'âme en peine et en conserve peut-être quelque effluve magique se mettra dans la cavité de la tablette, ou bien sera replié sous son socle, ou encore voilera son fronton. Et pendant que les ossements du mort prendront un ton de vieil ivoire, puis se creuseront de petits trous comme la ponce, enfin s'écraseront en poussière comme la chaux, la tablette d'ancêtre sera peu à peu attaquée par les fourmis blanches, taraudée par les termites et rongée par les poux de bois. Enfin, après fort peu de générations écoulées, trois au plus, on ira l'enterrer à son tour dans un terrain vague, loin des sentiers tracés.
    Et l'âme, la vraie, la seule, l'âme immortelle, souffle de Dieu, venue du Ciel, rachetée par le Christ, gardée par un Ange, inlassablement poursuivie par l'Eglise jusques au bout du monde, rebelle cependant, inconsciente souvent, ignorante parfois, indifférente presque toujours, que devient-elle, la pauvre âme ?
    Le Rituel funéraire ne le sait trop. Ici, il nous dit nettement que la mort est l'anéantissement final ; là, il nous montre l'âme jugée suivant toutes les formes chinoises des tribunaux suprêmes. Son imagination extravagante a pu créer un enfer fantastique, mais n'a pas su réer un ciel : il lui manquait des ailes, Dieu surtout lui manquait : or Dieu ne se remplace pas.
    Où va la pauvre âme bouddhiste ?..... Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur!

    1914/63-72
    63-72
    Vietnam
    1914
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