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Le Salomon Chinois

Le Salomon Chinois Les hommes illustres par leur transcendantale intelligence ont acquis, à juste titre, une renommée que ne peut contenir les seules limites de leur propre pays : Humanité tout entière lève les yeux vers eux pour s'inspirer de leurs exemples. Qui ne connaît le roi Salomon et sa science profonde du coeur humain ? Qui n'a entendu parler de la sagesse merveilleuse de ses jugements ?
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    Le Salomon Chinois

    Les hommes illustres par leur transcendantale intelligence ont acquis, à juste titre, une renommée que ne peut contenir les seules limites de leur propre pays : Humanité tout entière lève les yeux vers eux pour s'inspirer de leurs exemples.
    Qui ne connaît le roi Salomon et sa science profonde du coeur humain ? Qui n'a entendu parler de la sagesse merveilleuse de ses jugements ?
    Il n'était encore, qu'un enfant quand, à la cour du saint roi David, il fut témoin d'une aventure extraordinaire. Deux jeunes seigneurs, Arias et Adégor, se provoquèrent devant la foule des courtisans oisifs :
    Je parie, dit Arias, de me plonger dans l'eau glacée et, au bout dune heure d'en sortir vivant, comme d'un bain délicieux ! »
    Or, on était au coeur de l'hiver, si rigoureux cette année là que le torrentueux Cédron ne coulait que sous un épais manteau de glace.
    « Mon collier de perles est à toi, répondit Adégor, si l'on ne t'en retire pas mort de froid ! »
    « Ce fut, au jour choisi, qu'Arias souriant tenta la mortelle épreuve. Sans l'ombre d'une hésitation, il entra jusqu'au cou dans l'eau glaciale d'un étang et, immobile, il attendit qu'une heure entière s'écoulât.
    Sur la berge, sa pauvre mère douloureuse avait allumé un grand feu pour qu'au sortir de l'épreuve insensée son fils put revenir à la vie si la mort ne l'eût déjà pris.
    Lentement, longuement, minute par minute, l'heure enfin s'écoula, clans un silence impressionnant, troublé seulement des sanglots d'une mère. Arias, le corps violacé et les membres raidis, eut juste encore assez de forces pour se traîner jusqu'au brasier, où peu à peu réchauffé dans ses veines, le sang de ses vingt printemps se remit à couler vermeil.
    Et lier de sa victoire, Arias en réclama le prix. Mais Adégor refusa net de s'avouer vaincu : l'épreuve, selon lui, ayant été finalement contrariée dans sou issue fatale. Et le litige fut porté au tribunal du roi David.
    Le saint roi réfléchit longuement, puis rendit sa sentence :
    « Tu as perdu ton pari, dit-il à Arias, mais ne t'en prends qu'à ta mère. Si elle n'avait pas allumé ce brasier à peu de distance de la berge, il eut été normalement impossible de sortir vainqueur par tes seuls moyens d'une épreuve aussi mortelle qu'insensée ».
    Le jeune Salomon, assis sur les marches du trône, restait rêveur. Pour la première fois, il lui semblait que la sagesse de son père était en défaut. Mais comment, se disait-il, sans manquer au respect filial, arriver discrètement à faire réformer cette sentence injuste ?
    Or, il advint que le roi David voulut donner un grand festin aux optimates de son royaume. Le jeune Salomon alla trouver le chef des cuisines du palais et lui dit :
    « Tu mettras tous les soins à préparer un repas somptueux. Mais, écoute bien ceci, je t'ordonne d'embrocher les viandes à quatre coudées du feu, et non de les cuire lentement sur les grils des fourneaux.
    Mais, prince, ce ne sera jamais cuit !
    Chef, que t'importe si j'en prends la responsabilité. Tu diras que mes ordres ne soutiraient pas de réplique ».
    Ainsi fut fait ; mais quand, sur les tables dressées, le roi David aperçut cet amas de victuailles sanguinolentes et que la flamme n'avait pas même léchées, il frémit dans son coeur d'une sainte colère et fit appréhender, son maître queux. Avait-il affaire à un fou que l'on enferme; ou à un insolent que l'on châtie ?
    « Grand-roi, mon père, dit alors une petite voix bien connue, laissez en paix, je vous en prie, ce pauvre homme : il n'a agi que sur mes plus expresses instructions. Excusez-moi si je me suis trompé, comme bien il semble, je l'avoue humblement. Mon excuse est que j'avais tout lieu de croire, sur la foi d'une de vos sentences, que l'ardeur d'un brasier sur ta berge d'un étang glacé ayant la vertu d'en chauffer l'eau, au point d'en faire un bain tiède à plaisir, de même il suffisait de mettre à la broche des viandes crues à quatre coudées d'un feu pour les cuire parfaitement à point. »
    Ayant ainsi parlé, le petit prince porta la main droite à son front, puis à son coeur. Le roi David, silencieux, se plongea dans une méditation profonde. Il n'en sortit que pour faire monter son fils sur l'estrade royale, à la droite du trône, et, malgré sa jeunesse, le prince Salomon fut juge en Israël.

    ***

    C'est ainsi, du moins, qu'un Pasteur nous commenta jadis un passage de Bible qu'il nous distribuait par ballots, dans un marché populeux des bords du Fleuve Jaune.
    J'eus l'honneur de lui répondre, très respectueusement (c'était avant Sun-Yat Sen) que nous Chinois nous n'avions rien à envier au peuple juif, car, nous aussi, nous eûmes un authentique Salomon. Sa connaissance des lois et coutumes était impeccable et ses arrêts de justice frappés au coin d'une sagesse inégalée. Il se nommait Ly-fung-Kiao : ce fut notre Salomon national, Oyez plutôt :
    Un jour, malencontreusement, un quidam s'oublia jusqu'à bousculer légèrement l'auteur de ses jours. Le cas est déjà grave en Chine : plus qu'un crime, une faute, un manquement à la Pitié filiale Mais à la faute vint s'ajouter le crime, car le vieillard perdant l'équilibre vint cogner de la tête contre l'angle d'un mur, et s'y brisa. Il était âgé de quatre-vingt-dix ans. Le coupable, ce ne pouvait être le mur, fut conduit au tribunal de Ly-fung-kiao. Impassible, le Mandarin écouta les interminables plaidoyers pour et contre, appuya son front d'ivoire sur sa main diaphane, puis, de ses lèvres blanches laissa tomber cette sentence
    « Un vieillard, à cet âge avancé, ne peut avoir longtemps à vivre. S'il n'était pas tombé, il serait mort quand même, mettons un peu plus tard, mais dans un laps de temps normalement très court. Or, dans la longue vie d'un homme aussi âgé, que peuvent bien faire quelques jours de plus ou de moins C'est chose si mini ne qu'il n'y a pas lieu d'en tenir compte. Je prononce donc l'acquittement de l'inculpé. Qu'il s'en retourne en paix et rende à feu son père tous les honneurs posthumes fixés par les Rites ».
    Une autre fois on lui amène une femme qui avait empoisonné son mari. Ly-fung-kiao consulte le Code. Il y trouve ce texte de loi :
    L'épouse qui a causé la mort de son mari doit être condamnée à la peine capitale.
    Quelques lignes plus loin, il lit un second texte:
    Mari et femme ne font qu un... Le mari est responsable des fautes commises par sa femme et doit subir, en son lieu et place, les peines encourues par celle-ci.
    Aussitôt, notre Salomon chinois rendit le jugement suivant :
    Cette femme a tué son mari, donc elle doit être condamnée à mort... D'autre part, le mari doit subir la peine à la place de sa femme : c'est clone le mari qui doit mourir... Mais, puisqu'il est déjà mort... il n'y a pas lieu de poursuivre, et la cause est entendue.
    P. C. C.
    Emile SHAM.

    1929/64-67
    64-67
    Chine
    1929
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