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Le saint viatique en Cochinchine

Le saint viatique en Cochinchine LETTRE DE M. H. BARRÉ Missionnaire apostolique en Cochinchine Occidentale
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    Le saint viatique en Cochinchine

    LETTRE DE M. H. BARRÉ

    Missionnaire apostolique en Cochinchine Occidentale

    La chrétienté de Cai-mong où j'avais été nommé vicaire, à mon début en mission, est très vieille ; elle a été fondée par les Franciscains espagnols, il y a deux siècles, et a dû son salut et sa longévité à sa situation. Perdue au fond d'un arroyo, entre deux grands bras du fleuve Mékong, il n'est pas commode d'y atteindre, et ses jardins entrecoupés de cours d'eau nombreux et de marais, offrent une retraite facile. Mais aussi les communications ne peuvent avoir lieu que par eau, en pirogue, en barque ou en sampan.
    A peine arrivé, j'ai eu à porter le saint Viatique à une malade ; c'était vraiment pittoresque et touchant. Revêtu du surplis et portant la custode, le prêtre s'assied sous le toit du sampan ; par devant s'installent les enfants, les lanternes d'honneur à la main, et entre eux deux celui qui tient l'ombrellino grand ouvert, comme autrefois le porteur de parasol des grands mandarins. Les rameurs, au nombre de six, sont en habits de cérémonie, tête nue malgré le soleil ; ils frappent l'eau en cadence, tandis que deux jeunes filles envoient d'une voix claire, aux échos de la rive, les paroles d'un cantique. Le rythme est doux, sans mesure, avec des finales assourdies. A intervalles réguliers, on frappe un petit tam-tam, formé d'un disque de bronze épais, au son clair, et qui annonce que Dieu passe.
    Les barques s'écartent et s'arrêtent ; rameurs et marchands remettent leurs habits, enlèvent leur chapeau et saluent respectueusement : les païens eux-mêmes prennent une position convenable et cessent leur travail.
    Et la barque s'enfonce dans une rivière sinueuse, étroite, où les grands cocotiers semblent se pencher pour faire un dôme au-dessus de leur Créateur. Oui, la nature peut être en fête au passage de son Dieu ; n'est-ce pas aux missionnaires qu'est dû le défrichement de tous ces jardins, autrefois forêt vierge, où le tigre régnait moins cruel pourtant que lès mandarins.
    Poussée par des bras vigoureux, la barque s'avance, frôlée par les branches d'arbres du bord, côtoyant des rives verdoyantes, des jardins, passant sans encombre sous des ponts de bambous. Ici et là, une jetée de bois s'avance sur l'eau, c'est l'embarcadère nécessaire à marée basse. Encore un coude et l'on arrive : il est temps, car les chanteuses sont fatiguées.
    On débarque ; toute la famille est là en habits de fête et se prosterne sur le passage du prêtre qui porte l'Hostie sainte. Sur l'autel de famille décoré et illuminé, le missionnaire dépose son précieux fardeau. La malade est une vénérable aïeule qui s'éteint ; elle a envoyé ses petits-enfants pour conduire chez elle le Bon Dieu en grande pompe : grands et petits, tous sont là, une vingtaine. Après la communion, les chanteuses reprennent leurs cantiques pour l'action de grâces.
    Le missionnaire s'assied un instant sur le lit de camp ; on lui apporte un coco bien frais ; il cause un peu, demande des nouvelles, s'intéresse à tous, puis repart sur sa barque, cette fois sans cérémonie ; les rameurs mettent leur chapeau de paille, et enlèvent leur habit, découvrant un torse bronzé par le soleil, et l'on s'en retourne par les mêmes détours des mêmes arroyos.
    Habitué déjà pourtant aux splendeurs de la végétation tropicale, je n'avais jamais autant goûté ses charmes que lorsque, portant ainsi la sainte Eucharistie sur ma poitrine, je cherchais à associer les créatures à l'adoration de ce Dieu fait Hostie, suspendu à mon cou dans une pauvre custode de vermeil.
    Une autre fois, je fus appelé pour administrer une petite fille qui avait le béribéri, terrible maladie spéciale au pays. Ses pieds avaient commencé par enfler extraordinairement, puis l'enflure montait, montait ; quand on m'appela, le ventre était pris et les poumons s'obstruaient. Suffoquée, elle ne pouvait rester couchée, un de ses parents la maintenait constamment assise, et à des intervalles d'étouffements succédaient de véritables hurlements.
    Quand j'arrivai, je ne pus la confesser. « Je ne peux pas, disait-elle, je souffre trop ». Je ne pus que lui administrer l'Extrême-Onction. Dès ce moment, à travers ses suffocations, elle commençait à appeler le Bon Dieu à son aide, puis, dans la nuit, elle cessa de souffrir ; l'étouffement avançait, mais les hurlements avaient cessé ; aussi le lendemain matin put-elle se confesser et recevoir le saint Viatique. Dans l'après-midi la pauvre petite était morte, mais après avoir montré une résignation exemplaire ; elle même consolait ses parents : « Ne pleurez pas j'ai reçu le Bon Dieu ce matin ; il me recevra à son tour dans le paradis. Si je souffre c'est pour expier mes péchés et les vôtres ». Si j'avais écouté le catéchiste, qui ne la trouvait pas assez préparée, je ne lui aurais pas donné la sainte communion ; j'aurais eu grand tort.
    C'est là qu'on peut toucher du doigt l'effet des sacrements. L'enfant avait d'abord une inconscience complète, tout absorbée qu'elle était par les souffrances du corps ; puis, après l'Extrême-Onction, les hurlements cessèrent et les cris de simple douleur se changèrent en invocations ; enfin, munie du saint Viatique, son âme comprenait ce qu'est l'union avec Dieu et la nécessité de se préparer au grand voyage ; elle le dit à ses parents et voulut le leur faire comprendre pour les consoler.
    Ceci n'est pas un miracle, mais l'effet naturel des sacrements. Je me demande comment les rationalistes pourraient l'expliquer autrement. Il n'y a eu de ma part aucune suggestion ; ne parlant pas encore bien l'annamite, j'avais trop de peine à me faire comprendre de cette pauvre petite. J'ai agi plus simplement ; j'ai fait toutes les cérémonies voulues, j'ai dit avec mon coeur les belles prières de l'Eglise, et le Bon Dieu m'a écouté, parce que je suis son prêtre, parce qu'Il m'a donné les pouvoirs pour exercer son ministère ; je ne suis entre ses mains qu'une machine, un instrument ; mes vertus et ma personnalité, quelles qu'elles soient, n'y étalent pour rien. Vous ne vous figurez pas combien cette constatation m'a rendu heureux.
    1913/267
    267
    Vietnam
    1913
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