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Le royaume de Siam 2 (Suite)

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉTRANGÈRES SOMMAIRE
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    ANNALES
    DE LA SOCIÉTÉ

    DES

    MISSIONS ÉTRANGÈRES

    SOMMAIRE

    LE ROYAUME DE SIAM, ÉTUDE ET IMPRESSIONS, par M. Rondel. — LA MANDCHOURIE (suite). — Cochinchine orientale : LES SAUVAGES DE KONSEUNGLOK par M. Guerlach. — Variété: UN DINER FRANCO-SIAMOIS. — NOUVELLES DIVERSES : Japon, Coimbatore, Kumbakonam, Cochinchine occidentale. — Bibliographie : L'OEUVRE DE LA PROPAGATION DE LA FOI, par M. Guasco. — NOS MISSIONS ET NOS MISSIONNAIRES, par le P. J. B. Piolet. — LA BIBLE MÉDITÉE, par M. Chargeboeuf. — TOUT POUR L'AMOUR DE JÉSUS, LE TRIOMPHE DE SON EGLISE ET LE SALUT DES AMES, par Mlle C. Pourmarin.
    Gravures : Princesse Siamoise. — Le Palais royal à Bangkok. — Un chrétien de Kon Seunglok. — Dans une forêt de fougères.

    Le royaume de Siam

    ÉTUDE ET IMPRESSIONS

    PAR M. RONDEL

    Missionnaire Apostolique.

    (Suite1).

    Où vont, trottant menu, ces deux jeunes Siamo-portugaises de Sainte-Croix ?
    Mme Khio (verte) va faire visite à Mme Nâke (loutre). Elle est accompagnée par sa petite suivante, 1 deng (la rouge), qui porte son ombrelle et sa boîte à bétel.
    A peine Mme Khio a-t-elle quitté ses pantoufles sur le premier degré du logis, que Mme Nâke s'empresse et appelle sa fille 1 noue (la souris) : « Apporte vite le plateau à bétel pour ma mère Khio.

    1. Voir numéro 39, p. 143.

    JUILLET AOUT 1904. — N° 40

    Et 1 noue accourt avec le plateau qui contient l'arec, le bétel, la chaux, le tabac, tout l'attirail de la chique, plus un petit flacon de graisse rance destinée à oindre les lèvres après l'opération, et enfin un crachoir et un vase plein d'eau.
    Mme Khio s'est assise sur la marche supérieure et Mme Nâke s'allonge sur le plancher. La conversation s'engage :
    — O ma mère Nâke, je viens vous voir ; je pense à vous jour et nuit ; je mange et je ne puis avaler ; je me couche et je ne puis dormir.
    — Ma mère, vous avez un coeur bien bon de venir me voir ainsi ; moi aussi je pense à ma mère Khio sans cesse, je voulais aller visiter ma mère, mais j'ai beaucoup à faire, je n'ai pas un moment de libre. Je fais avant l'aurore des gâteaux, et dans la journée je descends en barque pour aller les vendre pendant que ma fille 1 noue garde la maison ; ô ma mère, je n'ai pas été libre un seul instant.
    — C'est comme moi, ô ma mère Nâke. Avant-hier, j'ai ramé la barque avec mon petit mari ; en suivant la marée nous sommes entrés dans le canal Rangsite pour échanger nos petites marchandises contre du riz ; nous avons vu du beau riz, haut, vert, touffu, en train de montrer son épi.
    — O ma mère, la pluie a été peu abondante cette année, l'inondation n'a pas monté haut ; comment peut-il se faire que le riz soit si beau ?
    — O ma mère Nâke, on ferme les porte du canal, et l'eau, ne pouvant couler, séjourne dans les champs ; c'est pour cela que le riz est si fort.
    — Oh vraiment ?
    — Oui, ma mère, et je disais à mon mari que, si j'avais de l'argent, j'achèterais une rizière dans ce canal.
    « C'est juste, me répondit-il, mais notre argent ne suffit pas ; comment faire » ? Alors j'ai pensé à ma mère Nâke, j'ai dit ; j’irai implorer les mérites de ma mère Nâke, je demanderai le secours de l'argent de ma mère ; ô ma mère, accordez-moi ma demande.
    — O ma mère Khio, j'ai le plus grand désir de vous aider, mais je n'ai pas d'argent, je n'ai pas d'or. J'en ai le plus grand regret, mais comment faire ?
    — O ma mère Nâke, n'abandonnez pas votre fille ; je n'ai que vous au monde, j'implore votre secours.
    — Vraiment, ma mère, je n'ai pas d'argent, hélas !
    — O ma mère, je paierai l'intérêt à 15% et je vous mettrai mes bracelets et mes boucles d'oreille en gage.
    — O ma mère Khio, je voudrais bien vous aider, mais je ne sais pas comment faire ; le père de 1 noue n'est pas ici. 1 noue, va voir si ton père n'est pas revenu ; dis-lui qu'il vienne, ma mère Khio l'attend.
    — O ma mère Nâke, que vous êtes bonne ; je suis votre fille, ô ma mère, soignez votre fille, je vous serai reconnaissante jusqu'à la mort.
    — Papa n'est pas revenu, dit la jeune 1 noue ; j'ai cherché partout, il n'est pas à la maison.
    — La petite barque et la pagaie sont-elles là?
    — Non, ma mère, elles n'y sont pas non plus.
    — O ma mère, j'en perds le coeur (je regrette beaucoup), le père de 1 noue est sans doute parti pour la pêche à la ligne.
    — Ne soyez pas inquiète, ma mère, je pourrai revenir.
    — J'invite ma mère à revenir demain matin vers trois heures (neuf heures du matin), je préviendrai mon mari.
    — Je vous remercie, ma mère Nâke, vous me sauvez la vie. Je demande à ma mère la permission de me retirer.
    — J'invite ma mère Khio.
    Mme Khio reprend ses pantoufles et descend l'escalier, suivie de la petite 1 deng.

    ***

    Et maintenant causons un peu des vêtements :
    Le langouti est le vêtement national siamois ; hommes et femmes le portent tous. Le roi et le plus humble de ses sujets en sont revêtus.
    C'est un simple lé de soie ou de coton, d'environ 3 mètres de longueur, et large de 0,80 à 1 mètre. De cette étoffe, il s'agit de faire un élégant pantalon, problème que l'on résout de la manière suivante : on place le milieu du lé sur les reins, on ramène les bouts par devant ; on prend celui de gauche dans la main droite, celui de droite dans la main gauche, et on noue l'étoffe assez étroitement. On reprend, alors, les bouts ensemble, on les fait passer entre les jambes, on les assujettit entre les reins et l'étoffe déjà tendue.
    Jadis, le langouti constituait à lui seul tout le costume siamois. A Bangkok, aujourd'hui, on se civilise, et on y a ajouté progressivement une veste blanche, un chapeau, des souliers et des bas.
    Nos chrétiens, obligés pour se présenter à l'église, d'être vêtus décemment, sont, même dans l'intérieur des terres, habitués à une tenue convenable ; d'ailleurs, les païens eux-mêmes modifient peu à peu leur costume.
    Cependant, il fait si chaud à Siam, et quand sous ce soleil de feu il faut marcher au milieu d'une immense plaine sans abri, sans ombrage pour tempérer un peu l'ardeur de ses rayons brûlants ; quand il faut porter des fardeaux sur les épaules à travers les sables qui brûlent les pieds nus, des épines qui les déchirent, dans la boue gluante, dans l'eau profonde en suivant d'étroits talus de terre grasse et glissante, des ponts plus étroits encore, flexibles, roulants, on a quelques droits aux circonstances atténuantes pour la légèreté du costume.

    ***

    On le comprend d'autant mieux lorsque, chaque jour, on aperçoit au loin dans la plaine, de longues théories d'hommes, de femmes surtout, marchant à la file indienne et portant sur l'épaule une tige de bambou aux extrémités de laquelle pendent deux paniers parfois bien lourds. Ils vont vers ce gros village, là-bas, dans le fond de la plaine, pour l'échange, pour le petit commerce qui fait vivre presque tous les Siamois de condition modeste.
    Les gens de la campagne apportent à la ville, du riz, des torches, de la résine, des fruits de toute espèce ; ils rapportent des allumettes, du tabac, des cotonnades, les mille choses dont ils ont besoin dans leur ménage.
    Les gens de la ville font l'échange en sens inverse et achètent du riz qui leur revient à peine à moitié prix d'achat en argent.
    En fait, c'est le campagnard qui perd ; mais, que voulez-vous, il aime l'échange ; on cause, on débat le prix, en riz, de chaque denrée, on a prétexte à se promener, on passe le temps ; et on n'a pas la douleur de voir disparaître l'argent péniblement amassé.
    Au moment de l'inondation (août, septembre, octobre) le spectacle est parfois intéressant : l'eau a envahi tout le pays qui n'est plus qu'un immense lac ; les barques sillonnent la plaine, courent à travers les rizières, arrivent jusqu'au pied des maisons. Tout le monde navigue, c'est le règne des barques. Voyez-les, innombrables, se diriger de toutes parts vers le même point, c'est le marché où chacun apporte ses denrées.
    — O ma mère, ces cocos sont bien beaux, bien secs ; on peut eu faire d'excellent carry ; je les ai apportés de la ville. Combien me donnerez-vous de bananes pour un coco ?
    — Vos bananes sont petites, ma grand'mère, et l'espèce n'en est pas bonne
    Le Siamois est né pour le petit commerce, pour l'échange ; le Chinois fait les grosses affaires.
    Toutes ces petites échoppes où l'on vend des gâteaux, l'arec, le bétel, des fruits, des légumes, du poisson quelquefois, appartiennent à des Siamois ; mais quand vous apercevrez les soies, les cotonnades, les ustensiles, les boissons européennes, tout ce qui a de la valeur, soyez certain qu'il s'agit d'un magasin chinois.
    Un Siamois connaît pour son usage mille métiers ; il est suivant les circonstances : bûcheron, scieur de long, charpentier pour bâtir sa maison, menuisier pour les quelques meubles dont il a besoin ; il est couvreur, un peu forgeron ; il sait réparer les barques, couper les cheveux, tresser des corbeilles.
    Il est surtout avocat, mais il est aussi un peu médecin. Il a un livre de formules, et si la formule n° 1 ne réussit pas, il prend la formule n° 2, puis la formule n° 3, et ainsi de suite jusqu'à extinction, à moins que le patient ne s'éteigne d'abord.
    Il est vraiment botaniste et quelque peu astrologue, et il reste ébahi quand il rencontre un Européen qui ne sait pas encore faire des allumettes chimiques !... oui, en vérité, et un bon Laotien me priait sérieusement de lui fabriquer une locomotive !
    La femme siamoise manque d'ordre. Elle fait une mauvaise cuisine, lave peu, balaie autant, ne coud guère davantage, tisse grossièrement, fume rarement et chique beaucoup ; elle se farde avec du curcuma, se fait des mouches avec de la chaux, adore la peau blanche et les dents noires.

    ***

    La maison siamoise, par son originalité, rappelle beaucoup un poulailler ou un colombier ; cette forme, cependant, a sa raison d'être ; elle est nécessitée par l'inondation annuelle qui couvre le pays et séjourne souvent sur le sol même de la maison. Aussi, le rez-de-chaussée n'est-il jamais habité ; c'est le lieu de débarras où on loge les instruments aratoires, les charrettes ; c'est la salle de tissage, l'atelier de menuiserie, etc.
    Il sert encore, parfois, d'écurie, d'étable, jusqu'à l'époque des grandes eaux où les animaux doivent monter en chambre et où le matériel est transporté aussi à l'étage.
    Pour bâtir sa maison, le Siamois n'a recours ni à l'architecte, ni à l'entrepreneur, ni au maçon, ni à qui que ce soit. Il va à la forêt et coupe huit arbres en bois de fer dont il fait des colonnes de cinq mètres de hauteur environ ; car on compte un mètre en terre, deux mètres pour le rez-de-chaussée et autant pour la chambre supérieure. A hauteur voulue, on perce un large trou rectangulaire dans lequel s'adaptent les poutres qui doivent supporter le plancher ; puis on entaille le sommet des colonnes n'y laissant qu'une pointe au centre pour recevoir et fixer les fermes.
    Quand toutes les pièces sont préparées, on choisit un jour, et parents et amis viennent aider à « élever la maison ».
    C'est jour de liesse, et il est heureux que l'on ne boive l'affreuse eau-de-vie de riz qu'après l'opération.
    La maison « élevée », le premier travail est de la couvrir avec un bardeau en feuilles de chak : on est alors à l'abri de la pluie et du soleil pour poser à loisir le plancher et les cloisons.
    Si le propriétaire a une certaine aisance, il ira dans quelque scierie chinoise où il achètera des planches, avec lesquelles il se fera une chambre confortable ; les planches, épaisses et larges seront réservées pour le plancher, mais les cloisons seront faites en petits rectangles de bois intervertis ; il paraît que c'est beaucoup plus beau.
    On peut s'en tirer à moins de frais si l'on emploie simplement le bambou. Le bambou, ici, c'est l'arbre universel, c'est la plante à tout faire ; on mange les jeunes pousses du bambou et c'est excellent ; on les garde en saumure et c'est meilleur encore ; les chevaux, les boeufs sont friands des feuilles du bambou.
    Dès que la plante a grandi, on en fait des corbeilles, des cannes, des fauteuils, des planchers, des cloisons, des perches pour pousser les barques, des bardeaux pour couvrir les maisons, voire même des poutrelles et des colonnes... A quoi ne sert-il pas quand il est frais ? Sec, il fait d'excellent feu, car il est très inflammable et particulièrement estimé des petits forgerons de la campagne.
    Cependant, il y a bambou et bambou, et chaque espèce a ses qualités différentes. Le bambou de forêt est très épais, son tube central est d'un faible diamètre ; il très fort et servira à faire des perches, des chevrons, des faîtes de poutrelles et jusqu'à des colonnes de baraque provisoire. Le bambou de village est plus gros et plus mince, on le fend sur un côté, on le développe, on l'aplatit en coupant les séparations des cellules, et voilà des planches toutes faites.
    Un autre bambou, appelé en laotien maïa hia, est extrêmement mince ; on l'ouvre aussi et on le clisse en grandes nattes qui servent de cloisons ; on le coupe, on le rompt, on le met à cheval sur une tige de bambou rigide, et voilà des bardeaux prêts à être posés. Notre maison est donc construite sans un clou, et elle ne possède aucune vitre, quel en sera le mobilier ?
    D'abord ni chaise, ni table, ni lit, le plancher suffit à tout. En général, on y voit une petite armoire, un foyer qui se compose de quatre morceaux de bois formant un cadre rempli de terre et où l'on allume le feu. Point de cheminée ; les cloisons et la toiture sont assez perméables pour laisser passer fumée et gaz délétères ; ne craignez pas l'intoxication... C'est un pays de rêve pour les poêles mobiles ; malheureusement, il y fait trop chaud, ils sont inutiles. Dans un ménage siamois se trouvent encore des marmites en terre, produits, remarquons le bien, de l'industrie siamoise ; une poêle en fer, quelques écuelles, une jarre à eau.
    Le lit est formé d'une natte en jonc, d'une couverture en coton, d'un oreiller et d'une moustiquaire. Le ou la moustiquaire est chose, Dieu merci, peu connue en Europe ; un jeune latiniste la définissait : « un instrument circum circa homo jacet intra ». En français, ce serait le vieux ciel de lit de nos ancêtres, avec les rideaux entourant le dormeur ; seulement, le ciel, ici, est un morceau de toile rectangulaire, tendue par ses quatre coins au moyen de ficelles attachées aux cloisons, et les rideaux sont en grosse mousseline : du filet à papillons…
    Dès que la nuit arrive, on ferme hermétiquement l'appareil afin que les moustiques n'y puissent pas pénétrer, et quand le sommeil vient on s'introduit doucement à l'intérieur, laissant les moustiques faire le siège de la place au ton do leur bsi, bsi, bsi... et on dort en paix.

    ***

    On comprend dès lors que l'hospitalité soit facile au Siam. Un voyageur qui sait son métier emporte toujours sa couverture avec lui. Il trouve sûrement un coin libre dans la maison et souvent une natte ; il pose par terre son petit sac qui lui sert d'oreiller, se roule dans sa couverture et dort.
    Pour le repas, il peut être tranquille, il sera invité. L'heure venue, la maîtresse de la maison apporte un plateau avec trois ou quatre tasses contenant du poisson bouilli ou grillé, des légumes, du piment, quelques jeunes feuilles d'arbres encore bien tendres ; à côté un baquet de riz fumant, avec une cuiller à pot et autant d'écuelles qu'il y a de convives.
    On s'assied sur ses talons autour du plateau, après avoir, toutefois, pris une écuelle remplie de riz. Tenant l'écuelle de la main gauche, prenez de la droite un morceau de poisson ou de légume à la gamelle commune, portez-le sur votre écuelle, pétrissez avec un peu de riz, faites une boulette que vous retenez entre les quatre premiers doigts, renversez un peu la tête en arrière, ouvrez la bouche et y portez la dite boulette, avalez et recommencez l'opération... Quand vous serez rassasié, vous irez à là jarre d'eau, où se trouve un petit vase en cuivre, vous boirez, vous vous laverez la bouche et le repas sera fini... Mais, après le repas, on ne vous laissera pas partir sans avoir chiqué l'arec et fumé le tabac. Le repas a été assez silencieux, c'est maintenant le moment de la conversation. Beaucoup questionner, peu répondre, c'est la maxime du Siamois.
    —Allez-vous à la ville ? — Pour quelle affaire ? — Avez-vous des procès ? — D'où venez vous? — Etes-vous venu à pied ou en barque? — Quel bateau avez-vous pris ? — Avez-vous des nouvelles de Bangkok ? — Où en est le procès de Untel ? — Tombe-t-il de l'eau chez vous ? — Les riz seront-ils bons ? — Combien se vend le riz ? — Savez-vous pronostiquer le temps ? — L'inondation sera-t-elle forte cette année ? — etc...
    En parlant, mon hôte prend une feuille de bétel, l'étale dans sa main, et avec une petite palette de bois il puise un peu de chaux rougie, en beurre la feuille et la roule ; puis, méthodiquement, il prend une noix d'arec, la coupe avec des ciseaux à cet usage, prend une pincée de tabac à fumer, parfois un morceau d'écorce d'arbre appelé si siet ; il introduit le tout dans sa bouche et commence la mastication.
    Tout le monde l'imite, les femmes surtout. Je préfère prendre un morceau de feuille de bananier que je coupe en rectangle, j'y mets un peu de tabac, je roule ma cigarette et je fume ; cela suffit pour être poli.
    Au bout d'un moment toute la famille se passe alternativement le crachoir, la chique a produit son effet... La première fois j'ai cru qu'ils crachaient du sang, j'étais ému... Rassurez-vous, c'est de la chaux rouge, celle qui fait les belles dents noires, les lèvres pendantes, la langue ulcérée — une horreur ! Mais c'est la mode !

    ***

    En quittant mon hôte, je passe à la pagode ; je vais voir un vieux talapoin de ma connaissance.
    — Khoune, lui dis-je, je suis venu dans ce village, j'ai désiré voir votre visage ; je voudrais conférer avec vous des questions religieuses dont nous avons déjà parlé.
    — Oh ! Père, vous êtes venu me voir ; j'en ai le coeur vraiment joyeux. Je vous remercie de tout coeur ; je n'ai pas oublié vos paroles, je les roule dans mon esprit et dans mon coeur, et mes pensées ne sortent pas (je ne sais que penser). Il y a 20 ans que je porte l'habit jaune ; j'ai lu tous les livres sacrés ; je connais toutes les générations de Phrakhôdome (le Bouddha), mais je ne sais ni d'où je viens ni où je vais ; le Bouddha n'a pas enseigné cela, c'est pourtant capital.
    Il me défend de tuer les animaux et même de cuire du riz parce qu'il a vie, il faut pourtant que je mange ; pour obéir au précepte du Bouddha, je filtre mon eau avant de la boire ; malgré cette précaution j'ai peur d'avaler des petits animaux invisibles et de causer leur mort.
    Je tâche de faire du mérite, mais je crains que mon mérite ne contrebalance pas mon démérite, et que celui-ci plus fort ne m'entraîne en enfer.
    — Khoune, lui répondis-je, est-ce que le mérite et le démérite sont des êtres réels ayant vie et force ?
    — Mon Père, ce ne sont pas des êtres ayant vie et force.
    — Alors, pourquoi craindre que le démérite ne vous emmène en enfer ? Vous prendrez malgré lui la route du ciel et il ne pourra pas vous en empêcher ni vous entraîner en enfer, puisqu'il n'a ni vie ni force.
    — Alors, Père, le mérite et le démérite ne sont-ils donc rien?
    — Si fait, Khoune, ils sont appréciés par le grand Juge dont je vous parlais l'autre jour, le créateur du ciel et de la terre, qui, lui, est un être réel et a la force de vous conduire au ciel ou de vous jeter en enfer.
    — C'est juste, mais pourquoi le Phrakodome (le Bouddha) n'a-t-il pas enseigné ces choses ?
    Et il réfléchissait profondément, mon vieux talapoin. C'était un brave homme. Or, les braves gens sont très rares chez les talapoins. Il est d'usage au Siam que tous les jeunes gens passent quelque temps à la bonzerie : le prince héritier lui-même doit suivre la coutume.
    Le bonze ou talapoin est un moine mendiant. Son costume, de couleur jaune, se compose d'une robe courte partant de la ceinture jusqu'au-dessous des genoux et d'une écharpe pendant de gauche à droite. Quand il est en costume de cérémonie, il se drape dans une vaste toge qui le couvre des épaules jusqu'aux pieds.
    Il doit garder le célibat et habiter la pagode. Dès le matin, il part en périssoire avec une marmite en fer placée à l'avant ; il suit le fleuve ou le canal pour faire la quête du riz et des autres aliments que les fidèles déposent dans sa marmite en le saluant. Il parcourt ainsi tout le village, puis revient chez lui et prend son premier repas. Il mange de nouveau vers 11 heures 1/2 et doit avoir fini à midi ; le soir il ne doit rien prendre. A certains moments de la journée, il récite des prières en langue bali, que fort peu comprennent, et entre temps il enseigne aux amants l'alphabet siamois.
    Aux jours de fêtes, le 15 de la lune, par exemple, dans l'après midi, quelques fidèles apportent des présents et prient le talapoin de vouloir bien leur lire un fragment du livre sacré des transmigrations du Bouddha. On s'assied sur le plancher d'un vaste hangar, et le bonze monte dans une chaire. Il lit, les auditeurs chiquent, fument et causent entre eux, ce qui n'empêche pas l'acquisition du mérite.
    A certaines époques, les fêtes sont accompagnées de bruyantes processions ; on porte, avec cérémonie, des étoffes jaunes aux bonzes que l'on arrose parfois à pleins seaux d'eau. Dans ce cas, les membres de la procession s'arrosent aussi mutuellement au retour de la pagode et aux grands éclats de rire de la population.
    D'autres époques ramènent encore d'innombrables présents, que l'on apporte sur des plateaux couverts d'un large cône en étoffe rouge.
    Nourrir les bonzes est un des actes les plus méritoires, et cela donne aussi une brillante réputation de richesse et de générosité. Dans certaines circonstances de la vie on porte des présents aux bonzes, et on les invite à venir réciter des prières à la maison. Lorsqu'il s'agit d'un enterrement, les bonzes, après la prière, attachent au cercueil des cordons de soie jaune, dont ils tiennent en main l'extrémité, et ils conduisent ainsi au bûcher le mort porté par des laïques.
    Dès le mois d'octobre, alors que les pluies ont cessé et que les chemins sont devenus praticables, les bonzes entreprennent leurs voyages. Le vivre et le gîte leur étant assurés dans la pagode de chaque village, ils marchent à petites journées et parcourent ainsi des distances incroyables. Ils devraient toujours tenir leur éventail devant leurs yeux et ne voir qu'à six pas en avant : c'est la règle, mais ce n'est pas la pratique. A la saison des pluies, chacun se fixe à la bonzerie de son choix, les unes sont remplies, les autres délaissées, en raison directe du confortable qu'on y trouve.
    Depuis quelques années, le roi a voulu faire des réformes parmi les bonzes, car il est en même temps le chef religieux et le chef civil du royaume. Les principaux d'entre eux ont été appelés à Bangkok pour recevoir des instructions et de jeunes initiés ont été mis en formation d'après la doctrine et les méthodes nouvelles. Des inspecteurs ont été envoyés en province pour visiter et réformer les bonzeries, mais le succès me paraît un peu douteux.
    Le bouddhisme n'en est pas, d'ailleurs, à sa première réforme ni à sa première variation. En 1888, un mandarin siamois me disait publiquement : « Je ne crois pas un mot de tout ce que disent nos bonzes. Je sais par expérience qu'ils enseignent ce qu'on leur dit d'enseigner ; je le sais si bien que sur mon ordre à moi, mandarin laïque, des bonzes ont changé leur enseignement. J'ai fait l'expérience moi-même, j'ai réussi, je ne crois plus ».
    Dernièrement j'allais à Bangkok, et chemin faisant je causais religion avec des talapoins, mes compagnons de route. Je les poussais d'argument en argument et j'allais rester maître du champ de bataille, lorsqu'un jeune bonze, fraîchement sorti de la nouvelle école, interrompit mes interlocuteurs :
    — Ne discutez pas avec le Batlouang (notre titre siamois) dit-il ; c'est lui qui a raison ; ce qu'il dit est vrai, mais cela n'infirme pas notre religion, car Bouddha n'a pas enseigné tout ce qu'on lui prête et toutes ces doctrines ne sont que des superfétations des bonzes qui lui ont succédé. Phrakôdome (le Bouddha) n'a enseigné qu'une seule chose, à savoir : que ceux qui agiront bien seront récompensés et que ceux qui agiront mal seront punis. Telle est l'unique doctrine du Bouddha.
    — A merveille, lui répondis-je ; mais s'il ne faut que trouver cette sentence pour devenir Bouddha, je crois que je pourrais l'être aussi...
    Les rieurs furent de mon côté.

    ***

    Les pagodes sont innombrables ; presque tous les villages en ont une, et à Bangkok on en rencontre à chaque pas. Plusieurs même sont richement bâties, mais en général elles sont mal entretenues et se détériorent peu à peu, jusqu'à ce qu'un généreux bouddhiste les remette à neuf.

    La pagode ou bonzerie comprend presque toujours : un beau et grand terrain contenant une ou deux maisons pour les bonzes, un sanctuaire où sont les statues de Bouddha, un vaste hangar avec une chaire pour la lecture des livres sacrés, car les talapoins ne prêchent pas de leur propre fond. Il s'y trouve aussi divers édifices de dévotion et d'ornementation.
    Il est une pagode tristement célèbre à Bangkok, c'est le Ouatte-Sakette.
    Tout à l'heure, le bonze de la nouvelle école nous disait que ceux qui agiront bien, seront récompensés. Or, savez-vous quel est le superlatif de la récompense pour le bouddhiste ? — Le bonheur matériel ? — Non certes — Le ciel ? — Pas davantage. — Quoi donc ? — Eh bien, le suprême bonheur du bouddhiste, son désir, son but final, au moins d'après sa doctrine, c'est' le niphâne, l'anéantissement ; non pas la mort seulement, mais la suppression de l'être, le néant... Le malheureux poursuit le néant comme nous poursuivons le ciel... Doctrine désolante, affreuse !... suppression de toutes les jouissances en ce monde, suppression de l'espérance, suppression du ciel, suppression de la vie, suppression de l'être... le néant !
    C'est pourquoi le bouddhiste fervent offre son corps en pâture aux corbeaux. Il ordonne qu'après sa mort son cadavre soit transporté à la pagode Ouatte Sakette, jeté sur le sol et dépecé par la main du croque-mort, afin que les oiseaux de proie s'étant nourris de ses entrailles, de sa chair, son anéantissement soit vraiment sans espoir.
    Laissons ce spectacle hideux, et disons bien vite que ce n'est le fait que d'un petit nombre. L'usage est de brûler les cadavres, excepté lorsque la mort a été amenée par une maladie contagieuse (choléra, variole) — preuve irrécusable que le défunt était pauvre en mérite bouddhique et dès lors indigne des honneurs du bûcher ; excepté aussi quand le malheureux n'a pas laissé une fortune suffisante pour payer ses funérailles, ou que sa famille n'y pourvoit point. Dans ce dernier cas, on enterre le mort dans quelque coin de la forêt. Jadis on le jetait au fleuve, mais, Dieu merci, des règlements de police y mettent obstacle.
    Les chrétiens suivent les usages déterminés par l'Eglise catholique, et les enterrements se font souvent avec un déploiement de pompes extraordinaire. Les Annamites surtout y mettent une réelle vanité ; on les voit faire des dépenses considérables et même des dettes, pour rendre à leurs morts de plus magnifiques honneurs funèbres.
    A part les princes et les très grands mandarins, il n'y avait autrefois que peu de riches à Siam ; cela tenait surtout à la paresse et à l'insouciance orientales : « que demain ne vienne s'il n'apporte rien », dit-on ici. Mais, en revanche, il n'y avait pas de pauvres, tout le monde vivait sans privations.
    Depuis quelques années, le développement du commerce et de l'industrie, le chiffre élevé du traitement des hauts fonctionnaires (car les petits sont bien peu rémunérés) ont naturellement amené le développement de la richesse, du luxe et, conséquence illogique, mais trop fréquente, ont aussi développé l'égoïsme.
    A Bangkok, on commence à voir des pauvres demander l'aumône au coin des rues ; et en province, le malheureux estropié, l'aveugle, qui autrefois trouvaient facilement leur nourriture, soit à la pagode, soit dans les maisons particulières, sont obligés maintenant d'aller de porte en porte en chantant de mélancoliques couplets qu'ils accompagnent du bruit d'un petit tambourin, et ils sollicitent une aumône qui se fait de plus en plus rare. Les vieux usages d'hospitalité, de fraternité s'en vont ; qu'on me pardonne de les regretter.

    ***

    Je rentre enfin chez moi, quel tapage, grand Dieu ! Tout le monde est sur pied, les ordres s'entrecroisent ; le gouverneur appelle ses chefs de districts, ceux-ci appellent les maires des villages, les maires relancent les notables, les notables houspillent les corvéables ; réquisition générale : Un prince d'Europe est arrivé à Siam, et le Roi veut lui offrir le spectacle d'une chasse aux éléphants.
    Vous pensez sans doute entendre bientôt le son du cor, entrevoir une brillante cavalcade précédée d'une meute de chiens et lancée à fond de train. Que vous êtes Européen ! A Siam, le roi fait faire la chasse par ses sujets ; il se réserve de contempler le spectacle et de profiter des résultats : combinaison vraiment asiatique.
    Tous les éléphants qui errent dans les forêts, appartiennent de droit au roi. Autrefois, on punissait de la peine de mort l'homme assez osé pour capturer ou pour tuer un seul de ces animaux.
    Heureusement, quelques Européens, en cas de légitime défense, ont enfreint la loi. On n'a pu les condamner, et les nationaux ont par le fait bénéficié de l'exemple ; mais ils n'éviteraient pas, le cas échéant, un procès plus ou moins désastreux.
    Les éléphants peuvent donc se promener et se livrer sans crainte à toutes leurs fantaisies. Pendant l'été, ils ont la liberté de manger les cannes à sucre, et durant l'hiver ils ont le droit de piller et de dévorer le riz des champs. Ils recevront, peut-être, quelques timides grains de plomb qui les cinglent à peine, comme un petit coup de fouet, et qui n'entament nullement leur peau rugueuse ; on n'ira pas plus loin dans les représailles. Ces rois de la plaine vivent donc aux dépens du peuple, et la chasse royale n'apporte qu'un remède temporaire à cet état de choses.
    Voici de quelle manière elle a lieu :
    Les éléphants sont rabattus à grands cris, par toute la population, vers le parc royal de Juthia, l'ancienne capitale de Siam, situé à soixante kilomètres au nord de Bangkok.
    Là, sont plantés d'énormes pieux en bois, disposés en entonnoir. Les éléphants, engagés entre les rangées de pieux, aboutissent fatalement à une allée unique qui les amène dans un large parc, dont on referme la porte derrière eux ; on les chasse de nouveau dans une seconde allée, puis dans une cour plus resserrée jusqu'à ce qu'ils arrivent enfin au pied d'une vaste tribune où se tiennent le roi et ses hôtes, entourés de toute la cour et d'un peuple immense. Le Souverain désigne les éléphants qui doivent être capturés et, doucement alors, on fait sortir les autres qui sont rendus à la liberté et vont recommencer leurs pillages.
    D'habiles cornacs, montés sur de vigoureux éléphants privés, préparent leur lasso et l'attachent solidement aux harnais de leur monture ; ils s'avancent dans l'arène, poursuivent l'animal désigné, le pressent et lancent le lasso. C'est fini : les éléphants domestiques entraînent le pauvre prisonnier, et l'intelligent et malheureux animal servira désormais de monture à quelque mandarin, à moins qu'il ne soit employé au service des travaux publics.

    JUILLET-AOUT. — N° 40

    Et le fameux éléphant blanc de Siam, n'en dirais-je rien ? C'est par lui que je termine cette longue causerie.
    Il fut, jadis, une vraie puissance. Regardé comme le génie tutélaire de la nation, il avait le titre de chao phaja qui est le plus élevé du mandarinat. Il habitait un palais magnifique où, dans un ratelier tout doré, on lui offrait, à genoux, l'herbe dont il daignait se nourrir. Ses maladies, sa mort étaient des malheurs publics, et le roi lui-même allait le visiter.
    L'heureux mortel qui rencontrait un éléphant blanc, en faisait parvenir la nouvelle à Sa Majesté qui lui donnait une large récompense, et il n'était précaution qui ne fût prise pour amener à Bangkok le nouveau protecteur, avec tous les honneurs dus à sa haute dignité.
    En fait, l'éléphant blanc n'est qu'un vulgaire albinos ; il a les yeux rouges, la peau marron, pas même approximativement blanche ; mais dans les transmigrations, le Bouddha, disent les livres sacrés, a été éléphant blanc ; donc les éléphants blancs sont des Bouddhas et naturellement tout honneur leur est dû.
    Les temps sont bien changés ! En 1901, j'avais l'honneur d'accompagner au palais du roi, Mgr Vey, Vicaire apostolique de Siam. En sortant du palais, je crus apercevoir des éléphants blancs montés par des cornacs et stationnant sur le champ de mars. Je le dis à Monseigneur qui n'en voulut rien croire. Je fus obligé de faire passer la voiture près d'eux, afin qu'il pût constater le fait.
    L'évêque, qui connaît à fond les usages siamois, demeura dans la plus profonde stupéfaction ; mais il dut bien se rendre, cependant, à l'évidence ;
    « Sic transit gloria mundi »

    1904/194-210
    194-210
    Thaïlande
    1904
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