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Le royaume de Siam 1

Le royaume de Siam ÉTUDE ET IMPRESSIONS PAR M. RONDEL Missionnaire Apostolique. Les démêlés du royaume de Siam avec la France, si promptement Terminés par l'entrée de nos canonnières dans le Mei-nam, en 1893 ; le voyage du monarque siamois et sa visite à toutes les Cours de l'Europ, en 1897 ; enfin, la récente tentative de traité ont quelque peu attiré l'attention de nos compatriotes et l'on a parlé de Siam et des Siamois ; mais depuis, le silence s'est fait, et ce petit peuple est rentré dans l'oubli. Nous en parlerons aujourd'hui.
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    Le royaume de Siam

    ÉTUDE ET IMPRESSIONS

    PAR M. RONDEL
    Missionnaire Apostolique.

    Les démêlés du royaume de Siam avec la France, si promptement Terminés par l'entrée de nos canonnières dans le Mei-nam, en 1893 ; le voyage du monarque siamois et sa visite à toutes les Cours de l'Europ, en 1897 ; enfin, la récente tentative de traité ont quelque peu attiré l'attention de nos compatriotes et l'on a parlé de Siam et des Siamois ; mais depuis, le silence s'est fait, et ce petit peuple est rentré dans l'oubli. Nous en parlerons aujourd'hui.
    Je ne sais s'il est possible de voir quelque chose de plus lumineux, de plus frais, de plus gracieux que l'eut du Mei-nam.
    A peine a-t-on dépassé la ligne de chatoyante verdure qui sert de rivage au golfe de Siam, que l'on aperçoit, à droite, une ville riante, et devant soi, dans le fond, deux lies merveilleuses dont les pagodes étincellent de mille couleurs aux rayons du soleil, et dont les pyramides parai lit monter jusqu'au ciel. Le spectacle est saisissant pour le voyageur habitué, depuis de longs jours, à ne contempler que les lointains horizons de la pleine mer.
    Le fleuve est large et profond ; il coule au milieu des jardins de cocotiers, d'aréquiers, de bananiers, de manguiers, de toute la magnifique végétation tropicale, développée, activée encore par les soins de l'homme. Et dans cette masse de verdure, piquées çà et là comme de gigantesques papillons, se montrent à demi les habitations légères des pays chauds.
    De distance en distance, on rencontre les marchés aux boutiques flottantes où les acheteurs abordent en périssoire.
    De nombreuses jonques, des navires de tout tonnage, montent ou descendent le fleuve nuit et jour, car le commerce de Bangkok est intense. Nous approchons de la ville, et nous voilà entourés de sampans et de barques à vapeur de tout genre et de toute dimension.
    Bangkok a été surnommée la Venise de l'orient, sans doute à cause des nombreux canaux qui la sillonnent — remplaçant autrefois et avec avantage, au gré des Siamois, les rues qui n'existaient pas encore — mais l'Européen est venu et le Siamois a visité l'Europe ; il a vu la vie intense de nos capitales dont il a goûté le luxe et les plaisirs. Adieu l'apathie d'antan ; il faut vivre maintenant vite, très vite. Et les Siamois ont des routes, des chemins de fer, des tramways et de l'électricité ; ils sont dans l'engrenage du progrès.
    Le Mei-nam n'en reste pas moins la grande voie commerciale, un des plus beaux ports du monde où pourraient s'abriter toutes les flottes de l'univers.
    La partie supérieure du fleuve, dans le haut de la ville et aux abords du palais, est occupée par les navires de guerre siamois ; dans la partie inférieure, se croisent, parfois jusqu'à l'encombrement, les bateaux de commerce faisant le trafic avec Singapore ou Hongkong, quelques-uns même avec Londres et Hambourg.
    Je demandais un jour à un capitaine français, qui faisait le service régulier tous les 15 jours entre Bangkok et Saigon, lequel de ces deux ports avait le commerce le plus important. Il réfléchit un instant et me dit que le nombre de bateaux et le tonnage étaient à peu près égaux de part et d'autre.
    — Bien, lui dis-je, mais vous, capitaine des Messageries Fluviales, vous êtes subventionné pour votre service de Bangkok, votre ligne de Pnom-penh (Cambodge) est également subyen-tionnée, toutes vos lignes le sont et la Compagnie des Messageries Maritimes a une forte subvention pour faire escale dans votre ville ; en un mot tout est subventionné dans la colonie de Cochinchine. Maintenant, supprimez la subvention et dites-moi ce qui restera et comment vous vous trouverez de la comparaison avec le port siamois où le roi Chulalong-korn n'a jamais eu et n'a pas encore l'idée d'établir la subvention.
    Pour toute réponse, le capitaine eut un sourire qui me fit bien comprendre ce qu'il pensait.

    ***

    Le riz et le bois de teck sont les deux principaux facteurs de l'exportation siamoise, mais il y en a une quantité d'autres ; en retour, il y a une importation considérable de produits européens et chinois.
    Nous avons 40 rizeries à Bangkok, des scieries à vapeur, des usines, des bassins pour la réparation des navires ; l'industrie suit le commerce, et dans l'une et l'autre de ces deux branches les Chinois tendent à supplanter les Européens. A cette heure ils sont les maîtres incontestés du commerce en détail, et déjà ils attaquent vigoureusement le commerce en gros ; l'industrie leur paraissait fermée faute de connaissances techniques, mais leur talent d'imitation supplée, du moins en partie, à cette ignorance.

    MAI JUIN 1904. — N° 39.

    Intelligent, actif, habile, le Chinois est encore sobre, économe, et s'il n'avait deux malheureuses passions, celle du jeu et celle de l'opium, l'avenir serait à lui.
    Chaque jour, des bateaux qui étaient partis avec un chargement de riz pour Hongkong, reviennent encombrés d'émigrants Chinois qu'ils sont allés prendre dans un des ports du Céleste Empire. Ces nouveaux venus sont reçus, hébergés et employés par leurs compatriotes.
    Dès qu'ils savent quelques mots de Siamois et qu'ils ont amassé un petit pécule, fruit de leur premier travail, ils entrent dans l'intérieur des terres, cultivent des jardins plantés de piments, de bananes, d'oignons ; ils établissent de petites boutiques et vont faire avec les Siamois cultivateurs un échange qui leur rapporte 30 ou 40 % et au-delà. Les plus sages achètent alors des jardins de cocotiers, d'aréquiers, et vivent désormais heureux et tranquilles, envoyant tous les ans des sommes assez rondelettes à leurs vieux parents demeurés en Chine.
    D'autres, plus hardis, achètent des barques, développent leur commerce, installent de grands magasins, deviennent fermiers de la boucherie, de l'alcool, de l'opium, du jeu, les quatre colonnes qui soutiennent l'édifice budgétaire siamois.
    Avec de grosses fortunes ainsi édifiées, certains Chinois possèdent une ou plusieurs rizeries, des bateaux à vapeur ; ils tiennent le haut du pavé et ont les plus beaux équipages de la capitale. Mais de grands revers se produisent aussi.

    ***

    L'élément chinois a tout envahi à Siam et il n'est guère de Siamois qui ne compte des Chinois parmi ses ancêtres. Le roi lui-même n'est-il pas le descendant de ce fameux Phaja Tak, chinois qui, après l'invasion Birmane, s'empara du trône et rétablit les affaires du royaume.
    Comme tous les monarques orientaux, le roi, à cette époque, était absolument invisible aux yeux du commun des mortels ; il demeurait constamment enfermé au fond de son palais et, lorsqu'il faisait une de ses rares promenades sur le fleuve, toutes les maisons devaient être masquées par des étoffes. Malheur à qui eût osé lever des regards sacrilèges sur la divine face du monarque.
    Nous n'en sommes plus là, et Sa Majesté Chulalong-khorn, rompant avec les traditions surannées, se prodigue à la vue de ses sujets et n'a même pas hésité à violer la vieille loi siamoise qui lui interdisait de franchir les limites de son royaume. Il fit un premier voyage à Calcutta ; puis, il alla en Europe, et maintenant ses voyages sont fréquents et non sans avantage pour les intérêts de la couronne.
    Deux fois par an, en avril et en octobre, Sa Majesté se montre dans le costume, et au milieu de l'antique et pompeux appareil des Rois de Siam.
    Il est vêtu du langouti de soie blanche et d'un habit en drap d'or ; sur sa tête brille la couronne à sept étages, et à l'ombre d'un immense parasol, il est porté sur une sorte de Sedia gestatoria par des laquais habillés de rouge, jusqu'à la pagode où il va recevoir le serinent de fidélité des princes et des hauts fonctionnaires. Pareille cérémonie se fait au même jour et à 'la même heure dans tout le royaume, sous la présidence des gouverneurs, et tout fonctionnaire, quel que soit son grade, est obligé d'y assister, au moins une fois chaque année.
    Le bonze, chef de la pagode, exorcise l'eau et y trempe une lance, un sabre et un fusil en prononçant les plus terribles imprécations contre le traître, et en le menaçant de tous les malheurs possibles et de tous les supplices imaginables ; chacun doit, ensuite, boire un verre de cette eau sous peine de devenir suspect et d'être traité comme tel.
    Respectueux de la liberté de conscience, les rois de Siam ont exempté les chrétiens de l'obligation de boire l'eau du serment exorcisée par le bonze, et se contentent du serment verbal prononcé par les mandarins et par les fonctionnaires chrétiens, devant la Croix et en présence d'un prêtre catholique.

    ***

    Le palais du roi de Siam est immense. La salle de réception, qui est magnifique, se trouve dans le principal corps de bâtiment édifié à l'européenne, la toiture exceptée. De nombreuses constructions, servant aux usages les plus divers, et très souvent ne servant à rien du tout, ornent les cours du palais ; elles conservent toutes le cachet siamois que l'on retrouve, plus ou moins ornementé mais fondamentalement le même, dans toute l'étendue du royaume.
    La toiture siamoise, très élancée, a souvent plusieurs étages ; le faîte, et surtout les sablières, sont armés de pointes recourbées s'élançant vers le ciel où elles soutirent, paraît-il, le bonheur au profit des habitants de la maison ; la couverture est en tuiles souvent vernissées et parfois multicolores, principalement dans les pagodes et dans les monuments publics. Au lieu de tuiles lourdes et chaudes, le peuple, en province, emploie des feuilles (Chak, en siamois) qui croissent à l'embouchure des fleuves et seulement dans l'espace où l'eau est bourbeuse par suite du reflux de la mer.
    Ces feuilles, longues et étroites, sont pliées en travers de leur longueur et mises à cheval sur une mince tige de bambou, longue de 1m, 50 environ, puis placées les unes à côté des autres et maintenues dans leur position par un filet de rotin qui les traverse et les coud ensemble de manière à en faire un long et large bardeau. Ces bardeaux, montés sur le toit, y sont fixés avec quelques filaments de bambou, cuits dans l'eau salée afin que les vers ne les rongent pas.
    En quelques heures une maison est couverte et, lorsque l'opération a été bien menée, cette toiture peut durer de 5 à 6 ans, elle est légère et fraîche et, à ce point de vue, bien supérieure aux tuiles ; mais son renouvellement relativement fréquent ne la rend pas moins dispendieuse que ces dernières, et elle a l'inconvénient d'être trop inflammable pendant la saison sèche.
    Plus loin, dans les terres et dans le haut des fleuves, cette feuille fait défaut: comme le transport en serait très cher, les toitures sont faites d'herbes desséchées au soleil et cousues d'une manière analogue à celle que j'ai expliquée ci-dessus.
    Dans le palais du roi, pareille toiture ne serait pas de mise ; l'inflexible protocole exige qu'on grille au soleil.... il faut donc savoir griller en souriant ; c'est une des lois de la grandeur siamoise.

    ***

    Autrefois les Siamois étudiaient peu, ils vivaient dans une paresse presque absolue. De grandes réformes ont eu lieu sur ce point : des écoles ont été établies par le roi, la mission catholique a fondé un collège florissant1, fondation à laquelle Sa Majesté Chulalong-Khorn, la reine et les princes ont libéralement contribué et le jeune prince, alors héritier présomptif de la couronne et mort depuis, vint lui-même, avec l'autorisation royale, poser la première pierre de ce collège, le 15 août 1887. L'heureuse et loyale rivalité des écoles entretient l'émulation des élèves, développe les études et en assure le succès.

    1. Tout le monde sait que les progrès du collège sont dus à l'incessante activité du P. Colombet, qui aujourd'hui encore, malgré la présence des Frères à la tête de l'établissement, continue de s'occuper de cette oeuvre avec un zèle particulier.

    Plusieurs élèves ont été envoyés dans les différents pays de l'Europe pour étudier les sciences, les arts, et prendre contact avec les divers éléments de notre civilisation moderne, afin de faire profiter leur pays des progrès que nous avons réalisés.
    J'ai connu plusieurs princes, frères du roi, qui tous cherchaient à favoriser et à développer les études, et réellement le succès commence à couronner les efforts de tous.
    L'un d'eux, le prince Prachak, laotien par sa mère, a été longtemps chargé de l'administration des provinces de Nong-Khaïe et de Tieng-Chan, au Laos. J'ai eu avec lui de nombreuses et bonnes relations. C'était un homme très vif, mais juste, un amateur de la science, brillant causeur, un esprit large ; il avait beaucoup de qualités et missi quelques défauts.
    Parmi les gens de sa suite se trouvait un fils du chef chrétien de Bangkok, et souvent il se faisait lire des livres catholiques par ce jeune homme. A Nong-Khaie, il était défendu aux geôliers, sous peine de rotin, de faire travailler les prisonniers chrétiens le dimanche, pas plus que les bouddhistes en leur jour férié ; le fils du chef chrétien présidait à la prière des catholiques, leur enseignait le catéchisme, et, quand j'arrivais à la ville, il avait ordre de me les présenter pour la confession.
    Le prince parlait très souvent religion et me disait un jour :
    « Je suis bouddhiste ; mon père (l'ancien roi) l'était, mais si j'avais à changer de religion je me ferais catholique. J'ai étudié beaucoup de religions, je ne vois que le catholicisme qui ait toujours et constamment maintenu les mêmes dogmes, depuis son origine jusqu'à nos jours, sans variation ni contradiction ». Une allemande protestante, femme d'un mandarin siamois, était présente ; elle voulut réclamer en faveur de sa religion. Mal lui en prit, car le prince lui répondit :
    — Oh, madame, ne parlons pas du protestantisme ; c'est une religion bâtarde, née d'un moine défroqué et d'une religieuse en ribaude.
    Je ne le savais pas si bien informé, mais la discussion s'arrêta net.
    — Je regrette bien, me disait-il parfois, de n'être jamais allé en Europe et, si j'en trouve l'occasion, je ferai ce voyage ; mais par-dessus tout il y a trois hommes que j'aurais voulu connaître : Guillaume 1er, empereur d'Allemagne, Bismark et le Pape. Guillaume est mort, Bismark aussi, mais le Pape demeure. Ce pape n'a pas d'armée, il n'a aucune force matérielle, et voilà un homme plus puissant que Guillaume et Bis-mark réunis. Le pape me recevra-t-il, moi, bouddhiste ?
    — Mais certainement, prince, lui répondis-je ; le Saint-Père vous recevra avec les égards dus à votre rang.
    — Non, non, je veux le voir comme les catholiques, je suivrai le cérémonial ; cet homme me fascine.
    Le prince a quitté Nong-Khaie depuis longtemps et il a été chargé, à Bangkok, du ministère de la Guerre.
    Actuellement, le ministère de la Justice est dirigé par le prince Raphi, fils du roi ; l'Intérieur, la Guerre, les Affaires Etrangères ont à leur tête les princes Damrong, Prachak, Thva-rong, frères du roi ; les grandes administrations de l'Etat sont aux mains des princes ou des grands mandarins, descendants ou alliés de la famille royale.
    A grands frais, des Européens ont été appelés pour organiser les services comme dans nos pays : les Belges et, à leur tête, M. Rollin-Jacquemin, pour l'Intérieur, les Affaires Etrangères et la Justice ; les Danois pour la Guerre, la police et la Marine ; les Anglais et les Allemands, pour les chemins de fer.
    M. Rollin-Jacquemin, jadis membre du ministère Frère Orban, en Belgique, a été pendant plusieurs années le véritable directeur, l'âme du gouvernement siamois, autant dans son administration intérieure que dans ses relations extérieures. M. Rollin est mort, mais son oeuvre subsiste et ses compatriotes la continuent.
    Au point de vue administratif, le Siam est divisé en plusieurs grands cercles (monthon) qui constituent presque des vice-royautés. A la tête de chaque cercle est un prince ou un haut mandarin appelé Thesa qui a sous ses ordres les gouverneurs de provinces et la haute main sur tous les services ; à leur tour, les gouverneurs dirigent leurs chefs de districts (naï ampheue) — il y en a trois, quatre ou cinq, suivant l'importance de la population ces naïe ampheue reçoivent les rapports des maires de village (Kamnan) et leur transmettent les ordres de l'autorité supérieure ; les maires eux-mêmes ont encore au-dessous d'eux les notables (phou jai bân) surveillants responsables de dix maisons chacun. On comprend que, au moyen de cette forte hiérarchie administrative et policière, le gouvernement de Bangkok ait l'oeil et la main sur tout le territoire siamois. D'ailleurs la poste et le télégraphe relient tous les cercles et même les centres secondaires avec la capitale.

    ***

    La justice a été également réformée. Autrefois chaque prince, chaque gouverneur avait son code. Maintenant ce système quasi féodal a disparu et la période qu'on pouvait appeler royale lui a succédé.
    Tout se fait au nom du seul pouvoir suprême, mais, en fait, c'est une organisation extraordinairement compliquée, admettant de nombreux appels jusqu'à la décision enfin irrévocable de l'autorité royale...
    S'il ne s'agit que de légères difficultés, de querelles, des petits riens de la vie, le notable du lieu est compétent ; s'il ne peut arranger l'affaire, il la porte au maire qui agit comme le notable où, en cas d'insuccès, conduit les parties au chef de district.
    Jusqu'ici, nous n'avons que de la conciliation ; personne n'a encore autorité pour prononcer un jugement.
    Le premier tribunal (san muang) est celui de la province ; il se compose de deux juges dont l'un a voix prépondérante ; il peut connaître de toutes les affaires civiles ou criminelles et rend toujours un jugement, à moins que n'intervienne préalablement une conciliation des plaideurs. Le jugement de ce premier tribunal est susceptible d'appel dans le mois, pour les affaires civiles, et dans les quinze jours, seulement, au criminel. (Correctionnel ou simple police, ces distinctions n'existent pas à Siam).
    L'appel est fait au tribunal du cercle (san monthon) qui juge sur les pièces, sans appeler les parties ; son jugement est de nouveau susceptible d'appel au grand tribunal de Bangkok (san viset) qui statue à nouveau dans les mêmes conditions. Si les plaideurs ne sont pas satisfaits, ils porteront l'affaire au tribunal royal (san dika) et, enfin, à Sa Majesté elle-même.
    Pour une fois, enfin, la bureaucratie européenne est dépassée !
    Procéduriers dans l'âme, les Siamois se complaisent dans ces interminables appels ; toutes les roueries de la chicane leur sont familières ; très, fréquemment leurs conversations roulent sur les procès, et les enfants eux-mêmes dissertent procès et procédure avec un aplomb imperturbable.

    ***

    Le métier des armes est moins goûté par les Siamois, et le recrutement ne semble pas des plus faciles. En principe, il y aurait, dit-on, cette décision royale : « Tout Siamois est soldat » ; mais, en pratique, on n'a pris jusqu'à présent que les enfants de l'ancienne caste militaire et aussi quelques rares volontaires.
    L'exercice se fait à l'européenne, sous le commandement de Danois engagés par le gouvernement ; l'arme est le fusil autrichien ; l'uniforme est imité de l'Europe, mais adapté aux pays chauds. L'effectif peut atteindre 20,000 hommes.

    ***

    La police est également sous la direction de Danois ; dans chaque cercle, il y a un Européen chef de police qui visite les postes.
    Cette police serait une excellente institution, si les chefs des petits postes faisaient loyalement leur devoir ; mais messieurs les voleurs sont gens avisés, ils ont parfaitement compris que leur carrière était menacée ; au lieu de résister, ils ont tourné la position et sont entrés dans la place. Je connais certain poste de police, dont le chef est l'ancien (même l'actuel) chef d'une bande de brigands de l'endroit. Il déploie un très louable zèle pour prendre les voleurs de la bande adverse, mais pour les siens, jamais...

    ***

    Encouragés par leurs succès, les Siamois songent maintenant à préparer leur unité nationale, et pour réaliser ce projet ils ont décidé que tous les enfants nés à Siam de parents nés également à Siam étaient Siamois de droit, et par conséquent ne pouvaient ressortir d'aucun consulat. Plus de descendants d'Européens, plus de descendants de Chinois, d'Annamites, d'aucune nationalité ; à la seconde génération, tous sont Siamois. C'est, à la fois, décupler la population indigène et affaiblir l'influence étrangère ; c'est surtout diminuer considérablement l'exercice du privilège de l'extraterritorialité.
    Les premiers Européens installés à Siam furent des Portugais dont certains descendants conservent encore le type, parlent un peu la langue, et portent les noms patronymiques unis à leurs noms Siamois.
    Nous avons des da Cruz, des da Jesu, des da Fonseca, da Silva, d'Alvarez, da Costa, d'Almeida etc., etc.
    L'église de Sainte-Croix, à Bangkok, est presque uniquement composée de ces descendants de Portugais ; quelques-uns habitent près de l'église du Saint-Rosaire. L'un de ces derniers est sous-secrétaire d'Etat au ministère des Affaires étrangères ; il porte le titre mandarinal de phaja phiphat kôsa. D'autres familles, d'origine également portugaise, vinrent du Cambodge ; elles sont installées à Bangkok et composent la paroisse de l'Immaculée Conception ; leur chef a le titre mandarinal de phaja viset songkhram, colonel d'artillerie. L'un d'eux est prêtre catholique chargé de l'église de Sainte-Croix.
    Portugais-Cambodgiens et Portugais-Siamois ont tous adopté les usages et le costume Siamois ; les uns s'occupent de commerce, d'orfèvrerie, de photographie, de mécanique ; d'autres sont employés dans les bureaux de l'administration. Le Gouvernement leur laisse la plus entière liberté et les considère comme siens.
    Quant aux autres enfants, à Siam, ils n'ont pas de nom patronymique ; l'enfant, à sa naissance, est toujours le ou la « rouge ». Vers l'âge de 5 à 7 ans il prendra un autre nom ou conservera le même ; dans tous les cas, si on ignore le nom de l'enfant on lui fera toujours plaisir en lui donnant celui de noue (rat ou souris).
    Le nom une fois donné reste au titulaire et ne change pas même au mariage ; mais à l'inverse de ce qui se pratique en Europe, il arrive souvent que les père et mère prennent le nom de leurs enfants ; le père de la Meo (chatte), la mère du Nok (oiseau).
    Ajoutez à cela les noms mandarinaux dont on change à chaque nouvel avancement. Monsieur Nok deviendra Khoune praseut, 1er degré ; Mun si, 2e degré ; Louang prathèt, 3e ; Phra narin, 4e ; Phaja thephanikon, 5e ; Chao phaja aphai, 6e et dernier degré des honneurs pour les mortels qui ne font pas partie de la famille royale.
    De même qu'on peut être général, sans avoir un corps d'armée à commander, on peut porter ces titres indépendamment des fonctions qui y sont attachées.
    En conférant les titres, le roi en fournit les insignes : un langouti, une veste, une boite à bétel, un sabre, un vase, etc. Mais à la mort du titulaire les insignes doivent être rendus à Sa Majesté.
    (A suivre).

    1904/144-154
    144-154
    Thaïlande
    1904
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