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Le retour des Poilus dans leurs missions du Japon

Le retour des Poilus dans leurs missions du Japon Les pages suivantes que nous communique le bon Père Chambon donneront à nos lecteurs une idée de l'accueil que les chrétiens japonais ont fait à leurs Missionnaires de retour de la Grande Guerre. Hakodaté, 14 janvier 1920.
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    Le retour des Poilus dans leurs missions du Japon

    Les pages suivantes que nous communique le bon Père Chambon donneront à nos lecteurs une idée de l'accueil que les chrétiens japonais ont fait à leurs Missionnaires de retour de la Grande Guerre.

    Hakodaté, 14 janvier 1920.
    Le 3 octobre, le Père Hutt et moi étions sur le bateau qui fait le service entre Aomori et Hakodaté. Il est 6 heures du matin ; nous sommes sur le pont ; la montagne s'approche au-devant de nous et nous présente ses maisons en amphithéâtre ; nous distinguons notre église ; il y a plus de cinq ans qu'elle ne vivait que dans mon souvenir. De vieilles images se présentent, confuses encore, mais leurs couleurs se précisent peu à peu. Nous voilà sur le quai. Le Père Anchen, le Père Sous Prieur sont là, toutes les familles chrétiennes, malgré l'heure matinale, ont envoyé quelqu'un au-devant de nous. En reconnaissant ces chers visages, l'émotion remplit notre coeur, je suis tenté de tendre les mains, mais je suis au Japon, il faut s'incliner, s'incliner encore. Nous sommes à terre ; nos colis sont enlevés, nous faisons connaissance avec la boue et les trains électriques. A peine arrivés, l'Ecole nous réclame, les Soeurs de Saint-Paul nous attendent. Toutes endimanchées, une quarantaine d'enfants chantent en français, l'une d'elles, en français encore, traduit la joie de toutes, enfin un formidable « banzaï » éclate. C'est la maîtresse, une excellente chrétienne qui n'a jamais manqué d'écrire à celui qui lui a donné le baptême il y a quinze ans, le cri se répéta par trois fois, tandis que des présents sont offerts à chacun de nous. A la Mission les chrétiens se tiennent réunis au parloir couvert de fleurs, de guirlandes, de drapeaux. Au nom de tous un médecin, vieux chrétien, se lève, déplie cérémonieusement une large feuille et prononce lentement quelque chose de très élogieux sans doute pour ceux qui ont été appelés loin de leur pays d'adoption au service de leur mère patrie.
    Au déjeuner, le Père Anchen nous réserve des surprises et pour un moment nous ne nous apercevons pas des restrictions que la vie chrétienne impose aux missionnaires. Le Père Yves, le véritable ami des missionnaires, est là, son coeur parle dan ces vers qu'il nous offre :

    Amis, votre retour de l'affreuse tourmente
    Fait cesser en nos coeurs une anxieuse attente.
    Pourquoi nous quittiez-vous et vos chrétiens si chers ?
    Une puissante voix bien au delà des mers
    Réclamait à grands cris votre chère présence.
    C'était la France !

    La France ! Notre mère, notre mère chérie,
    Notre berceau joyeux, notre grande Patrie,
    Le pays le plus beau qui sourit sous les cieux,
    Dont l'amour fait monter des larmes à nos yeux,
    Qu'elle est bonne à nos coeurs ta chère souvenance,
    O chères France !

    Voilà que tout à coup sans déclarer la guerre
    Escadrons, régiments ont passé la frontière .....
    C'est l'ennemi d'antan, la brute, le Prussien
    Qui se dit un surhomme et ne respecte rien.
    Lève-toi toute fière et brise sa jactance,
    O nobles France !

    Tu n'es pas prête, hélas ! Aux hordes ennemies
    Tu ne peux opposer des légions choisies ;
    Et pourtant sur la Marne un combat acharné
    Repousse l'Allemand désormais arrêté.
    C'est du succès final la première espérance,
    O braves France !

    Et de l'envahisseur la rage meurtrière
    Met à sang et à feu l'Europe presque entière.
    Ils ont tout inventé, les immondes Teutons :
    Les gaz asphyxiants, les monstrueux canons,
    Le viol, l'assassinat tout pour la déchéance
    De notre France !

    Ils mettent la terreur dans les cités conquises,
    Bombardent nos palais et nos vieilles églises ;
    Partout la nuit dans l'air des hideux zeppelins,
    Dans tous les océans les traîtres sous-marins
    Immolent lâchement des êtres sans défense.
    Pleure, ô ma France !
    Entendez-vous là-bas, sur le champ de bataille ?
    Mille bouches d'acier vomissent la mitraille
    Et l'obus meurtrier, le sol tremble et dans l'air
    Un vacarme terrible, une scène d'enfer.
    Mais ton coeur ne connaît aucune défaillance,
    Soldat de France !

    La lutte continue et la mort qui moissonne
    Frappe dans tous les rangs et n'épargne personne.
    Soldats et généraux sans reproche et sans peur
    Face au vil ennemi tombaient au champ d'honneur.
    Au foyer qui se vide apparaît la souffrance,
    Femmes de France !

    Deux cent cinquante mille ont le voile des veuves !
    Ah ! Quel immense deuil au sein de tant d'épreuves !
    Elles infuseront qu'on s'en souvienne bien
    Avec l'amour de Dieu la haine du Prussien
    Au coeur de leurs enfants : c'est là ton espérance,
    Vaillante France !

    Mais dites-nous, amis, qu'est le missionnaire,
    Le prêtre quel qu'il soit dans cette rude guerre ?
    On les a vus partout : contrôleurs
    Infirmiers et mineurs, soldats et brancardiers,
    Au fond de la tranchée ou bien à l'ambulance,
    Servant la France !

    Leur part, leur grande part, c'est le saint ministère.
    Ils ont prêché d'exemple à notre armée entière,
    Ont gardé dans les camps leur sainte dignité,
    Ont révélé le prêtre en sa réalité
    Et non tel que le font la haine et l'ignorance
    Dans notre France.

    Victimes eux aussi d'immenses hécatombes,
    On voit leur nom béni sur de nombreuses tombes.
    L'un d'eux, en combattant, mourut au champ d'honneur.
    Un autre aussi vaillant n'a pas eu ce bonheur,
    Sur un méchant grabat finit son existence,
    Mais pour la France.

    Ils furent l'idéal pour toute âme vaillante,
    Calmèrent la douleur en toute âme souffrante,
    A plus d'un camarade ils ont fermé les yeux.
    Mais après qu'à son âme ils ont ouvert les cieux,
    Tu leur dois ton amour et ta reconnaissance,
    O bonnes France !

    L'un de vous, un vrai brave, un bien aimable Père (1),
    Avait par sa valeur conquise la croix de guerre,
    Il fait de son retour son rêve habituel.
    Un obus vient, éclate et... son âme est au ciel.
    Et nous vous saluons, beau type de vaillance,
    Avec la France.

    Il vous souvient. Guillaume, empereur d'Allemagne,
    Devait en plein Paris, en buvant du champagne,
    Dévorer à jour fixe un bon poulet rôti ;
    Mais le jour est passé, le dîner refroidi.
    C'est que le coq gaulois sut prendre ta défense.
    O chères France !

    Ah ! Balthazar prussien, l'allemande muraille
    Porte déjà tracé l'arrêt de la bataille.
    Ta rage n'y tient plus : tu lis dans la terreur
    Les lettres que la main écrit avec lenteur.
    Affolé, haletant, tu cries dans ta démence
    Oh ! Oh ! La France !

    Tu t'es trompé, Guillaume, en ta stupide ivresse.
    Ton orgueil était grand, plus grande est ta détresse.
    Oh ! Surhomme, aujourd'hui réduit à ton néant,
    Contemple les débris du colosse allemand...
    Qui détient maintenant la gloire et la puissance ?
    La grande France !

    (1) P. Auger.

    Eh bien ! Oui, vieux Teuton, ta jactance était vaine.
    La France a reconquis l'Alsace et la Lorraine :
    Le talon du « Poilu » baigner dans votre sang
    Bien au delà du Rhin résonne fièrement.
    Reconnais malgré toi ta juste déchéance
    Devant la France.

    Amis, faisons à Dieu monter notre prière.
    Pendant ces jours d'épreuve il s'est montré bon Père ;
    Quand un père châtie, il faut baiser sa main.
    Dieu, vous aimez les Francs et nous le voyons bien.
    Disons donc en ce jour tout de réjouissance :
    Vive la France !

    Et la simple occasion qui fait vibrer si noblement une lyre de poète est déjà un honneur et une grande joie. Quelques jours plus tard chez le Père Hutt à Kameda ce fut, si parva licet... la cigale japonaise qui nous chanta sa légère stance. Ce fut l'hommage du Yamato tamashii à l'âme française des missionnaires. Là-bas, comme ici, tous se sont montrés délicats dans l'expression de leur joie et ceux qui étaient l'objet de ces touchantes démonstrations oubliaient les tristesses de récentes séparations, les fatigues du légendaire « Batavia », sentaient s'ouvrir au fond de leur coeur de nouvelles sources d'affection pour ce peuple que Dieu leur a donné à évangéliser.
    ALEXIS CHAMBON.
    1920/406-409
    406-409
    Japon
    1920
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