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Le renard bossu

Le renard bossu Un jour sept braves païens s'amenaient à ma résidence pour me présenter une requête, une requête plutôt extraordinaire. Nous habitons, me dirent-ils, au « Nid des Faisans », à 3 kilomètres d'ici. Dans la forêt qui entoure notre village, il y a un affreux renard bossu qui chaque nuit dévaste nos poulaillers ; vers minuit il croque les poules d'une famille et toutes y passent les unes après les autres.
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    Le renard bossu

    Un jour sept braves païens s'amenaient à ma résidence pour me présenter une requête, une requête plutôt extraordinaire.
    Nous habitons, me dirent-ils, au « Nid des Faisans », à 3 kilomètres d'ici. Dans la forêt qui entoure notre village, il y a un affreux renard bossu qui chaque nuit dévaste nos poulaillers ; vers minuit il croque les poules d'une famille et toutes y passent les unes après les autres.
    Voyons, entendons-nous. Un renard habite la forêt et mange vos poules, soit ; mais vous prétendez que ce renard est bossu : ce n'est pas croyable.
    Si, Père ; plusieurs d'entre nous l'ont fort bien vu.
    Mais alors, si vous l'avez vu, pourquoi ne pas prendre un fusil et le tuer ?
    Le Père peut-être pourrait le tuer ; mais nous, c'est impossible.
    Comment cela ?
    Ce renard est une bête diabolique. Il est gros comme un veau et hurle comme un loup.
    De plus en plus fort ! Je voudrais bien voir cette curieuse bête.
    Nous sommes justement venus pour prier le Père de venir à notre secours, car nous ne pouvons plus vivre ainsi. Chaque nuit nous nous barricadons dans nos maisons, mais nos femmes pleurent et nos enfants sont malades de peur en entendant les hurlements de cette horrible bête.
    Mais pourquoi ne pas barricader aussi vos poulaillers et lancer vos chiens contre cet épouvantable animal ?
    Père, il y a sûrement du diable là-dedans. Nous avons beau fermer de notre mieux nos poulaillers, le renard enfonce toutes les portes, il enlève même les plus grosses pierres et, dès qu'il arrive, nos chiens viennent tout tremblants se coucher près de nous en gémissant.
    Mais c'est une histoire à dormir debout que vous me contez là.
    Que le Père nous prenne en pitié, nous délivre de cette maudite bête, et chaque jour nous donnerons une poule au Père.
    Merci, mais gardez vos poules. C'est entendu, je me charge de votre renard ; mais il faut que j'aille d'abord reconnaître le terrain de ses exploits, et ce sera ce soir même.
    J'avais alors de nombreux catéchumènes étudiant dans ma résidence pour se préparer au baptême, et comme tous ne marchaient pas très droit, j'étais accablé de besogne ; aussi était-il assez tard quand je me mis en route pour le « Nid des Faisans ». Figurez-vous plusieurs mamelons couverts de pins; au centre, un, plus bas que les autres, n'a pas un seul arbre. Sur le sommet de ce mamelon, un petit étang bordé de roseaux aux blancs panaches qu'agite la brise du soir. Sur les pentes, des champs de patates et d'arachides. En bas, un groupe de maisons entourées de bosquets de bambous qui s'étendent jusqu'à la forêt.
    J'avais amené avec moi mon catéchiste et quelques chrétiens. Nous postons au bord de l'étang, derrière les roseaux: de là on domine les maisons. Si le renard sort de la forêt, nous le verrons certainement, car il fait un clair de lune superbe. Nous attendons plusieurs heures, mais sans impatience, tant le paysage nocturne est poétique. La lune qui se reflète dans l'étang, les grands pins qui chantent dans la nuit, les bambous qui se balancent en caressant les chaumières de leurs longues touffes fris sonnantes, et un renard bossu qui va venir gambader sous nos yeux émerveillés : quel pays charmant que la Chine !
    Hélas ! Voilà les chiens du village qui se mettent sottement à aboyer à la lune. Moi qui croyais que quelque rossignol allais se mettre à chanter ! Ces aboiements lugubres semblent annoncer la prochaine arrivée du diable ; on frissonne déjà. Mes compagnons font en tremblant le guet à tour de rôle, ne quittant pas des yeux les abords de la forêt. Pour moi, j'attends paisiblement, assis sur l'herbe, pensant que le renard, effrayé par les aboiements des chiens, n'aura garde de se montrer.
    Soudain il est près de minuit, un hurlement épouvantable retentit. Un long frisson court sur la forêt, qui paraît ployer sous un souffle puissant ; du moins il me semble, car, troublé dans mes poétiques méditations, j'ai peut-être la berlue. En tout cas, les chiens se sont tus subitement ; on n'entend plus que les gémissements plaintifs des pins agités par le vent et le doux murmure des bambous géants qui se balancent sans trêve. Une terreur mystérieuse semble planer au-dessus de nous ; on sent que quelque chose de formidable va se passer. Mon catéchiste flageole sur ses jambes ; mes autres compagnons, pâles et tremblants, croient leur dernière heure arrivée.
    Je me suis dressé trop tard, la bête infernale a déjà disparu sous les bambous. Un long quart d'heure se passe, puis un second hurlement, plus terrifiant encore, retentit dans la nuit, et alors je vis très distinctement un renard énorme, avec une grosse bosse sur le dos, sortir des bambous et disparaître sous bois. Mon catéchiste le vit aussi et, terrorisé, se laissa crouler à terre ; les autres étaient plus morts que vifs.
    « Eh bien ! Leur dis-je, la nuit prochaine je serai là avec mon fusil. Si votre diable de renard revient, gare à lui ! ».
    Et pourtant, en rentrant chez moi, je me demandais : Faudra-t-il apporter mon fusil ou de l'eau bénite ?
    Le lendemain mon catéchiste se déclare malade et incapable de m'accompagner. Les catéchumènes me voyant préparer mes cartouches, me supplient : « Père, n'y allez pas ; laissez ces païens se débrouiller tout seuls : il vous arrivera malheur ».
    Mais mon parti était pris, la face était engagée. A l'heure fixée, j'étais de nouveau au poste avec mon fusil chargé de deux cartouches bourrées de chevrotines, de quoi tuer un tigre. Tout se passa comme la nuit précédente, sauf qu'au premier hurlement, sans m'occuper de mes compagnons terrifiés, je me levai lestement et j'épaulai, mais je n'eus pas le temps de tirer : le renard avait déjà disparu sous les bambous. J'attendis patiemment, debout, prêt à tout événement. Le bossu mit du temps à revenir, car on avait barricadé avec soin tous les poulaillers ; il dut travailler un bon moment. Enfin il reparaît ; je vise et fais feu deux fois : on entend le claquement sec des amorces, et c'est tout, rien ne part. Alors mes compagnons, plus émus que jamais :
    Vous voyez bien, Père, c'est le diable.
    Ne vous en faites pas ; demain on emploiera l'eau bénite. Mais tout d'abord il faut renoncer à tous les diables qui sont chez vous. Demain, vos poussahs, vos papiers superstitieux toutes vos diableries au feu, ou je ne réponds de rien.
    Dans l'espoir d'être débarrassés du renard bossu, ils firent tout ce que je voulus. Chaque maison remplaça ses idoles par des images de Notre Seigneur, de la Sainte Vierge, de Saint Joseph. Après ce travail, qui me prit toute la journée, ayant examiné attentivement mon fusil et mes cartouches, je déclarai que, fatigué, je me reposerais cette nuit et que la chasse était renvoyée à plus tard. Mais, quand tout le monde me crut endormi, je me munis d'un solide gourdin et d'une bonne corde et je courus dans la direction du « Nid des Faisans ».
    En passant près de la maison d'une famille chrétienne, je hélai un jeune homme pour m'accompagner.
    Pas de temps à perdre, dis-je ; combien de poulaillers non dévalisés reste-t-il encore?
    Trois.
    Bien. Réunissez toutes les poules dans un seul poulailler et apportez-y un bon tas de paille... Maintenant rentrez dans vos maisons et laissez-moi seul.
    Oh ! Jamais. Il va arriver malheur au Père.
    Ne vous inquiétez pas et déguerpissez vite, le diable pourrait s'amener et vous emporter.
    Sur ce, après avoir fermé la porte du poulailler, j'amoncelai toute la paille dans un coin et me cachai dedans en me disant : « A nous deux maintenant, fameux renard bossu ! ».
    Quelques heures d'attente et, d'une lucarne de leur grenier, les chrétiens purent voir arriver le renard ; ils entendirent le bruit d'une courte lutte, puis, quelques minutes après, ils virent le renard rebrousser chemin, suivi de votre serviteur qui tapait sur sa bosse à grands coups de gourdin ; sous leurs yeux horrifiés nous disparûmes tous deux dans la forêt.
    Un quart d'heure après j'étais de retour et tous me regardaient comme si je revenais de l'autre monde. « Désormais dormez tranquilles, leur dis-je ; le renard bossu ne mangera plus vos poules : il est mort et bien mort ». Comme il était minuit passé, ces braves gens ne me laissèrent pas repartir et me forcèrent à coucher chez eux. A l'aurore on put constater qu'aucune poule ne manquait à l'appel et je dus en accepter une que j'emportai triomphant.
    Je trouvai les gens de ma résidence fort inquiets à mon sujet : ils se demandaient si je n'étais pas mort. Je leur racontai une partie une partie seulement de mes aventures. Un gentil bambin de huit ans se serrait contre moi pendant mon récit.
    Oh ! Que j'ai peur, Père ; ce renard, c'était le diable, n'est-ce pas ?
    Ne crains rien, mon petit ; le renard est mort, il ne reviendra plus.
    Pauvre enfant, s'il avait su ! Le fameux renard bossu, c'était, hélas ! Son père. Je me gardai bien de le révéler à mon auditoire et personne n'a jamais su le fin mot de l'affaire. Voici ce qui s'était passé dans le poulailler où j'étais caché dans la paille.
    Vers minuit le hurlement habituel m'avertit que l'ennemi approchait. Aussitôt que le fameux renard se fut introduit dans le poulailler, je bondis sur lui avec ma trique en disant : « Ne bouge pas où tu es mort ! » J'avais deviné juste : la bête s'affala par terre sans résister. Je m'empressai de la ligoter. J'eus d'abord l'intention de la mener, la corde au cou, devant les chrétiens assemblés ; mais, quand je lui ôtai sa tête de renard, au lieu du païen voleur que je prévoyais, je reconnus un de mes catéchumènes.
    Quel dommage que ce soit toi, malheureux ! Ta femme et ton enfant sont-ils au courant de tes vols ?
    Non ; j'emportais les poules pour festoyer avec mes amis païens dans une auberge du village.
    Alors je ne dirai rien par pitié pour ta femme et ton jeune enfant. Mais tu vas me jurer de te corriger, de ne plus voler, d'étudier le catéchisme avec ardeur et de devenir un bon chrétien... Maintenant reprends ton déguisement pour la dernière fois, car on doit surveiller ton départ.
    La scène qui suivit fut pure comédie pour ne pas dévoiler l'incognito du voleur, qui, je suis heureux de vous l'apprendre, est devenu un chrétien exemplaire.
    La fameuse bosse du prétendu renard était tout simplement un sac rempli de paille, qu'il plaçait sur son dos, sous son déguisement formé de plusieurs peaux de renard. Le sac était fabriqué avec une fraîche peau de panthère et l'odeur qui s'en dégageait épouvantait les chiens. C'est pour mettre les gens en fuite que l'astucieux renard hurlait comme un loup. Entré dans les poulaillers, il ôtait la paille du sac et la remplaçait par les poules qu'il emportait.
    Quand je le quittai dans la forêt, je lui dis : « Un bon conseil : une autre fois, ne touche pas à mes cartouches. Remplacer la poudre par du son mouillé, c'est exagéré ; le diable, plus malin, se serait contenté de mouiller la poudre. Et surtout que je n'entende plus parler de renard bossu ! A bon entendeur salut ! ».

    Un missionnaire du Setchoan.

    1936/126-131
    126-131
    Chine
    1936
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