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Le premier séminaire général dans les missions d'Extrême-Orient (1665-1783) 3 (Suite et Fin)

Le premier séminaire général dans les missions d'Extrême-Orient (1665-1783) (Fin1) Règlement du Collège. — Constructions nouvelles.
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    Le premier séminaire général

    dans les missions d'Extrême-Orient

    (1665-1783)

    (Fin1)

    Règlement du Collège. — Constructions nouvelles.

    A 6 h. 1/2, récitation du chapelet, souper, récréation ; à 8 heures, récitation des complies, lecture spirituelle, prière, étude. Roost a eu bonne envie de supprimer cette dernière étude, car elle est contraire à ce qui se fait dans les collèges de France; mais il a fini par la conserver, parce que les écoliers lui ont déclaré « qu'elle est leur meilleur temps pour travailler ».
    Le dimanche est entièrement consacré à la prière coupée par l'explication du catéchisme, et par une conférence sur 1'Ecriture Sainte.
    Précédemment les élèves allaient le dimanche et les jours de fête assister aux offices à l'église Saint-Joseph à Juthia ; Roost juge que ces absences fréquentes « causent des distractions préjudiciables au travail » et les supprime.
    Les vacances durent deux mois, du 1er septembre au 30 novembre.
    Le supérieur avait fait venir de France des ouvrages classiques dont on était dépourvu depuis les pillages de 1688 ; il avait organisé des examens que présidait l'évêque, et auxquels assistaient des missionnaires, même étrangers au Vicariat; il avait mis en honneur les distributions solennelles de prix.

    1. Voir Ann. de la Soc. des M.-E. et de l'OEuvre des Part., mai juin 1926, n° 169, p. 104 et juillet août, n° 170, p. 155.

    Il avait adouci la discipline et mitigé les punitions. On ne donnait le fouet que pour des négligences notables, car Roost trouvait que « les maîtres, surtout les Chinois, punissaient trop sévèrement ». Certains d'entre eux en étaient arrivés à frapper les élèves d'autant de coups que ceux-ci faisaient de solécismes clans leurs devoirs, et de fautes de mémoire dans la récitation de leurs leçons. Ces adoucissements provenaient d'un esprit de justice et non de trop grande indulgence. Roost surveillait avec une vigilance qui ne se démentait jamais; le jour, il était en récréation avec les élèves, et la nuit il se levait pour parcourir les dortoirs.
    Il avait pour principe de ne pas confesser les écoliers; c'était le missionnaire de Juthia qui venait entendre les confessions; mais il acceptait d'être leur directeur. Voici l'appréciation générale qu'il porte sur eux : « Ce sont de bons enfants, ayant véritablement la crainte de Dieu; mais plusieurs sont très faibles sur la matière de la pureté; d'aucuns, bien tentés, résistent avec courage ».
    L'organisation du collège parut avec raison devoir être complétée par la construction de nouveaux bâtiments. Tous ceux qui existaient étaient en bambous et en feuilles. On fit d'abord en terre et en planches une chapelle, « dont la propreté inspirait la dévotion » ; ensuite un réfectoire. Ce n'était encore que du provisoire, et en 1719 la maison était en si mauvais état que l'humidité qui y régnait pendant la saison des pluies rendait malades les professeurs et les élèves. Aussi Roost songe-t-il à construire, mais il n'a rien : Mgr de Cicé lui a presque promis 10 catis, environ 1.500 francs, « mais, dit le pauvre supérieur, je doute fort qu'on puisse élever une maison pour une communauté de 60 personnes avec si peu d'argent, et je doute encore plus, que ce prélat puisse se dessaisir de cette somme ».
    Il commence cependant par acheter des matériaux, puis il fait travailler les élèves ; enfin il reçoit un secours de 500 piastres du Séminaire des Missions Etrangères, et en 1723 la construction, toute en bois, « moitié européenne et moitié indienne », est achevée.
    Le bâtiment « a 29 fenêtres de façade, 30 pieds de hauteur sans compter le toit qui est en tuiles ». « Le nouveau collège fait ici l'admiration de tout le monde ; on en eût chargé un des plus habiles architectes de France, il ne l'eût pas mieux fait ». C'est l'opinion de l'évêque, d'Aumont, de tous les missionnaires qui passent au Siam. Faut-il prendre leurs paroles au pied de la lettre?
    Ces succès excitèrent-ils la jalousie de missionnaires étrangers et furent-ils cause de l'accusation de jansénisme portée à Rome contre le supérieur du collège général? C'est la pensée du P. Lemaire. Le P. Aumont fut frappé de la même accusation. Mgr de Cicé défendit ses deux prêtres; il se porta garant de la pureté de leur foi et de leur obéissance au Saint-Siège. Les séminaristes connurent cette attaque et prirent parti pour leur supérieur ; l'un d'eux, André Ly, le disculpa de toute tendance janséniste dans son enseignement; le P. Roost écrivit lui-même un mémoire en 1725, et réfuta victorieusement ses accusateurs.
    A cette époque, les multiples travaux du dévoué missionnaire avaient ruiné sa santé ; il ne faisait plus que languir. De Cicé le regrettait vivement, et en exaltant ses qualités, il demande aux directeurs du Séminaire des Missions Etrangères de « chercher dans l'Université de Paris des licenciés et des bacheliers d'un tel caractère, et d'un zèle si animé pour la conversion des gentils; vous ferez un présent à l'Orient, qui vaudra mieux que tous les diamants et les toiles peintes ». On les chercha peut-être, mais on ne les trouva pas. On avait eu la bonne et rare fortune de recevoir un homme ayant des aptitudes et une formation pédagogique excellentes ; on avait su le mettre à sa place; sans crainte de trop se dépenser, cet homme avait donné toute sa mesure; et ainsi avaient été obtenus des résultats inconnus depuis le P. Pocquet. Il fallut attendre fort longtemps avant de retrouver pour le Collège général un maître aussi bien doué, et aussi complètement au courant de la conduite d'une maison d'éducation ecclésiastique.

    De Mahapram à Juthia et de Juthia à Mahapram.

    Mgr Tessier de Quéralay succéda à Mgr de Cicé. Le premier acte de sou administration fut regrettable, ou, si l'on veut, regretté par les missionnaires qui en souffrirent, et par ceux qui plus tard le réparèrent. Ce fut le transfert du Collège général de Mahaprarn à Juthia.
    Tessier de Quéralay voulut avoir tous les élèves près de lui. Malgré les observations de Lemaire, de Roost « qui en pleura le reste de ses jours », et des Vicaires apostoliques de Cochinchine et du Tonkin, il fit venir tous les élèves à Juthia et les installa à l'évêché. Lui-même s'occupa de leur formation spirituelle : le matin, il faisait avec eux la prière, la méditation, et célébrait la messe à laquelle ils assistaient. Le soir, il leur faisait « une conférence de conscience » puis les réunissait de nouveau pour réciter la prière et leur lire le sujet de méditation du lendemain. « Cet exercice, disait-il, me cause beaucoup de plaisir ». C'était là, assurément, de très bonnes choses et un sentiment excellent, Lemaire les trouvait insuffisants; il jugeait, comme d'ailleurs on l'avait fait au XVIIe siècle, que l'évêché était trop plein des allées et venues des chrétiens et des païens, qu'il n'offrait ni le calme, ni le recueillement nécessaires à la formation des lévites. Naturellement Roost pensait de même, avec plus de force encore ; le pauvre supérieur de Mahapram n'eut d'ailleurs pas à pleurer longtemps la déchéance de son oeuvre; il mourut au mois de juillet 1729 à Juthia1.

    1. Le Mémorial des M.-E. porte par erreur qu'il mourut à Mahapram.

    Quelques années plus tard, après la mort de Tessier de Quéralay, Lemaire étant devenu supérieur de la mission, le collège de Mahapram fut rouvert sous la direction des PP. Lacère et de Ca bannes de Cauna.
    Tous les élèves, excepté 8 qui restèrent à Juthia pour étudier la théologie que leur enseigna Lefebvre, reprirent le chemin de l'établissement. Depuis plus de 10 ans qu'on les avait abandonné, les bâtiments étaient en assez mauvais état, on les nettoya, on les répara tant bien que mal. « Le règlement suivi du temps du P. Roost, sauf quelques articles de peu d'importance », fut repris ; les classes recommencèrent avec 19 élèves, et l'on y remit en honneur Erasme avec les corrections de M. Pocquet, le grand catéchisme de Fleury que Lemaire avait traduit en latin, un abrégé de Baronius, etc.
    En 1743, le séminaire n'avait plus que deux prêtres pour le diriger, le P. Lacère et un indigène le P. Didyme. Ce dernier étant mort, Mgr de Lolière n'ayant personne pour l'aider à Juthia appela près de lui le P. Lacère et ses élèves. C'était la répétition de la méprise de Mgr de Quéralay : elle ne fut heureusement pas de longue durée. L'évêque reconnut bien vite que le « séjour de Juthia était préjudiciable aux écoliers » et il les renvoya à Mahapram. Quelques années plus tard cependant, en 1749, il les rappela encore à Juthia, mais sur la volonté nettement exprimée du P. Le Bon, alors supérieur, il les réinstalla à Mahapram. Après son départ pour Macao où il avait été nommé procureur, le P. Le Bon eut pour successeurs le P. Andrieux, puis le P. Brigot, le P. Kerhervé qui « paraît bien à sa place et parle bien le siamois ». Le nombre des élèves varie de 20 à 35.
    Dans les sphères gouvernementales on s'occupait parfois de Mahapram, et en 1744, au mois de juillet, des mandarins vinrent s'informer près de l'évêque des titres de possession de la mission sur cette propriété. Mgr de Lolière leur raconta l'histoire de la donation faite par Phra-Naraï ; « à l'égard des titres, ils avaient été perdus pendant une persécution; mais on avait encore un acte de mise en possession ».
    Le Collège général n'était pas non plus oublié en France, naturellement dans une intention tout autre, et parfois les bienfaiteurs des Missions Etrangères fondaient quelques bourses en faveur des séminaristes. C'est ainsi que le 20 août 1750, le duc d'Orléans constitua une rente de 2.000 livres « devant être employée spécialement pour l'éducation des jeunes Indiens dans les collèges et séminaires de Siam ». Dans le même but, Mme Dupleix donna 1.200 piastres en 1751.

    Invasions des Birmans. __ Ruine de Juthia.
    Le séminaire à Ha-tien.

    Quand cet argent arriva à Juthia, la mission était presque détruite par suite de la guerre entre la Birmanie et le Siam. Le séminaire général avait disparu aux trois quarts; les deux missionnaires qui en étaient chargés, les PP. Kerhervé et Martin s'étaient enfuis avec les élèves jusqu'à l'embouchure du Ménam.
    Lorsque les vainqueurs eurent quitté le pays, Mahapram fut légèrement réparé ; les séminaristes vinrent s'y installer pendant quelques mois, assez pour donner au P. Cirou le temps d'y mourir le 4 janvier 1761. Mais « le canal qui faisait communiquer la propriété avec le Ménam ayant séché par suite de la construction des digues, il ne fut plus possible d'y laisser une communauté, « parce qu'il n'y a point de marché et qu'il faut aller loin voiturer par eau tout ce qui est nécessaire à la vie ». Les PP. Kerhervé et Martin, avec leurs élèves au nombre de 25 à 30, allèrent donc s'installer à Juthia. L'évêque demanda au roi, pour un collège, un terrain situé non loin du fleuve, « un peu au-dessus de la douane royale »; il l'obtint et y fit élever quelques constructions en bambous. Kerhervé recomposa le règlement dont tous les exemplaires avaient été brûlés. Artaud devint supérieur de la maison, qu'il conduisit avec beaucoup de patience et de douceur: « Je n'ai pas encore imposé de punitions à qui que ce soit, disait-il un an après sa nomination ».
    En 1765 les Birmans reparurent, s'emparèrent d'une partie de Siam, détruisirent Juthia, incendièrent le séminaire avec tous les matériaux recueillis pour en construire un plus grand. L'évêque Mgr Brigot fut fait prisonnier et emmené à Rangoon.
    Les professeurs, les PP. Artaud et Kerhervé, et les élèves se réfugièrent à Chantaboun, petite chrétienté sur le golfe de Siam. Ils y furent reçus par le P. Jacques Tchang, chargé de la paroisse. Après quelques mois de séjour, ne trouvant pas le pays assez tranquille à cause de la guerre et la piraterie, ils se rendirent en décembre 1765 à Cancao.
    Cette petite ville que les Annamites nommaient et nomment encore. Ha-tien1 était sous le gouvernement d'un prince à peu près indépendant, Mac Thien-tu, qui les reçut bien et leur offrit le choix entre trois propriétés pour y établir le collège. Ils préférèrent Hondât, « à cause de la bonté de ses eaux, de sa charmante solitude, de la douceur de sa température et du voisinage d'une chrétienté composée d'Annamites ».
    Hon-dât n'est pas une île, comme il a été écrit très souvent, mais une petite colline à l'extrémité d'un promontoire, à 15 kilomètres environ au nord-ouest de Ha tien, et à 5 kilomètres de la chrétienté de Loc-son. Grâce à quelques aumônes faites par un mandarin et par des chrétiens, Artaud construisit une cabane « en attendant des bâtiments durables ». La pauvreté des réfugiés était grande, et souvent ils se virent « réduits à n'avoir qu'une seule poule à partager entre 25 ou 30 personnes ».

    1. Ha-tien était appelé Cancao par les Chinois, Peam par les Cambodgiens, Coalle ou Palmérinha par les Portugais, Ponthaymat par les Siamois (N. E. L., vol. IV, p. 220). Peam signifie embouchure; la province cambodgienne de Peam, réduite aujourd'hui à un district situé au nord-ouest dela province cochinchinoise de Ha-tien, comprenait autrefois la région de Ha-tien et avait son chef-lieu dans la ville dont elle tirait son nom (Documeuts sur Pigneau de Béhaine, Revue Indo Chinoise, 1913, 1er sem., p. 165, note 6). Cancao, ou sous sa forme cantonaise Hong-kao, est une traduction de Peam et signifie l'embouchure de la rivière. Ha-tien signifie le génie de la rivière ; ce nom vient, d'après les documents annamites, d'une légende locale; les habitants croyaient qu'un génie (tien) allait et venait sans cesse sur la rivière Giang-Thanh.

    Cette installation primitive achevée, Kerhervé retourna à Chantaboun chercher le reste des élèves. Arrivé dans cette paroisse, le zélé missionnaire, épuisé par la fatigue de ce double voyage, y tomba malade et y mourut le 22 janvier 1766. Durant le peu de mois qu'il avait demeuré dans cette paroisse l'année précédente, il s'y était acquis à un haut degré l'estime et l'affection des païens et des chrétiens, qui s'unirent pour lui faire des funérailles solennelles. « On porta son corps en triomphe, avec un appareil qu'on n'avait jamais vu dans le pays ».
    Les lettres des missionnaires sont pleines d'éloges de lui. « Il aimait et pratiquait la pauvreté; il n'avait qu'une seule soutane fort vieille; lorsqu'elle fut hors d'état d'être raccommodée, il prit celle d'un écolier et la fit allonger. Il n'avait point de chapeau et ne se servait de souliers que pour monter à l'autel ». « Quoiqu'il eût beaucoup de littérature comme le font voir les ouvrages 1 qu'il a composés pour l'éducation de notre jeunesse, il faisait ses délices de catéchiser les enfants ». Ainsi écrivait le P. Morvan, et son appréciation est répétée par tous ceux qui connurent le P. Kerhervé,
    Le P. Artaud, que le P. J. Tchang était venu aider, éleva une grande maison en feuilles pouvant contenir 50 élèves. Il fut remplacé par le P. Boiret. Le très court supériorat de celui-ci fut attristé par la mort, le 10 décembre 1766, du P. Andrieux qui lors de la fuite des écoliers de Juthia à Chantaboun « avait souffert la faim et la soif, et dont le fort tempérament fut ruiné par le besoin ». « Il a été jusqu'à sa mort, dit Mgr Piguel, l'édification et l'admiration de tous les écoliers ; la mission de Siam fait en lui une grande perte ».
    Pendant son supériorat, le P. Boiret apprit que la Propagande songeait à envoyer des élèves au Collège général. Aussitôt il écrivit au P. Davoust, le procureur des missions du Tonkin à Rome : « Vous pouvez assurer la Sacrée Congrégation que nous n'avons rien plus à coeur que de la servir comme elle le jugera à propos, puisque nous sommes ses missionnaires, et que nous verrons avec grand plaisir ses élèves avec les nôtres ».

    1. Nous ignorons quels sont ces ouvrages.

    Au P. Boiret succéda le P. Pigneau, le futur évêque d'Adran, qu'on a pris l'habitude de nommer Pigneau de Béhaine. Pigneau avait été envoyé par le Séminaire des Missions Etrangères pour être missionnaire en Cochinchine. Par suite de la pénurie de professeurs, Mgr Piguel, le Vicaire apostolique, le nomma professeur, puis supérieur.
    « C'est un grand acquit pour le Collège, écrivait Boiret : il a de grands talents pour le conduire et une vertu rare qui fait l'édification de ces pauvres enfants ». Le P. Artaud, quoique plus âgé et ayant déjà gouverné la maison, ne voulut être que l'auxiliaire du nouveau supérieur. Pigneau prit à coeur son oeuvre dont il eut, dès le début, l'entière intelligence. « Cette oeuvre, écrivait-il, est sans contredit la plus intéressante de toutes celles de nos missions; il est bien important qu'on en convainque nos jeunes missionnaires ». Il allait bientôt, pour la soutenir, donner la mesure de sa prudence et de son courage.
    Le 19 décembre 1767, on vit arriver au Collège un chrétien « aussi intrigant que dévoué ». Ce chrétien venait de la part d'un prince siamois fugitif, Chieu-si-xoang (Prea Chau-si-sang) qui demandait à être reçu par les missionnaires, et à leur exposer un projet que son émissaire leur fit connaître.
    Chieu-si xoang avait lu dans les Annales du royaume le récit des ambassades française et siamoise au XVIIe siècle, il rêvait de partir pour la France, et peut-être, quoiqu'il n'en parlât pas, d'y obtenir des secours pour reconquérir le trône. C'était un jeune homme intelligent, prudent, dont les missionnaires tracent un portrait flatteur. Quoique son projet fût séduisant par plus d'un côté, Pigneau et Artaud, craignant d'encourir la colère du chef de Ha-tien (Mac Thien-tu), refusèrent de le recevoir. Chieu-si-xoang repartit sans les avoir vus, et alla demander un asile à la Cour du Cambodge où il fut bien accueilli.
    Les missionnaires avaient été heureusement inspirés; car à peine le prince les avait-il quittés que des envoyés de Phaja-Tak, le nouveau roi de Siam, arrivèrent à Ha-tien avec des présents qu'ils offrirent à Mac Thien-tu en le priant, de la part de leur maître, de leur livrer le fugitif. Averti que Chieu-si-xoang était passé par Hondât, Thien-tu ordonna d'arrêter les missionnaires et de les amener à Ha-tien.
    L'ordre fut exécuté le 8 janvier 1768. Pigneau, Artaud et Jacques Tchang furent jetés en prison, et interrogés sur la visite du prince siamois. Le P. Artaud, le plus ancien et parlant le mieux la langue, expliqua les faits. On le crut, mais on voulut se servir de lui pour attirer Chieu-si-xoang à Ha-tien ; on lui demanda d'aller le prier de venir. Il y consentit à condition qu'on mettrait en liberté les PP. Pigneau et Tchang; il avertissait d'ailleurs les magistrats que le prince siamois ne consentirait certainement pas à venir, et que lui ne se chargerait pas de l'y engager ; il accompagnerait seulement les mandarins porteurs des propositions du roitelet de Ha-tien. Ne pouvant faire céder le missionnaire, les mandarins finirent par lui accorder ses demandes. Les deux prêtres retournèrent à Hon-dât, et Artaud partit pouf le Cambodge avec les négociateurs. Ce qu'il avait prédit arriva : Chieu-si-xoang refusa de se rendre à Ha-tien. Artaud regagna Hon-dât. A peine fut-il de retour, le 17 février, qu'un soldat se présenta à lui : « Père, lui dit-il, donnez-vous la peine de venir, le vice-roi ordonne de vous mettre on prison et à la cangue. — Deo gracia, répondit le missionnaire; la bonne nouvelle que vous m'apportez ! Je vous en suis obligé, allons tout de suite, bien volontiers ».
    Arrivé à la prison, il se mit à genoux pour recevoir la cangue, répétant ces paroles que le prêtre prononce en revêtant la chasuble : « Domine qui dixisti jugum meum suave est ».
    Les PP. Pigneau et Tchang furent de nouveau emprisonnés; mais comme en réalité on n'avait rien à leur reprocher, et que les autorités de Ha-tien n'étaient pas absolument hostiles aux prédicateurs de l'Evangile, ils furent, au bout de peu de temps, renvoyés chez eux.
    En l'absence de leurs professeurs, les élèves restés à Hon-dât avaient continué autant que possible d'observer le règlement avec la tranquillité habituelle aux Orientaux.
    A leur retour, les classes reprirent comme précédemment, malgré la misère qui s'accentuait chaque jour.
    La maison était délabrée; il pleuvait dans le réfectoire et dans le dortoir à peu près comme dehors. Professeurs et élèves allèrent couper des bambous, des feuilles et des branchages dans les bois, et firent une nouvelle cabane. Artaud s'installa dans une autre maisonnette, à quelques minutes du Collège, et s'occupa principalement de l'administration des chrétiens.
    Ils en étaient là lorsqu'en septembre 1769, Mac Thien-tu se brouilla avec Phaja-Tak et équipa une flotte commandée par son gendre, qui sous prétexte de porter à Bangkok une cargaison de riz devait s'emparer par surprise de la personne du roi. Celui-ci, prévenu par ses espions, fit saisir la cargaison et emprisonner les commandants des navires. Des bandes de Cambodgiens et de Chinois profitèrent des embarras de Mac Thien-tu pour ravager une partie de sa principauté, et en particulier Hon-dât. Les missionnaires, Pigueau, Morvan et Artaud s'enfuirent à Ha-tien, où un franciscain, Martin de Robbez, et une riche païenne leur donnèrent l'hospitalité. Aussitôt Thiers-tu expédia des soldats au Collège avec ordre de l'incendier pour empêcher les rebelles de s'y réfugier.
    Au Milieu de ces tristes événements, le 28 novembre 1769, à Ha-tien, mourut le P. Artaud, un grand travailleur et un ascète qui se nourrissait de riz sec et de fèves salées. « Jusqu'au dernier moment, a-t-on écrit de lui, il a persévéré dans l'habitude qu'il avait contractée d'élever son cœur au Seigneur par de fréquentes oraisons jaculatoires ».

    A Virampatnam :

    Fermeture du Collège général.

    Après la mort du P. Artaud, le P. Pigneau et son collaborateur le P. Morvan, voyant le pays très troublé et menacé de la famine, résolurent de partir avec leurs élèves pour Pondichéry. Munis de passeports, tous s'embarquèrent le 11 décembre 1769, sur une somme chinoise. Ils étaient au nombre de 43. Ils firent escale à Malacca, y changèrent de bateau, et, divisés en plusieurs groupes, gagnèrent les uns Tranquebar, les autres Masulipatam, puis se réunirent à Pondichéry.
    Pigneau s'installa avec ses élèves à quelques kilomètres de la ville, à Virampatnam, dans une propriété appartenant à un Français, et que le procureur de la Société des Missions Etrangères dans l'Inde, le P. Mathon, acheta le 16 mars 1771.Il y fit construire des bâtiments dont quelques restes en grosses briques se voient encore aujourd'hui : le tout coûta 40.000 francs.
    Grâce à Davoust, devenu évêque de Céram, et toujours à Rome, le pape Clément XIV accorda au supérieur de la maison des pouvoirs curiaux dès le moment de sa nomination : le droit de donner des facultés aux professeurs et aux Vicaires apostoliques de passage au Collège, celles d'administrer les sacrements de Confirmation et d'Ordre. Ces pouvoirs avaient été demandés et accordés pour éviter l'ingérence dans le Collège des évêques de San-Thomé,dont dépendait spirituellement Pondichéry.
    A cette époque, l'établissement renfermait 39 élèves, et le supérieur faisait en ces termes leur éloge : « Nous avons actuellement ici un grand nombre de jeunes gens d'une ferveur extraordinaire; la simplicité, l'obéissance, l'esprit d'humilité et de pauvreté y sont plus ordinaires qu'en Europe ».
    Rapidement cependant le nombre de ces élèves diminua, les séminaristes du Tonkin et de la Cochinchine, ou fatigués par les grau- des chaleurs du sud de l'Inde, ou arrivés au terme de leurs études, retournèrent dans leurs missions. Les séminaristes du Se-tchoan restèrent à peu près seuls, ce qui inspirait au supérieur cette réflexion : « Le Collège auparavant général, ne sera bientôt plus que le Collège des Chinois ».
    Devenu en 1771 évêque d'Adran et Vicaire apostolique de Cochinchine, sacré à Madras le 24 février 1774, Pigneau remit la direction du Collège au P. Mathon, depuis 1743 procureur des Missions Etrangères à Pondichéry. Le nouveau supérieur eut avec lui, comme professeur de philosophie et de théologie le P. Srizier, originaire de La Rochelle, et comme professeur de rhétorique le P. Magny, né en 1748 à Rozoy-sur-Serre, dans le département actuel de l'Aisne. En 1776, il résumait l'état du Séminaire en ces lignes; « Le Collège va assez bien ; il y a peu de docteurs parmi nos élèves; ce n'est pas leur faute, ils deviennent poitrinaires ». Aussi on tâchait de ménager leurs forces, et le P. Srizier exprimait le désir d'acheter une petite imprimerie pour diminuer leurs travaux.
    Le P. Boiret, alors à Rome, se souvenant qu'il avait été pendant quelques mois supérieur du Séminaire et d'ailleurs très appliqué au bien de la Société et à ses oeuvres d'intérêt général, obtint l'approbation de la maison par un bref du pape Pie VI, en date du 10 mai 1775.
    Le même pape accorda aussi la faveur d'exposer le Saint-Sacrement à certaines fêtes ; il renouvela l'ordre de faire prêter aux élèves le serment qui les liait à la Société des Missions Etrangères et les empêchait de passer trop facilement dans des Congrégations dont les membres les attiraient. Le 27 août et le 13 septembre 1780, il accorda aux élèves l'indulgence plénière aux fêtes de la Nativité de Notre Seigneur, de l'Epiphanie, de Pâques, de l'Ascension, de la Nativité et de la Purification de la Sainte Vierge, des Saints Anges, de saint Joseph, des saints Pierre et Paul, de saint François-Xavier.
    Malgré ces faveurs le nombre des élèves diminuait. De plus en plus l'opinion se formait contre Virampatnam : le climat, disaiton, était trop chaud ; les vivres trop chers ; on y dépensait trois ou quatre fois plus qu'à Hoa-dât ; la situation insuffisamment centrale exigeait des voyages trop longs, dans lesquels les séminaristes faisaient des rencontres dangereuses; la promiscuité avec les protestants exposait leur foi. « Je crois bien, écrivait Magny en 1779, qu'on ne retirera pas grand profit du Collège tant qu'il restera à Pondichéry ». Il n'y avait plus alors que 18 élèves. On ne pouvait songer à retourner à Siam dont la situation était toujours fort troublée. Il fut question de transporter l'établissement à Manille.
    Lorsqu'en 1782 le nombre des élèves tomba à 4 ou 5, le Séminaire des Missions Etrangères écrivit aux PP. Magny et Srizier de les renvoyer à Macao, d'où ils s'en retourneraient en Chine ; il adressa aux Vicaires apostoliques une lettre qui constatait la décadence du Séminaire général, et signa l'arrêt de sa disparition au moins provisoire. « Depuis longtemps notre Collège général à Pondichéry dépérit; il se trouve à présent réduit presque à rien. Il paraît nécessaire de l'interrompre et de le tirer de Pondichéry, mais dans le dessein de le rétablir ailleurs, lorsqu'on trouvera un meilleur local que vous jugerez nécessaire».
    Après cette lettre, on pouvait écrire avec le P. Magny : « Voilà le Collège général entièrement détruit. Quand le rétablira-t-on ? » L'établissement ferma ses portes à la fin de l'année 1783, il avait vécu 115 ans.
    Heureusement, au commencement du XIXe siècle, la Société des Missions Etrangères avait pour procureur, à Macao, un homme de tête et de cœur, d'initiative et de prudence, le P. Letondal, qui rétablira la grande oeuvre des Vicaires apostoliques du XVIIe siècle. Il installera à peu de distance de Singapore, dans l'île de Pinang, devenue possession anglaise, un nouveau Séminaire général.
    La Providence servait bien les missions que la persécution allait désoler pendant près d'un demi-siècle ; elle plaçait à leur porte, en pleine liberté, une maison qui recevrait leurs séminaristes proscrits, les instruirait, les formerait, et les leur renverrait pour affermir leurs chrétiens dans la foi et pour leur donner, aux jours les plus sombres et les plus glorieux de leur histoire, l'exemple d'une foi inébranlable et d'une vaillance qui ne devait faiblir ni dans les supplices ni dans le martyre.
    L'histoire du Collège général de Pinang sera la très belle continuation de celle des Séminaires de Mahapram et de Juthia.

    1926/182-193
    182-193
    France et Asie
    1926
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