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Le premier séminaire général dans les missions d'Extrême-Orient (1665-1783) 1

Le premier séminaire général dans les missions d'Extrême-Orient (1665-1783) DÉBUTS A JUTHIA. — SUPÉRIORAT DU P. LANEAU LES PREMIÈRES ORDINATIONS La Société des Missions Etrangères fur fondée, de 1659 à 1663, pour la conversion des pays infidèles d'Extrême Orient et particulièrement pour la création d'un clergé indigène. Ses principaux fondateurs, Mgr Pallu et Mgr Lambert de La Motte, s'empressèrent, dès qu'ils furent tous les deux arrivés à Siam, en 1664, de travailler à atteindre ce but.
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    Le premier séminaire général

    dans les missions d'Extrême-Orient

    (1665-1783)

    DÉBUTS A JUTHIA. — SUPÉRIORAT DU P. LANEAU

    LES PREMIÈRES ORDINATIONS

    La Société des Missions Etrangères fur fondée, de 1659 à 1663, pour la conversion des pays infidèles d'Extrême Orient et particulièrement pour la création d'un clergé indigène. Ses principaux fondateurs, Mgr Pallu et Mgr Lambert de La Motte, s'empressèrent, dès qu'ils furent tous les deux arrivés à Siam, en 1664, de travailler à atteindre ce but.
    La première chose à faire était d'établir un Séminaire pour y recevoir des élèves des missions que Rome leur avait confiées, dans lesquelles la persécution les empêchait de se rendre, et plus encore de fonder une maison d'enseignement ecclésiastique.
    Dans cette institution seraient reçus des élèves de tous lés pays confiés aux Vicaires apostoliques : Cochinchinois, Tonkinois, Chinois, Pégouans, Siamois; ce serait, comme le disait Mgr Pallu « une pépinière pour toutes nos missions ». A l'occasion, le collège devait s'ouvrir pour des missions et des diocèses étrangers, aussi y vit-on des Manillois, des Espagnols et des Portugais.
    Le royaume de Siam, avec la large tolérance religieuse et politique de son gouvernement, leur permettait de tenter l'entreprise avec chance de succès.
    Par une requête adressée au roi Phra Naraï, le mai 1665, Mgr Lambert de La Motte demanda d'installer un collège « afin d'enseigner les sciences qui sont nécessaires à un Etat pour le rendre recommandable à toutes les nations de la terre ».
    La requête fut agréée. Le souverain donna aux missionnaires une propriété située « à l'endroit appelé Banplahet » près des rives du Ménam. L'ensemble de l'établissement, qui comprenait collège, évêché, presbytère, église, s'appela le camp Saint Joseph.
    Avant même la complète installation du Collège, l'évêque nomma supérieur le P. Laneau, « une des plus belles âmes que je connaisse, dit Mgr Lambert de La Motte, il y travaille avec un soin et une application incroyables ».
    Le roi envoya au missionnaire 10 enfants ou jeunes gens, qui devaient recevoir quelques notions des sciences européennes.
    L'établissement commença à fonctionner dès 1665 ou 1666. « Il y a ici, écrivait l'évêque de Bérythe le 17 octobre 1666, un séminaire d'ecclésiastiques et une école de théologie morale ». Le 1er novembre il donna la tonsure à trois élèves. L'année suivante, il annonce que « la maison commence à se peupler et qu'il aura bientôt plus de sujets qu'il n'en voudra à cause du peu d'ouvriers qu'il a pour les instruire ». La méditation se fait deux fois par jour, le matin et le soir; l'évêque et les missionnaires assistent à la première; le règlement mentionne également l'examen particulier, la lecture pendant les repas, la conférence spirituelle. Les écoliers sont vêtus « de petites soutanes violettes, à la mode portugaise ». En un mot, le séminaire ou le Collège, car on lui donna ces deux noms et plus ordinairement le second, est organisé comme une institution similaire de France.
    Parmi les élèves plusieurs avaient déjà commencé, soit à Macao, soit à Goa, leurs études théologiques. La plupart cependant n'avaient pas les aptitudes suffisantes à la cléricature. « Nous avons jugé, écrit l'évêque, que quelques uns n'avaient pas la capacité ni' les qualités nécessaires pour pouvoir être ordonnés, ni presque les premiers fondements des vertus qu'il faut avoir longtemps pratiquées avant que d'être admis au sacerdoce; ils ont mieux aimé s'en retourner que de se soumettre à la juste discipline d'un séminaire ».
    D'autres donnèrent toute la satisfaction désirable, particulièrement François Pérez, fils d'un Portugais, et originaire de Négapatam. Ce jeune homme avait fait quelques études à Goa, il les termina au Collège Général où il eut pour directeur de conscience Mgr Lambert de La Motte qui disait de lui : « Je l'ai conduit en deux retraites. Je m'attache à l'élever dans la pureté de la doctrine de Jésus Christ, à quoi je rencontre toute la bonne disposition qu'on peut souhaiter ».
    Pérez qui devait être Vicaire apostolique de Cochinchine pendant 40 ans, fut ordonné prêtre le 31 mars 1668 avec un Annamite, ancien catéchiste, nommé Joseph. Le premier était âgé de 25 ans, le second dé 29.
    La même année eut lieu l'ordination de deux anciens catéchistes tonkinois ; Benoît Hiên, âgé de 44 ans, et Jean Hué, de 53 ans. Excepté Pérez, les trois autres ignoraient le latin.
    Cette dérogation à l'usage de l'Eglise avait été autorisée par Rome. Dans les brefs de Pallu et de Lambert de La Motte, datés du 9 septembre 1659, le Souverain Pontife Alexandre VII disait « Pour rendre plus facile l'ordination des prêtres indigènes et pour implanter plus solidement la religion catholique, avec la bénédiction du Seigneur, par l'autorité et la tenue des présentes, pour sept ans seulement, nous vous donnons et concédons la faculté, en votre qualité de Vicaire Apostolique, de dispenser les divers sujets soumis à votre juridiction de la connaissance de la langue latine, pourvu qu'ils la sachent lire, et qu'ils n'ignorent pas l'explication du canon de la messe et des formules des sacrements de l'Eglise... Vous pourrez commuer la récitation de l'office divin, c'est-à-dire des heures canoniales, en la récitation d'autres prières en leur propre langue ».
    Ces autorisations devaient être renouvelées pendant assez longtemps. Il importe cependant de remarquer que si elles furent utiles dans les séminaires particuliers des missions, on ne s'en servit au Collège Général que jusqu'en 1670. A partir de cette date, les élèves n'en eurent plus besoin ; tous comprenaient, parlaient et écrivaient le latin correctement, beaucoup avec élégance.
    En 1670 ou 1671, Laneau reçut pour auxiliaire un missionnaire nouvellement arrivé de France : Pierre Langlois.
    C'était un homme actif, d'esprit clair et précis, ne s'égarant pas dans les abstractions, mais demeurant dans le domaine de la pratique; il apprit rapidement le portugais, l'italien, le siamois; il se mit aussi à l'étude de l'annamite et composa un dictionnaire de cette langue contenant 1.500 mots de plus que celui du P. de Rhodes, une grammaire que l'on estima un chef-d'oeuvre, la vie des saints, des explications sur les Evangiles des dimanches et des fêtes, « une nouvelle Méthode pour apprendre facilement les principes du latin1 ». « Il y va d'un train qu'on n'y peut pas souhaiter davantage, ne prenant presque point de relâche ».

    SUPÉRIORAT DU P. LANGLOÏS.

    En 1672, le P. Langlois succède au P. Laneau à la tête de la maison, et aussitôt ses idées, gardant la direction pratique qui leur était habituelle, prennent un nouvel essor.
    Il demande qu'on lui envoie de France des ouvrages de pédagogie; il forme le projet de monter une imprimerie « parce qu'à Siam le papier est à très bas prix, les ouvriers à bon marché, les auteurs en ces missions, et qu'il n'est pas à propos d'envoyer des manuscrits en Europe ». Il veut aussi des graveurs « pour écrire sur des tables de cuivre, comme des livres d'écriture, afin d'y faire tirer les doctrines chrétiennes en caractères du pays ».
    Langlois est un précurseur; ses idées, pour bonnes qu'elles nous paraissent aujourd'hui, ne rallient pas de nombreuses sympathies et ne sont pas mises à exécution.
    Il continue quand même de travailler avec activité ; en moins de trois ans, 12 de ses élèves sont jugés capables d'entrer en philosophie. Il est aidé par un laïque, maître de langue dont nous ignorons le nom, et par un franciscain, le P. Louis de la Mère de Dieu, « qui excelle dans le professorat, ayant un talent admirable pour la conduite de la jeunesse, outre sa grande régularité et son esprit de pauvreté ». Ainsi parle le P. de Courtaulin.

    1. Claude Thibout, imprimeur, Paris.

    Le P. Louis, fils d'un chirurgien de Lisbonne, avait été missionnaire dans les Indes. Ne partageant point les préjugés de ses compatriotes contre les missionnaires français, et ayant fait la connaissance de l'un de ces derniers, le P. Bouchard, il avait, en 1670, obtenu de son supérieur l'autorisation de s'agréger à la mission des Vicaires apostoliques.
    Instruite de la fondation et de la bonne marche du Séminaire, la Propagande lui fit d'abord un don de 1.100 écus romains, et ensuite pendant assez longtemps lui versa une allocation annuelle de 1.000 écus; Mgr Pallu obtint des secours de plusieurs de ses amis. Parfois néanmoins, le tout était insuffisant et Laneau, devenu Vicaire apostolique de Siam, s'en plaint dans quelques-unes de ses lettres.
    Peu à peu le nombre des élèves augmenta ; il était d'une soixantaine en 1674. Le Collège fut alors divisé en deux sections. La première renfermait les grands séminaristes : c'étaient, à cette époque, 1 sous diacre appartenant au diocèse de Macao et âgé de 2 ans, 11 minorés ou tonsurés cochinchinois, 1 Pégouan. La seconde était réservée aux petits séminaristes partagés en trois classes : les Annamites dans la première, les Chinois, Japonais, Malais, Indiens, Portugais, dans la seconde; les Siamois dans la troisième.
    Eu 1675, le 13 avril, Laneau fit une ordination à laquelle participèrent 1 prêtre et 12 minorés ou tonsurés. Le prêtre se nommait J.-B. Bangayana ; originaire des Philippines et âgé de 33 ans, il était au Séminaire depuis 5 ans. Il parlait l'espagnol, le portugais, l'annamite, et « raisonnablement le latin ». Il s'était engagé par voeu à travailler toute sa vie dans les missions des Vicaires apostoliques.
    Le 21 mars 1678, la Propagande rendit un décret défendant aux séminaristes du Collège Général d'entrer dans un Ordre religieux sans l'autorisation du Souverain Pontife, et leur prescrivant de prêter serment de fidélité aux missions, le même que faisaient à Home, d'après un décret du 20 juillet 1660, les élèves de son propre collège.

    TRANSFERT DU COLLÈGE GÉNÉRAL A MAHAPRAM

    De Juthia, le Collége Général fut en 1679 ou en 1680 transféré à Mahapram, village situé à environ 2 lieues de la capitale.
    L'occasion de ce changement fut, dit un chroniqueur, « l'abondance des moucherons et cousins qui empêchaient les élèves de vaquer à leurs études ». Il y eut d'autres motifs plus sérieux. Faisant partie de l'ensemble du Séminaire qui comprenait l'évêché, le presbytère et l'église souvent fréquentés par des chrétiens et des païens, le Collège n'offrait pas aux élèves toute la tranquillité désirable. Mgr Laneau le comprit; il demanda et obtint du roi une propriété à Mahapram ; il y fit construire des maisons en bambous et en feuilles, et dédia l'établissement aux Saints Anges.
    Il commença par y envoyer les petits séminaristes au nombre d'une trentaine. Le P. Pascot1 « en eut la conduite entière, excepté pour le spirituel dont le P. Féret prit soin ». Peu après, les grands séminaristes furent aussi installés à Mahapram. Le P. Pascot posa pour règle que pendant les récréations et les promenades les élèves parleraient toujours en latin.
    « Je crois, écrivait le P. Duchesne en 1681, que vous serez bien aise d’apprendre que le Collège de Mahapram n'a jamais mieux été que présentement. Les écoliers qui étudiaient la philosophie viennent de l'achever, et ont soutenu des thèses aussi bien qu'on peut faire en Europe; ils ont surpris tout le monde. Le bon Père jésuite, qui est présentement seul en cette ville et qui a 70 ans, n'en a pas manqué une et y a toujours voulu disputer, ce qui vous sera encore une marque de la bonne intelligence que nous gardons avec les Pères jésuites. Mgr de Métellopolis même a été surpris de les voir si bien répondre ; de sorte que je ne doute point qu'en quelques années, ils n'en sachent autant que tous nos plus habiles missionnaires.
    « Dans la dernière sincérité, ils font des objections et difficultés très fortes, et qu'on ne voit guère faire à des écoliers d'Europe ; aussi étudient-ils avec une affection et une ferveur qu'on ne voit pas en Europe. Le plus sensible plaisir qu'on leur puisse faire, c'est de leur enseigner quelque chose ».

    1. Qui n'était pas encore prêtre et ne fut ordonné qu'en 1682.

    Tous les samedis, le P. Pascot faisait faire une revue des leçons apprises pendant la semaine, et tous les mois soutenir une thèse publique. Malheureusement il composa pour ses élèves un compendium de philosophie, dans lequel on trouva des idées cartésiennes qui ne parurent pas justes. Mgr Pallu l'obligea à s'engager par serment à communiquer son enseignement à lui ou à Mgr Laneau. Le missionnaire fut fort ému de cet ordre lise livra à des mortifications extraordinaires ; sa santé en souffrit, son intelligence s'affaiblit, et on fut obligé de le renvoyer en France.
    « Quant aux écoliers qui sont moins avancés et qui sont sous la conduite de M. de Mondory, continue le P. Duchesne1, ils ne font pas un moindre progrès; il y en a environ 35 à 40, dont la plupart donnent de grandes espérances. Vous serez surpris d'apprendre que des Pégouans et antres semblables, qui n'avaient jamais vu nos caractères, composent des thèmes en 6 mois; il y a deux Tonkinois, arrivés ici depuis t mois, qui font tous les jours leurs thèmes et leurs versions; il y en a d'autres qui expliquent facilement Cicéron soit en leur langue, soit en autre latin ».

    SOUTENANCE DE THÈSES DEVANT L'AMBASSADE FRANÇAISE

    Vinrent, en 1685, les beaux jours de l'ambassade de M. de Chaumont. L'abbé de Choisy, qui a laissé de ce voyage une relation fort intéressante, raconte en ces termes la visite des séminaristes au représentant de Louis XIV :
    14 octobre. — Le Séminaire de Siam et le Collège de Mahapram qui est à une lieue de Siam, sont venus en corps saluer M. l'ambassadeur. Il y a longtemps que je n'ai rien vu qui m'ait tant touché On voyait à leur tête une douzaine de prêtres vénérables par leur barbe, et encore plus par leur mine modeste. Suivaient une quarantaine de jeunes ecclésiastiques, depuis 12 ans jusqu'à 20, de toutes nations, Chinois, Japonais, Tonkinois, Cochinchinois, Pégouans, Siamois, tous en soutane. Je croyais être au Séminaire de Saint-Lazare. Un Cochinchinois a harangué en latin fort bien : un Tonkinois en a fait autant encore mieux. C'est assurément un fort bel établissement. Tous ces ecclésiastiques seront prêtres : il y en a déjà plusieurs dans les Ordres. Ils font des actes en Philosophie et en Théologie comme à Paris, et quand on les trouve capables on les envoie chacun dans son pays prêcher la foi, et ils y font beaucoup plus de fruit que les missionnaires d'Europe ».

    1. Qui fut supérieur en 1682 ; nommé évêque de Bérythe, il mourut. en 1684 avant d'avoir été sacré.


    « Ceux qui avaient parlé au désavantage du Collège de Mahapram, lisons-nous dans le Journal de la Mission de Siam, furent couverts de confusion, et si on ne le leur reprocha pas en face, comme on n'en avait que trop de sujets, c'est que l'action par elle-même se fit sentir avec tant d'efficace, que les auteurs de la calomnie, qui avaient avancé témérairement qu'on ne voyait aucun profit dans le Collège de Mahapram, furent obligés d'avouer qu'on les avait trompés dans les premières idées dont on les avait prévenus.
    « L'évêque de Métellopolis fut ravi de voir M. l'ambassadeur, sa suite et les jésuites, revenus de cette première prévention. Il alla plus loin, car il ordonna à M. Joret de disposer incessamment deux de ses écoliers, l'un siamois et l'autre cochinchinois, pour soutenir des thèses.
    « La séance se passa dans la grande salle du palais où l'ambassadeur de France avait coutume de recevoir les visites les plus sérieuses. On garnit cette salle de tous les ornements et des vases les plus précieux. Sous un grand dais de broderies étaient les portraits du pape et du roi, au pied desquels était assis l'ambassadeur, et à ses côtés, deux des plus grands mandarins que le roi de Siam avait députés pour assister à cette cérémonie. Les Anglais, les Hollandais, les Maures, les Arméniens et les autres nations avaient leurs places distinguées. L'évêque de Métellopolis, les ecclésiastiques, et les religieux, jésuites, jacobins, augustiniens et franciscains, étaient aux deux côtés des répondants, qui étaient eux-mêmes élevés sur une espèce de théâtre couvert d'un grand tapis de Perse, qui les faisait paraître à mi-corps. M. Joret était à leur gauche, sur un siège un peu plus élevé que ceux des assistants.
    « Après que la thèse fut ouverte par un des écoliers du Collège, chacun eut la liberté de disputer. Le Père prieur dominicain, qui était meilleur philosophe que théologien, entama, le premier de tous les religieux, un argument qu'il adressa au répondant siamois qu'il prétendait embarrasser. C'était M. Antoine1.
    « Les trois premiers arguments se passèrent de la manière ordinaire, mais le quatrième finit la dispute, car M. Antoine le rétorqua avec tant de présence d'esprit et des raisons si pressantes, que le jacobin avoua de bonne foi qu'il ne croyait pas avoir affaire à un si habile théologien.

    1. Antonio Pinto.

    « Un Père augustinien succéda au Père prieur, mais il ne fitqu'effleurer la dispute, se contentant de la première solution qu'on lui donna. Le tour des RR. PP. jésuites arriva. Les nouveaux venus, qui sortaient des bancs, mouraient du désir d'aiguiser leurs couteaux nouvellement émoulus : les PP. Le Comte, Gerbillon et Visdelou, qui étaient les plus jeunes, firent bien voir qu'ils ne voulaient pas épargner le Cochinchinois à qui ils s'adressèrent. M. Maur, le répondant, était d'un esprit vif, ardent, et qui possédait bien la matière qu'il défendait ; il leur répondit avec une vivacité qui ne devait rien à celle dont il était attaqué. C'est ce qui fit le plus grand plaisir à la compagnie, car ceux qui n'entendaient pas le latin riaient à mesure qu'ils s'apercevaient que ce jeune Cochinchinois s'animait d'un nouveau feu, pour ne le pas céder à celui dont les Jésuites prétendaient l'éblouir.
    « Enfin, MM. Basset et Manuel, tous les deux bacheliers de Sorbonne, qui étaient nouvellement arrivés à Siam, terminèrent les disputes de la thèse ».
    Lorsque l'ambassade française quitta Siam, elle emmena, avec des mandarins siamois, le séminariste Antonio Pinto, fils d'un Portugais et d'une Siamoise, qui devait soutenir une thèse théologique en Sorbonne et à Rome.
    Quelques lettres écrites à cette époque par les directeurs du Séminaire des Missions Etrangères ont gardé le souvenir de ces séances.
    La thèse fut, dédiée et offerte à Louis XIV, elle était en latin, « et les pages avaient été ornées d'une dentelle d'or et d'argent ». Les soutenances eurent lieu à la fin du mois de décembre 1686, la première à la Sorbonne.
    « Tout Paris y accourut ; les prélats y assistèrent en bon nombre, et tous avouèrent qu'on ne pouvait pas mieux satisfaire que ce Siamois venait de s'en acquitter ».
    « Et, ajoute de Brisacier, le supérieur du Séminaire des Missions Etrangères, M. de l'Estoq, grand maître président, a fini par un discours latin plein de piété et d'éloges pour cet étranger et pour tous nos missionnaires... »
    Le lendemain, eut lieu une nouvelle et aussi heureuse soutenance de la même thèse dans la salle de l'officialité de Notre-Dame.

    A ces éloges, manque un détail important : le sujet de la thèse. Vachet, l'annaliste de l'époque, se contente de dire que le séminariste avait été précédemment interrogé pendant plus de deux heures par quatre docteurs de Sorbonne « sur les traités les plus difficiles et les plus embarrassants, surtout celui de l'Incarnation ».
    Quelques mois plus tard, Pinto fut envoyé à Rome, il y soutint brillamment une thèse devant le Souverain Pontife, les cardinaux, « et tout ce qu'il y avait de beaux esprits ». Le pape en fut tellement charmé que, quoique M. Pinto n'eût que 22 ans, il voulut qu'avant son retour en France il fût ordonné prêtre par une dispense dont on n'avait point encore ouï parler. Il le regardait même connue un sujet digne de l'épiscopat pour succéder à un des Vicaires apostoliques ».

    LE COLLÈGE CONSTANTINIEN

    Pendant ce temps, un changement important s'opérait au Séminaire Général.
    Constance Phaulkon était allé visiter l'établissement à Mahaprain, et « en avait paru fort édifié ». Pour un motif, que nous ne devinons pas, il voulut le fixer à Juthia. Les missionnaires s'inclinèrent devant ce désir dont plusieurs regrettèrent cependant la réalisation. A la demande de son favori, le roi Phra-Naraï donna un terrain, mais si bas, qu'il fallut employer pendant quelques mois 4.000 à 5.000 ouvriers à y porter de la terre pour l'exhausser. Les bâtiments ne furent d'abord « que de planches et de bambous » ; Constance Phaulkon promit d'en construire en briques. Afin d'être agréable au fondateur, on appela cette maison le Collège Constantinien; Mgr Laneau « s'appliqua avec un soin extraordinaire à le bien régler ». Il n'y laissa pas tous les grands séminaristes ; il plaça près de lui ceux qui avaient achevé leur théologie, et leur donna pour supérieur le P. Basset.
    Le nombre total des élèves approcha de 80 : il y avait 4 prêtres cochinchinois et 3 prêtres tonkinois qui étudiaient leur théologie et suivaient un cours de pastorale ; 22 grands séminaristes et 47 petits.
    Phaulkon promit une subvention annuelle de 1.500 écus, qu'il paya exactement.
    Plus que la recherche des ressources matérielles, le recrutement des professeurs était un des soucis du Vicaire apostolique, qui ne pouvait disposer de prêtres assez nombreux pour l'évangélisation et pour l'enseignement. Aussi demandait-il au Séminaire des Missions Etrangères « de lui envoyer quelque personne déjà âgée, qui ne fût plus en état d'apprendre des langues, et qui entendît et aimât bien le métier assez difficile de pédagogue, pour n'avoir plus d'autre pensée que de s'y occuper le reste de ses jours ». Ce désir ne fut pas réalisé.
    Malgré le transfert des professeurs et des élèves à Juthia, Mahapram ne paraît pas avoir été complètement abandonné. Plusieurs missionnaires fatigués allèrent s'y reposer, et une partie du mobilier resta dans les bâtiments que l'on conserva.


    LA RUINE

    A la suite de l'ambassade de M. de Chaumont et des pourparlers qui eurent lieu à Paris entre les ministres de Louis XIV, les envoyés siamois, et le P. Tachard, jésuite dont le rôle fut très actif dans toute cette affaire, une expédition militaire, sous le commandement du maréchal de camp Desfarges, fut envoyée à Siam.
    Elle devait s'occuper des questions religieuses et commerciales et prendre possession de Bangkok et de Mergui. Elle fut solennellement reçue, entama des négociations qui ne réussirent pas, et au mois de mai 1688 éclata une révolution dont l'auteur, le mandarin Pitracha, supprima Phaulkon et Phra-Naraï, se proclama roi, et ordonna au commandant français de partir.
    Desfarges refusa, fut attaqué dans la citadelle de Bangkok, et le 18 octobre 1688 obligé de quitter Siam.
    La colère des Siamois, mandarins et peuple, se tourna contre l'évêque et les missionnaires qui furent emprisonnés ainsi que leurs élèves.
    Tous furent « frappés à coups de pied, de poings, de bâtons, chargés de la cangue, forcés d'aller par la ville ramasser les immondices, creuser des fossés, des égouts ». Nous avons raconté, dans l'Histoire de la Mission de Siam, les misères de ces tristes journées, nous ne les redirons point ici ; d'ailleurs un récit détaillé sortirait du cadre de notre travail.
    Au milieu de ces souffrances, les missionnaires et les séminaristes, excepté deux de ces derniers, un Pégouan et un Siamois, gardaient intact leur courage. Revenus à leur prison après de longs et pénibles travaux, ils se réunissaient pour prier, chanter « dévotement les litanies de la Sainte Vierge et autres hymnes de l'Eglise », lire des livres de piété; d'aucuns composaient des cantiques; on en voit, comme le séminariste Vite, âgé de 25 ans, passer chaque nuit deux heures en prières.
    Un missionnaire, parti de France en 1687 et nouvellement arrivé, le P. Pocquet, né à Bernay (Eure) vers 1655, avait été enfermé avec les théologiens. Il réussit à les faire placer les uns près des autres, et à travers les claies de bambous qui séparaient les cachots, il leur expliquait « les épîtres de saint Paul, les psaumes, et quelque bon auteur latin ». C'est un spectacle qui assurément n'est pas banal, que celui de ce professeur et de ces écoliers continuant d'enseigner ou d'apprendre en de pareilles circonstances, et il leur faut, nous semble-t-il, une force d'âme peu commune.
    Le jeune prêtre manillois, Pierre Arzilla, prisonnier chez le grand mandarin Vang, préféra travailler; les fers aux pieds et aux mains, plutôt que de quitter sa soutane, chose que son maître exigeait comme une marque d'apostasie.
    Dans sa prison, Mgr Laneau composa son ouvrage connu sous le titre de Deificatione justorum, et qui porta d'abord le titre de Mysterio Christi ou de Deificatione seu de Divinatione justorum per Jesum Christum. Il le dicta à un jeune séminariste qui partageait sa captivité. C'est un traité de haute spiritualité, que les missionnaires de Siam hésitèrent à publier « parce qu'il n'échapperait pas à la critique de bien des gens ». Il a été imprimé par M. Rousseille à Hongkong, en 1887, et il a provoqué non la critique, mais l'admiration de tous.
    Après 21 mois de captivité, les missionnaires et 14 élèves purent quitter la prison; ce ne fut pas encore la liberté. On les parqua dans « une manière de petite île, au milieu d'un grand marécage, derrière et à une portée de fusil » de leurs cachots. L'île avait environ 23 mètres de long sur 8 de large.
    Les malheureux y construisirent une cabane qui leur coûta une soixantaine de francs. Quelques semaines plus tard, ils élevèrent un petit oratoire où les missionnaires « firent faire aux séminaristes tous les exercices de la dévotion et les études. » Enfin, le 25 avril 169, l'évêque, les prêtres et les élèves rentrèrent au Séminaire « qu'ils trouvèrent fort bien nettoyé de meubles ».
    RÉTABLISSEMENT DU SÉMINAIRE GÉNÉRAL A MAHAPRAM

    A ce moment on songea à transférer le Collège Général à Pondichéry. Le projet offrait plus d'une difficulté, principalement à cause des guerres entre la France, la Hollande et l'Angleterre ; on y renonça bien vite et l'on s'applaudit de cette décision deux ans plus tard, quand la France perdit momentanément sa colonie de l'Inde. On se réinstalla à Mahapram.
    Après avoir réparé les dégâts de la maison, apporté des meubles, professeurs et écoliers se mirent sérieusement à l'étude. Le P. Pocquet avait examiné la mentalité des élèves et la jugeait à peu près comme nous le faisons aujourd'hui. « Généralement, disait-il, ils ne peuvent entrer dans les choses abstraites, dans les formules et les précisions. Tous les êtres de raison sont pires que l'algèbre pour eux. Il ne faut guère faire d'exception que pour Antonio Pinto et un ou deux autres ».
    On leur apprenait d'abord à parler le latin, et ensuite on leur enseignait la grammaire. Au bout d'un mois, un enfant parlait un peu en jouant ; au bout d'un an « il se trouvait savoir assez de latin pour se faire entendre sur toutes choses, et il parlait aussi couramment en latin que dans sa langue naturelle, mais non pas aussi correctement que Cicéron ».
    Alors on leur enseignait les déclinaisons, les conjugaisons, avec les principales règles qu'ils apprenaient en 15 jours « à cause de leur mémoire, et qu'ils comprenaient peu à peu ». Les principaux auteurs profanes étaient César, Quintecurce, Horace, Virgile, Térence qui a toutes les préférences de Pocquet et qu'il « a tâché de purifier ». On mêlait à cet enseignement un peu d'histoire et de géographie. Parmi les oeuvres ecclésiastiques, on étudiait : le Nouveau Testament, l'Imitation de Jésus-Christ, les Lettres choisies de saint Jérôme, les Méditations de saint Augustin, de saint Anselme, de saint Bernard.
    Sur la demande de Mgr Laneau, l'abbé Fleury envoya au Siam des mémoires sur l'instruction des séminaristes; l'évêque l'en remercia en 1693, lui disant « qu'il n'avait rien vu de plus juste, ni de plus proportionné pour l'esprit et les manières de ces peuples orientaux ». C'était également l'opinion de Pocquet.
    La liturgie et le chant, avaient place dans l'enseignement ; on exerçait les séminaristes à « bien faire toutes les cérémonies ecclésiastiques n; .mais parmi eux « les belles voix n'existent pas et les voix passables sont très rares ».
    Dans les documents que nous possédons, les renseignements fout presque entièrement défaut sur un point important : les ordinations. C'était là cependant le but du Collège Général et nous ne savons pas exactement comment il l'atteignait. De temps à autre, on parle d'une ordination, mais c'est en passant, sans précision, et aucun catalogue ne nous donne le chiffre des prêtres et la date des ordinations. Il importe d'ailleurs d'ajouter que la plupart des élèves, après avoir reçu les ordres mineurs et à peu près terminer leurs études théologiques à Mahapram, retournaient dans leurs missions, au Tonkin, en Cochinchine, en Chine, où ils étaient appelés au sacerdoce.
    (A suivre.)
    1926/105-117
    105-117
    France et Asie
    1926
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