Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le premier Carmel en Extrême - Orient

Le premier Carmel en Extrême - Orient Au milieu du XIXe siècle, la Mission de la Cochinchine Occidentale (aujourd'hui Vicariat apostolique de Saigon), récemment détachée de la Cochinchine Orientale (Quinhon), avait à sa tête Mgr Dominique Lefebvre, évêque d'Isauropolis. On dit de lui : « Il devait à son détachement de toutes choses une sérénité qui ne l'abandonnait jamais, même aux heures les plus critiques », et les heures critiques ne furent pas rares durant sa vie.
Add this
    Le premier Carmel en Extrême - Orient

    Au milieu du XIXe siècle, la Mission de la Cochinchine Occidentale (aujourd'hui Vicariat apostolique de Saigon), récemment détachée de la Cochinchine Orientale (Quinhon), avait à sa tête Mgr Dominique Lefebvre, évêque d'Isauropolis. On dit de lui : « Il devait à son détachement de toutes choses une sérénité qui ne l'abandonnait jamais, même aux heures les plus critiques », et les heures critiques ne furent pas rares durant sa vie.
    Né dans le Calvados en 1810, il avait fait ses études à Lisieux, puis à Bayeux. Entré diacre au Séminaire des M.-E., il y fut ordonné prêtre le 20 décembre 1834 et partit pour la Cochinchine le 15 mars suivant. Il eut pour compagnon de son long voyage le P. Gauthier, qui devait, comme lui et dans le même temps que lui, devenir au Tonkin Coadjuteur et Vicaire apostolique. Lorsqu'il arriva en Cochinchine, la persécution battait son plein et le jeune missionnaire, bientôt chargé du petit séminaire, fut souvent obligé de fuir pour échapper aux perquisitions. Il n'avait que 6 années de mission lorsque son évêque, Mgr Cuenot, le futur martyr, le choisit pour Coadjuteur et lui conféra la consécration épiscopale. En Basse Cochinchine, comme il vient de fonder à Caimong le couvent des Amantes de la Croix, il est arrêté, conduit à Hué et condamné à mort par les mandarins; mais le roi Thieutri, qui craint la colère de l'Europe, ne se presse pas de ratifier la sentence et, après 6 mois de captivité, le prisonnier est délivré par l'amiral Cécille. Débarqué à Singapore, il y apprend que le Pape Grégoire XVI lui confie le vicariat de Cochinchine Occidentale. Il se rembarque aussitôt pour gagner sa mission, mais il est arrêté de nouveau en remontant la rivière de Saigon. Livré aux mandarins, il est encore conduit à Hué et condamné à mort avec sursis, puis emmené à Singapore et remis aux autorités anglaises. Le gouverneur lui offre son yacht pour le reconduire dans sa mission, mais l'évêque refuse, disant que « pour l'honneur de son pays, il a toujours refusé l'assistance des autres nations ».
    L'année suivante il rentre en Cochinchine. Lors de l'expédition française en 1858, la persécution redoublant de violence, sa tête est mise à prix ; il réussit à se faire conduire en barque jusqu'aux vaisseaux français. Après la prise de Saigon, il s'installe dans les environs, puis dans la ville même ; il y organise des oeuvres, ouvre un hôpital qu'il confie aux Soeurs de Saint-Paul de Chartres récemment arrivées, et se dépense au secours de nombreux fidèles venus des régions persécutées. Mais si, pour remplir son laborieux ministère, il avait recours à tous les moyens humains que la Providence mettait à sa disposition, il avait une confiance bien plus grande dans les moyens surnaturels : prière, sacrifice; aussi cherchait-il à les susciter, pour le bien de sa mission, dans les âmes désireuses de travailler à l'expansion du règne de Dieu. Il avait vu avec joie arriver les Soeurs de Saint-Paul, avec leur vie active de dévouement infatigable, mais il désirait plus encore implanter dans sa mission la vie contemplative sous la forme carmélitaine.
    Quelques années après son départ de France un monastère du Carmel avait été fondé à Lisieux, la ville de son enfance ; une cousine de
    Mgr Lefebvre y entrait comme postulante en 1843 et y reçut le nom de Soeur Philomène de l'Immaculée Conception. Trois ans après elle prononçait ses voeux et informait son cousin de cet heureux événement. Celui-ci était alors en prison, portant la cangue et n'attendant plus que la ratification royale de la sentence de mort portée contre lui par le Tribunal suprême de Hué. Or, comme il le révéla plus tard, le confesseur de la foi avait été visité dans sa prison par sainte Thérèse, qu'il priait souvent pour sa mission, et qui lui dit: « EtabIissez le Carmel en Annam : Dieu en sera grandement servi et glorifié ». L'évêque n'hésita plus: répondant à la lettre de sa cousine, il exprima clairement son grand désir de voir des Carmélites venir en Cochinchine pour y fonder un monastère dans sa mission. Au reçu de cette lettre, qui n'arriva à Lisieux qu'en 1849, la Prieure du Carmel fit répondre par Soeur Philomène que cette fondation n'était pas impossible, mais que les circonstances n'étaient pas favorables et qu'il fallait attendre que la paix se rétablît en Indochine.
    L'évêque dut patienter et son attente dura dix ans. Lorsqu'il put enfin annoncer que les Français étaient maîtres de la Cochinchine et que la paix allait être signée, la fondation fut décidée à Lisieux et Soeur Philomène désignée pour être la première prieure du premier monastère carmélite en Extrême-Orient.
    Après les préparatifs nécessaires, le départ de Lisieux eut lieu le lei juillet 1861: Mère Philomène emmenait trois religieuses, qui avec elle devaient former la petite communauté de Saigon. Le 9 juillet les voyageuses s'embarquaient à Toulon sur le « Labrador », à bord duquel elles eurent la joie de trouver dix Soeurs de Saint-Paul de Chartres qui se rendaient aussi à Saigon. Le 16 juillet, les Carmélites débarquaient à Alexandrie, où pendant trois semaines elles reçurent la plus cordiale hospitalité chez les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. Le 5 août, elles prenaient le train qui les conduisit à Suez : là elles durent attendre dix jours le départ du « Japon », qui devait effectuer la traversée jusqu'à destination. Le 8 octobre, le bateau entrait dans la rivière de Saigon et le lendemain elles débarquaient sur la terre indochinoise, où elles furent accueillies par le P. Croc, le futur évêque du Tonkin Méridional, et par Mère Benjamin, Supérieure des Soeurs de Saint-Paul.
    Grande fut la joie de Mgr Lefebvre à cette arrivée qui comblait un de ses plus chers désirs. Il conduisit lui-même les moniales à la case qu'il avait préparée pour être leur monastère provisoire et chargea les religieuses annamites, dont le couvent était voisin, de leur apporter leur nourriture jusqu'à ce qu'elles aient complété leur installation. Quelques jours après, l'évêque vint lui-même célébrer dans le petit Carmel la fête de sainte Thérèse.
    Les débuts furent durs. Après trois mois seulement d'expérience de cette vie monastico missionnaire, deux des compagnes de Mère Philomène reprenaient le chemin de la France: l'une parce que sa santé ne pouvait supporter le climat et les privations inévitables ; l'autre parce qu'elle ne se sentait pas le courage de continuer une oeuvre qui lui paraissait condamnée à un échec certain. La zélée Prieure n'eut donc plus avec elle qu'une seule religieuse, Mère Xavier, frêle et délicate, mais d'une énergie inébranlable. Les premières postulantes arrivèrent bientôt, pauvres filles sans éducation et sans instruction, ne comprenant pas un mot de français et ne pouvant elles-mêmes se faire comprendre. Et malgré ces difficultés, malgré les fatigues causées par le climat tropical, Mère Philomène parvint pourtant à former ses postulantes et à organiser son Carmel.
    Cependant l'installation provisoire ne pouvait durer. On obtint de l'Amiral Charner, gouverneur, la concession d'un terrain, sur lequel le P. Roy, au prix de beaucoup de difficultés, réussit a construire les bâtiments strictement nécessaires, et, le 25 juin 1862, eut lieu le transfert de la petite communauté, qui, avec les deux religieuses françaises, comprenait cinq postulantes annamites. On se hâta de tout préparer pour la cérémonie de l'installation et, le jour de la fête du Sacré Coeur, Mgr Lefebvre vint célébrer la messe pontificale, assisté de son provicaire, le P. Wibaux, et du P. Puginier. Mgr Gauthier, vicaire apostolique du Tonkin Méridional, alors retiré à Saigon, assista à la cérémonie, ainsi que Mère Benjamin, les Soeurs de Saint-Paul et les officiers français et espagnols en service à Saigon. L'après-midi eut lieu le salut du Saint-Sacrement, après quoi les Carmélites retrouvèrent la joie de leur profonde solitude.
    Les privations et les souffrances ne devaient pas leur manquer, mais les postulantes arrivèrent peu à peu et l'édifice spirituel s'éleva en même temps que le matériel, dont les travaux se poursuivirent jusqu'à la fin de l'année. Mgr Gauthier s'offrit alors lui-même pour remplir la charge de chapelain du Carmel ; le P. Wibaux aussi se montra l'ami dévoué et désintéressé du couvent. Le noviciat prospérait et les vocations se montrèrent solides. Puis des renforts arrivèrent de France.
    Mais une lourde épreuve pour la petite communauté et surtout pour la Mère Prieure, ce fut le départ de Mgr Lefebvre. Le vénérable évêque avait demandé par deux fois et obtenu enfin de Rome sa démission après son long et douloureux épiscopat. En 1864 il s'embarqua pour l'Europe, passa par Rome et se rendit à Marseille, a la Procure des frères Germain: c'est la qu'il mourut le 30 avril 1865, loin de la mission qu'il avait tant aimée et pour laquelle il avait tant souffert.
    Son successeur, Mgr Miche, continua au jeune Carmel le bienveillant intérêt que lui avait témoigné son fondateur. L'Amiral de la Grandière, sa femme et ses filles, se firent aussi les bienfaiteurs de la communauté. On put enfin commencer à construire un vrai monastère, dont l'évêque bénit solennellement la première pierre en 1867. L'année suivante eut lieu la bénédiction d'une première aile, et, tandis que se poursuivait le travail matériel, des prises d'habit et des professions venaient consolider l'édifice spirituel, principal objet de la solliciture de Mère Philomène.
    Mgr Colombert, qui gouverna la mission de 1873 à 1894, donna toujours au Carmel des marques de dévouement ; les gouverneurs de la colonie, les Français, les Annamites vinrent en aide par leur aumônes à la construction du monastère ; le 9 décembre 1876, eut lieu la bénédiction solennelle de la chapelle. Dès lors la communauté, toujours en progrès, put pratiquer dans toute leur austère régularité les exercices de la vie conventuelle.
    Mère Philomène, heureuse de la prospérité de son oeuvre, ne cessa cependant jamais de rencontrer sur son chemin l'épreuve, pour elle crucifiante et sanctifiante. En 1883, deux Soeurs françaises sont, en l'espace de dix jours, enlevées à son affection ; quelques années après, trois Soeurs annamites sont emportées par le choléra. Le 9 décembre 1893, elle célébra ses noces d'or de vie religieuse et reçut, à cette occasion, de tous côtés des témoignages de vénération et d'affection.
    Peu après, Mgr Gendreau, vicaire apostolique du Tonkin Occidental, lui exposait son vif désir de voir fonder un Carmel à Hanoi. Cette demande ne pouvait qu'être bien accueillie par la zélée Prieure : elle y répondit avec empressement et ce fut le couronnement de son oeuvre ici-bas. Le 23 juillet 1895, après quelques jours seulement de maladie, elle rendait pieusement son âme au Maître qu'elle avait si généreusement servi. Elle avait 75 ans d'âge et 52 ans de religion dont 34 passés au Carmel de Saigon.

    Le Carmel de Saigon avait perdu ses deux fondateurs, mais il avait au ciel deux intercesseurs qui continueraient de travailler pour lui et lui obtiendraient les grâces nécessaires à son entier développement intérieur et son expansion extérieure.
    Le 9 avril 1888, le Carmel de Lisieux recevait comme postulante une jeune fille de 15 ans, qui y entendit souvent parler du Carmel de Saigon et rêva d'y aller se dévouer, elle aussi, au salut des pauvres païens. Ses Supérieurs lui firent comprendre que sa frêle santé ne s'accommoderait pas du climat insalubre de Saigon. Elle porta alors ses désirs vers le Carmel de Hanoi, mais garda son coeur attaché à Saigon: elle écrivait à une Soeur de ce monastère: « Demandez à Jésus que je fasse toujours sa volonté: pour cela je suis prête à traverser le monde ». Elle disait: « Je voudrais annoncer l'Evangile dans toutes les parties du monde ; je voudrais être missionnaire jusqu'à la consommation des siècles ». Elle avait une dévotion particulière pour notre Bienheureux Théophane Vénard. Ses désirs d'apostolat en pays infidèles ne devaient pas se réaliser sur la terre. Le 30 septembre 1897, âgée seulement de 24 ans, elle mourait saintement, comme elle avait vécu, et, moins de 30 ans après, le monde catholique tout entier glorifiait Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, Patronne des Missions. Le Carmel de Saigon l'honore comme sa Patronne spéciale et conserve comme relique une étole faite et peinte par elle pour être offerte à ce monastère aimé et désiré, qu'elle ne devait voir que du haut du ciel.
    N'est-il pas permis de penser que les deux fondateurs, Mgr Lefebvre, le Confesseur de la Foi, et Mère Philomène, la vaillante Prieure, ont contribué, par leurs sacrifices sur la terre et par leurs prières dans le ciel, à obtenir au Carmel de Saigon cette nouvelle Protectrice?
    Cependant 75 ans, trois quarts de siècle, se sont écoulés depuis le jour où Mère Philomène et ses compagnes, débarquant sur la terre d'Annam, y ont jeté la semence qui, comme le grain de sénevé de l'Evangile, est devenu un arbre à l'ombre duquel bien des âmes sont venues chercher la paix que le monde ne peut donner.
    Il convenait que cet anniversaire ne passât pas inaperçu ; aussi fut-il célébré avec toute la solennité possible. Une foule nombreuse assista, le 15 octobre dernier, fête de sainte Thérèse, à la messe pontificale célébrée par Mgr Dumortier, évêque de Saigon, rendant grâces à Dieu pour tous les bienfaits accordés à la Mission et au monastère depuis ce jour lointain de sa naissance.
    Disons en terminant que le Carmel de Saigon compte actuellement 15 religieuses, 4 Françaises et 11 Annamites, plus 6 aspirantes.
    Rappelons aussi que, après celui de Hanoi en 1895, le Carmel de Saigon a fondé encore en 1919 celui de Phnompenh (Cambodge) et que ceux-ci, à leur tour, ont essaimé selon le tableau ci-dessous:
    Ilo-ilo (1923)
    Hué (1909) Manille (1926)
    Hanoi (1895) Thanh-hoa (1929)
    Saigon (1861) Buichu (1923)
    Phnompenh (1919) - Bangkok (1925)

    Le Carmel de Lisieux, ancêtre de tous ceux-là a bien mérité son nom de « Carmel des Missions », et Saigon, sa première filiale, a hérité de son ardent zèle apostolique.

    1937/69-75
    69-75
    France et Asie
    1937
    Aucune image