Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le premier Archevêque de Tôkyô : Mgr Pierre Marie Osouf (1829-1906)

Le premier Archevêque de Tôkyô Mgr Pierre Marie Osouf (1829-1906) Le 26 mai 1829, mardi des Rogations, la procession traditionnelle se déroulait à Cerisy-la-Salle, sur les rives de la Soulle ; les fidèles remarquèrent, à leur grand étonnement, que l'un des plus zélés paroissiens, M. Osouf, n'y assistait pas. « Il doit y avoir du nouveau chez lui », se dirent-ils. Le nouveau, c'était la naissance d'un fils, Pierre Marie, le premier de douze enfants, celui qui devait être pour la famille le sujet de tant de joies, de grâces et d'honneurs.
Add this
    Le premier Archevêque de Tôkyô

    Mgr Pierre Marie Osouf

    (1829-1906)

    Le 26 mai 1829, mardi des Rogations, la procession traditionnelle se déroulait à Cerisy-la-Salle, sur les rives de la Soulle ; les fidèles remarquèrent, à leur grand étonnement, que l'un des plus zélés paroissiens, M. Osouf, n'y assistait pas. « Il doit y avoir du nouveau chez lui », se dirent-ils. Le nouveau, c'était la naissance d'un fils, Pierre Marie, le premier de douze enfants, celui qui devait être pour la famille le sujet de tant de joies, de grâces et d'honneurs.
    Après une enfance passée dans un milieu profondément chrétien, Pierre Marie commença ses études latines auprès d'un de ses oncles, curé au diocèse de Coutances, puis il entra au collège de Saint-Lô, où, aimé de ses condisciples et de ses maîtres, il suivit avec succès les cours d'humanité et de philosophie. Dans la fanfare du collège, c'est lui, si doux et si paisible, qui battait du tambour. Durant son année de rhétorique il fut réglementaire et chargé, chaque jour avant de sonner le dîner, de faire un tour à la cuisine pour s'assurer que tout était bien préparé : noviciat utile à un futur procureur.
    La philosophie terminée, Pierre Marie fit ses études théologiques au grand séminaire de Coutances et reçut l'ordination sacerdotale le II juillet 1852. Il demanda aussitôt l'autorisation d'entrer aux Missions Étrangères, d'où venait de partir pour la Chine son compatriote le futur martyr Auguste Chapdelaine. Mais sa santé un peu trop frêle fut un obstacle à son départ ; la Faculté déclara qu'il était trop faible pour résister aux fatigues d'une longue traversée et aux influences meurtrières du climat. Il dut donc rester à Coutances, où, pendant trois ans, il fut employé au secrétariat de l'évêché. C'étaient trois années de retard, mais elles lui permirent d'acquérir en matière d'administration des connaissances qui devaient lui servir plus tard.
    En 1855, l'abbé Osouf, ayant enfin obtenu l'autorisation de son évêque, entrait au Séminaire de la rue du Bac, où, après dix mois de séjour, il fut destiné à la Procure de Singapore. La traditionnelle cérémonie du départ eut lieu le 1er juin 1856, et quelques semaines après, neuf jeunes missionnaires s'embarquaient à Bordeaux pour l'Extrême-Orient, tous pleins d'ardeur, et, fait à remarquer, celui que sa frêle santé avait retenu plusieurs années en France devait survivre à tous ses compagnons de voyage, plus jeunes et plus robustes que lui.
    A cette époque, le passage par la mer Rouge n'était pas ouvert ; il fallait faire le tour de l'Afrique en doublant le cap de Bonne Espérance. La traversée de Bordeaux à Singapore sur un voilier marchand dura quatre mois et fut une des plus paisibles et des plus rapides de ce temps-là.
    La procure de Singapore, dont le P. Osouf devait prendre la charge, n'existait pas encore ; la fondation était décidée, mais la construction et l'installation étaient réservées à celui qui en devait être le premier titulaire. Le P. Osouf continua donc son voyage jusqu'à Hongkong, où il passa six mois, puis, conduit parle procureur général, le fameux P. Libois, il revint à Singapore un terrain fut acheté, une maison construite, et le 5 janvier 1858, la première messe fut célébrée dans la chapelle.
    Le P. Osouf demeura cinq ans à Singapore, où il fut remplacé par le P. Cazenave ; il devint alors sous procureur à Hongkong, assistant du P. Libois, dont il devait recueillir la succession en 1866 comme procureur général de la Société. Pour être un bon procureur, il ne suffit pas d'être intelligent, il faut avoir bon caractère ; étant au service de tout le monde, il faut une patience et une charité à toute épreuve. Ces quelques mots résument la vie du Père Osouf comme procureur : il avait vraiment l'esprit de son état, il en eut la vertu. Soit pour exercer l'hospitalité envers les missionnaires ou les étrangers de passage, soit pour recevoir et soigner les malades, pour consoler, encourager, réjouir, rien ne surpassera jamais sa bonté, sa délicatesse, sa discrétion, sa profonde sensibilité, son exquise politesse. Se plaignit-on quelquefois de lui ? Probablement, car, comme dit la chanson qui lui fut chantée à son jubilé sacerdotal en 1902:

    Sans se plaindre on ne peut pas vivre :
    C'est le premier de nos besoins.

    Cependant, s'il y eut des plaintes, elles furent rares : « il était trop bon !» Jusqu'où il portait l'attention pour faire plaisir à ses confrères, la même chanson le dit :

    Dans les paquets, pour emballage,
    Vit-on jamais tel procédé ?
    Dans les coins il avait l'usage
    De glisser des grains de café !

    Aussi les missionnaires de la Société avaient-ils voué au procureur général une affectueuse reconnaissance, qui avait trouvé son expression dans le surnom dont ils le désignaient : « la Maman Osouf ».
    Durant les neuf années qu'il exerça cette charge, il y ajouta celle d'architecte des établissements que la Société entretenait à Hongkong : procure, sanatorium, et il y fit preuve d'un talent à la fois pratique et distingué.
    Au mois de juin 1875, le P. Osouf remettait la procure générale à son compatriote et ami le P. Lemonnier : il était rappelé à Paris comme directeur du Séminaire et devait y remplir la fonction de secrétaire du Conseil Central.
    L'année suivante, Mgr Petitjean obtenait de Rome la division de son immense vicariat du Japon : il conservait la partie méridionale avec Nagasaki comme centre, mais un vicaire apostolique devait être élu pour la mission du nord avec résidence à Tôkyô. Lorsque les lettres des missionnaires votants arrivèrent au Séminaire pour la nomination d'un nouvel évêque, le P. Osouf, à titre de secrétaire du Conseil, faisait le dépouillement des votes. A la première lettre qu'il ouvrit, voyant son nom écrit en premier lieu, il ne put retenir un éclat de rire et s'écria : « En voilà un qui perd bien son temps !» Ce ne fut pas seulement une lettre, mais deux, trois, quatre, qui répétaient le même nom. Alors un tremblement le prit, il sortit de la salle, laissant à un autre le soin de continuer le dépouillement. L'évêque choisi, c'était lui. Il fallut toute l'autorité du Supérieur, le vénéré M. Delpech, pour le convaincre que refuser, c'était s'opposer à la volonté de Dieu. Il s'inclina. Nommé évêque titulaire d'Arsinoe et vicaire apostolique du Japon Septentrional, il fut sacré le 11 février 1877 dans la chapelle du Séminaire par Mgr Forcade, premier vicaire apostolique du Japon, alors archevêque d'Aix, assisté de Mgr Petitjean et de Mgr Germain, évêque de Coutances.
    Avant de gagner sa mission, Mgr Osouf se rendit à Rome, où il reçut la bénédiction de Pie IX ; quelques jours après il s'embarquait à Naples, et, le 8 juillet, la cérémonie de son installation avait lieu solennellement à Yokohama, dans l'église du Sacré-Coeur.
    Il se livra aussitôt aux occupations de sa charge. Son âge déjà avancé (il avait 48 ans) et les travaux qu'exigeait l'établissement d'une nouvelle mission ne lui permirent pas d'étudier la langue japonaise comme il l'aurait désiré. Ce fut pour lui une privation pénible et une entrave dont il souffrit jusqu'à la fin ; c'était un inconvénient, mais, en réalité, ce ne fut pas un obstacle au bien, du moins aussi grave qu'on serait tenté de le croire. Au Japon les supérieurs ne se mettaient pas en relation immédiate avec leurs inférieurs, ils avaient recours à un intermédiaire ; aussi Mgr Osouf se servant d'un interprète pour parler et pour se renseigner ne paraissait pas aux Japonais comme une exception ; lorsqu'il leur adressait la parole en français, le voyant se pencher vers eux avec tant de bonté et de dignité, ils le comprenaient ; eût-il produit, en s'exprimant en japonais, une impression beaucoup plus profonde ? On peut en douter.
    Une des premières oeuvres entreprises par Mgr Osouf fut la construction d'une église. II y avait alors à Tôkyô trois résidences de missionnaires, mais qui n'avaient que des chapelles provisoires où se réunissaient les néophytes.
    Grâce à un don généreux de M. le Comte Daru, le 4 décembre 1877, Monseigneur posa et bénit la première pierre de la première église catholique de Tôkyô : il en fut lui-même l'architecte et édifia un monument de dimensions modestes, mais d'un style gothique très pur et d'une justesse de proportions irréprochable. La bénédiction de la future cathédrale, dédiée à saint Joseph, eut lieu le 15 août 1878 et fut présidée par Mgr Petitjean, venu de Nagasaki pour cette circonstance solennelle. Disons de suite que la nouvelle église ne devait pas jouir d'un long avenir : elle fut détruite dans le cataclysme du 1er septembre 1923, au grand regret de ceux pour qui, ayant vu Mgr Osouf y prier si saintement tous les jours, elle était plus qu'un monument, presque une relique.
    Alors commençait dans la mission ce magnifique mouvement de conversions qui ne devait durer qu'une vingtaine d'années ; un moment on put croire que les temps de saint François-Xavier allaient revenir. Il n'en fut rien, hélas ! Et cette courte période, déjà bien éloignée, est regardée comme un âge héroïque, car ce que quelques hommes ont pu faire alors, dans un pays où les étrangers ne pouvaient officiellement résider que dans les concessions de quelques grandes villes, paraît à peine croyable aujourd'hui, tant les hommes et les choses ont changé.
    Dans une mission où tout était à créer, l'insuffisance des moyens matériels contraignit Mgr Osouf à aller quêter en Amérique pour les besoins de son vicariat. Ce fut pour lui un grand sacrifice : sa tournée de « mendiant apostolique » durait depuis un an et il songeait à
    regagner le Japon lorsque le Pape Léon XIII le manda à Rome : c'était pour le charger de remettre à l'Empereur du Japon une lettre le remerciant de la protection accordée aux missionnaires et à ses sujets catholiques. L'évêque prit aussitôt le chemin du retour et s'acquitta de la délicate mission qui lui était confiée avec la dignité et la simplicité donc il ne se départait jamais.
    Mentionnons maintenant brièvement les événements les plus saillants de l'épiscopat de Mgr Osouf.
    Il appelle successivement les Soeurs de Saint-Paul de Chartres puis les Marianistes à fonder des écoles à Tôkyô et dans d'autres villes.
    En 1885, il sacre à Osaka le successeur de Mgr Petitjean, Monseigneur Cousin.
    Trois ans après, c'est son provicaire, le P. Midon, qui nommé vicaire apostolique de la nouvelle mission du Japon Central, reçoit de ses mains l'onction qui fait les pontifes. En 1891, la partie nord du vicariat de Tôkyô ayant été érigée en mission autonome, il sacre un de ses missionnaires, le P. Berlioz, nommé à Hokodate.
    La même année, la hiérarchie épiscopale est établie au Japon. Tôkyô est élevé à la dignité de métropole avec les trois sièges de Nagasaki, Osaka et Hakodate pour suffragants. L'évêque d'Arsinoe devenait le premier archevêque de Tôkyô, et le pallium lui fut imposé, le 19 mars 1892, par Mgr Cousin, délégué à cet effet, en présence de Mgr Midon et de Mgr Berlioz en une cérémonie d'une solennité unique dans les annales de l'Église du Japon.
    Deux fois, en 1890 à Nagasaki, en 1895 à Tôkyô, il présida le synode des évêques du Japon. Le premier coïncida avec le 25e anniversaire de la découverte des descendants d'anciens chrétiens par Mgr Petitjean et donna lieu à un rapprochement suggestif entre ces deux dates. En 1865, il n'y avait au Japon que 5 prêtres, sans aucun néophyte. En 1890, le Japon se trouvait représenté là par trois évêques, 20 missionnaires européens, 15 prêtres japonais, 45 séminaristes et plus de 2.000 chrétiens. L'Église du Japon célébrait ce jour-là ses noces d'argent.
    Cependant, avec le poids des ans la charge épiscopale devenait de jour en jour plus pesante pour l'archevêque vieillissant. Ses pieds le faisaient souvent souffrir ; la mémoire était lente, il pensait et écrivait péniblement ; ses oreilles aussi le servaient mal et la surdité s'aggravait. A soixante-dix ans, Monseigneur demanda un Coadjuteur : il ne l'obtint pas la première fois, mais à une nouvelle instance il fut exaucé et, le 22 juin 1902, il avait la joie de sacrer son futur successeur, Mgr Mugabure, évêque de Sagalasso. La cérémonie eut lieu dans la cathédrale de Tôkyô : les trois évêques du Japon y assistèrent et prirent part également deux jours après à une autre fête, celle du vénéré archevêque célébrant à la fois ses noces d'or sacerdotales erses noces d'argent épiscopales.
    Monseigneur, qui avait tant désiré un Coadjuteur, n'en eut pas longtemps la consolation : Mgr Mugabure, dans l'intérêt de la mission, partit pour l'Europe recueillir quelques secours. Son absence dura près de deux ans. Quand il revint, ce fut pour assister aux derniers jours du pieux archevêque, qui, après quelques semaines d'une maladie d'usure, s'éteignit doucement le 27 juin 1906, âgé de soixante-dix-sept ans.

    Nous ne saurions mieux terminer cette trop courte notice qu'en citant l'appréciation de son successeur : « L'âme du saint archevêque, a écrit Mgr Mugabure, était tout embaumée des parfums du Coeur de Jésus. Voilà le secret de sa puissance apostolique. Elle attirait, elle charmait par la suavité de ses vertus et les saintes ardeurs de son zèle. Son existence tout entière a gravité sur ces deux pôles : glorifier Dieu et travailler au salut des âmes. Pas un pas hors de cette route, pas un mouvement qui ne tendît à ce but, pas un moment de relâche dans la poursuite de ces grands intérêts. Dans cette vie, tout était noble et généreux. Tel il fut, tel nous l'avons connu pendant les trente années de son épiscopat : « verus cum Deo, verus secum, verus cum proximo », ainsi qu'on l'a gravé sur son tombeau ».

    1939/203-210
    203-210
    Japon
    1939
    Aucune image