Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le petit Bossu

Le petit Bossu Par le Père Champeyrol, Missionnaire de Kouiyang. C'était au temps où, bien que les persécutions ne fussent point encore violentes, chrétiens et missionnaires, ceux-ci surtout, par prudence devaient se tenir dans l'ombre. Un dimanche « in albis », la trahison d'un néophyte faillit perdre tous les ouvriers apostoliques, à cette époque présents à Kouiyang pour prendre part à la retraite annuelle.
Add this
    Le petit Bossu

    Par le Père Champeyrol,
    Missionnaire de Kouiyang.

    C'était au temps où, bien que les persécutions ne fussent point encore violentes, chrétiens et missionnaires, ceux-ci surtout, par prudence devaient se tenir dans l'ombre.
    Un dimanche « in albis », la trahison d'un néophyte faillit perdre tous les ouvriers apostoliques, à cette époque présents à Kouiyang pour prendre part à la retraite annuelle.
    Tout à coup, vers les dix heures du soir, une troupe de chrétiens affolés se précipitent dans la résidence, cachent fébrilement les objets religieux ou suspects tels que livres, papiers européens, etc et supplient à deux genoux « les pères spirituels » de s'enfuir au plus vite. Mais ces derniers n'en faisaient rien.
    Il paraît que nous allons être pris, disait l'un.
    Que Dieu soit béni, disait l'autre.
    Survient Mgr Albrand : Soyons prudents, dit-il, le devoir est d'éviter la persécution, il faut partir ».
    Sur cet ordre, chacun se munit d'une lanterne, sortit dans la rue où il se mêla à la foule des allants et venants et se rendit dans une famille chrétienne habitant le quartier le plus fréquenté, sans trop savoir pourquoi tout ce remue-ménage.
    Il s'était passé simplement ceci : un néophyte de la dernière heure, ouvrier orfèvre dans une famille chrétienne, avait été réprimandé, non sans raison, par Mgr Albrand. Le malheureux, ne voyant que sa face perdue, sortit furieux de la résidence et résolu à se venger. Le soir venu, ayant bu jusqu'à s'enivrer, il se dirigea vers le prétoire, criant qu'il allait dénoncer les « Maîtres de Religion », ces fils de brebis et diables d'occident qui venaient troubler la paix du céleste empire.
    Heureusement qu'à cette heure tardive le mandarin refusa de le recevoir, mais les satellites, flairant une bonne aubaine, le retinrent prisonnier. Tout d'abord, les chrétiens affolés crurent tout perdu et vinrent troubler la paix des missionnaires. Mais quelques-uns, se ravisant, coururent aux écoutes; apprenant la conduite du mandarin, ils avisèrent de ce qui se passait un néophyte connu pour son audace et seul capable de tirer chrétiens et missionnaires de ce mauvais pas.
    C'était un petit Lomme, gros et replet, borgne et bossu, ancien pirate converti, mais toujours redouté, car il courait encore par la ville bon nombre de boiteux et de manchots, témoins vivants de ses anciens exploits.
    Converti, le bossu l'était sérieusement et ne comprenait pas qu'on ne fût chrétien qu'à demi.
    Bien avant le jour, il courut se concerter avec le patron du traître et convenir avec lui de ce qu'il fallait faire.
    Dès que les portes du prétoire furent ouvertes, nos deux hommes s'y étant rendus, entrèrent à la recherche de l'ouvrier délinquant. S'adressant au satellite de la porte, le patron réclama un de ses ouvriers qui, disait-il, avait avalé la veille quelques tasses dé vin de trop. Comme il parlait, il aperçoit dais une salle voisine, entouré de satellites, son homme debout devant un greffier qui se disposait à recevoir sa déposition. Se précipiter sur lui, le saisir par sa tresse de cheveux, le jeter dehors, fut pour lui l'affaire d'un instant. Le voyant accompagné du petit bossu, dont mieux que tous autres ils connaissaient les terribles exploits, les satellites n'osèrent rien dire et se mirent, selon leur coutume, du côté du plus fort, présentement le patron.
    Chrétiens et missionnaires étaient sauvés, mais non le traître.
    A peine hors de vue du prétoire, le petit bossu, l'oeil en feu, se campe devant le malheureux bonhomme
    Maintenant c'est mon affaire, Judas, vendu, dit-il.
    Et sans perdre de temps, il lui lie solidement les mains derrière le dos, puis, cinglant de sa longue pipe en racine de bambou les épaules du prisonnier :
    En route, cria-t-il de sa voix de crécelle, et pas un mot ou tu es mort.
    Il se mirent en route, traître devant; bossu derrière, celui-ci cinglant son judiciable à coups de pipe.
    Il le conduisit chez lui où les coups redoublèrent d'autant plus vivement qu'au plaisir de frapper un homme s'ajoutait chez le bandit en retraite, l'intime conviction de remplir un devoir.
    Enfin, las de frapper, il vint trouver les missionnaires et leur raconter son nouvel exploit. Quand il eut fini, il ajouta
    De ce pas, le pécheur va pendre Judas.
    Comment, le pendre ? s'écrie l'évêque effrayé, tu veux donc achever de le tuer ?
    Pardon, si le pécheur ose répondre à l'évêque, mais le pécheur a cette intention ; quand le pécheur sur son chemin rencontre une vipère il lui écrase la tête ; il semble au pécheur qu'il vaut mieux faire périr un traître que d'exposer les « Pères spirituels » et les chrétiens à périr.
    Tu te trompes, bossu, repartit l'évêque, as-tu donc oubli é l'oreille de Malchus ? Le premier Pape fut blâmé par Notre Seigneur pour avoir tiré le sabre.
    Malchus, Malchus, marmotait le bossu interloqué. Enfin puisque le plan du pécheur déplaît à l'évêque, que l'évêque commande et le pécheur obéira, mais que l'évêque sache que tant que le traître vivra, il peut nous occasionner à tous les pires difficultés.
    Tu oublies encore que nous sommes entre les mains de Dieu, et que sa grâce peut convertir le traître. Tu as déjà bien maltraité l'homme, cependant l'évêque te permet d'aller l'effrayer, mais il te défend de le toucher.
    Le pécheur obéira.
    Rentré chez lui, le bossu ne trouva plus son prisonnier. Revenu à lui celui-ci avait réussi à détacher ses liens et, s'était enfui hors de la ville.
    Mais l'affaire était trop grave pour que les chrétiens, dûment avertis, ne fissent point bonne garde.
    A quelque temps de là, croyant sans doute sa faute oubliée, l'ouvrier orfèvre rentrait en ville.
    Il fut immédiatement sommé d'avoir à comparaître devant un tribunal extralégal composé de quatre ou cinq chrétiens éprouvés, ayant le bossu au milieu d'eux. Comprenant qu'il n'avait rien de mieux à faire que de se présenter, le traître obéit, niais il se fit accompagner par un païen de ses amis, espérant que devant ce témoin importun on n'oserait point dévoiler son méfait. Il avait mal calculé. Le païen, apercevant le redoutable bossu au milieu de cet aréopage : « Oh ! dit-il à l'ouvrier, je comprends que ta cause ne doit pas être bien fameuse ». Et il s'esquiva.
    Libres, les juges improvisés se mirent en devoir de juger le criminel. Le président lui fit entendre un sermon en plusieurs points dont la conclusion était à peu près celle-ci : « Pour cette fois, on te pardonne, car la charité chrétienne l'ordonne.., et l'évêque aussi, mais une autre fois...
    Une autre fois ? Hurla le bossu, puisque nous le tenons il ne faut pas attendre une autre fois ».
    Et tirant des profondeurs d'une de ses larges manches une petite massue, arme terrible entre ses mains expertes, il la brandit sur la tête du malheureux qui, fou de terreur, tomba aux pieds de son bourreau, demandant grâce de la vie avec des cris lamentables.
    Les juges, faisant office de bons samaritains, arrêtèrent le bras prêt à frapper, et le bossu, après maintes palabres, maints jurons et maintes imprécations terribles qui glaçaient d'épouvante le traître étendu à terre, daigna pardonner aussi et remettre son arme au fourreau.
    L'ouvrier orfèvre en fut quitte pour la peur, une peur salutaire, et jura de ne plus jamais recommencer.

    1927/376-380
    376-380
    Chine
    1927
    Aucune image