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Le pas des Tambourinaires

Le pas des Tambourinaires
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    Le pas des Tambourinaires

    Peina, le village du Cheval Blanc, est, pour ainsi dire, la capitale des tambourinaires. Dans tout le pays on chante du matin au soir — parfois même du soir au matin, — au son du tambour. Sur les pentes fleuries des coteaux verdoyants, dans les bas-fonds fertiles où s'étalent les grasses rizières, on voit des groupes de travailleurs chantant à gorge déployée. Les uns se trémoussent en dansant la gigue autour de chaque plant de riz, les autres piochent les mauvaises herbes où tassent la terre autour des tiges de maïs, et chaque équipe chante à qui mieux les chansons d'un répertoire les plus variés.
    Ailleurs, sans doute, on peut entendre les traînantes mélopées des haleurs de jonques, les chants cadencés des rameurs, les han saccadés des débardeurs ; les porteurs de poids lourds : pierres, arbres, marmites pour le sel, etc., ont leurs refrains de marche, mais ce sont de vraies « scies », sans queue ni tête, plutôt que des chansons proprement dites ; tandis que, dans le pays du Cheval Blanc, il s'agit de chants qui réunissent la rime et la raison. De plus, les chanteurs ici sont toujours accompagnés par un tambourinaire.

    Or, n'est pas tambourinaire le premier venu. Il faut un long entraînement pour se loger dans la cervelle près de deux cents airs différents. L'élève tambourinaire, durant son apprentissage, a plus d'une fois les poignets endoloris, les bras rompus de fatigue.
    Il y a des airs pour ceux qui piétinent les mauvaises herbes en les enfonçant dans la vase, il y en a d'autres pour ceux qui piochent la terre. Airs tristes pour les jours de pluie ou de brume, airs joyeux pour les matinées de printemps, airs lents pour les journées ensoleillées de juillet, airs de galop pour les jours d'hiver.
    Dès l'aurore le tambour bat le réveil. Bientôt c'est une marche entraînante conduisant les travailleurs à leur chantier. A la lisière du champ ils se rangent en ligne, comme pour faire l'exercice, et lèvent leurs pioches en l'air. Attention ! Le tambourinaire leur fait face, puis tout à coup éclate un sonore rran... rran... rran... rataplan, et aussitôt le travail commence. Le chef de l'équipe entonne la chanson, que tous répètent à l'unisson :

    Chantons tous avec flamme
    Le bon et beau maïs,
    Qui rendra gras nos fils,
    Nos cochons et nos femmes !
    Oh! Oh! Oh! ... Ah! Oh! Eh ! (bis)

    Dans le même temps, au fond du vallon, dans les rizières, de nombreux choeurs attaquent et poursuivent avec enthousiasme les interminables couplets de la chanson du riz :

    Sous nos pieds écrasons,
    Tuons la mauvaise herbe,
    Et le riz, compagnons,
    Pourra pousser superbe !
    Ah! Oh! Eh! ... Ah! Eh! Oh ! (bis)

    De tous côtés retentissent des chants joyeux qu'accompagne le tambour : rran... rran... rran.. rataplan : à son rythme entraînant les travailleurs se démènent comme des diables, les mauvaises herbes disparaissent comme par enchantement...
    Le soir venu, quand le soleil a disparu derrière les lointaines montagnes, quand le dernier coup de pioche a été donné, tous les tambours battent la charge, les groupes de travailleurs, quittant les champs et les rizières, entonnent un dernier refrain en se dirigeant vers les fermes, où les attend un copieux repas :

    Marchons en cadence :
    C'est l'heure du repos
    Et des joyeux propos :
    Allons faire bombance !
    Ah! Ah! Ah! ... Oh! Oh! Oh ! (bis)

    Et tous les échos d'alentour répètent à la fois
    Ah ! Ah ! Ah !... Oh ! Oh ! Oh

    Vers le milieu du jour, je me suis assis un moment au sommet d'un coteau, à l'ombre d'un banian, pour jouir du spectacle, pour voir et entendre chanter tout un peuple, les cultivateurs dans les champs et les rizières, les enfants dans les écoles. Je ne sais si c'est une illusion, mais, après quelques instants, il me sembla que le 'vent dans les pins, les oiseaux dans les bosquets, les ruisseaux qui murmurent, les torrents qui grondent, les cigales qui crissent, tout le pays, en un mot, entraîné au rythme du tambour, chantait en cadence.
    Que de poésie dans ce petit coin de Chine ! Quel charmant pays !
    Et les braves Chinois ! Quel peuple admirable !... Ah ! Si le bon Dieu lui accordait la grâce de se convertir, un beau jour il gagnerait au Christ tout le continent asiatique... au son du tambour.
    Marcel DUBOIS,
    Missionnaire de Suifu (Szechwan)

    1934/25-28
    25-28
    Chine
    1934
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