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Le partant

Le partant
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    Le partant

    Au soir de son départ de la rue du Bac pour sa lointaine mission le jeune missionnaire n'a pas qu'une flamme d'enthousiasme dans les yeux, il n'a pas que de la joie dans le coeur. Pendant des années il a vécu dans ce Séminaire dont les austères murailles ont abrité déjà tant de douloureux sacrifices, tant de joyeuse sainteté. Il aime surtout cette chapelle, où lentement sa vocation missionnaire s'est affermie, où il a reçu l'onction sainte qui a fait de lui un prêtre, où enfin au dernier jour, devant le Saint-Sacrement exposé, il a fait la promesse solennelle de consacrer toute sa vie au travail des Missions. Et tout cela bientôt il ne le verra plus !
    Il laisse derrière lui des amitiés à la fois douces et viriles, de ces amitiés de jeunesse que ni les séparations, ni les événements les plus divers ne sauraient entamer. Mais cela n'est encore rien. Je ne sais si jamais vous avez essayé de vous représenter ce qu'est pour le partant le fait d'avoir à quitter sa famille : ses frères, ses soeurs, son père et surtout sa pauvre mère, que peut-être il ne reverra jamais sur cette terre. Quelle angoisse pour lui d'avoir à briser tant de liens et de faire souffrir irrémédiablement ceux qu'il aime le plus au monde !
    Et puis, devant lui se pose une formidable inconnue, car il ne se fait qu'une idée bien imparfaite de l'âpreté de la vie qui sera la sienne désormais. Il ne soupçonne pas ce que peut être la chaleur des Indes ou le froid mandchourien ; il ne se représente qu'imparfaitement les dangers de la vie missionnaire en Chine ; il ignore la fièvre, la dysenterie et les surprises que lui ménage l'adaptation au climat et au milieu ; il réalise mal que désormais il sera pauvre et que parfois il aura faim ; il comprend mal encore le sens de ces paroles du Chant du Départ, qu'il a entendu chanter et chantées lui-même plus d'une fois :
    La pauvreté, les travaux, les combats,
    La mort : voilà l'avenir magnifique
    Que notre Dieu réserve à ses soldats.
    Bien qu'il sache que là-bas il ne sera pas seul, qu'une autre famille, très affectueuse aussi, l'attend ; qu'il sera soutenu, encouragé et qu'il recevra du Maître toutes les grâces nécessaires, une certaine angoisse néanmoins étreint son coeur, et, au moment où le paquebot qui va le conduire vers l'Orient mystérieux se dégage lentement du quai, au moment où, pour un dernier adieu, il agite son mouchoir, il sent brusquement que les ponts sont rompus et il se demande en quelle aventure il s'est engagé.
    Mais cette impression ne dure qu'un instant. Maintenant que le grand sacrifice est consommé, le partant ne regarde plus en arrière ; il songe que chaque tour d'hélice le rapproche de sa destination ; d'escale en escale une transformation s'opère en lui : il n'oublie pas, certes, mais déjà sa pensée est toute tendue vers les pays infidèles et avec un intérêt croissant. En même temps Dieu travaille dans son âme : le Saint Sacrifice célébré entre l'infini des eaux et l'infini des cieux lui apporte des grâces nouvelles et le Christ continue de former en lui son prêtre, son apôtre. Aussi n'est-il pas exagéré de dire qu'au jour où pour la première fois ses pieds foulent le sol de sa mission, il n'est plus le même homme. Mais il demeure un partant : partant, il le sera jusqu'à son dernier jour.
    Très affectueusement accueilli par ses nouveaux confrères, après quelques jours de repos il lui faut se mettre à l'étude si aride de la langue et en même temps accoutumer son corps au climat et à la nourriture, si différents de ceux de France. Puis ce sont les premiers contacts avec le monde extérieur, les premiers étonnements et aussi les premières déceptions ; les premières conversations où il essaie péniblement de comprendre et de se faire comprendre, les premières visites aux chrétiens et donc les premiers chocs entre ses façons de penser, de parler, d'agir, et leurs manières à eux ; puis viennent les premières confessions, les premiers sermons laborieusement récités comme une leçon apprise. Et tout cela ne va pas sans difficulté. Mais Dieu donne sa grâce, les efforts personnels se multiplient, et un jour vient enfin où le jeune missionnaire est jugé capable de voler de ses propres ailes : on lui donne le large.
    Le voilà donc une fois encore partant, partant vers un poste lointain et inconnu, où désormais maître sur son navire il aura à le diriger lui-même vers le port du salut ; les confrères, selon la tradition des Missions Etrangères, seront là tout près, mais ils n'interviendront que pour conseiller, encourager, il devra agir par lui-même. Sa bonne volonté est grande, mais les obstacles sont nombreux. Sa connaissance encore trop incomplète de la langue et des habitudes du pays lui fait commettre des impairs, indispose des gens, met en danger peut-être des oeuvres établies et empêche d'en créer d'autres ; un jour c'est un grave mécontentement qui se manifeste chez les chrétiens, un autre jour c'est le fanatisme chez les païens ; sans cesse ce sont des efforts qui semblent ne pas aboutir, et le pauvre missionnaire en vient parfois à se demander s'il est bien à sa place.
    Mais arrive une lettre de son évêque, qui lui rend confiance ; la visite d'un confrère voisin lui rend courage. Surtout la parole intérieure de Dieu vivifie son âme, et alors, éternel recommenceur, il se remet au travail avec une confiance non diminuée.
    Et vient le jour où, après tant d'efforts apparemment inutiles, se manifestent les premiers succès. Il a organisé des écoles, car c'est l'avenir qui le préoccupe ; il les a pourvues du matériel nécessaire, il a discipliné les maîtres, il a adapté les programmes à la condition des élèves, et il a la joie de constater que les enfants se rapprochent de lui, qu'il sont plus exacts à l'assistance à la messe, désireux de chanter et de servir à leur tour à l'église, préparant mieux leur coeur à la confession et à la communion ; même l'esprit d'amour et de sacrifice naît dans ces âmes qui s'épanouissent : comment celle de leur prêtre ne s'épanouirait-elle pas aussi ?
    Pourtant la transformation est plus lente chez les adultes : visages énigmatiques, fronts bornés derrière lesquels semble s'être accumulée l'indifférence, peut-être l'indiscipline. Il faut grouper discrètement les bons éléments et leur donner confiance. Pour rester plus longtemps au milieu d'eux, le missionnaire se bâtit dans les moindres villages une hutte bien à lui : il pourra ainsi surveiller plus facilement l'instruction et la formation chrétiennes, travailler à l'achèvement et à l'aménagement de la chapelle ou de l'église du lieu. Il se fait aimer et se rend indispensable ; les rapports deviennent plus faciles, les gens plus familiers, les visages plus ouverts. La situation ainsi améliorée, le missionnaire va frapper un grand coup : il fait donner une mission. On n'a jamais vu cela, et l'on reste d'abord sur la défensive ; puis on comprend que c'est l'occasion d'un grand nettoyage qui s'impose et l'on en prend son parti : on se réconcilie, on répare les injustices commises, on s'approche des sacrements. Et le missionnaire constate que la grâce a fait son oeuvre, et son coeur se dilate.
    Mais il lui faut penser aussi aux brebis qui ne sont pas de son troupeau. Au hasard de ses voyages à travers un immense district, il traverse des villages de païens : il n'espère pas les convertir, c'est l'affaire de Dieu ; mais il doit leur faire connaître l'Eglise catholique et il s'emploie de son mieux à planter des jalons : plus tard un autre entrera dans le champ de son labeur et moissonnera là où il aura semé.
    Or un jour une lettre lui arrive de son évêque : il lui faut tout abandonner pour aller recommencer ailleurs : un prêtre indigène peu expérimenté ou un confrère européen âgé ou malade prendra sa place dans ce district maintenant organisé. Lui s'en ira plus loin, toujours plus loin, pour retrouver les mêmes difficultés, comme aussi les mêmes joies intimes. Partant, il n'a cessé de l'être, il le sera toujours. « Partir, c'est mourir un peu » : pour lui il sait d'expérience que c'est mourir beaucoup, et, dans les différents postes où il passa : district, séminaire, aumônerie, il sent bien qu'il laisse beaucoup de lui-même.
    Un jour vient enfin où il sent qu'approche l'heure d'un autre départ. Cette idée ne l'épouvante pas. Sans doute il eût volontiers travaillé plus longtemps, mais il est accablé sous le poids de la vieillesse ; il comprend que désormais tout est fini pour lui, qu'il n'est plus bon à rien : la vue, l'ouïe baissent, il marche difficilement et dans sa pauvre tête les idées se brouillent.
    Et puis aussi, il se sent d'un autre âge. Au début de sa vie missionnaire, il s'était parfois étonné des réflexions et des méthodes des vétérans de l'apostolat, et voici que les jeunes qui arrivent du pays natal semblent ne pas le comprendre et même se défier de lui : il est d'une autre époque.
    Aussi attend-il presque avec impatience le dernier départ. Pourtant cette séparation de son âme et de son corps, deux vieux compagnons, sera peut-être terrible, plus terrible que lorsqu'il quitta sa mère, plus terrible que l'adieu à ses chrétiens dans ses changements successifs. Pour quelques-uns ce fut bien simple : un soir on les trouva morts sur le pas de leur porte, le chapelet en main ; ou bien tandis qu'ils entendaient des confessions, leur bras élevé pour le pardon est retombé inerte, sans vie ; ou encore un choléra implacable les a emportés en quelques heures. Pour lui aussi ce moment bienheureux, le moment du grand dé part viendra. Lorsque, étendu sur sa pauvre couche, les mains jointes et les yeux levés vers le ciel, rendant grâces à Dieu de lui avoir donné une vie aussi prodigieusement intéressante et laborieusement remplie, il se sentira doucement emporté vers les rivages éternels : comme autrefois il y a bien longtemps de cela, il avait vu là-bas au pays natal un grand paquebot se détacher lentement du quai tumultueux, de même aujourd'hui il sent son âme se dégager doucement de son corps impuissant, mais cette fois il s'en va sans angoisse, car Dieu, tout puissant et miséricordieux monde son coeur d'une douceur infinie, et c'est dans une paix sans pareille que le partant s'embarque pour son dernier voyage, celui dont on ne revient jamais !

    1936/224-229
    224-229
    France
    1936
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