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Le père janzen et la cathédrale de Rangoon

Le père janzen et la cathédrale de Rangoon La cathédrale de Rangoon s'enliserait-elle peu à peu dans les alluvions de l'Iraouaddy ? L'édifice doit-il être condamné comme dangereux. Telles sont les questions qu'on se posa souvent devant certaines lézardes, du reste facilement réparables : et depuis, on ajoute : résistera-t-elle encore aux secousses d'un nouveau tremblement de terre?
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    Le père janzen et la cathédrale de Rangoon

    La cathédrale de Rangoon s'enliserait-elle peu à peu dans les alluvions de l'Iraouaddy ? L'édifice doit-il être condamné comme dangereux. Telles sont les questions qu'on se posa souvent devant certaines lézardes, du reste facilement réparables : et depuis, on ajoute : résistera-t-elle encore aux secousses d'un nouveau tremblement de terre?
    Ces questions et beaucoup d'autres de même genre qui tombent des lèvres des visiteurs quand ils s'adressent aux paroissiens de l'église de l'Immaculée Conception, le « reporter » du « Rangoon Times » vient de les poser directement au P. Saint Guily,curé de la cathédrale et missionnaire en Birmante depuis 43 ans.
    Il y a 20 ans, répondit le Père, on exprima le désir d'écrire l'histoire de la cathédrale et d'y joindre celle de l'héroïque P. Janzen qui en fut le constructeur. Cette histoire serait assurément riche d'enseignements, tant sur l'importance matérielle de ce bel édifice que sur l'influence morale, sans cesse accrue, de notre Eglise en Birmanie. Par contre, on ne relèverait en faveur de l'architecte que son humilité, sa patience et sa ténacité dans la réalisation de ses desseins.
    Il y a 50 ans que les missionnaires ont commencé leurs travaux ici même et presque un demi-siècle que l'évêque Bigandet proclama la nécessité urgente de construire une église pour le troupeau toujours plus grand des catholiques de Rangoon, l'ancienne cathédrale qui occupait alors l'emplacement actuel de la «Hongkong and Shanghai Bank » étant insuffisante. Il convenait de la remplacer par un édifice de proportions imposantes et d'un style parfait, faisant honneur, à la fois au clergé et aux fidèles.
    Il y avait lieu aussi de tenir compte de l'accroissement prochain de la population catholique, étant donnée l'expansion que prenait la ville. La nouvelle cathédrale ne devait pas souffrir de la comparaison avec les autres monuments de la cité.
    Après l'approbation de Mgr Bigandet fut donc constitué un comité composé du P. Guérin, président, du P. Saint Guily, vice-président, de M. de Focieu, secrétaire, et du P. Perret, trésorier. On y adjoignit une demi-douzaine de membres, choisis parmi les notabilités de la communauté catholique, afin d'étudier et de discuter le projet, et les moyens d'en assurer l'exécution. C'était en juillet 1891. Dès le 13 septembre, un sous-comité, dont les membres furent le Dr E.-M de Souza et M. M.-H. Hoyne-Fox, J.-C. Clancey et A.-V de Souza, fut chargé d'acheter l'emplacement le mieux conditionné, de préparer les plans et devis, de faire estimer la dépense, et d'en référer à l'évêque pour approbation.
    A l'Est du Collège Saint-Paul, tenu par les Frères des Ecoles chrétiennes, une propriété d'une superficie de 15 acres fut choisie réalisant toutes les conditions voulues, et l'évêque déposa une demande au Gouvernement pour l'obtention de ce terrain. La concession de ce terrain fut, dans l'esprit du « Chief Commissionner », regardée comme excessive, étant donné qu'un ensemble de « free grants » (affectations gratuites), d'une superficie de 5 acres, avait déjà été concédé à l'Eglise catholique de Rangoon pour ses établissements religieux. Le « Commissionner » consentait cependant à recommander au Gouvernement des Indes d'accorder une certaine quantité de terrain, 5 acres environ, de chaque côté du Collège Saint-Paul, terrain dont le Gouvernement pouvait disposer, mais, en échange, la mission rétrocéderait l'emplacement de l'ancienne cathédrale.

    Dans sa réponse, Mgr Bigandet fit observer que, pour ce qui concernait l'autorisation, demandée par lui, de vendre le terrain de l'ancienne cathédrale et d'en employer le produit à la construction de la cathédrale qui la remplacerait, sa proposition se basait sur des concessions similaires faites par le Gouvernement, il y a quelques années à peine, à d'autres communautés chrétiennes. Il appartenait donc au Gouvernement de décider si la communauté catholique devait être placée sur le même pied d'égalité avec les autres confessions et traitée avec la même libéralité. L'évêque reconnaissait d'ailleurs que la décision favorable du Gouvernement serait regardée comme un acte de bienveillance et non comme un droit que toute communauté pouvait exiger.
    Le 23 janvier 1893 arrivait la nouvelle que le Gouvernement des Indes avait sanctionné la vente de l'ancien terrain et admis que le produit de cette vente irait à la construction de la nouvelle cathédrale. Sans retard, on s'occupa à négocier ces terrains estimés à 350.000 roupies. Des pourparlers furent engagés avec la Municipalité pour le retrait des permis aux « squatters » occupants sans droit légal sauf indemnité à verser par la mission, la même, du reste, que la Municipalité eût fixée pour expropriation d'intérêt public, soit, dans le cas qui nous concernait, une compensation de 20.000 roupies à payer aux squatters. Cet arrangement fut accepté volontiers par l'évêque et ce fut un des derniers actes de Mgr Bigandet.
    Après la mort de l'illustre prélat, l'un des premiers actes de son successeur, Mgr Cardot, fut la publication d'une belle et touchante lettre pastorale développant le projet de construction d'une nouvelle cathédrale et faisant un confiant appel à la générosité des fidèles. Le mandement fut lu dans toutes les paroisses le jour de Noël 1894.
    Un titre de propriété, signé par M. F.-C. Gates, secrétaire du Commissaire général de la Birmanie, agissant au nom du Secrétaire d'Etat du Grand Conseil des Indes, fut délivré en bonne et due forme à Mgr Cardot, évêque, agissant au nom de sa mission.
    Et l'on se mit au travail sans retard en commençant par les fondations. Les plans de la nouvelle cathédrale furent établis sous la direction de M. H. Hoyne-Fox, ingénieur-conseil du Gouvernement. Ce plan, de style byzantin, comportait un dôme splendide à l'intersection de la grande nef et du transept, et un vaisseau suffisant pour une assistance de mille personnes.
    Bientôt on s'aperçut que, à quelques pieds de profondeur, le terrain des fondations était mouvant et sans grande consistance. Aussi, pour assurer leur solidité, on dut enfoncer une forêt de pieux de 18 pieds de longueur sur 3 de circonférence. Ce travail de pilotis, long et fastidieux, fut commencé en juin 1895, sous la haute surveillance du Père Saint Guilly, et achevé en juin 1899. Le P. Saint Guilly avait une certaine expérience de ce genre de travail, car pour la construction de la cathédrale de Mandalay, en Birmanie septentrionale, il avait fait l'essai heureux de ce procédé.
    Dans l'intervalle, le « Clergy House » l'évêché de Rangoon ayant été construit près de la future cathédrale, l'ancienne fut livrée aux démolisseurs, et le service religieux fut assuré dans la chapelle du Collège Saint-Paul, gracieusement mise à la disposition de la mission par les Frères des Ecoles chrétiennes.
    La santé de Mgr Cardot ayant nécessité son retour en France et d'autre part, M. Hoyne-Fox, l'architecte conseil, étant parti pour un long congé, les plans qu'il avait dressés rencontrèrent certaines critiques fondées, car, pour les exécuter, il eût fallu une somme bien supérieure à celle dont la mission pouvait disposer. On décida d'en écrire à Mgr Cardot pour le prier de trouver, en France, un architecte qui établirait des prix moins coûteux et qui consentirait à donner son temps et son activité à cette oeuvre.
    En juin 1898, Mgr Cardot mettait providentiellement la main sur l'homme compétent pour un travail de cette envergure, et c'était un apôtre. Parmi les Aspirants missionnaires du Séminaire de la rue du Bac, un d'entre eux se faisait remarquer par sa santé délicate et son effrayante maigreur. Mgr Cardot fut intrigué ; on le renseigna : on lui dit que ce séminariste était retourné dans sa famille parce qu'atteint d'une grave maladie de poitrine ; qu'il y était resté deux ans et qu'avec l'autorisation de ses supérieurs, il avait demandé et obtenu la faveur d'être ordonné prêtre dans son cher Séminaire des Missions ; que d'ailleurs, atteint d'une maladie incurable, il ne pourrait jamais être envoyé en Extrême-Orient. L'évêque apprit encore que M. Janzen, c'était le nom de l'Aspirant, avant d'entrer au séminaire, avait exercé la profession d'architecte et qu'il avait eu pour professeur l'éminent architecte hollandais, le Dr Cuypers, l'auteur réputé des plans du Musée National d'Amsterdam. On lui attribuait aussi les plans de nombreuses églises hollandaises, dont le style était connu sous le nom de « Style rationnel ». Au surplus, M. Janzen avait travaillé avec le Maître dans J'édification du Musée national.

    Dans une conversation que Monseigneur eut avec le P. Janzen, peu après l'ordination de celui-ci, Sa Grandeur acquit la certitude qu'il consentirait à aller en Birmanie et à se vouer à l'érection de la cathédrale de Rangoon. Il le demanda donc comme missionnaire et comme compagnon de retour. Cette demande ne fut pas cependant sans soulever quelques objections, tant on craignait que la grande faiblesse du malade ne lui permît même pas d'effectuer la traversée. Mgr Cardot insistant, les Directeurs de Paris finirent par consentir à ce départ.
    Les choses étant ainsi réglées, le P. Janzen se rendit en Hollande pour consulter le Dr Cuypers et préparer un nouveau plan pour Rangoon, plan d'une église gothique, « style rationnel ». Au mois de novembre, le Vicaire apostolique et son nouveau missionnaire débarquaient dans leur chère mission.
    Les fondations, on s'en souvient, étaient achevées. Il fallut les élargir, le plan du P. Janzen ayant 30 pieds de plus que le projet abandonné et étant étudié pour une assistance de 1.500 fidèles et non plus de mille seulement.
    La première pierre, un magnifique bloc de marbre de Calcutta, don de M. J. Siméon, fut bénite et posée par l'évêque le 19 décembre 1899. L'ensemble du terrain de l'ancienne cathédrale réalisa, par ventes successives, près de 300.000 roupies.
    Au plan dressé par le Or Cuypers, le P. Janzen apporta de sérieuses retouches qui cadraient mieux avec certaines exigences. Il s'agissait ensuite de réaliser l'idée du Maître, et les difficultés à surmonter pour la construction ne furent pas moindres que celles de la modification des plans. Les matériaux et la main-d'oeuvre étaient loin de suffire. Qui dira la patience et l'ingéniosité de l'architecte pour former ses équipes ? Que d'heures il passa à instruire ses ouvriers et à leur expliquer, jusqu'aux moindres détails, le travail souvent délicat, précis toujours, qu'ils avaient à faire ! Il s'agissait pour lui d'être l'âme et l'animateur de toute cette improvisation. Par des épures, mises sous les yeux, il expliquait son plan, en détaillait chaque partie, fabriquait des moules pour les motifs d'ornementation, apprenait à faire des briques, donnait des dessins à ses charpentiers, leur enseignait à alléger le poids des matériaux à mettre en oeuvre en les évidant dans les parties qui ne devaient supporter aucune résistance : maître, contremaître, ouvrier même, tout à la fois : labeur écrasant !
    Les tours étaient à peine terminées, que par leur poids elles faisaient perdre l'équilibre aux fondations et s'enfonçaient dangereusement, entraînant une partie du bâtiment auquel elles se liaient. Ce lent affaissement menaçait l'édifice tout entier, et l'architecte était perplexe. Mais le P. Janzen n'était pas homme à se décourager et sa technique était pleine de ressources. Pour résoudre le problème, il détacha les tours de l'église, en sciant les murs sur toute la hauteur, à l'intersection des tours et du corps de la cathédrale. Les tours autonomisées finirent alors par trouver leur assise et cessèrent leur enlisement. Et la stabilité étant acquise, l'architecte rasséréné put songer à couronner ses deux tours en édifiant leurs flèches.
    Mais tous ces travaux entraînèrent de telles dépenses que la caisse épiscopale se trouva vide et un nouvel appel à la générosité des fidèles fut largement entendu. En 1906 aucune dépression nouvelle ne survenant, le père Janzen relia les tours au bâtiment principal.
    Cependant l'édifice montait, les flèches perçaient le ciel à une hauteur de 86 pieds, les voûtes encerclaient le vaisseau et la toi toiture était posée ; il ne restait que la voûte du transept à achever.
    Un accident tragique vint assombrir le ciel jusque-là limpide de la grande entreprise.
    Le 11 août 1907, le père Janzen, à la sortie du chantier glissa sur une planche et eut la jambe fracturée en trois endroits. L'accident grave en soi se compliquait du fait que le Père avait souffert pendant des années de la tuberculose dans la rotule du genou droit. Il fut dès lors condamné à l'immobilité, et plus tard les docteurs ayant reconnu que la soudure du membre brisé s'était faite d'une façon défectueuse il s'ensuivait que, malgré tous les soins possibles, il serait estropié pour le reste de ses jours.
    Après un long séjour à l'hôpital il en sortit sans amélioration sensible pour sa santé.
    Les travaux, grâce à la haute surveillance d'un intelligent Chinois, Ah-Ven, ne furent pas arrêtés par l'accident survenu au Père Janzen. La cathédrale était terminée fin 1908.
    L'habile architecte avait eu soin, comme spéciale protection contre les tremblements de terre, d'utiliser des barres d'acier et des filets de mailles d'acier dans la construction de la voûte et là où il avait jugé prudent de les employer. L'avenir devait prouver que ces précautions n'étaient pas inutiles.
    A ce moment, les catholiques aisés de la ville souscrivirent une somme de 33.000 roupies pour l'ornementation de l'église. Citons les généreux donateurs :
    Dr E.-M de Souza, M. Mariano, M. C.-E. Brown, Mme E. Dorwood, Mme C.-C. Swarrier.
    Bien qu'estropié le Père Janzen continua son oeuvre. Il se faisait porter dans un panier sur les chantiers et s'occupait des moindres détails de la structure. La cathédale de Rangoon fut consacrée le 8 décembre 1910 par Mgr Cardot en présence de :
    NNSS. Mossard, Bottero, Baslé, Marcou, Segrada, Foulquier : huit mois plus tard, le Père Janzen rendit son âme à Dieu. Il fut enterré à l'entrée de la grande nef. C'est bien là en effet qu'il devait reposer et aucune place meilleure n'aurait pu être choisie car cet édifice était bien son oeuvre entière, le travail de sa vie de missionnaire.
    En face de la grande Pagode Shwe-Dagon, la gloire du bouddhisme, il avait élevé un monument magnifique dont les deux flèches chantaient la gloire du catholicisme.

    1930/172-177
    172-177
    France
    1930
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