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Le P. Joseph Phuoc prêtre Tonkinois 1689 1732

Le P. Joseph Phuoc prêtre Tonkinois 1689 1732 La Société des Missions Etrangères va, dans quelques jours, publier un volume sur les prêtres indigènes formés par elle dans la mission du Tonkin occidental au XVIIe et au XVIIIe siècle. Parmi les biographies remarquablement intéressantes et instructives que contient ce volume et qui toutes ont été composées de 1750 à 1761 par MGR NÉEZ, ÉVÊQUE DE CÉOMANIE, VICAIRE APOSTOLIQUE DU TONKIN OCCIDEN-TAL, nous détachons celle du P. Joseph Phuoc, que nos lecteurs liront certainement avec joie et édification.
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    Le P. Joseph Phuoc prêtre Tonkinois
    1689 1732
    La Société des Missions Etrangères va, dans quelques jours, publier un volume sur les prêtres indigènes formés par elle dans la mission du Tonkin occidental au XVIIe et au XVIIIe siècle.
    Parmi les biographies remarquablement intéressantes et instructives que contient ce volume et qui toutes ont été composées de 1750 à 1761 par MGR NÉEZ, ÉVÊQUE DE CÉOMANIE, VICAIRE APOSTOLIQUE DU TONKIN OCCIDEN-TAL, nous détachons celle du P. Joseph Phuoc, que nos lecteurs liront certainement avec joie et édification.

    Le P. Joseph Phuoc, qu'on peut, à juste titre, appeler la fleur et la perle du clergé tonkinois, était originaire de la province de Thanh-Hoa. Il se donna fort jeune au service de la mission. Il fut conduit de bonne heure au collège de Siam, où, après avoir fait ses études, il fut ordonné prêtre en 1689, à l'âge de 28 ans ou environ, par Mgr l'évêque de Métellopolis1.
    Quelque temps après la révolution de Siam, il fut renvoyé dans son pays avec un autre écolier qui n'avait pas été fait prisonnier avec ses compagnons. Ils s'embarquèrent sur un vaisseau anglais et arrivèrent au Tonkin vers la fin de juillet 1691. Depuis ce temps-là, le P. Phuoc a toujours travaillé avec l'humilité et l'obéissance du plus simple novice, avec la régularité et l'application à ses devoirs du plus fervent séminariste, avec la constance et l'ardeur du plus zélé missionnaire.
    Comme il savait que la principale force d'un prêtre consiste à se tenir étroitement uni à Dieu, il était très réglé dans les heures de méditation, de lecture et de prière. Lorsque le service du prochain l'obligeait d'en retrancher ou d'y changer quelque chose, il y revenait dès que les raisons de s'en écarter avaient cessé, et afin de s'y mieux appliquer à loisir, il avait absolument renoncé à toute conversation, et à tout discours, sinon lorsqu'il fallait instruire ou exhorter les chrétiens, examiner quelques cas de conscience, administrer les sacrements. Si l'évêque ou quelque autre supérieur ecclésiastique l'interrogeait, il répondait ce qui était absolument nécessaire ; il proposait avec la même précision ses doutes et ses difficultés. Si les chrétiens lui apportaient quelque aumône, ou venaient le saluer, il les remerciait en deux mots, sans faire d'autre compliment. Si quelqu'un lui demandait l'aumône ou quelque argent à emprunter, il le donnait aussitôt sans entrer dans aucune discussion des besoins de ceux qui quémandaient; sinon, il se contentait de dire qu'il n'en avait point.
    Dès qu'on l'appelait pour les malades, il quittait tout pour y aller et quand il se trouvait demandé pour plusieurs endroits en même temps, c'était les premiers venus qui avaient la préférence, sans aucune acception de personne, à moins que l'état du malade ne demandât un plus prompt secours. Mais, de peur que dans les chemins son esprit ne fût distrait ou son imagination salie par les discours que l'on n'entend que trop ordinairement parmi les infidèles, il avait soin de boucher son oreille gauche avec d u papier, et mettait le bout du petit doigt dans la droite, prêt à le retirer si quelqu'un le saluait ou lui parlait.

    1. Mgr Laneau, Vicaire apostolique de Siam.

    Toujours égal à lui même, on ne l'a jamais vu ni très triste, ni très joyeux ; la crainte des périls et des persécutions avait si peu de prise sur son esprit, que dans la persécution où il fut nommé expressément comme presque tous les autres missionnaires par l'apostat Léon, dans l'accusation présentée au Grand Conseil contre la religion, il lui fallut un ordre exprès de Mgr d'Auren1, pour interrompre ses fonctions de missionnaire et s'aller cacher jusqu'à ce que l'orage fût un peu calmé. On l'a souvent vu prêt à tomber entre les mains des infidèles, sans paraître ni ému, ni troublé le moins du monde.
    Il avait grand soin d'aller de temps en temps trouver les Vicaires apostoliques pour faire les exercices spirituels clans leur maison et leur rendre compte de son intérieur et de l'état de son district.
    Pendant qu'il et ait chargé de la province de Thanh-Hoa pour la première fois, il leur rapporta que plusieurs personnes qu'on disait possédées du démon avaient été délivrées, les unes en recevant le baptême ou la sainte Eucharistie, les autres par les prières des fidèles. Il citait entre autres une femme qui avait abandonné la religion et qui était possédée depuis 12 ans. Elle déclarait publiquement ses péchés et ceux des personés qui lui devaient être les plus chères. Après qu'elle eut pris inutilement plusieurs médicaments et eut eu recours aux superstitions en usage parmi les gentils, on la lui amena ; il la confessa quatre au cinq fois et lui permit ensuite de communier. Alors elle fut entièrement délivrée et recouvra une parfaite santé.
    Joseph. Phuoc a yant été transféré à un district de la province du Nhge-An, qui est du côté de la Cochinchine, il eut grand soin des chrétiens du Bo-Chinh. Quoiqu'il y ait beaucoup de douanes à passer pour y entrer, on n'a jamais entendu dire quil nait été arrêté à aucune, parce qu'il savait joindre la prudence du serpent à la simplicité de la colombe.
    Un jour qu'il cachait des hosties dans le haut de son chapeau, afin qu'elles ne fussent pas vues par les douaniers, ses domestiques lui représentèrent qu'il se mettait en péril en portant sur soi des hosties, « car, disaient-ils, si on vient à examiner votre chapeau qu'arrivera-t-il? Bon, répondit-il, sont-ils des anges pour savoir les choses cachées ? »
    Il portait même son bréviaire avec lui, le plaçait adroitement sous son aisselle et ouvrait d'un air aisé les manches de son habit afin qu'il parût qu'il n'y avait rien dedans; son visage assuré ôtait tout soupçon aux douaniers qui n'examinaient pas davantage.

    1. Mgr de Bourges, Vicaire apostolique du Tonkin occidental.

    Il était encore dans cette province, lorsque les deux évêques français1 furent arrêtés en 1712. Cette persécution se répandit rapidement partout le royaume. Les infidèles du village de Ngai-Lang, où le P. Phuoc avait sa résidence, conseillèrent à un infidèle voisin d'accuser aux mandarins quatre familles de ce village de garder chez elles beaucoup d'ornements d'église. Dieu permit que les domestiques du prêtre, sans rien savoir de ce qui se tramait, tirassent de ces quatre maisons la plus grande partie des livres et des ornements. Cependant les officiers du tribunal qui vinrent perquisitionner, trouvèrent encore une espèce de châsse dorée qui servait à porter l'image de la Sainte Vierge dans la procession du Rosaire, un vieux livré de prières et plusieurs chapelets. On saisit un grand nombre de chrétiens qui furent relâchés parce qu'on n'avait trouvé chez eux aucune marque de religion. Ces quatre familles furent condamnées à 76.000 deniers2 d'amende et les hommes retenus prisonniers jusqu'à la fin de l'année qu'ils furent remis au gouverneur de la province, et alors condamnés de nouveau à verser 15.000 deniers d'amende. Ces bons chrétiens, quoique fort pauvres, souffrirent cette disgrâce avec patience.
    Leurs accusateurs ne tardèrent pas à éprouver les effets de la vengeance divine. Leur chef, un licencié, mourut peu de temps après ; le deuxième, accusé d'avoir commis un meurtre, fut obligé de s'enfuir ; deux autres furent entièrement ruinés.
    Une maison des Amantes de la Croix, établie dans ce village, eut beaucoup à souffrir dans ce même temps. Le feula brûla entièrement. Un infidèle accusa ces bonnes filles au juge du bailliage de recevoir chez elle les ornements du P. Joseph Phuoc, ce qui était vrai, mais le feu les avait consumés. La nuit on vint visiter (ce qui est contre la coutume du royaume) la maison où ces pauvres filles s'étaient retirées, et on n'y trouva rien. Les juges se fâchèrent contre l'accusateur, parce qu'il ne prouvait pas ce qu'il avait avancé, mais ils ne le châtièrent pas comme il le méritait. Le village ne permit pas de rebâtir le couvent, et les Amantes de la Croix furent obligées d'aller demeurer chez un fervent chrétien d'un village voisin, qui eut la charité de les recevoir.

    1. Mgr de Bourges et Mgr Bélot.
    2. 2.500 deniers valaient environ 1 écu.

    Une autre maison de religieuses, établie dans le village de Ke-Co, fut de même accusée de servir de refuge aux domestiques du P. Joseph Phuoc et d'avoir en garde tout ce qui lui appartenait. Les officiers du juge y firent la visite si rigoureusement qu'ils creusèrent même la terre pour voir si on n'y avait rien caché. Ils ne trouvèrent ni marques de religion, ni domestiques de ce prêtre. Ils ne laissèrent pas d'emmener prisonnières deux de ces filles et de les retenir en prison durant trois mois jusqu'à ce qu'une des deux étant tombée malade, un officier chrétien représenta au juge qu'on les retenait sans motif, et que si la malade venait à mourir on pourrait lui en faire une grosse affaire. Le juge la renvoya, et elle mourut au bout de huit à dix jours. Le juge voulut obliger sa compagne à renoncer à la religion, mais elle rejeta bien loin cette proposition. Voyant qu'il n'en pouvait venir à bout, il la fit chasser de la prison à coups de bâton.
    Au commencement du Carême 1713 le P. Phuoc, qui à cause de sa grande douceur avait été choisi par les Vicaires apostoliques pour aller administrer le district du P. Michel Hop, quitta la pro-cince de Nghe-An. Il prit pour la seconde fois le soin de la province de Thanh-Hoa.
    En 1714, il fit savoir à Mgr de Basilée1 que 12 chrétiens de cette province avaient été saisis par des soldats du gouverneur durant qu'ils faisaient leurs prières et livrés à leur maître; que de tous ces fidèles le gouverneur avait fait seulement mettre en prison une femme prise avec un chapelet au cou; qu'au bout de trois mois, il avait condamné cette femme à 3.000 deniers d'amende, et qu'il avait renvoyé tous les autres sans aucun châtiment, ce qui prouvait qu'il ne détestait pas les chrétiens.

    1. Mgr. Bélot, coadjuteur de Mgr de Bourges, puis Vicaire apostolici que du Tonkin occidental.

    En 1715, ce même gouverneur allant à la Cour pour assister à l'enterrement de la mère de l'empereur, son bateau s'arrêta le vendredi saint près du village de Ke-Tran, où le P. Phuoc faisait ses fonctions devant une assemblée de 1.000 chrétiens ou environ. Trois infidèles, dont l'un était le gardien d'un temple d'idoles voisin, et un autre chef de village, en donnèrent avis au gouverneur et lui firent de grandes instances pour faire saisir le prêtre. Il ne voulut pas les écouter. Il rencontra un grand nombre de bateaux de pêcheurs pleins de chrétiens, à qui il demanda où ils allaient. Ils répondirent qu'ils allaient à la pêche. Quoiqu'il sûr fort bien leur dessein, il leur dit simplement de s'écarter, ne voulant pas leur faire de la peine. Un petit officier du gouverneur, qui était chrétien, alla la nuit au village de Ke Tran donner avis de l'accusation et prévenir que le gouverneur était proche. On plia aussitôt les tentures, et la messe étant finie, on porta les ornements dans une autre maison. Les chrétiens se retirèrent à petit bruit.
    Sur les 10 heures du matin, quelques soldats du gouverneur, étant à boire dans un cabaret, virent passer quatre ou cinq chrétiennes; ils les fouillèrent, et ayant trouvé sur elles des chapelets, ils leur donnèrent quelques coups de houssine et les laissèrent passer.
    Un moment après, ils en virent trois autres avec un chrétien à qui ils prirent encore des chapelets. Ils obligèrent les femmes à adorer le diable dans le temple voisin. Le chrétien refusa constamment de le faire et fut arrêté. Alors le gouverneur envoya des officiers et quelques soldats à l'église. Ils entrèrent dans un cabinet où le P. Phuoc était en prières, mais le lieu était si obscur qu'ils ne l'aperçurent pas. Il monta aussitôt dans une soupente et évita ainsi d'être arrêté, tamils vinrent encore deux fois dans ce cabinet pour le visiter plus exactement. Ils prirent un Catéchiste qui était malade et le relâchèrent ensuite. Ils se saisirent encore de deux autres domestiques, de deux chrétiens du village, emportèrent deux crucifix, plusieurs livres de notre sainte religion et plusieurs chapelets des domestiques de Phuoc qu'on n'avait pas eu soin de cacher. Ils voulaient entrer dans la maison où les ornements étaient en dépôt, mais les chrétiens s'avisèrent de pleurer d'un ton lugubre comme s'il y avait un mort dans cette demeure. L'artifice réussit, il n'y entrèrent pas.
    Le gouverneur fit conduire les prisonniers à son camp avec tout ce qu'on avait pris. Les habitants lui portèrent un présent selon la coutume; il les reçut favorablement. Sans faire d'autres perquisitions, il continua son voyage et demeura assez longtemps à la Cour. Après son retour, il mit les prisonniers en liberté et ne les condamna qu'à deux taëls d'argent par tête sans leur faire donner aucun coup de bâton.
    Les deux premiers accusateurs moururent presque aussitôt après cette arrestation, et le troisième perdit sa femme et un de ses enfants, ce qui répandit la crainte parmi les infidèles.
    Enfin, Dieu voulant faire éclater de plus en plus la vertu de son fidèle ministre, permit qu'il fût pris en avril 1717 dans son bateau avec plusieurs de ses catéchistes et domestiques, tous ses ornements et beaucoup de livres européens et tonkinois, auprès du village de Ke-Hoi, par le second juge du bailliage de Gia-Vien dans la province de Thanh-Hoa. Ce mandarin fit donner à tous ceux qui étaient clans le bateau des coups de coudes et de genoux dans les reins, et les chargea des ceps et de la cangue. Il fit ensuite, en présence d'un grand nombre d'infidèles, l'inventaire de tout ce qui était dans le bateau. Il aurait dû naturellement aller présenter sa prise au gouverneur de la province de Thanh-Hoa, mais soit qu'il voulût se faire un nom à la Cour, soit qu'il craignît que les chrétiens ne l'attendissent sur le chemin et ne lui enlevassent sa capture, il fit conduire le tout à la ville royale. Il avait écrit sur le bateau en gros caractères tonkinois, que c'était le bateau d'un prédicateur de la religion portugaise qu'on conduisait à la ville royale.
    Les domestiques du prêtre prirent les devants pour chercher les moyens d'assoupir cette affaire s'il était possible. Ils trouvèrent un mandarin de ses amis qui voulut bien s'en charger, mais il ne put réussir complètement parce que l'éclat avait été trop grand. Il obtint seulement qu'on relâchât tous les prisonniers excepté trois. Il rendit aussi tous les livres, les ornements et images, et presque tous les autres effets de religion, à l'exception d'une vieille chasuble déjà usée. Le mandarin demanda même pardon au P. Phuoc de ce qu'il allait le livrer au Grand Conseil, appréhendant de se perdre lui-même s'il le mettait en liberté. Il s'éleva alors une dispute entre les domestiques de ce bon prêtre, chacun d'eux voulant rester prisonnier avec lui, et partager son sort. Il fallut pourtant se rendre à la raison, voyant qu'il était du bien commun de diminuer le nombre des prisonniers.
    Le 21 mai, le prêtre fut livré au Grand Conseil avec trois domestiques et les objets de religion qui étaient restés. Le 1er juin, il comparut :
    « Où demeurez-vous ?» lui demanda un des juges.
    Je n'ai aucune demeure fixe, je reste dans un bateau, je vais le long des rivières ; je donne des médecines à ceux qui m'en demandent, et j'enseigne la religion à ceux qui veulent m'écouter.
    Où avez-vous appris la religion ?
    Je suis sorti fort jeune du royaume du Tonkin pour aller à Siam, où je l'ai apprise. Après plusieurs années, je suis revenu au Tonkin.
    Combien y a-t-il d'années que vous êtes sorti du royaume et depuis quand êtes vous de retour ?
    Il y a si longtemps que je ne puis pas le dire précisément.
    Vous avez mérité la mort ».
    A ces mots, un officier prit la parole et dit :
    « Seigneur, ce prêtre est d'une vertu constante; il suffit de le voir et de l'entendre pour avoir du respect pour lui. Il y en a dans cette religion-là qui sont de bonnes moeurs ».
    Le juge demanda :
    « Quel est votre village natal ? »
    Il le dit.
    On fit la même demande aux trois domestiques. Un répondit clairement. Les deux autres, pour n'avoir pas voulu répondre juste, reçurent quelques coups de maillet sur les genoux. Le juge regardant les objets de religion qu'on avait apportés, demanda :
    « Où avez-vous eu tous ces objets qui sont si propres?
    Je les ai reçus des étrangers que le roi a renvoyés il y a cinq ans.
    Quel usage en faites-vous ?
    Je m'en sers pour honorer Dieu et le prier pour toute la terre, pour le Tonkin, pour l'empereur, pour le roi1 et toutes leurs familles, afin qu'ils prospèrent en toutes manières.
    Mais, vous devriez avoir déjà brûlé tout cela, conformément aux ordres du roi ?
    Je suis un sujet très obéissant aux ordres de l'empereur et du roi, mais je n'ai pas osé faire cela parce que j'aurais offensé le Roi du ciel et de la terre ».
    Le juge lui présentant un crucifix, lui demanda :
    « Qu'est-ce que cet homme attaché sur cette croix ?
    C'est Jésus-Christ descendu du ciel pour racheter les péchés du monde.

    1. Cette distinction entre empereur et roi correspond sans doute à l'état politique du Tonkin, qui avait alors à sa tête le « Vua », l'empereur,et le « Chua », roi. D'autres ont souvent traduit « Vua » par roi, et « Chua » par seigneur, sorte de maire du palais, ce qui est le sens le plus régulier.

    Il faut que vous le fouliez présentement aux pieds, ou que vous le frappiez avec le poing, ou avec un maillet.
    Je n'ose pas commettre une si grande impiété ».
    On le menaça de coups de bâton ou de massue.
    Il répondit qu'il souffrirait plutôt la mort que de commettre une telle impiété.
    On fit la même proposition aux trois domestiques qui, à l'exemple de leur maître, firent généreusement la même réponse. Un des principaux juges du tribunal dit aux autres :
    « Il est inutile de leur faire cette proposition ; ils se feraient plutôt hacher en pièces que de faire ce qu'on leur ordonne là, témoins ceux qui sont actuellement dans les prisons, et qui y sont condamnés à vie ».
    Dans cet interrogatoire, on condamna le P. Phuoc à deux doubles fers et ses trois domestiques aux simples. Après quoi, on les reconduisit dans deux prisons qui sont à la porte dû palais : le P. Phuoc et un domestique dans l'une et les deux autres domestiques dans l'autre.
    Les effets de religion furent déposés dans un coffre scellé.
    Comme ce bon prêtre était fort aimé, tout le monde s'empressait pour procurer sa délivrance. Lui seul ne faisait pas la moindre démarche, ni la moindre instance ; il ne disait pas la moindre parole pour cela ; content de son sort, il restait dans une tranquillité surprenante et dans une parfaite soumission aux ordres de la Providence.
    L'officier qui a l'intendance de la prison, le voyant au milieu de tant de prisonniers, eut compassion de son état, le retira chez lui et lui donna un endroit assez commode dans sa maison où les chrétiens pouvaient le venir voir. M.Phuoc écrivit au provicaire1 de Mgr de Basilée (carde prélat était mort depuis le mois de janvier précédent), pour lui demander les pouvoirs d'administrer les sacrements aux chrétiens de la ville royale qui se présenteraient à lui. Le provicaire les lui confirma bien volontiers (on dit confirma, parce qu'il les avait eus autrefois, et on ne les lui avait pas retirés).

    1. M. Guisain qui devint évêque de Laranda et Vicaire apostolique.

    Ce digne ministre fut bientôt en état d'en faire usage. Les chrétiens venaient se confesser à lui, le chercher pour les malades ; on lui permettait d'y aller, accompagné d'un soldat qui le gardait. Quelquefois même, il pouvait dire la messe chez les fidèles, quand son garde était chrétien. Le jour de l'Assomption de la Sainte Vierge, il dit la messe en ville et communia 30 chrétiens qu'il avait confessés la nuit.
    Le dernier mois de l'année tonkinoise, l'affaire de M. Joseph fut remise sur le tapis. Quelques conseillers, qu'on avait gagnés, proposèrent de lui faire rendre ce qu'on lui avait pris pour l'aider à payer les frais de la prison et de le relâcher après lui avoir imprimé les caractères1 sur le front, ou après lui avoir fait donner la bastonnade. Mais un officier des gardes de la prison dit qu'il ne manquait de rien et que les chrétiens lui apportaient beaucoup d'aumônes. Quelques-uns des juges entendant ces paroles en furent irrités et ordonnèrent de saisir tous les chrétiens qui viendraient le trouver. On ne put attraper qu'un petit garçon qui lui apportait à manger et qu'on eut bien de la peine à faire élargir.
    Les juges émirent des opinions différentes. Les uns opinaient pour la liberté, comme on vient de le voir ; les autres, pour l'exil aux frontières du royaume. La mère du roi, excitée par les prêtres des idoles auxquels elle est passionnément dévouée, présenta une requête à son fils pour demander la mort de M. Joseph. Le roi répondit que son père n'avait fait mourir personne pour cette religion, et qu'il ne voulait pas commencer. Quelques juges avaient donné leurs voix pour la décapitation. « II faut, disaient-ils, faire un exemple, pour détruire cette religion qui se répand dans toutes les provinces ». Le roi conclut pour la prison perpétuelle.
    Le P. Phuoc fut donc transféré dans la prison de l'ouest, où l'on met ordinairement ceux qui sont condamnés pour toute leur vie. y trouva trois prisonniers pour la foi, qui y étaient depuis la persécution de 1712. L'un d'eux était un grand catéchiste nommé Pie Mi-Loc, fort charitable, qui avait su, grâce à la médecine qu'il exerçait, obtenir du premier officier des gardes laper mission de se faire un petit logement particulier sur le terrain de la prison. Ce fut une véritable consolation pour le prêtre, parce qu'il put bientôt dire la sainte messe dans ce logement, et y administrer les sacrements aux chrétiens qui entraient secrètement par une porte dérobée, pratiquée à dessein.

    1. Sans doute les caractères signifiant religion perverse.

    Le mandarin, qui avait livré le prêtre au Conseil souverain, accusé de malversations, fut mis dans la même prison où le P. Phuoc avait été enfermé d'abord. Il fut condamné à 30.000 deniers d'amende, pour n'avoir pas suivi l'ordre de la justice en conduisant ce prêtre à la Cour au lieu de le livrer au gouverneur.
    Les infidèles du village de Ke-Hoi, affligés de la perte de leurs bestiaux, se repentirent d'avoir contribué à le prendre et prièrent les chrétiens de rebâtir leur église abattue, et d'y faire venir un prêtre pour prier Dieu de leur pardonner leur faute.
    A la fête de Noël, le prisonnier courut risque d'être surpris faisant ses fonctions dans la ville royale. Comme il y a défense dans cette ville de garder du feu et de la lumière la nuit, dans les maisons particulières, passé une certaine heure, la patrouille s'aperçut qu'il y avait une lampe dans la maison où ce prêtre allait dire la messe. Elle entra tout à coup ; on éteignit la lampe, on fit évader le prêtre, on enleva une partie des ornements à la faveur de la nuit ; mais on ne put pas ôter la tapisserie. Tout ce qu'on put faire fut d'acheter les sentinelles. Les chrétiens qui étaient là se cotisèrent, on en fut quitte pour 12.000 deniers. C'était bien peu par rapport à un péril aussi grave, car si quelques marques de religion avaient été saisies, on aurait été dans un grand embarras.
    Après que les soldats furent sortis, le prêtre rentra pour dire la messe, il ne put néanmoins en dire qu'une, parce que le jour commençait à poindre
    En 1720, il parut à la Cour un chrétien lettré qui se mit à y prêcher à tort et à travers notre sainte religion. Le P. Phuoc ne manqua pas de s'y opposer aussitôt, et de défendre aux chrétiens de l'écouter. Quelques-uns eurent l'imprudence de ne pas se rendre à ses avis. Le succès justifia le prisonnier et condamna leur obstination, car le prédicateur extravagant fut presque aussitôt pris et jugé comme rebelle, et ceux qui l'avaient suivi furent punis de différentes manières.
    Quelques années après, un catéchiste du P. Joseph, imitant les exemples de son maître, se saisit fort prudemment d'un écrit qu'on lisait en sa présence, et qu'on avait dessein de présenter au Conseil souverain, au sujet de la religion chrétienne; il intimida si fort son auteur que ce dernier quitta la ville royale. Ceux qui ont lu cet écrit le jugeaient très capable d'exciter une nouvelle persécution.

    Depuis ce temps-là, le P. Phuoc courut plusieurs fois des risques, tantôt dans sa prison même, tantôt ailleurs ; il s'en tira toujours heureusement.
    En 1721, un des frères de l'empereur tomba très dangereusement malade. Il demanda le baptême parce qu'il connaissait déjà la religion. Le prêtre eut la consolation de le lui conférer, après avoir pris les précautions nécessaires en pareil cas. Un de ses trois domestiques prisonniers servit de parrain. Le lendemain, ce prince se trouva parfaitement guéri. Depuis ce temps-là, son appartement dans le palais de l'empereur a souvent servi d'église au P. Phuoc pour y administrer les sacrements, aux chrétiens, et toutes les fois que le prêtre rencontrait le prince, il ne manquait pas de le prêcher et de l'exhorter à observer les promesses de son baptême.
    Cette même année, il s'éleva une violente persécution qui a été la plus furieuse que l'on ait vue au Tonkin. Les effets s'en étendirent jusqu'aux anciens prisonniers pour la foi. On les resserra plus qu'auparavant, ne leur permettant d'aller nulle part, ni de recevoir aucune visite, ni même de prier à haute voix dans leur prison.
    Le P. Phuoc fut privé durant six mois de la consolation de dire la sainte messe, parce qu'un prêtre des idoles avait été mis dans la même prison, à cause d'un mauvais commerce qu'il avait eu avec une princesse. Cette femme lui avait promis de lui faire rendre la liberté s'il pouvait prendre quelques ornements du prêtre. Les gardes de la prison qui le surent, craignant qu'il ne leur en advînt quelque disgrâce, ne permirent pas de dire la messe, ni de faire entrer les chrétiens comme à l'ordinaire.

    1. Sous le règne de Le Du Tong, 1705-1729.

    Au bout de ce temps, le prêtre recommença d'exercer ses fonctions comme auparavant. Sa prison devint le lieu de la ville royale le plus sûr et le plus libre pour la religion. Ceux qui craignaient la persécution lui apportaient leurs livres, leurs images et leurs chapelets à garder. Il administra les sacrements à beaucoup de sonniers pour la foi, qui mouraient de misère dans leur prison et qui en auraient été privés sans lui; de sorte que l'on commença admirer la conduite adorable de la divine Providence qui avait fait aller le P. Phuoc à la ville royale pour y secourir tant de pauvres âmes qui autrement eussent été absolument abandonnées.
    En 1723, lorsque le P. François Bucarelli1, jésuite, avec neuf autres catéchistes et simples chrétiens furent décapités pour la foi, le prêtre s'attendait bien d'avoir part à leur couronne, ainsi que les deux grands catéchistes, MM. Pie Mi-Loc et Pierre Hiep, prisonniers depuis 1712, et ils s'y étaient préparés tous les trois ; mais le bon Dieu se contenta de leur bonne volonté. Il réservait sans doute le premier pour continuer de travailler auprès des chrétiens de la ville royale, comme il l'avait fait jusqu'alors d'une manière qui lui avait attiré la vénération, non seulement des chrétiens, mais encore des marchands anglais venus faire leur commerce au Tonkin, et des soldats qui gardaient la prison.
    M. Pie Loc mourut paisiblement dans sa prison, assisté jusqu'au dernier soupir par le P. Phuoc, le 4 mai 1726, âgé de 71 ans, après trois jours d'agonie et cinq jours après avoir reçu les sacrements.
    En 1731, lorsque plusieurs missionnaires du Vicariat oriental et du Vicariat occidental furent troublés dans la solennité de Pâques, on fut fort surpris d'apprendre que le prisonnier avait célébré ces fêtes avec la plus grande tranquillité, à une demi-journée de chemin au-dessous de la ville royale, avec un concours de plus de 2.000 chrétiens. Dieu voulut bien donner cette consolation à son fidèle ministre dans la plus belle des fêtes qu'il célébra cette année pour la dernière fois de sa vie.
    Au mois de septembre, le P. Phuoc fut appelé pour un malade du village de Lang-Hoang, près de la ville royale. Il y fit porter sa chapelle pour y dire la messe et donner le saint Viatique au malade. Les infidèles du village ne l'eurent pas plus tôt su, qu'ils convoquèrent l'assemblée et prirent leurs mesures pour se saisir du prêtre. Ils députèrent 30 hommes armés de bâtons, pour venir assiéger la maison où il était. Ils n'osèrent pas y entrer la nuit, parce qu'ils savaient qu'une chrétienne, belle-mère d'un grand mandarin, s'y trouvait, et ils craignaient qu'elle ne leur suscitât quelque mauvaise affaire; mais ils l'attendaient à la sortie. M. Joseph, averti de ce qui se passait, ne crut pas devoir risquer de dire la sainte messe dans ce lieu. Dieu permit que ces gens mal intentionnés s'endormissent en attendant qu'il sortît, et il passa au milieu d'eux, sans être aperçu. A peine fut-il passé que quelques-uns d'entre eux se réveillèrent, entendant du bruit. Ils crièrent d'allumer des flambeaux, mais il était trop tard. Ils furent obligés de s'en retourner sans rien faire.
    Après la fête de la Purification de la Sainte Vierge de l'année 1732 le Père alla, pour la dernière fois, assister un malade à une journée de chemin au-dessous de la ville royale. Après lui avoir administré les sacrements, il se trouva très fatigué. Ses domestiques se disputèrent entre eux. L'un voulait le laisser reposer là quelque temps, l'autre voulait le ramener à sa prison au plus vite. Le P. Phuoc qui les entendit leur dit cette belle parole : « Mes enfants, les anges se disputent-ils entre eux ? »
    Etant de retour chez lui, il fit un effort le lendemain pour célébrer la sainte messe. Mais à peine l'eut-il achevée qu'il tomba en faiblesse. On le coucha sur un petit lit avant d'avoir pu lui ôter sa chasuble. On appela le médecin qui lui trouva le pouls très faible.
    M. Néez apprit cette nouvelle à une demi-journée de la ville royale, où il était allé assister des malades, et craignant pour la vie du saint prêtre, il résolut de ne pas s'éloigner afin d'être à portée de le secourir, s'il était nécessaire. Dès le lendemain, il fut averti que M. Joseph désirait le voir, et qu'il était en danger. Il se rendit à la prison le soir du 8 février, à l'entrée de la nuit. Le malade était si accablé que tout ce que le missionnaire put faire fut de lui administrer les sacrements de pénitence et d'extrême-onction. Durant la nuit, il lui survint un redoublement de fièvre, et l'on crut qu'il allait expirer. Cependant, il revint à lui et reçut encore le Viatique avant la pointe du jour, avec assez de présence d'esprit.
    M. Néez aurait bien voulu demeurer auprès de lui pour l'assister à la mort ; mais tous les catéchistes lui représentèrent que c'était beaucoup d'être entré dans sa prison, qu'il fallait se contenter d'avoir pu lui administrer les sacrements en paix, que vouloir tenter davantage serait trop s'exposer à cause des gardes qui n'étaient pas éloignés, et que, pour sa sûreté, il devait se retirer au plus tôt dans la maison d'un chrétien, parce que le jour commençait à paraître. Le missionnaire se rendit à leur sentiment.
    Le malade retomba dans un assoupissement qui dura jusqu'à sa mort, le lendemain matin 10 février.
    Dès que les gardes de la prison surent qu'il était décédé, ils voulurent défendre l'entrée de la prison aux chrétiens, afin d'éviter le concours et peut-être quelque réprimande de la part des mandarins ; malgré les ordres qu'ils donnèrent, l'empressement des fidèles pour venir baiser les chaînes du saint prêtre était trop grand pour être arrêté. Ainsi, ce ne fut qu'une procession continuelle, depuis le matin du 10 février, jusqu'à midi du jour suivant où les magistrats firent la visite du corps, comme on a coutume de faire pour tous les prisonniers après leur mort.
    Immédiatement après la visite, le corps fut remis aux chrétiens et aux catéchistes du prêtre pour l'enterrer. Ceux-ci le firent aussitôt transporter dans un grand bateau marchand, où M. Néez l'attendait avec un cercueil et les ornements sacerdotaux pour l'en revêtir. On ne doit pas omettre ici que, quand on revêtit le corps il se trouva aussi flexible qu'au moment même de la mort, ce qui parut fort extraordinaire à tous les assistants.
    Les chrétiens en foule accompagnèrent le vénéré défunt, depuis la prison jusqu'au bord de la rivière, et le suivirent ensuite, les uns par terre, les autres en bateau, jusqu'au village où il devait être enterré.
    M. Néez fit le service, ordonna que les domestiques de la mission et les chrétiens se relaieraient tour à tour, pour réciter continuellement des prières pendant la nuit et tout le jour suivant que le corps resta dans l'église; enfin, il conduisit le corps à la tombe le 12 février au soir, avec toute la décence que peut permettre un pays de persécution.
    Le lendemain, il fit encore un service solennel après avoir entendu toute la nuit les confessions de ceux qui eurent la dévotion d'offrir leur communion pour le repos de l'âme de celui qu'ils regardaient comme leur père.
    M. Néez écrivit à tous les missionnaires, demandant leurs suffrages pour l'âme de M. Joseph. Voici la réponse que lui fit le P. Hilaire, supérieur des PP. augustins, présentement évêque de Coricée et Vicaire apostolique de la partie orientale du Tonkin.
    « Mieux aimerions-nous le prier que de prier pour lui, lorsque nous regardons les beaux exemples de vertu qu'il nous a laissés, et sa très glorieuse mort dans les fers, pour le Christ; cependant moi et mes confrères, nous réciterons pour lui les prières ordinaires ».
    Le P. Antoine Velles, jésuite portugais, écrivit aussi:
    « Nous avons appris par votre lettre la mort de M. Joseph, qui lui aura obtenu la récompense de ses travaux, car je suis persuadé qu'il jouit du bonheur pour lequel il avait été créé ».
    On ne rapporte que ces deux témoignages qui ne sauront être soupçonnés de suspects, mais on peut tenir pour assurer que tous les autres missionnaires de cette mission pensaient de même.

    1925/51-66
    51-66
    Vietnam
    1925
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