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Le P. Delmas

Le P. Delmas Partant un jour, dans l'église de notre Séminaire, des jeunes prêtres que son cher diocèse de Rodez prodiguait aux missions, le Cardinal Bouret disait : « Je veux qu'on les mette aux avant-gardes, aux postes les plus périlleux, ces fiers enfants du Rouergue, solides comme le granit de leurs montagnes ; ils sont mes fils, je veux qu'ils soient les premiers ».
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    Le P. Delmas

    Partant un jour, dans l'église de notre Séminaire, des jeunes prêtres que son cher diocèse de Rodez prodiguait aux missions, le Cardinal Bouret disait : « Je veux qu'on les mette aux avant-gardes, aux postes les plus périlleux, ces fiers enfants du Rouergue, solides comme le granit de leurs montagnes ; ils sont mes fils, je veux qu'ils soient les premiers ».
    Le P. Delmas était au nombre des aspirants qui écoutaient ces fières et apostoliques paroles ; ses qualités et ses vertus le rendaient capable de réaliser les désirs et les espoirs de son évêque. Intelligence vigoureuse, tempérament robuste, caractère bien trempé, allures simples marquées d'une sorte de laisser-aller joyeux, et relevées par la précision d'une parole sûre d'elle-même, il était de ceux que l'on peut ,mettre partout où il y a un danger à courir, une résolution à prendre, une responsabilité à porter.
    Né le 6 octobre 1866 à Saint-Juéry, dans l'Aveyron, d'une famille patriarcale honorée de tous, il fit ses études au petit séminaire de Belmont, et de bonne heure se sentit appelé au sacerdoce et à l'apostolat; le salut des âmes attirait sa piété, la prédication de l'Evangile dans les lointains pays excitait son ardeur.

    MARS AVRIL 1922. - N° 144.

    Il entra au Séminaire des Missions Etrangères en 1885, le 5 octobre, fut ordonné prêtre le 21 septembre 1889, et partit le 11 décembre suivant pour le Japon méridional.
    Après avoir étudié la langue à Oita, l'ancienne Funai qu'avait évangélisée saint François-Xavier, il reçut la direction du district de Kagoshima situé dans le sud du Japon. J'ai plus de païens que de chrétiens sous ma houlette, écrivait-il, c'est le lot de tous les apôtres; il faudrait qu'à ma mort ce fût le contraire ». Pour essayer d'accomplir son rêve, il se donna tout entier aux chrétiens et multiplia les moyens de parvenir jusqu'aux âmes païennes. Mais si les rêves se font très vite, le temps est nécessaire à leur réalisation; il ne fut point donné au P. Delmas que son Vicaire apostolique, Mgr Cousin, plaça bientôt à la tête du séminaire de Nagasaki. Former des âmes de chrétiens, quel beau travail ! Mais combien plus élevée la formation des âmes de prêtres, et plus encore celle des âmes d'apôtres !
    Ce labeur, je devrais dire cette dignité, fut confié au P. Delmas, nommé, en 1896, directeur et professeur de théologie dogmatique au Séminaire des Missions Etrangères à Paris.
    Son enseignement clair, précis, assaisonné d'humour, captiva l'attention de ses- élèves alors fort nombreux, puisque à cette époque, notre maison comptait dans la seule section de Paris 202 séminaristes.
    A cette fonction s'adjoignit, en 1900, celle de directeur des aspirants, équivalente à la charge de maître des novices dans les Congrégations religieuses. IL s'y montra ferme et doux, familier à l'occasion, toujours modéré et ami de ce juste milieu où un vieil adage place la vertu. Les mêmes qualités caractérisèrent son supériorat au séminaire de l'Immaculée Conception à Bièvres, de 1907 à 1913.
    Le 26 juin de cette dernière année, il fut élu supérieur du Séminaire des Missions Etrangères.
    La situation ne se présentait pas aisée.
    La séparation de l'Eglise et de l'Etat avait créé au Séminaire de graves difficultés, dont la principale était celle du recrutement. Depuis 1906 le nombre de nos aspirants avait progressivement et continuellement diminué; il ne s'élevait plus qu'à 126. Nos 35 missions souffraient singulièrement de cet état de choses. La terrible guerre vida à peu près complètement notre maison, et cela pendant plus de quatre ans.
    Le nouveau supérieur ne faiblit pas sous la lourde tâche qui lui incombait ; il garda sa vigueur, sa belle gaieté, son ordinaire confiance en la Providence. Il reçut avec une amabilité toujours égale les nombreux missionnaires et aspirants mobilisés que les permissions ou les maladies amenaient incessamment au Séminaire. Aucune inquiétude ne se remarqua dans ses paroles et ne se lut sur son visage. Il fut le chef alerte, dispos, toujours prêt à faire son devoir et le faisant tout entier, sans faiblir, avec une simplicité si complète qu'elle eût pu, à des regards inattentifs, diminuer l'importance réelle de son action.
    A l'extérieur il commença une propagande devenue bien nécessaire, envoyant des missionnaires, des livres, des brochures dans les séminaires, pour appeler l'attention sur notre apostolat.
    Après la mort du P. Fleury, il prit la direction de l'OEuvre des Partants ; nos Associées n'ont point oublié le soin qu'il y apporta ; elles lui furent particulièrement reconnaissantes d'avoir autorisé la Vente de charité dans la grande salle du Séminaire.
    Vint le jour où la constitution de notre Société fut modifiée. Après des études, préalables auxquelles il avait été activement mêlé, le P. Delmas, élu assistant de notre Supérieur, M de Guébriant, fut chargé d'exécuter une partie de l'organisation nouvellement décidée ; il le fit avec un sens pratique très développé, avec un inlassable dévouement, ou pour dire mieux et plus vrai, avec une abnégation complète dont nous sommes demeurés les témoins émus et profondément édifiés.
    Tous ces travaux ne semblaient pas au-dessus de ses forces que la maladie n'avait jamais affaiblies. Depuis plusieurs mois, cependant, il souffrait, sans se plaindre et même sans se préoccuper, d'un mal contre lequel la science est encore impuissante. Sur l'invitation de Mgr de Guébriant, il finit par consulter les médecins, et bientôt lui et nous connûmes la vérité. « Notre cher Père était atteint d'un cancer.
    On lui proposa de demander à Dieu sa guérison par l'intercession de nos martyrs. Non, répondit-il, je n'ai jamais été malade ; il sera bon pour moi de souffrir pendant quelque temps avant de mourir. J'accepte pleine et entière la volonté de Dieu, telle qu'elle s'exerce sur moi ».
    Il se remit entre les mains des chirurgiens, subit avec un imperturbable sang-froid les opérations et le traitement jugés nécessaires.
    Quelques semaines s'écoulèrent, pour nous dans une inquiétude croissante, pour lui dans une résignation vaillante et joyeuse. Médecins, chirurgiens, infirmiers, religieuses, furent gagnés par tant de simplicité unie à tant de courage. Et ceux d'entre eux, qui avaient parfois songé à ce que pouvait être un missionnaire, se disaient qu'ils en avaient un modèle sous les yeux. « Il vous représentait bien, vous les missionnaires étrangers », disait un médecin à un de nos confrères. Celui qui parlait ainsi voulait faire l'éloge du P. Delmas, assurément il faisait aussi le nôtre.
    Enfin, il fut évident que le malade n'avait plus que quelques jours à vivre. Quand il sentit la mort approcher, il demanda l'extrême-onction que lui administra Mer de Guébriant. Il répondit à toutes les prières. Et lorsque notre vénéré Supérieur l'embrassa, en lui disant : « Vous voilà maintenant comme un Partant. Oui, Monseigneur, répondit-il avec un sourire, et c'est vous qui m'avez donné ma dernière destination, merci ».
    Le lendemain 17 janvier, vers 8 heures du matin, il reçut le Saint Viatique.
    Un professeur du Séminaire, le P.Chabagno, ancien missionnaire du Japon, lui proposa l'indulgence plénière, ajoutant : « Vous savez quelle est la condition ? »
    Le mourant fit un signe affirmatif.
    « Eh bien! Votre vie à Jésus.
    C'est fait », répondit-il.
    L'indulgence plénière donnée, le Père se pencha vers le mourant et lui dit :
    « Les aspirants m'ont prié de vous embrasser pour eux. Dites-leur merci », fit-il.
    Quelques instants après il entrait en agonie. A ce moment Mgr de Guébriant lui rendit encore une fois visite; il le reconnut et murmura : « Télégraphiez... Missions ». Les Missions... Elles avaient été toute sa vie; elles eurent sa dernière pensée et sa dernière parole. A 40 h. 45 du matin il expira.
    Les obsèques, présidées par Mgr de Guébriant, furent célébrées trois jours plus tard. Des représentants de toutes les Sociétés de missionnaires, des Oeuvres de la Propagation de la Foi et de la Sainte Enfance, des Oeuvres apostoliques et des Partants; des membres du clergé de Paris, des religieux, des religieuses, des personnalités catholiques, des fidèles habitués de notre église, vinrent unir leurs prières aux nôtres. Des amis de province et de l'étranger nous ont écrit leurs regrets avec la sympathie et l'estime qu'ils professaient pour notre vénéré P. Delmas, dont le cher et fidèle souvenir se perpétuera parmi nous, nous rappelant les belles vertus du prêtre et du missionnaire : piété, courage, abnégation, abandon à la volonté de Dieu.

    1922/42-46
    42-46
    France
    1922
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