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Le nationalisme annamite dans l'Indochine Française

Le nationalisme annamite dans l'Indochine Française Historique.
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    Le nationalisme annamite dans l'Indochine Française

    Historique.

    Le nationalisme, c'est-à-dire le sentiment de révolte contre la domination étrangère, a existé de tout temps chez les Annamites. C'est grâce à lui qu'ils se sont affranchis des Chinois, au prix de luttes longues et acharnées, et qu'ils ont résisté avec bravoure et persévérance aux troupes françaises. Le kinh luoc Nguyen-Tri-Phuong qui se suicida quand la citadelle d'Hanoi fut prise par Francis Garnier, le régent Tuyet et le jeune roi Ham-Nghi, qui s'enfuirent de Hué pour organiser les guérillas clans l'Annam central, les chefs de bandes qui, jusqu'au Dê-Tham, ont rendu si pénible la pacification du Tonkin, étaient des patriotes qui n'acceptaient pas le fait accompli.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1924. N° 159.

    Quand les derniers rebelles eurent déposé les armes, leur soumission ne signifia pas le renoncement définitif de toute la nation à son indépendance. Si la joie de la sécurité enfin retrouvée après cinquante ans de troubles atténuait les regrets chez le paysan et le boutiquier, le nombre d'indigènes qui, en leur for intérieur, restaient irréductibles, était assez considérable. Ils ne se résignèrent pas à croire en la durée du régime nouveau ; selon eux la faiblesse matérielle qui les avait livrés à l'asservissement n'était pas sans remède, et ils attendaient un secours que le temps ou les circonstances ne manqueraient pas de leur offrir tôt ou tard. Ces irréductibles étaient, outre des patriotes purs, sans autre désir que celui de délivrer leur pays du joug de l'étranger, des mandarins qui déploraient la perte de leur prestige, des intellectuels que tourmentait l'ambition, des bonzes qui déploraient l'oubli croissant des antiques traditions. Les plus écartés ébauchaient des tentatives de complots toujours vouées à l'insuccès par la naïveté de leurs comparses. Ces échecs répétés, la soumission de la Chine aux exigences multiples des Européens, faisaient paraître comme indestructible la tutelle des Jaunes par les Blancs.
    Mais le nombre augmentait des Annamites instruits dans les collèges où on les appelait, soit en Indochine, soit en France. Ils y acquéraient, avec le sens critique, le goût de l'observation. Ils constataient que le Siam réussissait à conserver son indépendance. Les victoires du Japon sur la Chine, puis sur la Russie dont les Français avaient prédit le triomphe rapide et certain, achevèrent de ruiner le dogme de l'infériorité des Asiatiques. La génération, témoin de la conquête et qui pouvait comparer dans leurs conséquences matérielles l'ancien et le nouveau régimes, avait disparu. Les bienfaits matériels de la domination française n'étaient plus assez évidents par comparaison pour contenir les rancunes des vaincus. Ceux-ci avaient applaudi aux efforts des insurgés philippins, comme à la gloire militaire des Japonais ; ils avaient déjà pris position, pour des luttes moins meurtrières, dans les Assemblées politiques auxquelles nos lois leur donnaient accès : Conseils d'arrondissement et Conseil Colonial en Cochinchine. Ils s'essayaient à discréditer chez leurs compatriotes les représentants officiels ou privés de la nation à laquelle ils étaient soumis ; servis d'ailleurs en cela par nos pratiques maladroites d'une liberté de la presse qui ne devrait pas être article d'exportation, car elle est une école de l'irrespect, ils attiraient des disciples de plus en plus nombreux.
    La révolution chinoise, saluée par la plupart des publicistes européens comme un louable effort des Asiatiques vers le modernisme démocratique, leur fournit des arguments favorables aux prétentions de ceux qui, à l'instar des Jeunes Turcs et des Jeunes Chinois, se posaient en représentants du Jeune Annam. La grande guerre, à propos de laquelle furent exaltés les services rendus par nos sujets et protégés à « la cause commune du Droit et de la Civilisation », rendit plus étroits les contacts des réformistes annamites avec les représentants métropolitains des partis qui réclamaient l'émancipation complète des individus et des nationalités. La politique des associations, adoptée, avec raison d'ailleurs, par le Gouvernement comme la plus prudente et la plus équitable des politiques coloniales, fut accueillie avec enthousiasme par les indigènes qui revendiquent la tâche de diriger l'évolution de leurs compatriotes vers leurs nouvelles destinées.
    Mais ces guides bénévoles de l'opinion annamite ne sont pas d'accord sur les moyens et les buts. En Cochinchine, où le sentiment de loyalisme monarchique envers le souverain de Hué a presque totalement disparu, les nationalistes essaient de préparer par leurs journaux leurs compatriotes aux luttes électorales, afin de détourner au profit des indigènes les pouvoirs d'organisation et de contrôle que les institutions parlementaires locales, de plus en plus étendues, attribuent à la majorité. Au Tonkin, le nationalisme est plus particulièrement économique. Il tente d'évincer d'abord les Chinois des affaires industrielles, commerciales et agricoles, où l'inaptitude foncière des Annamites est considérée comme un dogme ; la concurrence avec les Européens représentera une deuxième étape au bout de laquelle les indigènes auront le monopole, ou tout au moins le partage des profits de l'exploitation du pays.
    En Annam, le système de protectorat a moins détruit les liens intellectuels et moraux qui rattachent le peuple à ses antiques traditions; aussi le nationalisme est-il plus monarchique et patriotique. Lors de l'envoi du roi Thanh-Tai en exil, un descendant direct de Gia Long, Cuong-Dê, dont les partisans n'avaient pu faire triompher les droits au trône, s'enfuit à l'étranger. Il est considéré par une partie de la population annamite comme le souverain légitime, et sa conduite est celle d'un prétendant. Une colonie de fidèles s'est installée au Japon afin d'étudier, dans les collèges et les universités, l'adaptation éventuelle à l'Annam des sciences et des méthodes, grâce auxquelles les Japonais ont conservé leur indépendance et agrandi leur empire. La petite Cour du prétendant est ainsi devenue un centre d'intrigues ; des émissaires la relient fréquemment aux diverses parties du royaume, pour y recueillir des subsides, et aussi pour y entretenir des sympathies qui, jusqu'à présent, n'ont pas eu l'occasion de se manifester par la force.
    Au Laos, le souvenir du royaume de Vien Chan est totalement effacé ; le sentiment patriotique, fondé sur les regrets d'une indépendance abolie depuis cent ans par les Siamois n'existe donc pas. Au Cambodge, il se confond avec le loyalisme, d'ailleurs très vivace, envers le souverain.

    Exposé des doctrines.

    Comme leurs confrères hindous, les nationalises cochinchinois professent les opinions les plus diverses sur la nature et l'étendue des réformes qu'ils veulent imposer au gouvernement. Ils vont de l'opportunisme progressiste et strictement constitutionnel à l'indépendance complète obtenue à tout prix, même par les moyens révolutionnaires. Cependant les extrémistes sont très peu nombreux ; ils se recrutent parmi les intellectuels dévoyés qui se sont faits en France les adeptes du communisme, et leur influence est nulle.
    Le réformisme constitutionnel est celui qui a le plus de partisans. Il se propose l'autonomie administrative et financière de la Cochinchine, qui deviendrait comme un Dominion où les Chinois et les Indiens perdraient leurs privilèges et où les vrais indigènes et les Français seuls, égaux en droits, dirigeraient par leurs assemblées élues les affaires intérieures du pays. Il faut donc, ou rendre plus facilement accessible aux Annamites la naturalisation; or celle-ci exige, au point de vue du code civil, des renoncements difficilement conciliables avec les murs et coutumes locales (par exemple culte des ancêtres imposant parfois la polygamie), ou attribuer aux indigènes, dans les Assemblées mixtes, une importance en rapport avec leur valeur numérique et leurs charges financières. Il faut aussi que la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » soit le principe réel du gouvernement, et non pas seulement une formule littéraire, c'est-à-dire que les Annamites aient réellement accès à toutes les fonctions, et que, en matière judiciaire, administrative ou économique, ils cessent d'être soumis à un régime d'exception. L'infériorité sociale est un préjugé; les Cochinchinois ne doivent donc plus être tenus en tutelle. Aussi faut-il éliminer les Chinois qui ruinent le pays, et que les Français établissent comme leurs intermédiaires obligatoires pour toutes les affaires où les indigènes sont intéressés : les Annamites peuvent s'en passer. Afin de les préparer à leurs responsabilités d'électeurs, le Gouvernement doit multiplier les écoles de tout ordre, car l'instruction est le premier besoin du peuple. Au terme de l'évolution, certains réformistes entrevoient, très lointaine encore, l'indépendance politique; mais le plus grand nombre, effrayé par les rivalités en présence dans le Pacifique, la considèrent comme peu désirable.
    Leurs journaux, qu'ils rédigent adroitement et qu'ils impriment eux-mêmes, fort bien d'ailleurs, diffusent dans les villages les plus lointains de la Cochinchine ce programme de revendications qui ne s'écarte guère, en apparence, des théories enseignées dans notre Ecole coloniale et des promesses du Gouvernement.
    Les réformistes de Cochinchine réclament l'égalité au nom des principes politiques ; ceux du Tonkin la veulent conquérir par le travail et l'union dans le domaine économique. Ils veulent contraindre les Français à compter avec eux, car ils ont compris que leur infériorité politique est la conséquence du mépris inspiré par leur ignorance ou leur routine en affaires. Ces idées sont conformes à leur esprit combatif, plus développé que chez les Cochinchinois par un long passé de luttes guerrières, un climat plus rude et un sol moins plantureux. Aussi demandent-ils moins d'institutions parlementaires que de Chambres Consultatives ou de Chambres de Commerce, d'Industrie et d'Agriculture moins de lycées et de collèges que d'écoles professionnelles, moins de fonctions publiques et plus de place aux adjudications. Ils disent que seuls sont considérés ceux qui se font craindre, et c'est à forcer l'estime des hommes d'affaires français par le développement des affaires annamites qu'ils consacrent leur activité. Ils propagent chez leurs compatriotes la croyance qu'il faut d'abord convaincre par les résultats les colons méfiants, que le premier à obtenir est la suppression de l'intermédiaire chinois, considéré comme un coûteux parasite, et que leur meilleur argument pour l'accroissement ultérieur de leurs droits politiques sera la démonstration qu'ils auront fournie de leur aptitude à les exercer. Ainsi, comme en France, le Midi s'adonne au dogmatisme des consultations électorales, tandis que le Nord lui préfère le réalisme des actes et des faits.
    Entre ces deux systèmes, le nationalisme intégral des partisans d'un prétendant, comme celui des républicains annamites, rêve d'un Etat indigène, indépendant, analogue au Siam ou au Japon, où serait adapté un choix judicieux des progrès scientifiques et des théories politiques des Européens à la mentalité des Annamites restaurée selon les traditions de « l'humanisme chinois ».
    Au Cambodge, nul nationalisme indigène ne bâtira de doctrine et ne formulera de revendications, aussi longtemps que le respect du souverain, et la prudence des réformes dans le cadre du protectorat, seront les principes directeurs de la politique et de l'administration françaises.

    Effets sociaux du nationalisme.

    Passons aux effets sociaux. L'axiome initial de leur programme nationaliste est, pour les Annamites de Cochinchine comme pour ceux du Tonkin, la suppression de la puissance économique de l'immigré chinois. Ils voudraient au moins le maintenir entre les limites assez étroites que lui assignaient les décrets et coutumes du royaume, et que l'administration française a singulièrement élargies. Mais, tandis que les Tonkinois ont à peu près battu les Chinois sur le terrain des affaires, grâce à la solidarité de race qu'ils ont su réveiller chez leurs compatriotes en les intéressant à la lutte, les Méridionaux, moins disciplinés et moins habiles, n'ont su que provoquer Ga et là quelques désordres et prouver en toute matière industrielle ou commerciale leur remarquable incapacité. Cependant, malgré leurs échecs, ils ont commencé à faire réfléchir les Annamites du Sud sur les privilèges des Chinois et les inconvénients de l'individualisme indigène.
    Ce sentiment naissant, les nationalistes cochinchinois cherchent à le développer par leurs journaux, par les tournées électorales, où ils ne s'inspirent guère que d'un patriotisme local assez exclusif. Ils s'essaient aussi dans la constitution de quelques syndicats pour dominer le commerce du riz, et dans celle de sociétés industrielles ou commerciales; mais ces tentatives semblent destinées à l'insuccès aussi longtemps qu'ils n'y admettront pas l'élément tonkinois s'ils persistent à vouloir « fara da se » en face de l'étranger chinois et européen. Or de graves rancunes ont longtemps divisé les Annamites du Nord et du Sud. Les premiers reprochaient aux seconds le renversement de la dynastie nationale des Lê par Gia Long, les sanglantes répressions des révoltes loyalistes, le rôle des troupes indigènes de Cochinchine aux côtés des troupes françaises pendant l'expédition du Tonkin. Mais la facilité de plus en plus grande des relations par mer et par terre entre le Nord et le Sud, a fortement atténué les effets de ces particularismes haineux. Les intérêts communs se multiplient; les Tonkinois viennent jusqu'en Cochinchine offrir la lutte aux Chinois, et les Saïgonnais constatent que leur race, contrairement au préjugé commun, n'est pas inférieure. Ils savent que les Annamites du Nord exploitent des lignes de navigation maritime, des mines, des usines, sont fournisseurs de l'Administration, exécutent des entreprises de travaux publics. De ces contacts fréquents résultera une communauté d'intérêts qui donnera peut-être à la collectivité indigène le sentiment de son unité. Il convient donc de se préparer à diriger cette évolution par une politique habile et des réformes opportunes.
    Notre tâche sera d'ailleurs facile. Jusqu'à présent, la masse est à peu près indifférente en ce qui concerne les spéculations théoriques des partis. Elle est demeurée campagnarde et agricole, et le régime français, malgré ses erreurs inévitables, été surtout bienfaisant pour les ruraux. Ils vendent bien les produits de leurs cultures, car nous avons extraordinairement développé les voies de communication et les facilités de transport. Ils constatent que les routes et les marchés sont sûrs, que la police des localités est bien faite, que les mauvaises récoltes locales n'ont plus pour conséquence les terribles famines de jadis, que l'assistance médicale a supprimé les épidémies et singulièrement diminué la mortalité infantile, que dans les villages l'aisance n'est plus le monopole de quelques notables héréditaires, et que chacun peut y prétendre. Mais la création et l'extension des centres industriels, préconisés en IndoChine, introduiront dans le gouvernement des indigènes des facteurs politiques nouveaux dont les autorités françaises auront à tenir compte.
    Dans l'Annam, le nationalisme intégral semble avoir de moins en moins d'adeptes depuis que le roi Khaï-Dinh a inauguré, de concert avec le Gouverneur Général, une politique progressiste mais foncièrement annamite. Le reproche, que les partisans de l'indépendance font au souverain, d'être depuis le traité de Hué un instrument de l'étranger, sera sans effet aussi longtemps que notre ingérence dans l'administration du royaume sera peu apparente, et que par sa conduite publique et privée le monarque ne méritera, pas l'accusation d'avoir « perdu le mandat du Ciel ».
    1924/160-165
    160-165
    Vietnam
    1924
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