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Le Mur de Dong-Hoi au Point de vue Religieux 3 (suite)

COCHINCHINE SEPTENTRIONALE Le Mur de Dong-Hoi au Point de vue Religieux PAIR M. CADIÈRE Missionnaire apostolique. (SUITE)1.
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    COCHINCHINE SEPTENTRIONALE

    Le Mur de Dong-Hoi

    au Point de vue Religieux

    PAIR M. CADIÈRE

    Missionnaire apostolique.

    (SUITE)1.

    Denh-cat et Hoé désignent à peu près le territoire qui forme aujourd'hui les provinces du Quang-Tri et du Thua-Thien. Le Boquin, c'est le Bo-chinh méridional, qui avait alors pour limites, au nord, le Song-Gianh, et au sud s'avançait jusqu'à Huu-Cai et à la pente qui borde au nord la plaine de Dong-Hoi, correspondant ainsi, à peu de chose près, à la sous-préfecture actuelle de Bo-Trach. Quant au Kambin, si l'on s'en tenait à la valeur stricte que cette appellation avait alors dans l'usage administratif, il désignerait la partie sud du Quang-binh actuel, région de Dinh-Tram, et le nord du Quang-Tri jusqu'au fleuve Cua-Viet. Mais il est plus probable de supposer que ce nom désignait aussi le Quang-Binh central, c'est-à-dire les régions de Dong-Hoi et de Dinh-Muoi. Cette région portait à cette époque, administrativement, le nom de Luu-Don, comme je l'ai mentionné déjà, mais dans l'usage vulgaire, elle devait être désignée par ce nom de Quang-Binh qu'elle avait porté anciennement, et ce nom devait désigner tout le pays qui s'étend depuis Dong-Hoi jusqu'au Cua-Viet.

    1. Voir le numéro 43 janvier-février 1905, p. 43, et le numéro 44 mars-avril 1905, p. 107.

    Nous voyons ici pour la première fois le nom du Bo-Chinh méridional, qu'il ne faut pas confondre avec le Bo-Chinh septentrional, où le Père de Rhodes avait prêché le nom de Jésus-Christ dès 1629, comme on l'a vu plus haut. A quelle date fut évangélisé pour la première fois le Bo-Chinh méridional? Ici également, je ne puis répondre. Mais si l'on considère l'état du pays, on ne peut s'empêcher de croire que la religion chrétienne ne dut pénétrer dans cette région qu'à une époque plus récente que dans le reste du pays. Le Bo-Chinh formait un district séparé, d'une nature spéciale. Au nord, le Song-Gianh, limite du Tonkin ; la frontière devait être gardée ; les missionnaires ne pouvaient guère la franchir ; et certains faits permettent même de croire que le Bo-Chinh tonkinois lui-même fut rarement visité par les ouvriers apostoliques. Tout au plus les chrétiens tonkinois, résidant au Bo-Chinh septentrional, amenés par leurs affaires ou par leur zèle, auraient-ils pu faire connaître la religion chrétienne et fonder des chrétientés dans le Bo-Chinh méridional. Au sud, la grande muraille, qui avait déjà arrêté le Père de Rhodes, était gardée, jalousement, pendant toute cette période de luttes entre le Tonkin et la Cochinchine. Il est probable qu'elle a dû arrêter aussi les autres missionnaires. Le Bo-Chinh méridional était comme une zone étroitement gardée, du côté nord, comme du côté sud, et fermée au zèle des missionnaires. Si la religion chrétienne y avait pénétré, ce ne pouvait être que par infiltrations, par les soldats qui y tenaient garnison, peut-être par les catéchistes des missionnaires. En tout cas, je crois pouvoir conclure, jusqu'à preuve du contraire, que la religion y pénétra plus tard que dans les autres régions.

    Il serait intéressant de suivre pas à pas l'oeuvre de ces premiers missionnaires et de leurs aides, d'assister à leurs tribulations comme à leurs joies. Nous aimerions surtout voir, dans leurs Relations détaillées, des noms qui nous sont chers aujourdhui, et lire pour ainsi dire les lettres de noblesse de nos chrétientés actuelles. Mais le manque de documents m'oblige à ne citer que quelques noms, quelques dates.

    D'après un mémoire de M. de la Court, de la Société des Missions Etrangères, il existait vers cette époque, dans les provinces du Dinh-Cat, du Quang-Binh et du Bo-Chinh, vingt-cinq églises desservies par les missionnaires Français ou par leurs auxiliaires, les prêtres indigènes. Parmi ceux-ci, il faut citer le nom des Pères Joseph et Luc qui exerçaient le ministère dans les provinces du nord. Ordonnés à Siam, en 1669, et entrés en Cochinchine avec M. Brindeau, « ils travaillaient avec succès », dit la Relation. « C'était, dit le P. Louvet1 les deux catéchistes envoyés par M. Hainques l'année précédente. Ces deux prêtres cochinchinois, ordonnés par Mgr de Bérythe, en même temps que deux catéchistes envoyés du Tonkin, étaient les heureuses prémices d'un florissant clergé indigène qui devait surpasser en nombre et en ferveur tous les autres clergés de l'Extrême-Orient ». « C'était la première, ajoute le Père Launay2, de ces nombreuses générations de prêtres indigènes que nous retrouverons courageux, habiles, zélés, vertueux, vrais soutiens de leurs Eglises et de leurs compatriotes, aux heures les plus sombres de la persécution ». Beaucoup de leurs successeurs devaient verser leur sang pour leur foi.

    V. La persécution continuait toujours, tantôt ouverte, tantôt à l'état latent. En 1691, Minh-Vuong était monté sur le trône de Cochinchine. Son règne ne fut qu'une persécution continue. Vers ce temps, M. Sennemand, arrivé en 1695, administrait les trois provinces du nord conjointement avec M. Laurent, prêtre cochinchinois. En 1700, Minh-Vuong fit saisir tous les missionnaires, entre autres le P. Sennemand. Le P. Laurent, après avoir été mis à la torture et condamné à mourir de faim, fut relâché au bout de trois jours par le gouverneur du Dinh-Cal à qui il avait rendu quelques services1.

    1. Cochinchine religieuse. Vol. 1, P. 286.

    2. Histoire de la Société des Missions Etrangères. Vol. 1, p. 137.

    Ne serait-il pas possible, en nous en rapportant aux Annales des Nguyen, de rechercher le nom de ce gouverneur du Dinh-Cat, qui, par reconnaissance envers le P. Laurent, l'empêcha de cueillir la palme du martyre? Le terme de gouverneur, que nous voyons souvent dans les Relations des missionnaires, désigne sans aucun doute la plus haute fonction de la province. Il correspond à l'expression administrative Tran Thu, qui signifie à proprement parler : garder, gardien, mais que l'on traduit ordinairement par gouverneur. Cette expression de Dinh-Cat. était un nom populaire ; le nom administratif était Cuu Dinh, « l'ancien camp », et faisait allusion à ce fait, rapporté plus haut, que la première résidence des rois de Cochinchine avait été dans les environs de Quang-Tri. Quel était donc « le gouverneur de l'ancien camp » à l'époque où nous sommes, c'est-à-dire en 1700 ?

    Les Annales des Nguyen nous apprennent2 qu'en 1689, sous Van-Vuong, Truong-Phuc-Cang avait été rappelé du district de Luu-Don, c'est-à-dire de Dinh-Muoi, dans le Quang-Binh, et avait reçu la charge de commander « l'ancien camp », Cuu-Dinh. Mais ce poste semble lui avoir été donné pour se reposer d'une longue carrière de bons et loyaux services. Sa biographie dit qu'il mourut aussitôt après. Ce mot aussitôt laisse, il est vrai, ordinairement une certaine latitude, mais il n'est pas probable qu'il permette de supposer que onze ans après, c'est-à-dire lorsque éclata la persécution, il fût encore là. Par ailleurs les Annales ne nous parlent d'un nouveau gouverneur de « l'ancien camp » qu'en l'an 1713, pour nous dire que Tin-Duc, gouverneur de « l'ancien camp », fut nommé gouverneur du Quang-Binh, et remplacé par Nguyen-Cuu-Duc, fils de ce Nguyen-Phuc-Kieu qui reçut le P. de Rhodes lors de son premier voyage au Quang-Binh. Ce Tin-Duc n'était encore que « Chef de régiment » en 1691, et ne put recevoir la charge importante de gouverneur de « l'ancien camp ». En quelle année fut-il promu à cette charge ? Y eut-il un ou plusieurs gouverneurs entre lui et Truong-Phuc-Cang ? C'est ce que je ne puis éclaircir, malgré tout mon désir. A supposer que Tin-Duc fût là dès 1700, il faut ajouter que c'est un personnage insignifiant. Il mourut dans son gouvernement du Quang-Binh un mois après y être arrivé, à la 9e lune de l'an 1713. Puisse-t-il avoir été l'auteur de la bonne action que je lui prête, et puisse Dieu lui en avoir tenu compte !

    1. Cochinchine religieuse. Vol. 1, p. 328.

    2. Livre 6, p. 12.

    MAI-JUIN 1905. N° 45.

    Les soldats de la grande muraille savaient allier, comme leurs devanciers, l'amour de la patrie au culte qu'ils devaient au vrai Dieu, et lorsque le monarque terrestre leur donnait des ordres en contradiction avec leur foi, ils savaient résister, et marchaient à la mort plutôt que de trahir leur Dieu.

    « On amena des provinces1 dans les prisons de Hué trois chrétiens qui s'étaient distingués entre tous par l'intrépidité de leur confession devant les juges. Le premier était Paul Kien, qui avait un grade d'officier supérieur dans l'armée que le roi de Cochinchine entretenait alors sur les frontières du Tonkin ; le second était fils d'un mandarin, et déjà engagé lui-même dans les honneurs militaires : le troisième était un jeune homme qui venait de recevoir le grade de catéchiste ».

    Le premier seul nous intéresse spécialement. « Les trois confesseurs furent présentés à Minh-Vuong, qui n'adressa la parole qu'à Paul Kien : « Capitaine, lui dit-il, je ne veux pas que mes sujets soient chrétiens. Je le leur ai défendu par un édit qui a été publié par tout le royaume ; vous le savez, et vous ne m'obéissez pas, après toutes les obligations que vous m'avez. Vous méritez la mort, et je vous donne l'option entre abandonner la religion des étrangers ou mourir : choisissez. Seigneur, répondit généreusement l'officier, je suis prêt à obéir à tout ce que Votre Majesté m'ordonnera, pourvu que ma conscience n'y soit point intéressée ; commandez-moi ce qu'il vous plaira, je suis prêt à tout ; la religion chrétienne est la seule chose dans laquelle je suis obligé d'aller contre vos ordres, puisque je ne saurais l'abandonner sans désobéir au Souverain Seigneur du Ciel, et sans perdre à jamais mon corps et mon âme ».

    1. Cochinchine religieuse, pp. 333, 335.

    Ce fier langage ne plut pas à Minh-Vuong qui condamna Paul Kien à être ramené dans son pays pour être décapité devant son régiment, au milieu de sa famille. Le jeune lettré devait être aussi exécuté en présence du régiment. Quant au catéchiste, il était condamné à mourir de faim.

    « O mystère des prédestinations divines et profondeur des jugements d'En Haut ! De ces trois hommes qui n'avaient pas craint de confesser généreusement Jésus-Christ, en présence du roi et de sa cour, un seul obtint finalement la palme du martyre. Ce fut le jeune lettré, qui eut la tête tranchée au milieu du camp ».

    Le catéchiste apostasia après plusieurs jours de souffrances. Quant à Paul Kien, vaincu par les larmes de sa famille, il consentit à poser le pied à côté de l'image de la croix, afin qu'on pût dire qu'il avait réellement marché sur la croix. Ordinaire-ment ces moyens termes réussissent auprès des mandarins annamites, surtout s'ils sont accompagnés d'une bonne somme d'argent. Mais cette fois-ci on n'obtint pas le résultat espéré. Le roi, furieux que Paul Kien eût été plus sensible aux larmes des siens qu'à ses ordres et à ses menaces, ordonna de lui trancher la tête quand même. Le malheureux reconnut sa faute, et mourut en protestant qu'il était chrétien.

    « Deux autres soldats, qui étaient au Quang-Binh, furent plus heureux. Le commandant du poste les ayant fait comparaître devant lui, pour les forcer à apostasier, ils tinrent bon contre toutes les promesses et toutes les menaces, et furent décapités à la vue du camp ».

    Le P. Louvet nous décrit tout au long les ravages que cette persécution causa dans tout le royaume. Si maintenant nous ouvrons les Annales, nous y trouvons cette simple mention : « L'année Ky Meo, 1699, à la 10e lune (21 novembre 21 décembre), ordre fut donné de rechercher et de saisir dans le Gia-Dinh les sectateurs de la religion des Hoa-Lang1. Tous les Occidentaux en résidence dans le pays devaient être chasses pour qu'ils retournent dans leur royaume ». Il n'avait pas été parlé des persécutions précédentes. Ceci soit dit pour ceux qui voudraient arguer du silence des documents officiels contre la réalité des persécutions dans le royaume de Cochinchine.

    1. Le dictionnaire du P. Génibrel traduit cette expression par Hollandais, Portugais, Européens en général.

    En 1740, Mgr de la Beaume, évêque d'Halicarnasse, Visiteur apostolique, confia les provinces septentrionales de la Cochinchine aux Jésuites. Le Père Siebert, jésuite et mathématicien du roi, écrivait à un de ses confrères, en 1741 : « Les Pères Etienne Lopez, François da Costa et Joseph Neugebauer évangélisent les provinces septentrionales de Dinh-Cat, Dinh-Tram Moi-Dinh et Dinh-Ngoi ». Ce texte est remarquable en ce qu'il spécifie exactement les divisions administratives du nord de la Cochinchine alors existantes, mais au lieu d'employer les noms administratifs, il emploie les dénominations vulgaires1. On re-connaît le langage d'un Père familiarisé, par la position qu'il occupait à la cour, avec les choses d'administration.

    Le 6 août de la même année, il écrivait à Madame la comtesse Marie-Thérèse de Fugger de Wessembourg : « Quant au nombre et à la qualité de nos chrétiens, beaucoup d'entre eux appartiennent à la haute noblesse... Nous comptons parmi les fidèles... le vice-roi du Dinh-Cat, le commandant de la forte muraille qui sépare la Cochinchine du Tonkin2, un général, deux colonels, douze lieutenants-colonels et un nombre très considérable de capitaines3 ».

    1. Moi-Dinh, c'est Dinh-Muoi ou Muoi-Dinh.

    2. J'aurais voulu trouver dans les Annales des Nguyen le nom de ce gouverneur et de ce commandant chrétiens, mais dans le courant du XVIIIe siècle on ne signale presque aucun des grands mandarins qui occupèrent ces postes

    3. Missions de la Cochinchine et du Tonkin, p. 266, 270.

    Le P. Siebert ajoute (p. 267) qu'un des fils du roi actuellement régnant, soit Vo-Vuong, avait été baptisé in extremis.

    Les biographes historiques des Nguyen citent, parmi les fils de Vo-Vuong, un enfant nommé Dieu, mort en bas âge. Malheureusement on ne dit pas en quelle année il naquit, ni quand il mourut. Il était le fils de l'épouse préférée de Vo-Vuong et le frère aîné de Hue-Vuong. Sa mère était donc cette intrigante qui, faisant monter son fils sur le trône, au détriment de l'héritier légitime, déchaîna tant de calamités sur le royaume de Cochinchine. Les biographies ne disent pas, bien entendu, que le jeune prince mort en bas âge avait reçu le baptême.

    Il est hors de doute, pour qui connaît la puissance de l'exemple des supérieurs sur le peuple en Annam, qu'à cette époque un grand nombre des officiers et des soldats établis à Dinh-Muoi, et dans les postes environnant la grande muraille, devaient être chrétiens. Chacun savait les Jésuites bien vus du roi ; les grands mandarins embrassaient le christianisme ; le petit peuple ne pouvait que suivre l'exemple de ses chefs.

    Deux décrets rendus en 1774 et en 1775 rendirent les provinces du nord du royaume aux membres de la Société des Missions Etrangères. Le Père Labartette se hâta d'aller les visiter. Il trouva beaucoup d'apostats et surtout une grande misère causée par les guerres qui désolaient à cette époque tout le royaume. Aucun fait particulier ne se rattache aux soldats du mur de Dong-Hoi.

    VII. Il est temps de jeter un regard d'ensemble sur les troupes, dont nous avons vu plusieurs soldats embrasser le christianisme et sceller leur foi de leur sang.

    Le Quang-Binh tout entier, tant la partie dépendant du royaume de Cochinchine que la partie soumise au Tonkin, fut, dans le courant des XVIIe et XVIIIe siècles, un vaste camp retranché. Sur tous les points du pays s'élevaient des fortifications, des murailles, des camps ; partout étaient campées des troupes, ici une petite armée, là un régiment, ailleurs une simple compagnie. Dans la sous-préfecture actuelle de Bo-Trach, on compte Dinh-Ngoi, qui était le chef-lieu du Bo-Chinh méridional ; et Huu-Cai ; dans la préfecture du Quang-Ninh, nous avons Dinh-Muoi, chef-lieu d'un district, Huu-Hung, Mieu-Mot, Dinh-Muoi, Ba-Day, et plusieurs villages aux environs de Dong-Roi ; dans la sous-préfecture de Le-Thuy, on trouve Dinh-Tram. Tous ces villages sont d'anciennes colonies militaires, portant encore aujourd'hui un nom administratif rappelant le nom de la compagnie, du régiment qui campait là jadis.

    Je ne sais s'il existait autrefois des chrétiens dans les villages militaires de Huu-Cai, de Ba-Day de Huu-Hung, Mieu-Mot et Dinh-Moi. Mais Dinh-Ngoi et Dinh-Muoi sont de vieilles chrétientés. J'ai déjà parlé de Dinh-Muoi. J'ajouterai que cette chrétienté s'appelait jadis Ho-Nhung, « lés gens qui repoussent l'ennemi ». Nhung est un nom militaire. Plusieurs compagnies des troupes du Quang-Binh portaient ce nom. A Dinh-Tram il existait jadis aussi une chrétienté. Une liste datant du milieu du XVIIIe siècle y signalait encore 25 ou 30 chrétiens pratiquants. Les vieux du village m'ont dit que jadis, quand on labourait la parcelle de terrain où était situé le grenier « Kho », la charrue mettait parfois au jour des médailles. Je n'ai pu recueillir aucun de ces s'ouvenirs de l'ancienne chrétienté.

    Dans la sous-préfecture de Quang-Ninh, il y avait aussi un grand mur qui courait sur la rive droite du Rao-Da « le fleuve des pierres ». Là étaient campées des troupes. Il y avait aussi des chrétiens. Une liste du temps de Mgr Bennetat mentionne 300 chrétiens à Ke-Day (administrativement Loc-Long). Lorsque le village de Co-Hien, situé dans la région, se convertit, il y a quelques années, pour peu de temps malheureusement, les vieux dirent au missionnaire qu'ils se souvenaient que lours ancêtres avaient été chrétiens. D'autres documents parlent de la chrétienté de Truong-Duc.

    Près de Don-Hoi, il y a trois villages, aujourd'hui réunis en deux, qui rappellent le souvenir de trois compagnies de troupes de mer ; c'est Trung-Binh, Kien-Binh et Huu-Binh. Le village de Kien-Binh comptait des chrétiens. Ce sont eux qui s'établirent peut-être vers le commencement du XIVe siècle, à Sao-Bun, et fondèrent, ou plutôt augmentèrent cette chrétienté.

    Je l'ai dit ailleurs, c'est une chose singulière que dans les siècles passés, pour ce qui regarde le Quang-Binh en particulier, les centres chrétiens les plus importants étaient situés aux environs des centres administratifs. Les centres administratifs ou militaires attiraient un grand concours de population, qui vivait de la présence des troupes et des mandarins. Les missionnaires, surtout les Jésuites, assez bien vus du gouvernement civil à cause de leurs charges à la cour, s'installaient là où ils avaient le plus de chances de faire des conversions.

    A Dinh-Ngoi, les vieux chrétiens sont des soldats, ou plutôt des descendants des soldats qui occupaient le camp ; leurs ancêtres sont originaires du Thanh-Hoa, de la préfecture de Tong-Son, et vinrent avec Tien-Vuong, le fondateur de la dynastie des Nguyen, leur compatriote. A Kien-Binh, à Dinh-Tram, les chrétientés paraissent avoir été également recrutées parmi la colonie militaire proprement dite. A Dinh-Muoi, les chrétiens comprenaient des soldats, comme l'histoire le prouve1, mais aussi sans doute, en grande partie, des marchands et des artisans, attirés par le camp et vivant de lui. J'ai dit que les magasins ou boutiques de « l'embarcadère des gens du glaive » étaient chrétiens. Les gens de Mi-Huong, tous fondeurs et chrétiens, étaient des artisans attirés là par la facilité qu'ils trouvaient à exercer leur métier. Etablis sur le terrain du village de Thach-Xa, ils finirent par s'ériger en village propre.

    Lorsque les troupes furent licenciées, à une époque que je ne saurais fixer avec précision, il se passa un phénomène économique très curieux. Les soldats qui composaient jadis ces garnisons militaires, se trouvèrent du jour au lendemain, redevenus simples citoyens des villages que l'on créa avec les anciennes troupes. Ils n'eurent plus les subventions militaires. Par ailleurs, les nouveaux villages, pour ne pas exproprier les villages environnants existant depuis longtemps, n'avaient reçu comme territoire, pour la plupart, que juste le terrain occupé par l'ancien camp auquel ils succédaient, c'est-à-dire de la terre sèche, et en fort petite quantité ; sans rizières, c'est-à-dire sans gagne-pain pour les habitants. Ceux-ci se virent obligés d'exercer divers métiers pour vivre. Ici, ils firent les quelques rizières qu'on leur octroya. Là, ils plantèrent de la canne à sucre dans les terrains incultes, comme à Dinh-Ngoi. Ailleurs, ils se firent charpentiers, comme à Huu-Hung, ou vécurent des produits de la forêt et d'un petit commerce. Mais partout la gêne et même la misère succédèrent à la splendeur passée. Les agglomérations formées aux environs des camps se dissipèrent peu à peu, et les chrétientés eurent le même sort. Les malheurs des temps, les persécutions, les guerres firent aussi leur oeuvre. Dinh-Tram apostasia complètement ou plutôt la chrétienté s'évanouit ; il en fut de même des chrétientés situées aux environs du mur, à Truong-Duc ; Dinh-Muoi compte un grand nombre de descendants d'apostats, et plusieurs familles vinrent se fixer à Soa-Cat inférieur, aux environs de Dong-Hoi qui devenait un nouveau centre administratif. Les chrétiens de Dinh-Ngoi restèrent en petit nombre ; d'autres essaimèrent dans toute la vallée du Song-Gianh, s'agrégeant à des centres, défrichant des terres incultes et fondant des villages ; mais, chose curieuse, emportant toujours avec eux la culture de la canne à sucre. Parmi ces essaims, quelques uns conservèrent la foi, parce qu'ils s'étaient agrégés à des centres chrétiens (à Dong-Dung, à Bung-Gianh par exemple) ; d'autres apostasièrent, comme ceux de Bon-Lai, et de Dong-Ran.

    1. Voyez les noms de la chrétienté dont j'ai parlé plus haut : Ben-Ho-Dao l'embarcadère des gens du glaive ; Ho-Nhung, les gens qui repoussent l'ennemi.

    Dieu déplace le flambeau de la foi. Que de choses curieuses, que de choses tristes, que de choses édifiantes, en même temps, il y aurait à dire sur ces vieilles chrétientés mortes ou mourantes que l'on rencontre presque à chaque pas dans notre Quang-Binh ! Puissions-nous tous ne pas laisser éteindre le flambeau divin, dans les lieux où nos prédécesseurs l'ont posé ; puissions-nous l'allumer dans les villages encore assis à l'ombre de la mort !
    1905/159-168
    159-168
    Vietnam
    1905
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