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Le Mur de Dong-Hoi au point de vue Religieux 2 (suite)

COCHINCHINE SEPTENTRIONALE Le Mur de Dong-Hoi au point de vue Religieux PAR M. CADIÈRE Missionnaire apostolique. (SUITE) 1 II. Passons en 1640. Le P. de Rhodes revient en Cochinchine au commencement de février. « Jeus si bon vent, dit-il2, que jarrivai dans quatre jours ». Les missionnaires ne mettent aujourdhui pas moins de temps, malgré les bateaux à vapeur pour aller de Tourane à HongKong.
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    COCHINCHINE SEPTENTRIONALE

    Le Mur de Dong-Hoi

    au point de vue Religieux

    PAR M. CADIÈRE

    Missionnaire apostolique.

    (SUITE) 1

    II. Passons en 1640. Le P. de Rhodes revient en Cochinchine au commencement de février. « Jeus si bon vent, dit-il2, que jarrivai dans quatre jours ». Les missionnaires ne mettent aujourdhui pas moins de temps, malgré les bateaux à vapeur pour aller de Tourane à HongKong.

    Cest à cette époque, les textes nous le disent clairement, que le Quang-Binh fut évangélisé. Le P. de Rhodes exerça son zèle dans les provinces du sud du royaume ; quant au Père Benoît de Mattos, Jésuite Portugais, « il prit les deux provinces septentrionales, qui sont Sinoa, et Quoamben, où il travailla très utilement »3. Sinoa cest Thuan-Hoa, ancien nom général du pays, appliqué ici aux environs de Hué. Quant au Quoamben cest le pays qui sétend de lembouchure du Cua-Viet, ou fleuve de Quang-Tri, à lembouchure du Nhut-Le, fleuve de Dong-Hoi. Mais quel fut le résultat de cette première prédication. Le missionnaire put-il aller bien loin du côté du nord ? Quelles chrétientés établit-il ? Je nai aucune donnée pour répondre à ces questions.

    1. Voir le numéro 43, janvier-février 1905, page 43.

    2. Voyages et missions du P. de Rhodes, p 108.

    3. Voyages et missions du P. de Rhodes, p. 120.

    Je me permettrai une supposition. Le P. de Rhodes, obligé de sabsenter de temps en temps de la Cochinchine, pour ne pas mécontenter le roi par un trop long séjour, avait réuni une dizaine de catéchistes. Lun deux, le chef, nominé Ignace, « sorti dune province septentrionale1, avait pour patrie « une ville nommée Hemcum », à laquelle il arriva dans les voyages quil fit pour répandre la parole de vérité, après avoir dépassé Hué. Serait-il permis de lire dans cette orthographe fantaisiste, le nom dé Huynh-Cong, dans le nord du Quang-Tri actuel. Sil en était ainsi, Ignace y aurait prêché, mais en vain, faut-il ajouter. Il y a dans les environs, à Liem-Cong, une chrétienté aujourdhui bien peu nombreuse, mais qui comptait encore 200 chrétiens vers 1755, daprès une relation de Mgr Edmond Bennetat.

    Je crains bien que le premier texte qui mentionne le mur de Dong-Hoi ne prouve en même temps que la région ne fut visitée par les missionnaires quà une époque relativement tardive.

    Voici en effet ce que dit le P. Rhodes2 : « Après avoir parcouru le coeur de tout le royaume, jarrivai enfin à la province de Quanbin, qui est sur la frontière du Tonkin, où est cette muraille si forte qui divise les deux royaumes ». La manière dont le Père sexprime ne permet pas de douter, je crois, que cette année 1644, le P. de Rhodes était parti de Macao en fin janvier 1644, avait passé les fêtes de Pâques dans le Quang-Nam, puis était parti vers le Nord, on devait être au mois davril ou de mai que cette année 1644, dis-je, ne marque la date du premier voyage du P. de Rhodes au Quang-Binh proprement dit3. Etait-il le premier missionnaire qui se fût avancé dans les environs de la grande muraille ? Il serait téméraire de se prononcer, en labsence de documents. Peut-être que le Père Benoît de Mattos, que nous avons vu chargé du « Quam-ben » ly avait précédé.

    Le Père de Rhodes continue : « Jallai aussitôt à la ville principale de cette province, où je fis mes présents au gouverneur qui me fit beaucoup de caresses ; et il me parlait si pertinemment de nos mystères, que jeus raison de croire quil avait été autrefois chrétien, ce que pourtant il ne voulut jamais avouer ».

    1. Voyages et missions du P. de Rhodes, p 140.

    2. Voyages et missions du P. de Rhodes, p. 158, 159.

    3. Je me base pour tirer cette conclusion, sur le mot enfin quemploie le Père, mais surtout sur ce quil ne mentionne nulle part ailleurs un voyage au Quang-Binh quil eût fait auparavant.

    Faisons un peu de critique historique. Le sujet en vaut la peine. Il sagit de savoir où aborda le Père de Rhodes, et de fixer par là une des premières chrétientés historiques de la partie du Quang-Binh, qui dépend du Vicariat de la Cochinchine septentrionale.

    Le nom de Quang-Binh, ai-je dit plus haut, désignait tout dabord le pays qui sétend de lembouchure du Cua-Viet, à lembouchure du Nhut-Le (fleuve de Dong-Hoi). Cest en 1604 quil commença à avoir une préfecture, un phu. Dès 1632, ce nom de Quang-Binh désigna un dinh, « camp militaire, chef-lieu dé résidence mandarinale, province ». Le chef-lieu de ce dinh était sur le territoire du village de Vo-Xa, à lendroit qui porte encore actuellement le nom de Dinh-Muoi « le camp dix ».

    La visite du Père de Rhodes ayant eu lieu en 1644, il faut conclure, sans nul doute, que cest à Dinh-Muoi que le Père vint rendre visite au gouverneur du « Quanbin ». Sil était venu en 1645, on aurait pu concevoir quelques doutes. Cest cette année, en effet, que nous voyons apparaître un « Chef adjoint du camp (dinh) des troupes de mer du Quang-Binh », dont la résidence était à An-Trach, aujourdhui Thuan-Thrach, vulgairement Dinh-Tram. Enfin, quelques années plus tard, ce nom de Quang-Binh avait passé, du moins dans lusage administratif ordinaire, à la partie sud du Quang-Binh actuel, et le chef-lieu de ce district était au Dinh-Tram actuel, tandis que Dinh-Muoi était devenu le chef-lieu dun autre district (dinh) appelé Luu-Don1.

    Dinh-Tram, Dinh-Muoi, deux vieilles chrétientés qui furent importantes clans leur temps ! Lune est morte depuis longtemps ou du moins nest ressuscitée que depuis peu dannées ; lautre se meurt. Daprès un rapport de Mgr Edmond Bennetat, cette dernière comptait encore, vers le milieu du XVIIIe siècle, une assez forte agglomération de chrétiens, et était résidence de missionnaire. Dans les comptes de 1901, elle ne possédait plus que 23 chrétiens, moins peut-être que le Père de Rhodes nen trouva en 1644.

    1. Je parle ici de lusage administratif, tel quil ressort des documents historiques concernant les Nguyen. Mais il peut fort bien se faire que ce nom de Quang-Binh ait continué, dans lusage populaire, à désigner lancien pays tout entier. Il faudra tenir compte de cette supposition lorsque nous verrons, à une date postérieure, les missionnaires parler du Quang-Binh.

    Car il y trouva des chrétiens : « Cest là où je rencontrai un excellent chrétien, soldat de profession, qui sappelait François, et vivait dans sa famille, avec sa femme Thérèse, dans la pratique de toutes les plus belles vertus. Ce bon homme avait commencé à honorer la sainte Vierge avant même quil fût chrétien : il trouva une belle image de Notre-Dame du Rosaire, entre les mains de quelques païens ; il lacheta bien chèrement, et dès lors il la mit dans une chapelle en lenceinte de sa maison, où il lhonorait jour et nuit. Il ne demeura pas longtemps à être payé de ses peines ; cette bonne hôtesse lui impétra bientôt la grâce du baptême, puis celle dune sainte vie, tant à lui comme à sa femme. François était lexemple de tous les chrétiens, et Thérèse avait un don particulier de chasser les diables auxquels elle avait autrefois servi de pythonisse ; mais elle devint leur grand fléau : lun et lautre navaient point dautre emploi que de réduire les infidèles à la connaissance du vrai Dieu. Jen trouvai grand nombre déjà disposés à recevoir le baptême ; je les assemblai tous en la maison de François, laquelle était changée en une église, mais la chapelle où il gardait limage de sa bonne patronne était très bien ornée ; il avait un si grand respect pour elle, que jamais il nosait y mettre le pied quau préalable il neût purifié son âme, prenant quelque mortification du corps, comme lui-même me lavoua ; et certes la sainte Vierge lui rendait bien le change au centuple, parce que, outre les grâces extérieures, il avait un don admirable de faire toute sorte de miracle1 ».

    1. Voyages et missions du P. de Rhodes. Edition 1884. pp. 159, 160.

    Retenons quelques points de ce passage important. Il y avait des chrétiens depuis quelque temps à Dinh-Muoi. Par qui François fut-il instruit et baptisé ? Comment cette image de Notre-Dame du Rosaire parvint-elle aux mains des païens qui la vendirent à François ? On ne peut le dire avec certitude. Il faut voir là un effet de lévangélisation soit du Père Benoît de Mattos, soit de ses catéchistes ou de Ignace, catéchiste du P. de Rhodes, envoyé par lui dans les provinces du Nord, vers 1640, ou 1641. Le chef de la chrétienté de Dinh-Muoi était un des soldats de cette grande armée que le roi de Cochinchine entretenait sur sa frontière nord pour repousser les attaques des Tonkinois. Nous retrouverons plus tard quelques-uns de ses camarades.

    Quel était ce gouverneur qui reçut si bien le P. de Rhodes, et fut soupçonné davoir été autrefois chrétien ? Les Annales des Nguyen nous apprennent quen lannée 1633 le membre de la famille royale, Tuan, fut relevé de sa charge de gouverneur du camp du Quang-Binh, sur de fausses dénonciations, et fut remplacé par Nguyen-Phuc-Kieu. Ce Nguyen-Phuc-Kieu remplissait encore cette charge en 1648. Cétait donc lui que rencontra le P. de Rhodes. Ce mandarin joua un rôle important pendant les guerres des Trinh et des Nguyen, soit à cause de la charge quil remplissait à un poste avancé, soit à cause de ses mérites. Mentionnons seulement à son sujet un fait peu banal : il était originaire du Thanh-Hoa, de la sous-préfecture même doù était sorti le fondateur de la dynastie des Nguyen. En 1623 il vint en Cochinchine, porteur dune missive secrète de Ngoc-Tu, épouse de Trinh-Trang et soeur de Sai-vuong qui régnait alors en Cochinchine. Poursuivi par les troupes de Trinh et arrivé sur le bord du Song-Gianh1, il ne trouva pas de barque pour passer le fleuve : « Sil y a un génie dans ce fleuve, sécria Kieu, quil maide et ne me laisse pas tomber au pouvoir des ennemis ! » Il vit alors un buffle tranquillement couché sur la berge. Il sen servit pour passer le fleuve. Arrivé de lautre côté, le buffle sévanouit subitement, et Kieu continua son chemin, persuadé quil avait été secouru par le génie du fleuve « au pouvoir surnaturel ».

    Pendant le séjour que le P. de Rhodes fit à Dinh-Muoi, il se passa un fait qui montre la grande foi et le zèle de ces chrétiens formés parfois peut-être à la hâte, et en même temps la manière dont la religion chrétienne se propageait, même en labsence des missionnaires.

    1. Linh-Giang, est le nom administratif du Song-Gianh

    « Les chrétiens tonkinois qui habitaient en la province de Bochinh, cest-à-dire dans la partie du Bochinh au nord du Song-Gianh, et qui dépendait de la province du Nghe-an et du royaume du Tonkin, entendirent dire que jétais sur la frontière de la Cochinchine, et crurent quils me persuaderaient fort aisément de passer un peu plus avant pour les aller consoler. Ils mécrivirent incontinent une belle lettre, au nom de tous les chrétiens en commun et de chacun en particulier, par laquelle ils me conjuraient de ne leur refuser pas la grâce de les aller voir. La lettre était écrite avec des paroles si obligeantes que de vrai elle mattendrit...

    « Mais on me remontra pourtant que je ne pouvais passer dans le Tonkin sans traverser la grosse muraille qui sépare les deux royaumes ; que ceux qui la gardent pour le roi de Cochinchine ne manqueraient pas de lui faire le rapport de ma sortie de son royaume pour aller en celui de son ennemi ; que cela le mettrait en défiance contre moi et en colère contre les chrétiens, dont les issues pourraient être bien funestes à tous les deux ; les raisons me semblèrent si bonnes que je préférai la paix des chrétiens de la Cochinchine au désir de ceux du Tonkin : je me contentai de leur écrire une lettre dexcuses, et leur envoyai mon excellent catéchiste Ignace, qui les alla prêcher et confirmer en la foi chrétienne...

    « Mais, pour venir mieux à bout du dessein quils avaient de mattirer dans leur pays, ils crurent quune ambassade aurait plus de pouvoir à my faire résoudre, que navait pas pu avoir une simple lettre : ils députèrent dix des principaux chrétiens de cette province de Bo-Chinh, qui vinrent à moi dans la Cochinchine. Javoue que, quand je les vis, je ressentis en mon coeur toutes les passions damour, de joie, de désir, que peut avoir une mère pour ses chers enfants.

    « Le premier de tous était un excellent chrétien, nommé Simon, que javais baptisé dans le Tonkin il y avait seize ans. A cette première entrevue, nous nous embrassâmes avec tant de larmes de part et dautre, que nous ne pouvions pas nous séparer. Ce bon personnage me raconta les belles choses que Dieu avait faites, par son moyen, en toute cette contrée, où il avait son habitation. Dans le bourg où il demeurait, il ny avait plus aucun payent, tous les démons en étaient chassés ; il y avait au moins mille chrétiens qui vivaient fort saintement, encore quils neussent jamais vu aucun prêtre.

    « Celui qui aidait merveilleusement Simon, en ce charitable exercice de piété, était un autre chrétien, nommé François, lun desdits qui avaient pris la peine de me venir voir. Il avait un particulier don de faire des miracles ; on men racontait un très grand nombre ».

    On me pardonnera la longueur de la citation, mais nous avons dans cette page la peinture exacte des chrétiens actuels du Bo-Chinh. Tels ils étaient du temps du Père de Rhodes, tels ils sont encore aujourdhui. Il est dusage den médire : certainement ils diffèrent, et beaucoup, des chrétiens den deçà du Sông-gianh, et faisant partie de la Cochinchine septentrionale ; ils en diffèrent par le caractère, par la manière de manifester leur foi, même par le caractère physique. Des missionnaires et des prêtres indigènes du Tonkin Méridional mont assuré quils différaient aussi notablement de leurs autres chrétiens du Ha-Tinh et du Nghe-An. Daucuns ajoutent quils ne valent ni les uns ni les autres. Il serait plus exact de dire quil y a de bons chrétiens partout, comme il y a partout des gens qui ne le sont pas.

    Quoi quil en soit, le Père de Rhodes nous trace un portrait exact des gens du Bo-Chinh : tête chaude et bon coeur. Ils ont conservé, malgré quatorze cents ans dintervalle, le souvenir du P. de Rhodes. Le missionnaire na passé au Bo-Chinh que quelques jours1, tout au plus quelques mois, mais il les a régénérés dans les eaux du baptême, et cette grâce est encore présente à leur mémoire. Ils veulent avoir chez eux le P. de Rhodes. Ils lui écrivent. Le Père leur répond par de bonnes raisons, conseillées par la prudence ; ils nécoutent rien, et nhésitent pas à se rendre clans un royaume en lutte avec leur souverain ; ils veulent ramener le Père. Ces sentiments ne prouvent-ils pas en leur faveur ?

    1. Tunkinensis historiæ libri duo. Edition 1652 partie, 2, pp. 118, 119: « toto autem eo paucorum dierum intervallo, quo in eâ regione detenti sumus postea vero in provinciam Gheam propere discessimus ».

    MARS AVRIL 1905. N° 44

    Voyons maintenant leur zèle : ces chrétiens qui avaient été instruits pendant quelques jours à peine, puis baptisés, non contents dobserver la religion aussi fidèlement quils le pouvaient, convertissent les païens qui les environnent. Lun deux a même converti tout son village, ce qui est la preuve, soit dit en passant, que ce nest pas une longue instruction, parfois, qui fait les meilleurs chrétiens, et que si de nouveaux chrétiens apostasient, il ne faut pas en voir la seule cause, ni même la cause principale dans une instruction rapide et sommaire.

    Pour compléter le tableau, le Père de Rhodes nous cite un trait qui caractérise bien les habitants du Bo-Chinh. Les compatriotes de François racontèrent au bon Père « un très grand nombre » de miracles opérés par ce chrétien. Aujourdhui encore à la foi aux principales vérités de notre religion, les chrétiens du Bo-Chinh ajoutent une propension très marquée à voir par-tout une intervention miraculeuse ; et pourquoi najouterai-je pas quils empruntent aux païens, dans leur particulier, pas mal de pratiques superstitieuses ?

    Le tableau que le Père de Rodes nous trace des chrétiens du Bo-Chinh de son époque pourrait être illustré dans tous ses détails, dans les parties lumineuses, comme dans les ombres, par des faits de lépoque actuelle.

    III. La persécution séleva, non pour la première fois, sur lEglise de Cochinchine. Les soldats de la grande muraille qui sétaient groupés autour de François, lhôte du Père de Rhodes à Dinh-Muoi, payèrent à Jésus-Christ le tribut de leur sang. « Six chrétiens furent arrêtés au Quang-Binh en 1647, dit le Père Louvet1 ; deux seulement furent condamnés à mort : Alexis, capitaine dans larmée royale2, et le chef dune chrétienté nommé Augustin ; les quatre autres furent condamnés à recevoir chacun deux cents coups de bâton, à avoir la tête rasée, et à perdre plusieurs doigts de la main. Voici la Relation de leur glorieux martyre, par le P. Saccano, supérieur de la mission.3

    « Pendant quon frappait de verges les quatre néophytes qui nétaient pas condamnés à mort, et quen signe dignominie, on leur rasait les cheveux, Augustin, avec des paroles enflammées, exhortait les chrétiens à lobservation fidèle et constante de la loi de Dieu, et puis se tournant vers Alexis, qui devait être exécuté avec lui : « Redoublons de courage, mon cher frère, lui disait-il, bannissons loin de nous la peur et la tristesse, car clans peu, nous serons au Ciel pour jouir à jamais de Dieu ». Alors, invoquant tous deux dévotement les saints noms de Jésus et de Marie, et tout triomphants de joie, ils baissèrent le cou sous le cimeterre, et rendirent leur âme à Dieu. Les-têtes des martyrs furent ensuite placées sur des pieux élevés, selon lordre exprès du roi, ainsi quil se pratique ici envers les malfaiteurs.

    1. Cochinchine religieuse, vol. I. p. 242.

    2. Cette expression de capitaine doit correspondre aux Cai Doi que nous voyons dans les Annales. Cétait un grade important à lépoque.

    3. Il avait succédé au P. de Rhodes lorsque celui-ci fut obligé de quitter la Cochinchine, en 1645.

    Cest le 1er juin 16471 que les premiers soldats de la grande muraille reçurent la couronne du martyre. Quelques années après, en 1664, nous trouvons un autre soldat du Quang-Binh, martyr dé Jésus-Christ. Cétait sous le règne de Hien-Vuong (1648-1687). Ce prince fut un grand guerrier et un grand administrateur. Il força la cour de Hanoi à reconnaître définitive-ment lindépendance de la Cochinchine, et étendit ses états au sud, au détriment du Ciampa et du Cambodge, en même temps organisait définitivement les divers services du royaume ; mais il souilla bien des fois son épée dans le sang des chrétiens.

    Il sétait attaché un jeune mandarin de la province du Quang-Ngai, nommé Pierre Ky2, et lavait élevé à la charge de premier ministre. Ce mandarin était chrétien. Lorsque le roi se fut déclaré persécuteur de la religion, il disgracia son, ministre, qui dirigeait avec zèle la chrétienté de la capitale, et le força à senrôler comme simple soldat. Cest dans cette humble situation que nous le voyons au Quang-Binh, dans larmée qui gardait la frontière. Les hautes fonctions dont il avait été investi jadis, ses vertus, le firent mettre à la tête de la chrétienté du Quang-Binh. « Il était leur père », dit la Relation, mais la colère du roi navait pas été apaisée par cette disgrâce. Apprenant que son ancien ministre continuait à professer la religion proscrite, il le fit condamner à mort. « Il fut livré aux soldais de lépée dor pour être décapité. Arrivé au lieu du supplice, il offrit au mandarin et au bourreau une somme considérable en recors naissance du bonheur inestimable quils allaient lui procurer. Ils lui tranchèrent la tète et divisèrent son corps en quatre parties suivant les ordres quils en avaient reçus1 ».

    1. Mission de la Cochinchine et du Tonkin. Paris, Douniol, 1858, p. 210.

    2. Je nai pu retrouver ce nom de Ky dans les Annales de ce prince.

    Quand je rencontrai, dans les Annales des Nguyen, les noms de Ta-Dao, compagnie « des glaives de gauche » Huu Dao, compagnie « des glaives de droite » ; quand, étudiant les cadastres des anciens camps de Dinh-Ngoi, de Dinh-Muoi, de Dinh-Tram, où étaient massées les troupes cochinchinoises à celte époque, on tue montrait lemplacement occupé jadis par ces compagnies, mou esprit se reportait à ces soldats, de lépée dor qui versèrent le sang de lun des premiers martyrs du Quang-Binh.

    Où eut lieu la scène du martyre de Pierre Ky ? Je ne saurais le dire, mais sans nul doute dans un des anciens centres militaires du Quang-Binh, et plus probablement dans un des trois chefs-lieux où résidaient alors les grands mandarins : à Dinh-Ngoi, à Dinh-Muoi, à Dinh-Tram. Je signalerai seulement, sans en tirer de conclusion, que daprès la tradition que mont racontée les anciens de la chrétienté de Dinh-Muoi, il y avait jadis, un peu en aval de léglise actuelle, lemplacement de la compagnie des Phong Dao « les glaives effilés » ; lembarcadère sappelait « lembarcadère des gens du glaive » Ben ho Dao. De chaque côté de la route descendant à larroyo, il y avait une, ligne de pho ou boutiques ; les habitants étaient chrétiens : ils avaient le privilège de réquisitionner, la saison venue, les gens des environs pour aller pêcher le poisson de létang de Ha-Kien, et payaient en retour un tribut de poissons au roi. Mais un beau jour, les boutiques furent dévorées par lincendie, et lacte concédant ce droit ayant été détruit, on ne put plus se le faire octroyer de nouveau. Nest-il pas curieux de voir une parie des chrétiens de lancien Dinh-Muoi, établis sur le terrain affecté à la compagnie qui peut-être fut chargée de décapiter Pierre Ky1 ?

    1. Missions de la Cochinchine et du Tonkin, p. 220.

    Un an plus tard, en 1665, à Faifoo, la tille de ce martyr, nommée. Lucie, fut exposée aux éléphants et cueillit ainsi la palme du martyre. Le P. Chevreuil, premier missionnaire de la Société des Missions-Étrangères, en Cochinchine, put emporter la tète de la jeune martyre, et Mgr Bérythe plaça cette relique sous lautel de léglise de Siam. Missions de la Cochinchine et du Tonkin. Pp. 235, 236. Histoire de la Société des Missions-Étrangères. A. Launay. Vol. 1. pp. 123, 124.

    IV. Comme on vient de le voir, les Jésuites furent les premiers apôtres du Quang-Binh. Ils eurent la gloire dy fonder, comme au reste dans toute la Cochinchine et au Tonkin, des chrétientés florissantes et dy former des chrétiens à la foi intrépide. Mais cette même année 1664 qui vit le triomphe de plusieurs de leurs enfants, eut lieu un événement qui devait avoir une grande importance au point de vue de lévangélisation du royaume : Le 26 juillet1, débarquait en Cochinchine, avec les pouvoirs de provicaire de Mgr de Lamothe Lambert, évêque de Bérythe, Vicaire apostolique de la Cochinchine, le Père Louis Chevreuil. Cétait le premier de ces missionnaires de la Société des Missions Etrangères, récemment fondée, qui devaient, jusqu aujourdhui, arroser les terres dExtrême Orient de leurs sueurs et de leur sang.

    Le Père Chevreuil alla à Hué, mais il nest pas probable quil ait visité les provinces du Nord. Plus tard, cependant, les missionnaires français soutinrent devant Mgr dHalicarnasse, Visiteur apostolique, avec preuves à lappui, quils avaient évangélisé le Quang-Binh dès 1664.

    Désormais, au Quang-Binh, comme dans le reste du royaume, nous verrons les nouveaux missionnaires travailler côte à côte avec les Jésuites, puis avec dautres religieux, parfois de concert, trop souvent dans un esprit dopposition mutuelle qui nétait pas de nature à favoriser lextension du christianisme. Il est inutile de rapporter ici les faits se rattachant à cet antagonisme des diverses Sociétés, qui se passèrent au Quang-Binh. Nous signalerons seulement le nom des missionnaires qui travaillèrent dans la région.

    1. Tout cela nest quune supposition qui, au point de vue historique, ne paraît pas soutenable. Je nai pu retrouver dans les Annales des Nguyen ce titre de « les épées dor » sans doute Kim Dao. Mais daprès les Annales générales dAnnam, Cang-muc, lannée 1467, le Thanh-Ton organisant larmée de son royaume, institua entre autres, la compagnie des épées dor : Kim-Dao-Tu composée de 100 hommes, et faisant partie des troupes in térieures : Noi-Quam et des « soldats vigoureux assistant au palais de léclat de lor » . Cétait la première division de larmée Cang-muc, livre 20, p. 31.

    Peut-être les Nguyen avaient-ils retenu le nom et les fonctions de ces troupes, par imitation de la cour des Le.

    Daprès une Relation des missionnaires. La Relation des Jésuites dit quil arriva à Faifoo le 31 du même mois.

    Le P. Louvet donne le 24 juillet comme date du débarquement à Faifoo. Cochinchine religieuse. Vol. 1, p. 267.

    En 1671, Mgr de Bérythe, Vicaire apostolique de la Cochinchine, jusqualors établi à Siam, crut le moment opportun de visiter ses ouailles. Il emmena avec lui deux missionnaires, dont lun, M. Vachet, « fut chargé des provinces du Denh-cate, Kambin, Boquin, et dHoé ».

    (A suivre.)
    1905/108-118
    108-118
    Vietnam
    1905
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