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Le Mur de Dong-Hoi au point de vue religieux 1

COCHINCHINE SEPTENTRIONALE Le Mur de Dong-Hoi au point de vue religieux PAR M. CADIÈRE Missionnaire apostolique.
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    COCHINCHINE SEPTENTRIONALE

    Le Mur de Dong-Hoi

    au point de vue religieux

    PAR M. CADIÈRE

    Missionnaire apostolique.

    Quand on quitte Tam-Toa, chrétienté située aux portes de la citadelle de Dong-Hoi, chef-lieu de la province du Quang-Binh, on rencontre, à une centaine de mètres à l'ouest de l'église, un grand mur en pierres sèches qui enserre le village chrétien. Le voyageur non prévenu le franchit sans même s'en apercevoir. Il n'en était pas ainsi jadis. Il n'y a pas trente ans, une seule porte, la Quanq-Binh Quan, « porte frontière du Quang-Binh » permettait de passer de la région « en de çà de la porte » noi cong, dans la région « au delà de la porte », ngoai cong, et il fallait montrer l'autorisation au poste de garde qui y était établi. C'est que ce mur, aujourd'hui bien déchu de son antique gloire, a joué un rôle important dans l'histoire du royaume de Cochinchine.
    Décrivons le et racontons en l'histoire en quelques mots.
    Il commence à l'embouchure même du fleuve Nhut-Le, ou fleuve de Dong-Hoi, sur la rive gauche, et ses bastions et ses créneaux munis encore de quelques vieux canons en fonte à demi enfouis dans le sable, couronnent les dunes qui dominent le fleuve. Ses deux bras enserrent un vaste triangle dont la pointe se termine au fossé nord de la citadelle de Dong-Hoi. Un moment interrompu par cette citadelle, il reprend, du côté sud, toujours en pierres sèches, et atteint le fleuve de Le-Ky, après avoir donné passage à la route mandarine qu'il franchit à «la porte frontière du Quang-Binh », grande porte cintrée, couronnée d'un corps de garde, à la toiture relevée aux quatre coins, suivant le modèle classique. De l'autre côté du fleuve, le mur se prolonge, mais en terre simplement, remontant la rive droite jusqu'à la montagne Dau-Mau, qui domine la région en plein sud. Là il donne encore passage, par une grande porte voûtée, à « la route supérieure » des montagnes. Sa longueur totale est de douze kilomètres environ.
    Lorsque Nguyen-Hoang, ou Tien-Vuong, le fondateur de la dynastie actuellement régnante à Hué, eut été nommé gouverneur de la province de Thuan-Hoa, en 1558, puis de celle du Quang-Nam, en 1573, il ne tarda pas à vouloir se rendre indépendant de la cour de Ha-Noi. A sa mort, arrivée en 1613, on peut dire que le pays, qui forme aujourd'hui « les cinq Quang », lui appartenait ; il le transmit à son fils Sai-Vuong. Celui-ci cessa même, en 1620, de payer aux Le, ses suzerains légitimes, le tribut annuel.
    La famille des Trinh qui avait accaparé toute l'autorité à la cour d'Annam, vit d'un mauvais oeil ces tentatives d'indépendance. En 1627, elle se décida à recourir aux armes. Trinh-Trang réunit une armée immense, que rencontra le Père de Rhodes lors de son arrivée au Tonkin, et marcha vers le sud. Sai-Vuong, pris à l'improviste, put néanmoins repousser l'agresseur. La rencontre eut lieu sur la rive gauche du fleuve Nhut-Le.
    Y avait-il auparavant, à cet endroit, quelques travaux de défense ? Certains passages des Annales le laisseraient supposer. Toujours est-il que, en 1631, année Tân-Vi, dix-huitième année du règne du prince Hi-Ton-Hieu-Van-Hoang-De, autrement dit Sai-Vuong, un des grands mandarins de la cour de Hué, Dao-Duy-Tu, fit élever un grand mur en terre depuis le village de Tran Ninh, aujourd'hui Phu-Ninh, à l'embouchure du fleuve Nhut-Le, jusqu'au mont Dau-Mau. « Le mur, dit une inscription lapidaire gravée par ordre de Thieu-Tri dans les environs de Dong-Hoi, atteignait une hauteur de un truong et cinq xich, soit six mètres environ. Du coté du nord, on enfonça en terre des madriers en bois de fer. En dedans, on apporta de la terre de façon à faire cinq degrés où les éléphants et les chevaux pouvaient circuler à l'aise. La longueur totale du mur était de plus de trois mille truong soit plus de trente ly de 12 à 18 kilomètres ; chaque trois ou cinq truong tous les douze ou vingt mètres, on construisit un pavillon contenant un canon de gros calibre ; tous les truong quatre mètres, on plaça un pierrier. Il y avait des monceaux de poudre et de balles. Ce mur avait la solidité d'une montagne : « c'était un endroit inexpugnable, que le ciel lui-même aurait placé entre le sud et le nord ».
    C'est autour de ce mur que, pendant plus de quarante années, les Nguyen défendirent leur indépendance menacée. Il est inutile de parler ici de ces longues guerres, ni des remaniements successifs que l'on lit subir au mur dans la suite des siècles. C'est uniquement des souvenirs religieux qui se rattachent à ce mur que je veux parler. Ils entourent ce vieux débris des temps passés, qui disparaît peu à peu sous la pioche des démolisseurs, ou sous le sabot des buffles, d'une auréole qui le rendra cher, j'espère, non seulement à l'archéologue, mais aux missionnaires curieux de retrouver, sur la terre d'Annam, les traces de leurs prédécesseurs.

    I. On ne sait pas la date précise où l'Évangile fut prêché pour la première fois en Cochinchine. L'absence de documents fait également que je ne puis dire quels furent les premiers missionnaires qui pénétrèrent au Quang-Binh, ni à quelle époque ils s'y établirent pour la première fois. Le Père Gaspard de la Croix, dominicain portugais, (1549-1555) se rendant du Cambodge à Macao, aurait-il passé au Quang-Binh ? Pendant la seconde moitié du XVIe siècle, ses confrères se seraient-ils répandus dans le Ciampa et la Cochinchine proprement dite? Et auraient-ils établi des postes reliant ces pays avec leurs principaux centres, Malacca et Macao? Tout cela est fort douteux, pour ne pas dire impossible1.
    Le Père Louvet 2 nous raconte l'apostolat du Père Diego Advarte, dominicain espagnol de la province de Manille, qui arriva en Cochinchine en 1596, fut présenté au roi, c'est-à-dire à Tien-Vuong, et établit une petite chrétienté qui donnait les plus belles espérances. Cette chrétienté, la première formée dans la Cochinchine proprement dite, le fut, sans nul doute, dans les environs de la citadelle actuelle de Quang-Tri. C'est en effet à Ai-Tu, village situé à quelques kilomètres au nord de cette citadelle, que les premiers rois de Cochinchine résidèrent jusqu'en 16263, et ce ne fut qu'en 1635 qu'ils se fixèrent à Kim-Long, dans les environs de la citadelle actuelle de Hué. Une autre raison appuie cette assertion. Les Annales des Nguyen nous disent qu'en 1585, l'héritier présomptif, qui devait être plus tard Sai-Vuong, repoussa au port de Cua-Viet, qui était alors le port donnant accès à la capitale, Ai-Tu, une attaque de cinq vaisseaux « de pirates occidentaux » qui pillaient les villages de la côte. Ce fait concorde avec ce que l'on nous dit du Père Diego Advarte, dont les travaux d'évangélisation furent interrompus par les excès causés par des soldats espagnols arrivés sur ces entrefaites. Un combat s'engagea sur la plage, dit le P. Louvet, et le P. Advarte, blessé en secourant les blessés, fut obligé de s'embarquer avec les Espagnols, abandonnant ses néophytes4 En supposant même que ces deux faits soient différents l'un de l'autre, à cause de la divergence des dates données, nu doit maintenir, je crois, que c'est dans les environs de Quang-Tri que fut établie la première chrétienté cochinchinoise ; c'est par le fleuve de Quang-Tri, sans doute aussi, que le Père Ad vade pénétra jusqu'à la cour du roi de Cochinchine. Or, ce fleuve faisait, à l'époque, la limite sud de la préfecture de Tien-Binh, qui reçut dans la suite le nom de Quang-Binh. C'est par là que je rentre dans mon sujet.

    1. Voir Cochinchine religieuse vol. 1, p.p. 224-226.
    2. id. id. vol. 1, p.p 231-233.
    3. Cette affirmation n'est pas tout à fait exacte, mais la discussion de ce point d'histoire m'entraînerait dans des commentaires fort longs et inutiles ici.
    4. Une grosse difficulté se présente pour la date. Cet engagement eut lieu en 1585, d'après les Annales ; le P. Advarte arriva en Cochinchine en 1596, d'après le P. Louvet (p. 231). Mais je ne serais pas étonné qu'il y ait une erreur de date dans ce dernier ouvrage ; de même que le P. Louvet signale un fait matériellement impossible. En effet, le P. Advarte, dit-il, fut présenté à Tien-Vuong, en 1596. Or, Tien-Vuong, à cette époque, était retenu à la cour de Ha-Noï depuis 1593, et n'en revint qu'en 1600. I1 ne put donc rencontrer le Père dans ses Etats, du moins à cette date de 1596.


    L'Évangile fut prêché sur les limites sud du Quang-Binh, vers le lin du XVIe siècle. Ce n'est que plus tard que la région où est le mur de Dong-Hoi devait être évangélisée. Le 18, janvier 1615, les Jésuites portugais, bannis du Japon par un édit de Tokugawa Jeyasu, abordèrent en Annam, avec une colonie de Japonais, et s'établirent à Phai-Pho (Faï-fo), au sud de Tourane. C'est à proprement parler le commencement de l'évangélisation de la Cochinchine. Grâce aux travaux de ces zélés missionnaires, et en particulier du Père Alexandre de Rhodes, un grand nombre de païens entrèrent dans le bercail de l'église.
    « En l'année 1625, écrit le P. Rhodes1, la religion chrétienne fut prêchée en tous les principaux endroits de la Cochinchine ». Il se rendit à la cour, c'est-à-dire dans les environs de Quang-Tri, comme je l'ai dit plus haut « et en passant séjourna quelque temps en la province de Hoa ».

    1. Vogages et mission du P. de Rhodes, édition de 1884, p. 68.

    La région où se trouve le mur de Dong-Hoi reste toujours en dehors des efforts des missionnaires, du moins les documents dont je dispose ne permettent pas de conclure à son évangélisation. Nous avons vu qu'on s'en était approché du côté sud. Voyons maintenant les travaux des ouvriers apostoliques du côté nord.
    A cette époque, deux royaumes se divisaient les pays de langue annamite : au nord le Tonkin, au sud la Cochinchine. La limite des deux Etats était encore indécise. Le fleuve Nhut-Le semblait faire la ligne de démarcation. Ce n'est qu'en 1630 que Sai-Vuong s'empara de Dinh-Ngoi, à 11 kilomètres environ au nord de Dong-Hoi, y établit un corps de troupes, et recula la frontière de ses états jusqu'au Song-Gianh. Le Père de Rhodes était parti de Cochinchine en juillet 1626, pour aller évangéliser le Tonkin. Il arriva dans ce pays le 19 mars 1627, juste au moment où Trinh-Trang partait en expédition contre Sai-Vuong, roi de Cochinchine. Il put prêcher la religion pendant quelque temps et avec grand fruit, grâce à sa parfaite connaissance de la langue annamite. Mais vers la fin du mois de mars 16291, les missionnaires furent expulsés par un édit du roi du Tonkin. Le P. de Rhodes, embarqué sur une jonque, devait être ramené en Cochinchine Il convertit en route la plupart de ses gardiens, et aborda au Bo-Chinh, dans « la province de Bochin », « provincia Bochinica » comme disent les Relations de l'époque.
    Le Bo-Chinh était le dernier district ou châu, au sud du royaume du Tonkin. Il dépendait administrativement de la province du Nghe-An « provincia Gheanica » dit le P. de Rhodes. Le chef-lieu du district était sur le territoire du village actuel de Lu-Dang, sur le bord du fleuve Gianh, à dix kilomètres environ en amont de l'embouchure du fleuve, et sur la rive gauche. La jonque qui transportait le Père entra par le Cua-Gianh, et remonta jusqu'à Lu-Dang. Elle portait pour la première fois dans cette région la croix de Jésus-Christ et sa vertu fécondante ; aujourd'hui, moins de trois siècles après l'arrivée du Père de Rhodes, près de trente mille chrétiens adorent la croix dans la vallée arrosée par le Song-Gianh.
    Le vénérable exilé prêcha la religion « d'abord dans un grand marché », sans doute le marché qui se tenait d'ordinaire à proximité de toute résidence mandarinale et toute réunion de troupes, dont le grand marché actuel dit de Ba-Don, situé non loin de l'ancien chef-lieu du district, est la continuation ; puis « sur le bord de la mer ». C'est à cette époque qu'il faut faire remonter la première origine des chrétientés de Lu-Dang hélas ! Bien peu fervent tes aujourd'hui de Mi-Hoa, et des divers villages auxquels il a donné naissance, de Ngoai-Hai, Phuong-Dinh, etc.

    1. Daprès Tunkinensis Historiae par le P. de Rhodes, édition de 1652 partie 2, p. 108. Les Voyages du P. de Rhodes, édition 1884, p. 96, donnent l'année 1630.

    Quelques mois après, le P. de Rhodes revenait vers le nord sans avoir été ramené en Cochinchine, comme le voulait l'ordre du roi, sans, par conséquent, avoir franchi la grande muraille de Dong-Hoi, ou du moins l'endroit où cette muraille allait être construite un an plus tard.
    (A suivre).
    1905/44-49
    44-49
    Vietnam
    1905
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