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Le Moulin de « La Brebis »

Le Moulin de « La Brebis »
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    Le Moulin de « La Brebis »

    Non loin de la ville de Kiating, dans une île enchanteresse de la rivière Min, s'étale la pittoresque cité de Tchoukentan, qui n'est séparée de Wutongkiao, la ville aux puits de sel rivale des Salines, que par un lac majestueux sillonné en tous sens par de frêles gondoles. Les eaux du lac se déversent dans le grand fleuve. En été, il y a souvent des crues telles que les habitants sont obligés, pour échapper au danger, de vivre pendant quelques jours sur le toit de leurs maisons. Mais, le danger passé, ils ont la consolation de voir, dans leurs champs devenus plus fertiles, les légumes pousser géants. L'île est un immense jardin où se promènent par troupes lièvres, bécasses et perdrix ; en hiver surtout, c'est le paradis des chasseurs : des flottes de canards sauvages naviguent dans le grand fleuve, sur les deux rives ils sont aussi nombreux que les galets de la grève et, dans les champs, de grosses oies sauvages se prélassent avec les faisans et les vanneaux.
    Dans l'île toutes les maisons sont entourées de frais bosquets d'arbres et de bambous, où pullulent merles et tourterelles. Un pont rustique et branlant, aux arches multiples, traverse le lac, reliant les deux cités surs, du moins pendant la plus grande partie de l'année, car l'été, pour qu'il ne soit pas emporté par les eaux, on le démolit. A l'extrémité du lac un autre pont fait communiquer l'île avec la grande route de Kiating. Là, c'est un va-et-vient continuel de piétons, de pousse pousses, de bicyclettes, filant à toute allure.
    Un grand meunier de la région, qui répond au poétique nom de « La Brebis », a construit, entre ce pont et le fleuve, un barrage pour y installer son moulin. Il n'avait tout d'abord pour habitation qu'une simple paillote ; sa femme et ses enfants étaient en haillons. On pourrait croire que le moulin moud de l'or avec la farine, car maintenant femme et enfants, habillés de soie aux vives couleurs, ont une mine florissante et La Brebis au triple menton est cité comme un des « plus gros ventres » du pays. Au milieu d'une Oasis de palmiers et d'arbres rares il s'est construit une maison européenne une merveille pour la région. C'est un homme heureux, en dépit des mauvaises langues qui prétendent qu'à sa farine il ajoute du son, voire de la poussière des grands chemins.
    Par un beau soir du printemps dernier, humant l'air plein de parfums, étendu béatement dans un beau fauteuil, La Brebis s'était endormi au tic-tac monotone de son moulin et ronflait comme un phoque. Soudain, il se réveille en sursaut, avec la sensation que quelque chose d'anormal vient de se passer. En effet, le moulin ne tourne plus ; comme toujours l'eau tombe bien en cascade, mais la roue demeure immobile. Le meunier eut beau faire, examiner tout avec attention, même aidé par ses gens, il lui fut impossible de remettre le moulin en marche. Il fallut renvoyer l'affaire au lendemain, car l'heure du souper était arrivé.
    Il s'assit à table en maugréant et voici que, comme il prenait ses bâtonnets, une voix caverneuse, venant de dessous la table, prononça :
    Pas si vite, mon gaillard ! Commence d'abord par brûler en mon honneur quelques bâtonnets d'encens.
    La Brebis, d'abord interloqué, finit par bredouiller :
    Qui es-tu ?
    Ma statue est sur ton autel. Depuis longtemps, ne t'occupant que de ton moulin, tu ne me rends pas le culte qui m'est dû : il faut que cela finisse ; autrement gare à toi
    La Brebis et sa femme, terrorisés, obéirent et allumèrent des bâtonnets devant leur poussah.
    Le lendemain, de bon matin, le meunier se précipite vers son moulin, et, comme il passe près du puits, au coin de la maison, il entend de nouveau :
    Pas si vite ! Il faut avant tout me brûler des bâtonnets d'encens.
    La Brebis s'exécuta de mauvaise grâce, pressé d'aller remettre en marche son moulin ; il y travailla toute la journée avec ses domestiques, mais en vain : la roue s'obstina dans son immobilité, sans que l'on pût découvrir ce qui l'empêchait de tourner. Le soir venu, La Brebis était d'une humeur massacrante ; il oublia encore d'allumer les bâtonnets d'encens, mais le diable le rappela à l'ordre. Les jours qui suivirent, non seulement on ne put faire marcher le moulin, mais du fond de son puits le diable ne cessait de criailler : « Il faut me brûler des bâtonnets d'encens ; il faut m'offrir un coq ; il faut ceci, il faut cela ». La nuit même il fallait se lever pour répondre aux exigences de ce malotru qui menaçait de tout démolir, de mettre le feu à la maison, etc. Le pauvre homme n'en dormait plus, il maigrissait, il perdait l'appétit. Pour essayer de se débarrasser de cet hôte indésirable, il invita les sorciers les plus renommés pour leur pouvoir contre le malin esprit : durant un mois ils eurent beau s'égosiller, hurler nuit et jour leurs formules magiques, frapper comme des sourds leurs tam-tams et leurs vieilles casseroles : rien n'y fit, le diable continua ses méfaits et devint même de plus en plus exigeant, tandis que les sorciers faisaient bombance aux frais du malheureux meunier.
    Un mois, deux mois passèrent ainsi : La Brebis, gardant un silence farouche, dépérissait à vue d'oeil. Un soir, complètement découragé, il s'était comme machinalement assis à table, mais sans aucune envie de manger. Du fond du puits le diable eut beau crier : La Brebis ne bougea pas. Un moment après, un rire ironique se fit entendre sous la table :
    Hé bien ! Ça ne va pas ? Bientôt tu seras comme ton moulin, qui ne va pas du tout, car c'est moi qui l'empêche de bouger.
    En entendant ces mots, La Brebis, dans un sursaut de colère, s'est levé, a saisi une trique et se met à en donner de grands coups sous la table, à droite, à gauche, en haut, en bas, et, lorsqu'il commence à se fatiguer, voici que d'une grande amphore pleine de vieille eau-de-vie, placée dans un coin obscur de la chambre, sort une voix moqueuse
    Attention ! Ne frappe pas l'amphore où je me suis retiré, sinon adieu la bonne liqueur que tu aimes tant.
    Le pauvre meunier, tout en sueur, n'en pouvant mais, s'est affalé sur une chaise :
    C'est ça ; repose-toi, raille le diable ; je me trouve très bien dans ton amphore : j'y resterai tant que ta tendre moitié ne m'aura pas rendu mes souliers.
    Qu'est-ce que cela signifie ? Gémit La Brebis ; quelle est cette histoire ?
    Voilà. Madame, en juillet dernier, est allée en pèlerinage au Mont-Omi. Elle a grande dévotion envers mes amis de la sainte montagne et n'a pas oublié de frotter son nez à la cuisse de l'éléphant sacré. Au retour, en passant à Kiating, elle a brûlé des bâtonnets d'encens dans un temple voisin de la pagode où je fais ma résidence, puis, par la porte entr'ouverte, elle voit briller sur mon autel une jolie paire de souliers en satin rouge, fleuris de roses et ourlés d'or, que venait de m'offrir une pieuse dévote ; alors, sans hésiter, certaine de n'être vue de personne, elle entre, avance à pas de loup, prend les souliers et les emporte en disant : « Ce vilain poussah oui, elle a osé dire : ce vilain poussah ! n'a pas besoin de ces mignons souliers qui iront très bien à ma petite Fleur de Pêcher ». Voilà pourquoi je suis venu voir ce qui se passait par ici. Pour te faire enrager j'ai arrêté ton moulin et il ne marchera pas tant que tu n'auras pas assommé ta femme et restitué mes souliers.
    Sur ce La Brebis interrogea sa femme, qui se contenta de lui répondre évasivement : « On verra ça demain ». Le lendemain, au petit jour, la femme, longeant les bords du lac, se dirigeait vers Tchoukentan ; mais, au lieu d'entrer en ville, elle s'engagea sur la droite dans un petit sentier qui conduisait à... la Mission catholique. Rares sont les Chinois qui, aux jours de prospérité, savent trouver ce chemin ; mais, quand survient le malheur, on y va tout droit. Les païens eux-mêmes, dans l'embarras, viennent là où ils espèrent trouver bon accueil et assistance au moins d'un bon conseil. C'est ce que fit Mme La Brebis.
    Quand elle arriva, l'église était remplie et le missionnaire commençait la messe. Elle ne comprit pas grande chose aux cérémonies ni aux prières clamées à haute voix par toute l'assistance, mais elle demanda au Dieu des chrétiens de la délivrer des méfaits du diable. Après la messe elle raconta, ses malheurs à la maîtresse d'école, qui la présenta au missionnaire. Celui-ci rassura la pauvre femme, lui donna quelques médailles avec une belle image de la Sainte Vierge et lui promit d'aller dans la journée bénir sa maison et son moulin, à quoi il ajouta quelques bons conseils, car, à peine de retour chez elle, empoignant le poussah sur l'autel familial avec toutes les paperasses superstitieuses, elle jeta le tout au feu. Elle fit ensuite emporter par quatre hommes la fameuse amphore où le diable se tenait coi et la précipita au fond du lac. Après quoi, appelant son mari :
    Viens me donner un coup de main pour préparer la réception du meilleur homme du pays, qui va faire marcher ton moulin.
    Alors, tu as rendu les souliers au diable ?
    Penses-tu ? Le diable avec ton vin, j'ai tout jeté au fond du lac. Il nous a fait assez de misères pour que nôtre petite Fleur de Pêcher garde ses souliers. Bientôt nous serons chrétiens. Regarde sur l'autel cette belle Dame avec son Enfant qui nous sourit !... Mais voici le Père.
    En effet, le missionnaire arrivait avec un enfant de choeur portant l'eau bénite. Un beau crucifix fut fixé à la place d'honneur et toute la famille lui fit par trois fois la grande prostration. Le Père aspergea d'eau bénite la maison, puis le moulin, qui aussitôt, ô merveille ! reprit vie et fit entendre de nouveau son joyeux tic-tac.
    Depuis lors, l'heureuse famille est baptisée. Autour du moulin gambadent Simone (Fleur de Gardénia) et sa petite soeur Odette (Fleur de Pêcher), qui a gardé les fameux souliers. Leur mère Marie La Brebis leur enseigne à bien prier la Sainte Vierge qui les a sauvés de l'emprise du diable. Quant au brave Pierre La Brebis, qui a retrouvé le sommeil, l'embonpoint et la paix, il sourit aux anges en écoutant chanter son joyeux moulin.

    M. DUBOIS,
    Missionnaire de Suifu.

    1939/174-179
    174-179
    Chine
    1939
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