Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le Mont Fuji

Le Mont Fuji Il n'est personne qui, ayant jeté les yeux sur une estampe ou même sur une carte postale japonaise, n'y ait entrevu la silhouette de la célèbre montagne, ce cône massif qui, depuis le rivage de la mer, lance d'un seul jet son sommet à 3.800 mètres de hauteur : le Fuji-yama. D'après la tradition, en l'an 286 de l'ère chrétienne, un cataclysme formidable aurait fait surgir le mont Fuji en même temps qu'il creusait les six lacs qui l'entourent et même le grand lac Biwa, près de Kyôto.
Add this
    Le Mont Fuji

    Il n'est personne qui, ayant jeté les yeux sur une estampe ou même sur une carte postale japonaise, n'y ait entrevu la silhouette de la célèbre montagne, ce cône massif qui, depuis le rivage de la mer, lance d'un seul jet son sommet à 3.800 mètres de hauteur : le Fuji-yama.
    D'après la tradition, en l'an 286 de l'ère chrétienne, un cataclysme formidable aurait fait surgir le mont Fuji en même temps qu'il creusait les six lacs qui l'entourent et même le grand lac Biwa, près de Kyôto.
    Le mont Fuji a toujours été regardé comme la plus haute montagne du Japon. A ce sujet cependant une antique légende rapporte qu'une contestation s'éleva entre lui et un des sommets de la grande chaîne centrale de l'île Nippon ou Hondo. Un arbitre fut désigné pour trancher le différend, et le moyen adopté par lui fut des plus simples : un grand bambou arraché d'une forêt voisine fut fendu en deux sur toute sa longueur et ses extrémités posées sur le sommet des deux pics rivaux, on versa de l'eau dans ce canal rudimentaire et la direction prise par le liquide indiquerait clairement le vaincu de ce débat. Stupéfaction ! Le courant s'établit vers le Fuji : serait-il découronné de son glorieux titre de Takayama (la haute montagne) ? Il ne l'entendit pas ainsi : saisissant le bambou révélateur de son infériorité, il se mit à en frapper à coups redoublés son adversaire, creusant au sommet une suite de tranchées qui lui donnèrent de loin l'apparence d'une denture de scie et lu ; méritèrent le nom de Nokogiri-yama (montagne de la scie), qu'il a gardé depuis lors.
    Le Fuji était redevenu la « Haute Montagne ». Hélas ! Ce n'était pas pour toujours. En 1895, après la guerre sino-japonaise, lorsque l'île de Formose fut cédée au Japon, on dut constater que l'imposant massif montagneux du centre de l'île était dominé par un pic, le Mont Morrison, qui dépasse de plus de 100 mètres l'altitude du Fuji et qui reçut de l'Empereur Meiji le nom de Nii-Takayama (Nouvelle Haute Montagne). Le Fuji n'est donc plus le plus haut sommet de l'Empire japonais, mais il reste celui de l'île centrale Nippon, et il continue, comme depuis des siècles, à fournir un thème inépuisable aux poètes et aux peintres, pour lesquels il sera toujours le meizan, la merveilleuse montagne du Japon.
    Le Fuji est un volcan : bien qu'il semble endormi depuis plus de deux siècles, rien ne garantit qu'il n'aura pas de terribles réveils. Les annales du Japon mentionnent, en effet, de nombreuses éruptions à des intervalles divers, particulièrement celles des années 800, 864, 967, 1082, 1649. La plus récente eut lieu du, 16 décembre 1707 au 22 janvier 1708 : elle fit surgir, sur le flanc méridional de la montagne un nouveau cratère dont la saillie rompt la régularité de l'immense cône ; aux alentours du volcan les cendres lancées par l'éruption s'élevèrent jusqu'à près de 2 mètres, et à Yedo (Tôkyô) même, à 120 km. de là, il y en eut 15 centimètres ; les dégâts causés dans le voisinage furent incalculables.
    Depuis cette époque, le terrible volcan ne s'est pas départi de son imposante sérénité ; ses abords et même son cratère sont accessibles aux courageux touristes et surtout aux fervents pèlerins, car, aux yeux des Japonais, le Fuji n'est pas seulement un mont pittoresque, c'est une montagne sainte, dont l'ascension est une source de mérites et de grâces.

    ***

    Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé...

    Tel est bien celui qui se dirige vers le somment du Fuji ; encore se réserve-t-il de vous laisser en panne à mi-côte, vous abandonnant à votre propre initiative pour la partie la plus dure de la montée ;
    Six forts chevaux tiraient un coche...

    Ici, pas de coche. Quant aux chevaux, il s'en trouve, mais eux aussi, après une traite, lente et secouée, vous lâcheront à mi-chemin et vous déposeront sur un sol de lave, qui vous sera un bon terrain d'expérience sur l'élasticité de vos jambes.
    La perspective n'est pas engageante, mais si attirant est cet orgueilleux sommet ! De quel merveilleux panorama ne doit-on pas jouir de là-haut! Du courage donc, et en avant !
    Les missionnaires qui, venus de Tôkyô ou d'ailleurs, veulent tenter l'ascension du Fuji, font généralement leur point de départ de la léproserie catholique de Kôyama, dite aussi de Gotemba, du nom d'un gros village voisin. Cet établissement, fondé en 1888 par le P. Testevuide, puis dirigé et développé successivement par les PP. Vigroux, Bertrand, Droüart de Lézey, est actuellement sous la direction d'un prêtre japonais, lé P. Iwashita, qui prodigue ses soins corporels et spirituels à quelque 120 malades.
    Après avoir joui de la cordiale hospitalité du P. Iwashita et admiré la piété et aussi la bonne humeur des pauvres lépreux, une heure et demie de marche nous conduit à Gotemba, où nous trouvons un tramway qui nous transporte à Subashiri, à 10 km de Gotemba, et c'est là que commence l'ascension. Nous trouvons au milieu de nombreux pèlerins, vêtus de blanc, chaussés de sandales de paille et coiffés d'un énorme chapeau en forme d'abat-jour ; à leur ceinture pend une do chette, à leur poignet le chapelet bouddhique de 108 grains. Autrefois les femmes n'étaient admises au pèlerinage du Fuji que jusqu'à mi-hauteur de la sainte montagne ; actuellement la défense est abrogée et nombre de femmes entreprennent la laborieuse ascension et se montrent les plus ferventes dans la répétition ininterrompue des invocations au Bouddha.
    A Subashiri quelques pèlerins ont loué des chevaux, mais 2 km plus loin il faut mettre pied à terre pour gravir la longue côte. De distance en distance, des huttes de pierre, au nombre de 10, ont été grossièrement construites, dans lesquelles on peut prendre quelques instants de repos en dégustant une tasse de thé ; celle de la station est même assez grande pour qu'une cinquantaine de personnes puissent s'y entasser pour passer la nuit. C'est ce que nous faisons, car, après une longue demi-journée de marche pénible, nous avons d'autant plus besoin de repos que, le lendemain matin, il nous faudra partir avant le jour pour achever l'ascension et arriver au sommet pour y jouir du merveilleux spectacle du lever du soleil. Après donc un repas sommaire, un bol de riz et deux oeufs, nous nous blottissons dans un coin du taudis enfumé et cherchons un sommeil qui ne sera que trop troublé par d'indésirables parasites.
    Le matin le temps est splendide. A 3 heures et demie, nous reprenons notre ascension. Les premiers pas furent durs : nous avions encore du sommeil dans les yeux et de la fatigue dans les jambes, mais le froid nous réveille ; puis le chemin est escarpé, à certains endroits il faut s'aider des mains, la végétation est rare et rabougrie ; bientôt c'est k désert : le regard ne rencontre plus que des rochers noirs et arides qui de-ci de-là émergent de l'épaisse couche de lave. Plus haut on longe de belles nappes de neige qui, à l'abri d'un pli de terrain, échappent aux rayons du soleil et méritent le titre de « neiges éternelles ». Nous brûlons la 9e et dernière station et la perspective d'arriver au sommet nous donne des forces pour « grimper » cette dernière étape.
    Nous passons sous une série de ces mystérieux portiques shintoïstes (torii) qui au Japon surmontent toute voie sacrée; nous défilons entre des rangées de minuscules temples shintoïstes et bouddhiques, reproductions des temples célèbres de l'Empire. Les pèlerins arrivent : le ton de leurs invocations s'élève les clochettes tintinnabulent plus fort, les inclinations profondes se multiplient et les offrandes pleuvent dans le tronc que surmonte la statue de Sengen, fille du dieu des montagnes, déesse du Fuji.
    Bientôt des traits de feu, jaillis de l'Orient annoncent le lever du soleil, le voile des ténèbres tombe, l'astre apparaît et remplit l'espace de sa vivifiante lumière. Le spectacle est enchanteur, et, tandis que l'impression des pèlerins se traduit bruyamment, notre émotion nous porte au recueillement. Quand la splendeur du Soleil de vérité et de justice illuminera-t-elle ce beau pays comme la lumière du soleil matériel l'éclaire en ce moment ?.. Il serait consolant de pouvoir, sur ce sommet si profondément païen, faire descendre le divin Agneau qui efface les péchés du monde. Nous n'avons pas cette joie, mais d'autres l'ont eue : Mgr
    Berlioz le premier, croyons-nous, puis Mgr Chambon, quelques missionnaires aussi, ont célébré là le Saint Sacrifice et Notre Seigneur a pris possession déjà de la glorieuse montagne, sur laquelle un jour, s'il plaît à Dieu, s'élèvera un temple dédié à Notre Dame du Japon et surmonté de la croix : quel grandiose pèlerinage chrétien il y aura alors !..
    Avant de regagner la plaine, nous faisons le tour du cratère de l'ancien volcan : son diamètre est de 500 à 600 mètres, sa profondeur est d'environ 150 mètres au-dessous de la ceinture de pics qui l'enserrent. Malgré un ciel admirable de colorations irisées, une impression de tristesse, au moins de mélancolie, se dégage de ce cratère béant, au fond duquel émergent des roches calcinées ; mais cette impression passagère s'efface quand on promène ses regards sur le merveilleux panorama, sur cette mer de montagnes, de pics, de cols et de vallées qui vont se perdre harmonieusement dans l'Océan.
    La descente fut beaucoup plus rapide que la montée ; en quelques heures nous avions regagné notre point de départ, emportant de cette intéressante excursion des souvenirs que nous gardons précieusement, des espoirs que nous confions à la divine miséricorde.

    1937/63-67
    63-67
    Japon
    1937
    Aucune image