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Le monachisme en pays de mission

Le monachisme en pays de mission (1) On m'a fait l'honneur de m'inviter à vous faire, Messieurs, un rapport sur les congrégations indigènes de religieux et religieuses contemplatifs en Extrême-Orient. Il peut, au premier abord, vous sembler surprenant que pour traiter un pareil sujet, on se soit adressé au Supérieur de la Société qui, parmi toutes les sociétés de missionnaires, est précisément la plus éloignée de l'organisation religieuse, au sens strict du mot.
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    Le monachisme en pays de mission (1)

    On m'a fait l'honneur de m'inviter à vous faire, Messieurs, un rapport sur les congrégations indigènes de religieux et religieuses contemplatifs en Extrême-Orient.
    Il peut, au premier abord, vous sembler surprenant que pour traiter un pareil sujet, on se soit adressé au Supérieur de la Société qui, parmi toutes les sociétés de missionnaires, est précisément la plus éloignée de l'organisation religieuse, au sens strict du mot.
    Le prêtre des Missions Etrangères n'est pas un religieux. Il est encore moins un contemplatif. Mais, si les Missions Etrangères de Paris ont adopté au XVIIe siècle et tenu à conserver la forme d'association de prêtres séculiers, c'est dans le but de mieux servir les missions en restant plus libres d'y appeler et d'y installer toutes les congrégations, tous les ordres actifs ou contemplatifs capables d'y être utiles à la cause de Dieu.
    Leur but, ainsi que l'indiquent leurs Constitutions dès leur première phrase, a été de fonder l'Eglise dans les pays où elle n'existe pas encore ou ne commence qu'à naître.
    Pour cela, résolument, elles y ont introduit l'épiscopat : épiscopat missionnaire sans doute et appuyé au début sur un clergé missionnaire, mais tendant de toute son activité à former dans les nouvelles chrétientés d'Extrême-Orient un clergé indigène d'où sortirait, le moment venu, l'épiscopat indigène. Et à ces églises, décidément implantées dans le sol des pays nouveaux, toute la préoccupation des Missions Etrangères a été, dès l'origine, de fournir des points d'appui, ceux-là même, si possible, qui dès les premiers siècles chrétiens, ont joué ce rôle. Je parle des Ordres Religieux, dont le rôle est si efficace pour la stabilisation des jeunes chrétientés.
    Mais jusqu'à une époque toute récente, une conception a prévalu dans le monde missionnaire qui rendait à peu près impossible la collaboration que j'ai en vue.

    (l) Conférence donnée, le 27 septembre, à la semaine missionnaire de Lisieux, par Mgr de Guébriant.

    Au début des missions modernes, aux XVIe et XVIIe siècles, les missionnaires, tous religieux, envoyés dans les missions par leurs supérieurs, fondaient des oeuvres qui restaient étroitement rattachées à leurs instituts respectifs, et soumises à leur direction. Il en résulta, pendant une assez longue période, des embarras, sinon des conflits de juridiction, auxquels le Saint Siège remédia en adoptant peu à peu le système d'une répartition rigoureuse des territoires entre les divers Instituts chargés de missions.
    Celte période de l'apostolat est celle que nous vivons encore. Et quand une Société, comme celle des Missions Etrangères, désirant ardemment se procurer le concours d'autres instituts, invite l'un d'entre eux à venir dans les pays qu'elle évangélise exercer ses propres activités, un obstacle se présente, toujours le même : l'institut auquel il est fait appel demande qu'on lui cède un territoire défini où il sera chez lui. Il ne conçoit la collaboration que sous forme de substitution.
    Mais déjà nous voyons poindre à l'horizon, l'aurore de temps nouveaux. Et c'est une consolation de voir par exemple les Pères Rédemptoristes installés en Annam, dans un Vicariat, des Missions Etrangères, pour y jouer leur rôle traditionnel, comme ils feraient dans des diocèses d'Europe ou d'Amérique. De même, nous voyons les Franciscains en route pour le Tonkin, où ils vont non pas partager un territoire mais fonder une maison régulière dans le vicariat de Vinh. Tels encore, les Prêtres de Saint-Sulpice qui, avant la fin de cette année, vont ouvrir un séminaire au Tonkin, etc. Tout ceci n'est évidemment qu'un commencement. Mais puissamment encouragé par les plus récentes instructions et les plus récents appels des SS. PP., il aura une suite.
    Eh bien, et c'est ici que j'entre directement dans le sujet de cette conférence, parmi tous les services que les Religieux peuvent rendre à la Propagation de la Foi en acceptant dé collaborer avec les missionnaires sans se substituer nécessairement à eux, le plus grand sans aucun doute est celui qui consiste à initier les convertis des pays de mission non plus seulement à la vie chrétienne, mais à la perfection chrétienne, en la leur présentant sous la forme la mieux adaptée à leur conception de la spiritualité.
    Cette conception est très simple à la fois et très haute. C'est l'union à Dieu par le renoncement au monde et la contemplation, c'est le triomphe de l'esprit sur la chair par les pratiques d'un ascétisme rigoureux, c'est la communication établie et entretenue avec l'au delà par les longues prières vocales et les observances multipliées ; c'est la béatitude de la vie future gagnée par les immolations de la vie présente. Qu'est-ce que tout cela sinon la vie monastique, érémitique ou cénobitique? C'est un fait que partout chez les peuples qui s'éveillent à l'idée de perfection religieuse, à l'aspiration vers la sainteté, le saint homme idéal s'il n'est pas un martyr est un ermite ou un moine, un saint Hilarion ou un saint Antoine; un saint Martin ou un saint Basile, voire un Siméon Stylite, une sainte Marie l'Egyptienne...Les nations chrétiennes qui, tombées dans le schisme n'ont pas évolué, en sont restées à cette notion de la spiritualité, et n'ont guère d'autres saints en dehors des apôtres et des martyrs. Telle l'église russe, l'église copte, l'église syrienne. Je n'insiste pas sur ces considérations dont je ne veux nullement faire une thèse. Je cherche seulement dans des pays différents et à des époques diverses des analyses propres à faire comprendre ce qui me parait être, dans les jeunes chrétientés des pays de mission, un fait général. C'est le monachisme qui y répond le mieux aux besoins de spiritualité intense; au désir de l'ascension vers Dieu. Chez nous, un jeune homme avide de perfection ne songera pas nécessairement à se faire Trappiste. Il trouvera souvent dans l'intensité d'une activité dévouée à Dieu et aux âmes des types répondant aussi bien et mieux encore à son idéal. Pour le chrétien des races nouvelles venues à l'Evangile, c'est le trappiste qui l'emportera, qui même peut-être sera seul compris comme réalisant un idéal de perfection. C'est un fait, je le répète. Il faut le constater et en tirer la conséquence. La conséquence c'est qu'il faut offrir à nos chrétiens des pays de missions le moyen de s'élever à la sainteté telle qu'ils la comprennent, par conséquent leur ouvrir des couvents, leur ouvrir des monastères. Couvents et monastères joueront chez eux rôle qu'ont joué dans nos vieux pays chrétiens les Moines d'Orient et les Moines d'Occident.
    C'est pourquoi si dans telle ou telle mission que j'aime et dont je suis plus ou moins responsable, en Chine, au Tibet, au Japon, en Annam, aux Indes, on me donnait à choisir entre deux bonnes nouvelles : ou bien, 10.000 nous veaux chrétiens y ont été baptisés cette année, ou bien un monastère y a été ouvert par les Cisterciens, les Chartreux ou les Bénédictins, j'opterais pour le second terme de l'alternative; c'est lui qui me donnerait le plus de joie, parce qu'il ouvrirait devant moi de plus larges espoirs. Ce que je dis aujourd'hui, je l'aurais dit il y a quarante ans. Mais avec combien plus de conviction aujourd'hui, après l'appel adressé par le Pape aux Ordres Religieux contemplatifs dans son Encyclique Rerum Ecclesiae. Ecoutez-en l'écho (1) : « Nous exhortons vivement les supérieurs généraux des Ordres contemplatifs à introduire et à étendre de plus en plus dans les pays de Missions cette forme de vie plus austère, en y fondant des monastères; travaillez-y de votre côté, Vénérables Frères, Fils bien-aimés, en les priant sans relâche, à temps et à contretemps. Ces hommes solitaires attireront sur vous et sur vos travaux une abondance extraordinaire de grâces célestes:
    « Et l'on ne saurait mettre en doute que la vie monacale ne trouvât dans vos contrées un excellent terrain: en certaines régions surtout, les habitants, bien que païens pour la plupart, sont naturellement enclins à la solitude, à la prière et à la contemplation... Si les supérieurs de ces Ordres contemplatifs répondent à vos demandes et établissent leurs religieux aux divers endroits que d'un commun accord vous aurez choisis, ils feront une oeuvre extrêmement salutaire à ces multitudes immenses de païens, et leur acte nous donnera satisfaction et agrément, bien plus qu'on ne saurait l'imaginer »:
    Comme cela est pressant n'est-ce pas ? Quel accent dans cet appel du Pape aux Ordres Religieux? Non pas encore une fois, pour les substituer aux missionnaires, mais pour qu'ils aillent dans les Missions fonder sur la base qu'ont posée les missionnaires leur oeuvre de perfectionnement, de stabilisation, de rayonnement. Rayonnement qui peut porter très loin et atteindre de ces âmes de païens qui existent aujourd'hui comme au temps du centurion Corneille, ce païen que l'Ecriture déclare « religiosus ac timen Deum cum omni domo sua, faciens eleemosynas multas plebi et deprecans Deum semper ».

    (1). « Austerior sane ista vitae contemplativae consuetudo ut in Missionum territorial, conditis coenobiis, inducatur latiusve provehatur, summos horum Ordinum moderatores, quemadmodum Nosmet impense adhortamur, sic vos, Venerabiles Fratres, Dilecti Filii, opportune importune curatote : solitarii enim ii viri mirum quantum coelestium gratiarum vobis laboribusque vestris concitabunt. Atque dubitare non Iicet quin ejusmodi monachi Iocum opportunum apud vos nanciscantur cum incolae, alicubi potissimum, etsi maximam partem ethnici, natura sint ad solitidinem et ad orandum contemplandumque proclives... Quodsi Ordinum id genus gubernatores vestris postulationibus morem gesserint et sedes suorum, ubicumque de communi consilio placuerit, collocaverint, rem fecerint et tantae ethnicorum multitudini irnprimis salutarem et Nobis ultra quam credibile est, acceptam et gratarn ».

    Mais venons à l'Extrême-Orient puisque c'est de lui surtout que j'ai à vous parler ce matin. Y a-t-il en Extrême-Orient de ces âmes qui avant même la conversion au christianisme, et après elle a fortiori, aspirent à la perfection religieuse ? L'Extrême Oriental est-il apte au monachisme? Je réponds : il l'a été de tout temps, il l'est de nos jours autant et plus que jamais.
    Entre les preuves innombrables que je pourrais en donner, laissez moi vous eu choisir une qui me sera l'occasion de vous fournir quelques détails curieux et inédits. Vous savez que l'Extrême-Orient est couvert de monastères bouddhiques, taoïstes, lamaïques. Vous savez aussi que dès les Xllle et XIVe siècles il y avait eu en Chine une première pénétration franciscaine, dont l'histoire est mal connue et qui, par suite de la rupture des communications avec l'Europe et des bouleversements politiques n'a laissé presque aucune trace. Eh bien ! La Mission lazariste de Ning-Po ait Tche-Kiang était convaincue en 1920 et je suis certain qu'elle l'est toujours que la plupart des grands monastères de Hang-Tcheou sont d'origine franciscaine. Les moines eux-mêmes en sont 'tellement convaincus qu'ils se refusent absolument à laisser visiter leurs bibliothèques contenant, on le sait, des livres européens, de peur qu'on retrouve de vieux titres de propriété et que des réclamations s'ensuivent. On sait d'autre part que de nombreux chrétiens ont vécu autrefois à Hang-Tcheou, qu'ils possédaient églises, monastères, cimetières, etc., dont on ne trouve plus trace. Exceptionnellement, un missionnaire avait réussi à voir et à photographier un manuscrit en 5 ou 6 langues, dont. Lhébreu, le sanscrit, le syriaque. Un de mes confrères m'assurait ces jours derniers avoir eu la photographie entre les mains.
    Le même missionnaire m'a de plus affirmé ceci : Au monastère bouddhiste de Tien Té, à une étape au S.-0. de Ning-Po, qu'il a visité lui-même et qui est de ceux auxquels les Lazaristes attribuent une origine franciscaine, le monastère reproduit presque intégralement les anciens monastères franciscains tels qu'on les voit encore : cellules, cloître, etc. Au réfectoire la ressemblance est frappante : même disposition des tables le long des murs, table des supérieurs, chaire du lecteur, etc. Au temple adjacent, l'autel est dominé par un petit reliquaire en bois sculpté et laqué, vitré de trois côtés, et renfermant ce que les moines déclarent être une relique de leur fondateur ». Or celle-ci est purement et simplement l'antique écuelle à quêter franciscaine, avec encore très visible l'inscription que voici : j.-C., 1325 ou 1335. L'office comporte un récitatif réparti en « heures » comme le bréviaire et, tous les huit jours, un office plus solennel avec ministres à l'autel et un chant rappelant étrangement nos anciennes préfaces. Tout cela a été constaté non seulement par mon confrère, mais par MM. Lion, Grosbois et Pied, excursionnistes français qui l'accompagnaient.
    Cela donne envie de pousser plus avant ces recherches, n'est ce pas ? Mais ce n'est pas notre affaire. Ce qui vient à notre sujet c'est le fait, pour moi incontestable, d'une pénétration monastique en Chine par les premiers missionnaires. Je dis : pour moi incontestable, car si au mue siècle les Capucins ont pu fonder, comme la chose est certaine, un couvent à Lhassa, en plein Tibet impénétrable, qui empêche de croire avec les Lazaristes que les Franciscains avaient dès le XIVe siècle en Chine plus d'un florissant monastère? Et la conclusion de ce fait est que l'établissement monastique a toujours trouvé en Chine et partout en E.-0 les plus grandes facilités.
    Qu'il en soit de même aujourd'hui, je n'ai d'autre embarras à démontrer que celui de choisir entre une montagne de preuves. Nous savons avec quelle facilité relative les premiers missionnaires de la période moderne recrutaient les vierges chinoises et annamites, parfois même les groupaient en des couvents de catacombes. Aussi, dès qu'il a été possible d'ouvrir des carmels, chaque fondation a été un succès. Il en existe actuellement 13, et voici, d'après te Bulletin des Missions de Lophem, comment il a été répondu par un Carmel d'Indo-Chine à un Carmel de France. Celui-ci avait posé la question : « Est-ce que l'on désire en Indo-Chine des religieux et religieuses contemplatives? »
    La Prieure de Hué répond : « Oui, très certainement. Evêques, clergé, fidèles, tous voudraient voir les monastères de contemplatifs se multiplier ». Au Vicaire Apostolique de Siam qui lui demandait de fonder une Trappe dans sa mission, le P. Abbé de Pékin répondit: J'ai à satisfaire 21 demandes de fondations avant de pouvoir songer à la vôtre ». Est-ce le manque d'argent qui rend les fondations impossibles ? « Non, répond la Prieure de Hué. Ici, comme en Espagne au temps de sainte Thérèse, on fonde fort bien sans argent... Et elle le prouve par des exemples. Et elle conclut : « Que Dieu nous donne bien vite des Chartreuses, des Trappes, des Monastères Bénédictins, des Carmels indigènes : rien ne servirai mieux la Propagation de la Foi dans ces pays ».
    Voici maintenant une citation du R.P. Manna, Supérieur Général de la Société des M.- E. de Milan. Il parle de la Birmanie, le pays bouddhiste par excellence. « La Birmanie tout entière, dit-il, peut être considérée comme un immense monastère, Si notre foi veut faire brèche dans les âmes des Birmans; il ne faut pas qu'elle se départisse des formes mentales et matérielles dans lesquelles, ici, on conçoit la religion. Ce peuple sera chrétien le jour où on « pourra lui offrir avec la vérité religieuse un cadre qui remplace cet ensemble fascinant dans lequel lé Bouddhisme drape son « vide et qui fait de la vie sociale et individuelle bouddhiste « une fête continuelle. » Et il va jusqu'à dire que pour entamer le Bouddhisme Birman, il ne faudrait rien de moins qu'une abbaye de l'importance du Mont Cassin, donnant en grand l'exemple d'une vie monastique véritable et exemplaire et servant de foyer à une presse bien informée des questions bouddhiques et rayonnant sur la partie pensante du pays un jet continu de lumière chrétienne.
    Ce que le P. Manna dit si bien des Birmans, on peut le dire avec de simples nuances de plus ou de moins des Tibétains, des Indiens, des Siamois, des Chinois, des Mongols, des Japonais, en un mot de tous les peuples de l'Extrême-Orient. La chose est si évidente qu'on a vu, par exemple à Nankin il y a six ans des Protestants Norvégiens s'improviser moines et fonder nue « religion » où s'amalgament les symboles, les rites, les mystères chrétiens, les observances; les dogmes, bouddhiques et taoïstes. Vous citerai-je l'exemple donné au Japon par les PP. Franciscains qui, s'ingéniant pour répondre à l'inquiétude des âmes païennes, imaginèrent de faire à Sapporo une réplique des « Journées Franciscaines » de Berlin, consacrant nue journée à une sorte de Récollection pour païens, véritable retraite de silence, de réflexion, d'entretiens sur l'inquiétude du cur humain, sur la vie religieuse et les grands problèmes moraux, le tout aboutissant au plus remarquable succès et à l'expression d'un vif désir de recommencer souvent.
    Il faut me borner. Le sujet est infini. Je me résume en disant que : 1° les grandes sociétés païennes de l'E.-O. offrent à l'ascétisme catholique un terrain d'une merveilleuse richesse ; 2° le noyau chrétien formé et organisé par les missionnaires est partout assez compact pour former une base et un point d'appui à une fondation monastique quelle qu'elle soit, et lui assurer un recrute ment ; 3° il n'y a aucune mission en Extrême-Orient qui ne désire et n'appelle de tous ses voeux une fondation de ce genre.
    Les choses étant ce que je viens de dire et l'étant depuis si longtemps on pourrait croire que les établissements monastiques existent déjà partout ton Extrême-Orient et en grand nombre. Hélas l les religieux n'ont répondu jusqu'ici à l'appel des Missions que dans une mesure infime, juste assez pour démontrer à quel point ils sont attendus et quel succès leur est réservé. Comment expliquer ce retard ? Sans doute par la pénurie du personnel européen ; peut-être aussi par l'ignorance du véritable état des Missions et la défiance qui en résulte ; enfin, très certainement par la' crainte de ne pouvoir sous des climats inconnus maintenir l'observance traditionnelle. Quoi qu'il en soit voici la trop maigre statistique des établissements monastiques en Extrême-Orient.
    En Chine il existe deux trappes, celle de Pékin fondée en 1883 et qui compte 19 prêtres dont 10 chinois, 21 religieux de chur chinois et 34 convers chinois, en sont 74 religieux sans compter les oblats. L'autre Trappe celle de N.-D. de Liesse au Vicariat de Tchen Ting fou a été fondée en 1927 : elle compte 17 prêtres dont 10 chi lois et 10 con vers chinois, en tout 27 religieux.
    Au Japon il y a trois monastères cisterciens dont deux à N.-D., du Phare au diocèse d'Hakodate, l'un pour les hommes comptant 55 religieux choristes ou convers dont 11 sont des Européens ; et 1 pour les femmes qui est on ne peut plus prospère. Le 3e est à Shindenbaru au diocèse de Fukuoka et n'a que deux ans 1/2 d'existence. Il compte déjà 17 religieux dont 3 prêtres, 1 européen et 2 japonais, 4 oblats choristes et 10 convers.
    Etc'est pour tout les Cisterciens.
    Les Franciscains commencent. Au Japon, leur centre de Mission à Sapporo est en somme un monastère et c'est là qu'ils ont fait cet essai heureux de « journée franciscaine » ? Dont je vous ai parlé. En Corée, les Bénédictins, appelés par les M.-E de Paris ont pris à leur compte une partie du Vicariat de Séoul et en ont fait le Vicariat de Wen-San.
    Je ne parle pas de l'Université bénédictine ouverte ces dernières années à Pékin, car c'est une oeuvre d'enseignement. Mais 3 religieux bénédictins envoyés en Chine par le monastère bénédictin de Saint-André de Lophem ont, après d'assez longs tâtonnements, trouvé ce qu'ils cherchaient dans un vicariat des M.-E., au Sutchuen et leur nouveau prieuré de Chouen-king a été inauguré cette année même.
    Et c'est 'tout pour l'Extrême-Orient. En tout cas je ne connais pas autre chose. Les autres pays de Mission, en Afrique et en Océanie, sont-ils plus favorisés? J'en doute. Nous avons tous entendu parler des Trappistes de MarianhilI en Afrique australe, du Monastère Bénédictin de la Nouvelle Nursie en Australie. Ce sont de grands succès monastiques et apostoliques. Y a-t-il quelque chose de plus ? Peut-être. En tout cas peu de chose. Et de toute cette revue reste bien nette l'impression que peu de chose, trop peu de chose a été fait clans cet ordre d'idées pour tant si important.
    J'ai gardé pour la fin un trait qui, ce me sein hie, résume tout ce que j'ai voulu dire dans cette conférence, l'intensité des aspirations religieuses chez beaucoup de nos convertis d'E.-0. ; Lurgence de fondations monastiques dans la plupart de nos missions ; l'impuissance des missionnaires à satisfaire un tel besoin. Voici ce trait.
    En 1909, le P. Denis, missionnaire de Hué en Annam, demanda à son évêque, Mgr Allys, la permission de réunir quelques jeunes gens et de vivre avec eux selon la règle de saint Benoît. « Car, disait-il, il y a en IndoChine beaucoup de couvents pour les femmes et pas un seul monastère pour les hommes ».
    L'évêque approuva mais conseilla de faire appel aux Trappistes. Le P. Denis écrivit donc à des Abbés de France, de Chine, d'Italie, aux Cisterciens de Lérins, aux Chartreux, aux Bénédictins. On ne lui répondit pas, ou bien on lui dit: « Non, nous n'irons jamais en « IndoChine, le climat du pays ne permettant pas l'observation intégrale de nos Règles ».
    Le P. Denis voyant se multiplier les postulants indigènes, ne se découragea pas. Et au bout de huit ans, il vint avec un autre de ses confrères, missionnaire du même vicariat, dire à son évêque :
    « Mgr, nous vous avons obéi; vous voyez le résultat, il est nul.
    « Permettez donc à deux de vos missionnaires de s'improviser « moines pour initier nos Annamites à la vie monastique ».
    L'évêque permit. Et le 15 août 1918, la messe était célébrée pour la première fois, sur l'emplacement du futur monastère donné généreusement par Son Excellence Bai, premier Ministre de l'Empereur d'Annam et catholique fervent.
    Le Pape Benoît XV s'intéressa vivement à cet essai et dès octobre 1918 donna les autorisations nécessaires. Mais la prudence de l'évêque en retarda deux ans la publication officielle et c'est le 21 mars 1920 qui vit naître canoniquement cette congrégation des Religieux de N.-D. d'Annam : ce jour-là le Supérieur et six frères prirent l'habit et commencèrent le Noviciat. Et dès 19231e Cardinal Préfet de la S. C. écrivait à Mgr Allys : « Loetus apprehendi istic adesse bonum institutum Religiosorum qui sub regula Trappistarum vivunt ».
    Au 15 février de cette année, la « Trappe de Phuoc-Son » comptait une cinquantaine de membres, tous annamites, sauf trois français, tous 3 prêtres des Missions Etrangères, qui devraient être rayés de l'état de la Société : je n'ai pas eu encore le courage de le faire. Il y a eu au printemps dernier une prise d'habit et une ordination à la prêtrise. En mai, le P. Supérieur étant allé prêcher la retraite ecclésiastique à Hung-Hoa (Tonkin) en a ramené le vice doyen des Prêtres indigènes et deux fervents catéchistes. L'évêque intéressé en publiant cette nouvelle ajoutait : « Que Dieu leur donne la persévérance et accorde à d'autres plus jeunes de les suivre ». Quelques années auparavant, deux novices avaient fait leur profession perpétuelle. Le père du premier d'entre eux était venu pour l'empêcher de s'engager dans cette voie. Mais il fut pris lui-même et regarda comme un bonheur d'être admis « ad experimentum inter familiares monasterii ».
    Quant à l'observance des Règles Cisterciennes, les moines de Phuoc-Son portent l'habit monastique en étoffe annamite et non en laine. Ils vont pieds nus. Leur nourriture est celle des indigènes pauvres. A ces nuances près, qui ne font que renchérir sur nos Trappes d'Europe, ils observent strictement les Constitutions de Cîteaux. Un catholique d'Annam écrivait récemment : « Le bien que cette vie religieuse fait rayonner sur toute la population chrétienne ou païenne est immense. Leurs prières et leurs exemples sont un vrai levain pour l'Eglise d'Annam ».
    Or, et ceci achèvera de prouver tout ce qui a fait l'objet de cette conférence dans une lettre que le Prieur de N.-D. d'An-nam adressait au Séminaire des Missions Etrangères en février dernier, je lisais cette phrase : « On nous demande une fondation dans la Nouvelle Guinée Hollandaise ». Oui, si intense est le besoin qu'on ressent dans les missions de fondations monastiques que l'appel des missionnaires ne trouvant d'écho nulle part, on s'adresse déjà du fond de la Papouasie à la pauvre petite Trappe missionnaire de N.-D. d'Annam. A peine est-elle créée qu'on lui demande des moines annamites pour former des moines océaniens !...
    Mais, c'est ma conclusion, le pusillus grex missionnaire ne suffit pas à tant de tâches. Il ne peut tour à tour selon les besoins s'improviser enseignant, contemplatif, hospitalier, etc. Que donc les congrégations religieuses, suivant la grande tradition catholique, répondant aux appels du Saint Siège, imitant le bon exemple déjà donné par les Trappistes à Pékin, les Marianistes au Japon, les Rédemptoristes à Hué et bientôt les Sulpiciens au Tonkin, arrivent à la rescousse : que les enseignants ouvrent des collèges, que les contemplatifs ouvrent des monastères, que les hospitaliers créent des hôpitaux, en un mot que chacun exerce sa spécialité en laissant au missionnaire la sienne qui est de défricher les terres infidèles et de poser pour l'oeuvre de tous les autres le fondement indispensable.
    Je l'ai déjà dit; je le répète en finissant : Le branle est donné le mot d'ordre du Pape est chaque jour mieux compris, les chrétien- tés d'Extrême-Orient sont prêtes à fournir un recrutement magnifique aux ordres d'hommes ou de femmes qui viendront les aider dans leurs ascensions vers Dieu. Que les congrès missionnaires tels que celui de Lisieux achèvent de dissiper au sujet des missions les ignorances et les préjugés qui retardent encore les décisions tant attendues et que beaucoup parmi les auditeurs si bienveillants et attentifs de cette trop longue conférence vivent assez longtemps pour voir en Extrême-Orient et ailleurs ce qu'ont vu en Occident les premiers siècles de l'Eglise, l'épanouissement de la vie religieuse sur les terres imbibées du sang des martyrs.
    1929/241-252
    241-252
    France et Asie
    1929
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