Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le merveilleux Annamite

Le merveilleux Annamite PAR M. E. SOUVIGNET Missionnaire du Tonkin Occidental.
Add this
    Le merveilleux Annamite

    PAR M. E. SOUVIGNET
    Missionnaire du Tonkin Occidental.

    Que le lecteur ne s'attende pas à trouver ici une étude approfondie de toutes les manifestations psychiques, nous nous bornerons à donner quelques indications sommaires sur ce qui a trait de près ou de loin à l'occultisme chez les Annamites : magie, sorcellerie, divination, somnambulisme, magnétisme, astrologie, géomancie, sortilèges, etc. Ce sera plus qu'il ne faut, d'ailleurs, pour montrer quelle est l'ignorance des Annamites païens et de démasquer, ici et là, l'esprit malin qui opère à couvert d'elle. Le diable, en effet, ne vit que de l'ignorance des hommes.
    Voici quelles sont les principales pratiques superstitieuses.

    Tirer l'horoscope.

    Le chiromancien s'informe d'abord en quelle année, en quel mois, en quel jour et à quelle heure son client est né ; en d'autres termes il reconstitue les huit lettres, qui marquent l'année, le mois, le jour et l'heure de sa naissance. Puis, considérant à quels éléments du monde, à quelles étoiles, à quels points cardinaux et à quels signes de bonne ou mauvaise fortune ces différentes données correspondent, il tire son horoscope.

    Inspecter la physionomie.

    Le devin, après avoir demandé quelles était exactement la forme de visage et la condition sociale des ancêtres de son client, inspecte la physionomie de celui-ci et, se basant alors sur les lois de l'atavisme et des affinités secrètes, il prononce son sort.

    Déterminer l'orientation.

    Cette opération est du ressort commun de l'astrologue, du sorcier, et du géomancien ; mais comme tous ces charlatans opèrent à l'aide de la boussole divinatoire, nous présenterons d'abord cet instrument.
    La boussole divinatoire se compose, ainsi que toutes les boussoles, d'un cadran circulaire, muni, au centre, d'une aiguille aimantée. Toutefois, à la différence des autres instruments, celui-ci se divise en une vingtaine de circonférences, que viennent ensuite couper des rayons dont le nombre augmente avec leur éloignement du centre. Sur la première circonférence, à partir du milieu, se trouvent portés à égale distance, les huit trigrammes symboliques : à savoir, Can, au Sud ; Khon, au Nord ; Khan, à l'Ouest ; Ly, à l'Est, etc. Puis, à l'intérieur des circonférences suivantes et dans la sphère de rayonnement propre à chaque trigramme, pris pour dénominateur, viennent des indications relatives aux quatre saisons, aux combinaisons diverses des lettres cycliques, à l'action des cinq éléments correspondants, aux signes de bonne ou mauvaise fortune, et, en dernier lieu, à la situation des constellations zodiacales.
    Muni de ce grossier instrument, le sorcier s'en va prendre le point, c'est-à-dire déterminer les conditions géologiques, hydrographiques, atmosphériques, astronomiques, climatériques et autres, de toute habitation ou tombe, pour l'emplacement et l'orientation de laquelle on a recouru à son art, à ses artifices, est-il plus juste de dire, car il n'y a pas autre chose.

    Inspection de la cuisse de poulet.

    L'aruspice observe minutieusement la forme, la position et l'état des différentes parties qui composent cette cuisse, et surtout les phénomènes de contraction que présentent les membranes nerveuses du pied. Ainsi, pour ne parler que de ce dernier point, si le doigt du milieu s'est replié par-dessus les autres doigts et non par-dessous, c'est tout à fait bon signe.

    Divination.

    Il y a de très nombreuses manières d'opérer, entre autres celle qu'on appelle boc et qui consiste à inspecter les fissures produites par le feu sur la carapace d'une tortue (tortue terrestre ou émyde). Toutefois la plus simple en même temps que la plus usitée est la suivante : Le devin met trois sapèques dans une tasse qu'il agite ensuite très violemment et verse sur le sol. Alors s'il se trouve deux sapèques à présenter face, le sort est bon.

    Divination par le moyen de numéros tirés au sort.

    Rien n'est plus simple que ce nouveau truc de charlatanerie divinatoire.
    Un tube rempli de baguettes marquées chacune d'un numéro ou plutôt d'un signe cyclique, un grimoire contenant autant de formules également numérotées et voilà tout l'appareil de l'opérateur. Le client tire donc un the, et le devin lui fait aussitôt lecture de la formule correspondante : formule généralement donnée en un quatrain. Quelquefois même il lui délivre cette formule imprimée, comme cela se fait dans quelques pagodes.

    Divination par le moyen des trigrammes symboliques.

    Le devin prend, pour obtenir un des 64 hexagrammes symboliques, 49 baguettes de Bonia tonkinensis et en fait deux paquets qu'il tient ensuite à chaque main. Ces deux paquets représentent le Ciel et la Terre. Puis il retranche une baguette du paquet de droite, pour la fixer entre l'auriculaire et l'annulaire de la main gauche, et cette baguette figure l'homme. Ainsi le Ciel, la Terre et l'Homme sont les trois agents de l'opération qui va commencer.
    Alors le devin compte, quatre à quatre les baguettes de chaque paquet, et insère les baguettes surnuméraires entre les doigts de la main gauche. Cela fait, il mélange de nouveau les autres baguettes et recommence deux fois la même opération.
    Au bout de la troisième, il compte les baguettes insérées entre ses doigts. Alors si, sur trois opérations, deux au moins ont donné un nombre impair, le devin marque une ligne continue, pour figurer le principe parfait, et, dans le cas contraire, il trace une ligne coupée qui représente le principe imparfait.
    Enfin il recommence encore cinq fois cette triple opération, afin de pouvoir former les six lignes d'un hexagramme. Il n'y a ensuite qu'à se reporter au livre des Transformations, pour trouver le sens général de chaque figure, ainsi que la signification particulière de chaque ligne, ou plutôt pour n'y rien trouver, car ce ne sont ici que grands mots et rébus indéchiffrables.

    Croyance au cri des oiseaux.

    Le cripsirhina fait-il entendre son cri, pourtant si désagréable, aux abords d'une maison ? Bon augure ! Car, dans le courant de la journée, cette maison recevra sûrement l'annonce de bonnes nouvelles ou la visite d'hôtes distingués. De là le nom d'oiseau des étrangers, qui est donné à ce passereau. On l'appelle encore queo quel par harmonie imitative de son chant rauque et cuivré.

    Magnétisme.

    Une famille qui est en peine sur le sort de ses défunts, invite le magnétiseur ou endormeur à venir donner une séance. Celle-ci commence généralement aux approches de la nuit. Le premier soin du magnétiseur est de mettre sou âme sensitive en lieu sûr. Il souffle à cette fin, dans une tasse qu'il renverse aussitôt sur une table voisine. Promenant ensuite sur son corps, de la tête aux pieds et avec force prières ou formules cabalistiques, un bâtonnet d'encens allumé, il s'insensibilise complètement ; et le voilà, en effet, qui tombe mort, du moins en apparence. On le transporte alors au fond d'une fosse profonde qu'on recouvre d'une épaisse couche de terre, tout en ayant soin d'y ménager un trou par où descend la hampe d'un petit drapeau et aussi, sans doute, l'air nécessaire à la respiration. Toute la nuit le prétendu mort agite ce drapeau d'un mouvement intermittent. C'est signe qu'il voyage à grands pas dans l'autre monde ; c'est à tout le moins signe de vie. Le lendemain, vingt et un coups continus et rapides de ce drapeau, annoncent que la situation devient critique et qu'il est urgent d'y mettre fin. A ce signal de détresse, on s'empresse de découvrir la tombe en même temps que la tasse, pour que l'âme sensitive aille rejoindre le corps du malheureux patient.
    Il n'était que temps, certes, de le ravigoter, car son souffle devenu imperceptible et son corps pris, sinon de rigidité cadavérique, du moins d'un profond engourdissement, prouvent bien que s'il n'avait pas encore trépassé, il n'en était pas loin. Enfin, grâce au retour de l'âme sensitive sans doute, ses sens lui étant à peu près revenus, notre mort de tout à l'heure, comme on le pense bien, se met à faire des contes de revenant. Son voyage dans la région des morts, dit-il, quoique bien fatigant, a été couronné d'un plein succès. Il a rencontré sur le versant de tel coteau, au pied de tel rocher, à l'ombre de tel arbre, les tombes de Giap et de At ancêtres de la famille ; il a même causé un instant avec ces vénérables défunts, pour prendre exactement de leurs nouvelles : nouvelles excellentes, car Giap et At se trouvent également satisfaits de leur sort; les tombes sont très favorablement situées.... tout va bien... il n y a rien à changer. Et, son escarcelle une fois remplie, le bonhomme s'en va recommencer ailleurs, content de sa journée, sinon de sa nuit.
    L'opération que nous venons de décrire, sur le récit de témoins oculaires, est plutôt du genre comique. Mais elle se fait quelquefois plus sérieusement. Le magnétiseur est alors distinct du médium, c'est-à-dire de la personne magnétisée, et il magnétise tout de bon. On nous raconte même, que, de temps à autre, si l'on a affaire à un magnétiseur inexpérimenté, le médium reste bel et bien endormi pour toujours. Aussi, pour prévenir tout accident, emploie-t-on généralement plusieurs opérateurs à la fois.

    Mannequin indicateur.

    C'est encore le magnétiseur qui fabrique le mannequin indicateur, le détective secret. Celui-ci n'est pas autre chose qu'un petit magot de paille, muni d'un aimant et sur lequel le sorcier a fait maintes passes magiques. L'intéressé le porte ensuite des deux mains tendues en avant, pour se faire diriger par lui à la recherche de la pierre ensorcelée, du cadavre caché, etc., qui faisaient le malheur de sa maison. Quelquefois encore le magnétiseur, à la prière de ses clients, envoie directement lui-même ce mannequin, tantôt pour mettre le feu à une maison, tantôt pour vider l'eau d'une rizière, tantôt pour moissonner un champ, tantôt enfin pour lutiner le prochain par de mauvaises farces.

    Hypnotisme. Somnambulisme.

    Le médium est toujours une personne jeune, et le plus souvent une jeune fille.
    Voici maintenant, à grands traits, la description de cette scène. Le médium, assis par terre ou sur un tabouret, étend d'abord ses mains devant l'opérateur, pour que celui-ci trace sur elles des signes cabalistiques. Ces passes une fois terminées, le médium retire ses mains pour s'en couvrir aussitôt la figure. Alors le magicien recommence de nouvelles passes sur les cinq sens, tout en récitant une formule de délégation. Celle-ci est une longue invocation à l'adresse de Ngoc-hoang qui a pour but de prier ce grand roi du ciel de vouloir bien désigner un de ses princes, qui vienne posséder le corps du sujet ci-devant et présider la séance.
    N'oublions pas le tambourin, auquel revient sans doute une bonne part de succès ; car son jeu, d'abord faible et lent, s'anime peu à peu, pour finir par un long roulement si serré et si nerveux qu'on le croirait produit par un moteur électrique ; et, à l'unisson du tambourin, quelques racleurs de corde modulent, avec force trémolos, des airs passionnés. Le médium, apparemment, n'a pu résister aux charmes de cette musique endiablée ; il entre bientôt en état d'hypnotisme et se comporte, pour tout le reste, à peu près comme dans les autres pays.
    D'autres fois, on recouvre la figure du médium d'un petit drapeau rouge au tissu clair et transparent. Puis le magicien l'enveloppe de son regard fascinateur, et, tout en agitant d'une main fébrile un second drapeau semblable au premier, il lui commande, d'un geste rapide et dans une langue incompréhensible, tous ses mouvements.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1912, N° 90.

    C'est pour découvrir le nom d'un voleur, d'un ennemi secret, ou d'un diablotin génie, à qui l'on attribue l'infirmité de telle personne, la ruine de telle maison, la cause de tel malheur, que l'on a généralement recours aux pratiques de l'hypnotisme. Ce nom une fois obtenu, on dresse une sentence contre le criminel et on l'exécute dans la personne même du médium, ou plutôt on fait semblant de l'exécuter. Mais nous n'avons jamais entendu dire que le vrai coupable en ait ressenti le contrecoup.

    1912/308-312
    308-312
    Vietnam
    1912
    Aucune image