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Le Martyre

Le Martyre Sur l'ordre de Tay Lou-tche, les condamnés furent saisis aussitôt par les soldats et entraînés rapidement vers le lieu du supplice. Jérôme Lou et Laurent Ouang avaient les mains liées derrière le dos ; on avait fixé la tresse de leurs cheveux à leurs poignets par une de ces grosses ficelles, dont les Chinois se servent pour enfiler les sapèques. La tresse de Jérôme fut attachée si étroitement que sa tête en était fortement rejetée en arrière ; aussi demanda-t-il qu'on le déliât un peu, afin qu'il pût voir son chemin.
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    Le Martyre

    Sur l'ordre de Tay Lou-tche, les condamnés furent saisis aussitôt par les soldats et entraînés rapidement vers le lieu du supplice.
    Jérôme Lou et Laurent Ouang avaient les mains liées derrière le dos ; on avait fixé la tresse de leurs cheveux à leurs poignets par une de ces grosses ficelles, dont les Chinois se servent pour enfiler les sapèques. La tresse de Jérôme fut attachée si étroitement que sa tête en était fortement rejetée en arrière ; aussi demanda-t-il qu'on le déliât un peu, afin qu'il pût voir son chemin.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1906, N° 53.

    Agathe Lin ne fut pas attachée. En route, comme elle avait peine à suivre les soldats, ceux-ci la saisirent par les cheveux pour l'entraîner plus vite. Elle les pria de marcher plus lentement ; pour toute réponse ils ricanèrent et continuèrent de se hâter. Son voile étant tombé, elle demanda : « Laissez-moi reprendre mon voile, j'ai froid ». Cette fois ils s'arrêtèrent et la vierge remit le voile sur sa tête.
    Une foule curieuse, aux instincts cruels, avait déjà envahi la place choisie comme lieu d'exécution. Plus de mille païens étaient accourus pour voir mourir les trois chrétiens. Ils s'alignaient sur la berge du fleuve, se groupaient autour du temple Ho-chen-miao et devant l'arc de triomphe élevé tout auprès, en l'honneur d'une veuve qui n'avait pas voulu se remarier.
    De cette place, assez vaste et peu éloignée de la partie du village habitée par les indigènes et appelée Ta-tchay, on n'aperçoit plus aucune maison ; le regard se repose sur le fleuve qui roule des eaux jaunâtres et sur les hautes et abruptes collines qui bordent sa rive droite.
    Le cortège avait marché si rapidement, que le mandarin n'avait pu le suivre que d'assez loin. Enfin il arriva.
    Les trois martyrs étaient déjà agenouillés sous le grand arbre1 qui s'élevait sur la place ; Jérôme Lou entre Laurent à sa droite et Agathe à sa gauche, sur une ligne presque droite.
    Les bourreaux étaient prêts. Une triple sonnerie de la trompette de guerre retentit.
    Alors, le bourreau Siao Ta-chan2 s'approcha de Jérôme et lui dit :
    « Ne m'imputez pas votre supplice ; je suis forcé par le mandarin ».
    Le martyr répondit :
    « Je ne vous accuse pas, aujourd'hui vous m'apportez une grande joie ».
    D'un seul coup, Siao Ta-chan lui trancha la tête.

    1. Cette place s'est affaissée progressivement et a été submergée par les eaux du fleuve ; le grand arbre, entraîné avec le terrain a disparu.
    2. Siao Ta-chan devait décapiter Laurent Ouang, mais Jérôme l'ayant aperçu, lui demanda de l'exécuter lui-même. Quand il était encore païen, Siao l'avait salué comme père sec, ce qui, constitue chez les Chinois une sorte de parenté, nommée parenté pauvre, parce qu'elle ne donne point droit à la succession et diffère en ceci de la véritable adoption.
    Un père sec est donc Plutôt un protecteur choisi par l'enfant qui le salue de ce titre.
    Siao vivait encore en 1889 et habitait Mao-keou.

    Laurent Ouang fut décapité par Nié-kouy.
    A son tour le bourreau Lao lou s'avança et frappa Agathe, mais il l'atteignit seulement au visage ; d'un second coup il lui entama l'épaule. Alors, il voulut lui découvrir le buste ; la vierge protesta vivement :
    « Plutôt souffrir cent coups, dit-elle ; je ne permettrai jamais que vous m'enleviez mes vêtements ».
    Le bourreau n'osa lui désobéir et recommença à frapper ; au septième coup seulement, la vaillante martyre tomba la face contre terre ; le bourreau continua de frapper et enfin au neuvième coup la tête fut entièrement tranchée.
    C'était le 28 février 1858, vers 9 heures du matin1.
    Quand la sinistre besogne fut, terminée les bourreaux élevèrent leurs sabres sanglants, et se tournant vers le sous-préfet ils lui dirent à haute voix :
    « Nous livrons la vie de ces condamnés et leur mort au grand homme ! »
    Le mandarin répondit :
    « Moi je les confie au Ciel ! »
    On l'entendit qui disait ensuite :
    « Il est regrettable que Lou Ting-mey, qui était le meilleur des hommes et doué d'une grande intelligence, m'ait forcé, par son entêtement, à le faire mourir ».
    Trois sonneries retentirent annonçant la fin de l'exécution.
    Les corps des martyrs furent dépouillés de leurs vêtements. Un porteur prétorien, appelé Tsia Lao-yao, originaire de la sous-préfecture de Tsin-tchen, enleva à Jérôme Lou ses deux robes et sa chaussure, ne lui laissant que sa chemise et son pantalon.
    On agit de même pour Laurent Ouang qui fut dépouillé par le porteur prétorien Kieou-cheou.
    Le bourreau enleva alors à Agathe Lin son gilet et ses robes, il allait la dépouiller entièrement ; Tay Lou-tche s'y opposa et d'un geste montrant la poitrine de la martyre : «Cette femme, dit-il, était véritablement une vierge, je me suis trompé en la condamnant ».
    Mais dès que le mandarin se fut éloigné, un satellite, Ly Sia-ho, enleva les boucles d'oreilles et le reste des vêtements, excepté les chaussures, témoignage spécial de la pudeur chinoise. Devant ce cadavre nu et sanglant, les païens eurent leur pensée ordinaire sur le rôle de la femme perpétuant la famille : « Voyez cette femme, qui n'a pas eu d'enfants, disaient-ils avec ironie.

    1. Le 14e jour de la douzième lune de l'année du cycle Tin-Tse, la septième année de l'empereur Hien-fong.

    Le porteur prétorien Ouang Tsy-mey reçut la ceinture, la bourse, et deux tels six dixièmes. Mais, en présence du sous-préfet, il partagea cet argent avec Tsia Lao-yao et Ly Sia-ho qui reçurent chacun huit parties quelques dixièmes de taël.
    Après ce partage, les têtes des martyrs furent placées dans des petites cages de bambou ; chaque cage fut attachée à un pieu, avec la sentence capitale écrite sur une planchette. Ainsi exposées, les trois têtes furent confiées à la garde d'hommes spécialement désignés et dépendant des chefs de la garde nationale. Cette exposition dura sept ou huit jours. La tête de Jérôme Lou fut placée non loin du temple Ho-chen-miao, à vingt-cinq pas de la route, en remontant le fleuve.
    Un païen, appelé Sie-a, raconte qu'un sorcier, beau-frère de Lou Ting-chang, après avoir fait des cérémonies superstitieuses dans les maisons voisines, s'approcha du chef vénérable du martyr, et avec un air insultant il lui cria :
    « Maintenant vous prêcherez encore la doctrine ? »
    Au même instant, il sentit et entendit comme un souffle sortir de la bouche du martyr. Plein d'effroi, envahi par un malaise subit, il retourna chez lui et s'alita ; huit jours après il était mort.
    La tête de Laurent Ouang fut exposée au sommet d'une petite éminence, appelée Tao-lao, à cent pas environ des dernières maisons de Mao-keou et sur la route qui conduit à Lang-tai-tin.
    La tête d'Agathe fut attachée à un pieu sur les bords du fleuve, près du bac réservé aux habitants de Mao-keou ; et un fait extraordinaire se passa que l'on raconte ainsi :
    Un païen, ayant remarqué la belle et épaisse chevelure d'Agathe Lin, alla la couper pendant la nuit ; mais, quelques jours plus tard, ceux qui passaient devant la tête dénudée de la martyre entendirent une voix crier : « Celui qui m'a volé mes cheveux me les rendra ». Le voleur entendit lui-même cette voix, et plein de frayeur il rapporta la chevelure sur la petite cage qui renfermait le chef de la vénérable religieuse2.

    1. Tandis que les mandarins et les autres voyageurs étrangers suivant la grande route, traversent le fleuve dans un endroit appelé Ta-tou-keou.
    2. On a raconté que le chrétien, PeYao-ye, mort maintenant, et l'épouse du chrétien Lou Pao-tin, appelée Lou-che, morte aussi à présent, avaient plus tard recueilli presque tous ces cheveux ; mais on ignore maintenant ce qu'ils sont devenus.

    Les deux faits merveilleux que nous venons de rapporter ne sont pas les seuls qui se soient produits à la mort des martyrs.
    Selon le témoignage de Pe Eul mey, au moment du supplice des serviteurs de Dieu, apparurent trois traînées aériennes brillantes, deux rouges et une blanche ; les païens y virent aussitôt un signe céleste en l'honneur des victimes et en donnèrent cette explication : les deux traînées rouges se rapportent à Jérôme Lou et à Laurent Ouang la blanche à Agathe Lin.
    D'autres païens affirmèrent, que descendant la montagne appelée Ta-tie-keou, à 35 ly de Mao-keou, et du sommet de laquelle on découvre le fleuve et la vallée, ils avaient vu, sur une hauteur qui do mine le village des martyrs, trois nimbes resplendissants, semblables à trois soleils et qui restèrent suspendus dans l'espace durant quelques heures.
    Ni les chrétiens, ni les païens de Mao-keou ne remarquèrent ces prodiges ; mais ceux qui en venant de Ta-tie-keou, en avaient été témoins, en parlèrent des leur arrivée. En entendant leur récit, les païens constatèrent que les trois cercles brillants étaient apparus à l'heure même de la mort des trois martyrs et ils en conclurent que les condamnés de Tay Lou-tche étaient montés au ciel :
    « Les chrétiens qui prêchent la doctrine, disaient-ils, prétendent toujours que les adorateurs du Seigneur montent au ciel aussitôt après la mort. C'est donc vrai ! »
    Les corps des martyrs recueillis par les fidèles et ensevelis d'abord à Mao-keou, furent, au mois de janvier 1860, transférés au séminaire de Lou-tsong-kouan près de Kouy-yang ; ils y restèrent jusqu'en juin 1861. A cette époque ils furent portés dans la chapelle du tombeau de Mgr Albrand, premier Vicaire apostolique du Kouy-tcheou, et placés un peu en arrière de son cercueil, sous une large dalle de pierre où ils reposent encore aujourd'hui1.

    ADRIEN LAUNAY.
    1. On en fit la visite canonique le 26 janvier 1893.
    1906/290-294
    290-294
    Chine
    1906
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