Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le Laos Tonkinois : conférence donnée à Vichy le 24 Juillet 1930

Le Laos Tonkinois : conférence donnée à Vichy le 24 Juillet 1930
Add this
    Le Laos Tonkinois : conférence donnée à Vichy le 24 Juillet 1930
    Missionnaire du Tonkin, je ne vous parlerai pas de nos si prospères missions de ce pays aujourd'hui français, où le sang chrétien a tant coulé aux derniers siècles. Je laisse à d'autres le soin de vous raconter les traits d'héroïsme et les résultats de cet apostolat dans la souffrance. Aujourd'hui, sous la protection de la France, nous avons la paix et la liberté. Ces quelques manifestations récentes dont parlent les journaux ne sont qu'une écume de surface, assez naturelle dans un pays situé entre la Chine et les Indes troublées. C'est le fait d'une minorité de déclassés dont on excite l'envie. Non, la France et l'Annam ont trop d'intérêts communs pour ne pas s'entendre et marcher la main dans la main. C'est ce qu'avaient bien compris nos grands évêques du siècle dernier qui surent allier l'amour de la patrie d'adoption à celui de la France : il suffit de citer Monseigneur Pigneau de Béhaine dont la statue orne une place de Saigon, et Monseigneur Puginier dont oa parle de conserver le souvenir par un monument dans la ville de Hanoi.

    A) Le Haut Laos : territoires et habitants.

    J'ai l'intention de vous parler du Haut Laos et tout spécialement de la fondation de la mission catholique du Laos tonkinois, dans la province de Hua Panh, située sur le versant oriental des montagnes de la Cordillère indochinoise qui sépare le Delta du Tonkin du bassin du Mékong, pays très peu connu et à peine exploré.
    La contrée n'est qu'un immense chaos de montagnes d'une altitude de 1.200 à 3.000 mètres où pousse la luxuriante végétation des pays tropicaux. L'ensemble est une ramification des grandes montagnes du massif thibétain qu'on a appelé le « Toit du monde ».
    Les communications y sont difficiles car les moyens ordinaires y font à peu près complètement défaut. Les fleuves et les rivières ne se prêtent pas à la navigation parce que l'eau circule avec impétuosité au milieu des récifs de tous genres. Pas de ponts, pas de routes, souvent pas même de sentiers muletiers, à peine quelques pistes dans la forêt. Parfois on se contente d'emprunter le lit des cours d'eau. Aussi, dans la région, les indigènes ne connaissent encore que le portage à dos d'hommes pour le transport des marchandises. C'est vous dire combien le ravitaillement de l'Européen devient difficile en ce pays, combien pénibles sont les voyages surtout à l'époque des pluies et Dieu sait s'il en tombe ! Qui transforment en torrents infranchissables les plus modestes ruisseaux.
    J'ai passé une dizaine d'années dans cette contrée, dont plus de cinq ans tout à fait aux avant-postes, dans la vallée du fleuve Chu. J'y ai, ruiné ma santé, ce qui est un malheur pour un missionnaire, et comme tout est relatif en ce monde, cela lui procure aussi l'avantage de venir se faire soigner à Vichy.
    Dans ce pays à ouvrir au Christianisme et à la civilisation, les pionniers, surtout les missionnaires qui résident loin des centres, doivent vivre à la manière des indigènes dans des cases en bambous, ouvertes à tous les vents, à toutes les intempéries. Le ravitaillement, étant si difficile, doit être réduit au minimum ; et comme, par ailleurs, les boutiques et les marchés sont inconnus dans le pays, il faut parfois s'ingénier pour se procurer, même avec de l'argent, le strict nécessaire. J'ai été trois ans de suite sans voir de pain ; il faut savoir se contenter de riz, de maïs, de manioc, de millet et, quand la récolte est déficitaire, on est parfois réduit à avoir recours aux tubercules sauvages de la forêt, aux mousses d'eau des torrents, aux pousses de fougères, ce qui n'est pas très reconstituant pour des santés débilitées par le séjour dans un pays malsain. On y vit tout de même, à moins qu'on n'en meure !
    La viande, elle aussi, est rare, surtout en été où il n'est pas possible de la conserver. Les aléatoires produits de la chasse et de la pêche sont toujours les très bien venus. On apprend à manger du tigre, de l'ours, du singe (et Dieu sait si là-bas les variétés sont nombreuses !) de la chauve-souris (qui rappelle la caille), du serpent, des sauterelles grillées au goût de noisette, et même du rat, des vers et des larves. A ma confusion, je vous avouerai que j'ai toujours eu de la répugnance pour les rats, les vers et les larves. Mon voisin, par contre, s'en délectait : affaire de goût, n'est-ce pas? S'il y avait des mauvais jours, il y en avait aussi de bons, et c'était grande fête quand on tuait un cerf ou un chevreuil, dont la chair, selon la coutume du Laos, était minutieusement partagé entre toutes les familles du village. Et puis, par-ci par-là, on se procurait quelques poulets étiques, du moins quand les épidémies n'avaient pas dévasté les basses-cours de la montagne.
    Nombreuses sont les espèces d'animaux sauvages dans la forêt laotienne. Il y a là des variétés, peut-être même des espèces, encore inconnues de nos zoologistes d'Europe. L'an dernier, les Américains organisaient une expédition qui visita le Haut Laos afin de se procurer ces spécimens rares : elle a pu trouver des centaines d'animaux dont plus de vingt mammifères nouveaux pour la zoologie. Citons quelques individus communs de la faune laotienne : il y a l'éléphant d'Asie, plus gros que celui d'Afrique, mais dont le mâle seul est armé de défenses, le rhinocéros, le tigre royal et le tigre commun, plusieurs espèces de panthères, dont la terrible panthère noire du Bengale qui se contente de sucer le sang de ses victimes, trois variétés d'ours, le boeuf sauvage, le sanglier, le cerf, le chevreuil, l'antilope, de nombreuses variétés de singes, depuis l'orang-outang jusqu'aux nombreux macaques et au singe paresseux, en passant par les gibbons ou singes chanteurs, les semnopithèques, les cercopithèques et le méchant babouin qui, au dire des indigènes, étouffe ses victimes dans ses bras vigoureux. J'en ai vu un et il était mort !
    Nombreux sont les serpents : le python y dépasse parfois dix mètres de long (j'ai eu l'occasion d'en tuer un de 8 m. 50) et voisine avec le serpent minute, avec le « cobra capello », le naja des Indes et son frère très dangereux, le bon gare annelé.
    Le tigre fait de nombreuses victimes dans la moyenne région moins giboyeuse. A Phongy, où j'étais en 1909-1910, un vieux tigre installé dans un ravin, près d'un sentier, fit une quarantaine de victimes parmi les passants en six mois. Il est moins dangereux dans la grande forêt. Cependant, en 1915, le « Seigneur Tigre », comme on l'appelle avec révérence là-bas, s'empara en plein jour d'un de mes domestiques. Les boeufs, les buffles, les chevaux, les porcs, etc... pris par le félin ne se comptent pas. Quand il faut coucher à la belle étoile, ce qui arrive parfois dans ce pays aux villages clairsemés, on prend soin d'allumer un grand feu que l'on entretient toute la nuit. De même, on ne voyage la nuit qu'avec des grosses torches allumées.
    La forêt, qui occupe à peu près toute la superficie de la région, possède une végétation superbe, depuis les arbres énormes des vallées, qui atteignent jusqu'à 70 mètres de haut et les grands mélèzes des sommets entre lesquels poussent de multiples bambous aux cépées buissonnantes, des bananiers sauvages, les lianes les plus diverses dont plusieurs espèces de vignes sauvages aux grappes énormes mais dont le raisin est inutilisable à cause de sun acidité. On y rencontre des espèces précieuses, ébène, santal, bois de fer, et un « artocarpus » nommé « vang tam » dont les Annamites font grand cas pour leurs travaux d'ébénisterie. Hélas ! Dans ces montagnes où le flottage des bois est impossible, où il n'y a ni route ni chemin de fer, ces bois sont sans valeur. Il en est de même des mines. Je connais à Muong Ha une mine d'argent dont les filons de galène affleurent le sol, et elle n'est pas exploitée.
    Cependant il faut mettre à part le cannelier, l'arbre à cannelle, dont l'écorce se vend son poids d'argent. Les Chinois la considèrent comme la meilleure de toutes les cannelles.
    Le pays est malsain, et les villages clairsemés, avons-nous dit. On ne cultive pas plus d'un 100e de la superficie totale de la terre. L'immense territoire désigne sous le nom de Laos français n'a pas plus de sept a huit cent mille âmes, soit quatre habitants par kilomètre carré, alors que la moyenne de la population en France dépasse 70 et qu'elle approche de 300 dans le Delta tonkinois. Le Laos est pourtant une Babylone de races et de langues. On y trouve toutes les familles qui ont peuplé l'Asie méridionale depuis le Négrille ou pygmée (actuellement surtout réfugié en Malaisie) jus qu'au Mongol envahisseur, en passant par. L'Indonésien et le Thibétano-birman, Moï, Muong, Thay, Tho, Man, Lu, Jao, Lolo, Teng, Nong, Pheng, Phuong, avec les nombreuses tribus désignées sous le nom générique de Kha ou Xa, dont un, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient, M. Parmentier, disait que c'était là une dénomination commode pour englober diverses peuplades qu'on ne connaît pas. Il y en a bien d'autres encore...
    Les moeurs, les coutumes, les habits sont aussi variés que les races et les langues. Au Laos, la monotonie n'existe pas, ni dans son territoire si tourmenté, ni dans sa population bigarrée, car, chose curieuse, toutes ces races s'entremêlent sans fusionner.
    Tous ces montagnards sont très hospitaliers. Chaque maison a une salle commune où les étrangers peuvent s'installer pour passer la nuit. En général, le Laotien est doux mais apathique. L'imprévoyance est un défaut commun dont la paresse est à la base. Les hommes travaillent peu et laissent ce soin aux femmes qui ne sont cependant pas maltraitées. Au Laos, le comble du bonheur en ce monde est d'imiter le singe malicieux qui vit dans la forêt sans travailler. En 1910, un Muong de Binh Diem, ayant un lopin de rizière dans un endroit fréquenté par le tigre, se décida d'accompagner sa femme allant y faire la moisson. La femme travaillait seule, et l'homme, armé de son fusil, assis à l'orée du champ, la surveillait, prêt à la défendre. Mais, sous, les tropiques, il fait si bon dormir à l'ombre d'un palmier ! Et le malheur voulut que notre gardien s'endormît. A son réveil, il constata que le tigre était venu enlever sa femme. Il n'avait rien entendu. Disons à sa décharge que le félin attaque toujours par surprise, sans bruit et avec quelle force! A Muong Mot, quelques années plus tard, un de ses congénères ne craindra pas d'engager la bataille avec trois gros buffles domestiques : deux furent sérieusement blessés et le dernier fut emporté dans la montagne à une distance de plus de trois kilomètres. Ce tigre avait 7 coudées de long (en comptant la queue, suivant la coutume laotienne). Je le sais, car le lendemain, je le mettais à mort auprès du cadavre de sa victime. C'est la plus belle pièce de mon tableau de chasse.
    Ce qui désolait surtout notre pauvre Muong dont la femme avait été emportée par le tigre, c'est qu'il devait s'acheter une nouvelle compagne et les femmes coûtent cher à nos montagnards souvent dénués de tout. On estime là-bas une femme du peuple à la valeur de 2 ou 3 buffles, sans compter quelques menues dépenses supplémentaires. Les dames de l'aristocratie locale se paient davantage et les gens riches peuvent seuls se procurer plusieurs femmes. Un de mes amis d'occasion (si l'on peut donner ce nom à une personne avec qui je n'ai guère eu que des relations officielles, sauf deux ou trois repas pris chez lui en passant au cours de mes voyages) c'était un Muong païen, petit chef féodal de la contrée, répondant au nom harmonieux de Trieu Nguyet (dix millions de lunes), cet ami, dis-je, était très fier de ses 13 femmes. Comme vous le voyez, ce chiffre fatidique ne lui faisait pas peur, mais j'ignore s'il avait continuellement la paix dans le ménage?
    Au Laos tonkinois, l'action évangélique n'a encore atteint que quelques peuplades : les Muongs, les Thays noirs, les Thays rouges, avec quelques Thays Mia (c'est-à-dire d'en Haut) et quelques Kha. La religion se réduit à un animisme assez vulgaire, mêlé d'un chamanisme édulcoré et recouvert d'un voile très superficiel de bouddhisme. Contrairement à leurs frères du Mékong et du Siam, ils n'ont point de culte organisé, point de bonzes ni de tala poins. Quand le besoin s'en fait sentir, on appelle le sorcier pour éloigner les esprits mauvais et les génies malfaisants qui viennent tourmenter les pauvres humains. On connaît aussi les bons esprits notamment « Po Fa », le Maître du Ciel, et « Po Then », le Maître de l'Empyrée, sorte de démiurge intermédiaire entre le grand « Po Fa » et les mortels, mais l'un et l'autre étant bons par essence, on ne s'occupe pas d'eux.
    C'est surtout à propos des maladies, toutes causées « a priori » par les mauvais génies, que l'on a recours aux offices des sorciers. Grâce aux remèdes d'Europe, surtout à la quinine, à la santonine, aux antiseptiques et au vaccin, le missionnaire acquiert assez facilement de l'influence par le bien que procure sa présence. Un Thay de Muong Nham s'emparait un jour de deux petits oursons ; malheureusement, il fit la rencontre de la mère qui le caressa de ses griffes tranchantes : en quelques minutes, il était scalpé de la moitié de son cuir chevelu, une joue était presque entièrement, détachée, sans préjudice de nombreuses égratignures sur le corps et particulièrement à la cuisse. On vient me chercher. Avec quelques points de suture faits avec du fil blanc pour retenir les chairs pantelantes, et de nombreux pansements antiseptiques et aseptiques, je sauvai l'imprudent. L'année suivante, dans une autre tribu, je pus guérir le fils d'un chef qui s'était tiré une balle de fusil dans le gras de la jambe.
    Le Divin Maître, sur la terre, guérissait les malades par des miracles. Il a ordonné à ses Apôtres de l'imiter et je crois que Dieu bénit vraiment la charité de ses missionnaires. « Ils pansent les malades et Dieu les guérit »

    B) Les Débuts de la Mission Catholique.

    En ce qui concerne l'histoire de la fondation de la Mission catholique du Laos tonkinois, je laisserai parler surtout les faits, parce qu'ils me semblent plus éloquents que tout ce que je saurais dire. D'ailleurs vous en jugerez vous-mêmes.
    De tout temps, le Laos a tenté le zèle des missionnaires. C'est par le Laos que Monseigneur Pallu, le principal fondateur de la Société des Missions Etrangères de Paris, pensa gagner la Chine au XVIIe siècle. Il dut abandonner cet audacieux projet.
    En 1771, Monseigneur Reydellet, vicaire apostolique du Tonkin, rêvait de fonder un séminaire, caché au fond des forêts, à l'abri des persécutions qui désolaient trop souvent les missions annamites. Il ne connaissait pas l'inclémence du climat.
    En 1832 et 1846, on faisait de nouveaux projets et deux missionnaires s'avançaient jusqu'au Trân Ninh où ils tombaient victimes de la fièvre des bois.
    C'est seulement en 1878 que Monseigneur Puginier lança résolument une troupe apostolique à la conquête du Laos. A la tête de l'expédition, composée d'un missionnaire français, d'un prêtre annamite et d'une douzaine de catéchistes, l'évêque mit le P. Fiot, originaire du diocèse de Langres.
    La caravane remonta d'abord le fleuve Ma et s'enfonça dans la province laotienne des Hua Panh, dont les villages venaient d'être dévastés par les brigands chinois connus sous le nom de Ho. L'intrépide missionnaire parvint jusqu'à Naham, dans la circonscription de Muong-Xoi, où il s'installa. Les privations de toutes sortes, la fièvre des bois, l'hostilité des indigènes inquiets de cette arrivée, l'ignorance de la langue et des moeurs rendirent bientôt la position critique. Cependant, les défiances s'apaisèrent peu à peu et, un an plus tard, le Père Fiot entretenait des relations cordiales avec les indigènes du pays. Il recevait même la visite de deux Thays Rouges, Tao Tha et Phia Nam qui allaient devenir les deux premiers chrétiens de la nouvelle mission. Je mentionne ce Phia Nam parce que je l'ai très bien connu : c'est chez lui que j'ai fait mes premières études de langue laotienne.
    Mais les tribulations continuent de s'abattre sur le pauvre missionnaire qui, malgré tout, s'acharne à planter la Croix sur cette terre rebelle à la grâce. Il manque de tout, le ravitaillement est impossible, et l'apôtre ne cesse de se débattre contre les accès, les suites et les complications de la terrible malaria, cette reine des forêts indochinoises, à laquelle tout étranger doit impitoyablement payer tribut et qui fera pousser à l'un de ses successeurs le toedet me vivere de saint Paul. Ecoutons-le :

    La forêt reposait dans l'ombre et le silence
    Sur mon grabat, roulant mes membres enfiévrés,
    Je laissais mon esprit s'égarer enivré
    D'amertume, de fiel et de désespérance.

    « Pourquoi, disais-je, ô Dieu! En ce monde maudit
    Me laisser si longtemps traîner ma vie errante?
    Rompez ma chaîne, ouvrez à mon âme souffrante,
    Ouvrez les portes d'or de votre paradis ».

    Bientôt, une sorte d'hydropisie envahit le Père Fiot. Si elle disparaît, c'est pour faire place à de violents accès de fièvre. Un mal de tête atroce lui arrache des larmes. Le foie se congestionne, l'estomac est délabré, les intestins sont en révolution. La faiblesse est telle qu'il tombe, un jour, évanoui dans sa case sur pilotis.
    Plus tard, des rhumatismes paralysent ses bras et ses jambes, une toux lui déchire la poitrine « Voilà mon sort, fait-il écrire à son évêque, c'est le Bon Dieu qui l'a fait ; que son Saint Nom soit béni ! »
    En 1880, Monseigneur Puginier lui envoyait deux confrères, les Pères Thoral et Pinabel. C'est alors que se firent les premiers baptêmes. Mais le vaillant pionnier, qui n'avait jamais regardé en arrière, était épuisé. Il mourait le 13 septembre 1880, en allant endre compte de la mission du Laos à l'évêque qui l'avait envoyé.
    Malgré la guerre civile qui désole toujours la contrée, malgré les brigands qui l'infestent, malgré les vexations des chefs de la féodalité locale qui veulent se débarrasser d'eux, malgré les atteintes de la fièvre, ses deux successeurs continuent l'oeuvre ébauchée. Le Père Pinabel, quittant la vallée du fleuve Ma, va même s'installer dans la vallée du fleuve Chu, plus au Sud. Dès lors, le Laos tonkinois aura deux districts : celui du Nord et celui du Sud.
    Les Pères Perreaux, Tisseau et Mignal viennent grossir les rangs des ouvriers apostoliques. Un an ne s'était pas écoulé que 3 des 5 missionnaires étaient emportés par la malaria.
    Le Père Poligné, venu au secours du Père Mignal, rester seul dans le district du Nord, mourait six mois après son arrivée. Le Laos dévorait ses missionnaires.
    A la fin de 1882, arrivaient les Pères Gélot et Tamet. Ils trouvaient le bon Père Mignal épuisé par les excès de travail, par les courses dans la montagne, les angoisses et les tribulations. Cet apôtre vendéen, qui avait écrit de si belles pages, qui avait tant souffert, était touché d'un mal implacable qui mettait fin à sa carrière évangélique : il avait perdu la raison. C'était une victime de plus, un holocauste de choix. Le Père Mignal était bientôt remplacé par les Pères Rival et Manissol dans le district du Nord.
    Pendant ce temps, dans le district du Sud, moins éprouvé, le P. Pinabel, aidé des PP. Antoine et Séguret, implantait la Religion dans plusieurs tribus.
    Nous sommes à la fin de 1883 ; de grands événements politiques et militaires se passaient au Tonkin. Le commandant Rivière, en butte aux menées sournoises des mandarins locaux, s'était emparé, par la force, de la citadelle de Hanoi. C'était la guerre entre la France et l'Annam. Un régent du royaume annamite, abusant de la jeunesse du roi, donnait l'ordre de massacrer tous les chrétiens avec leurs prêtres. Une quinzaine de missionnaires de l'Annam, du Cambodge et du Tonkin allaient tomber, victimes de leur dévouement, mêlant leur sang à celui de leurs ouailles qui périrent au nombre de quarante mille.
    La tempête devait aussi atteindre la jeune chrétienté du Laos. Certains mandarins annamites s'allièrent, pour la circonstance, avec les féodaux du Laos, mécontents de la venue des missionnaires. Ils organisèrent deux colonnes armées : la première colonne opéra dans le district du Sud. Le doux Père Ségur et, un enfant du Rouergue et un ami de Sa Grandeur Monseigneur Ricard, l'actuel archevêque d'Auch (qui s'est fait son biographe) et son jeune compagnon, le Père Antoine, tombaient aux mains de leurs ennemis qui les décapitaient à Bang Sang le 2 janvier 1884. Le Père Pinabel, alors à DauBe, parvenait à s'enfuir dans la forêt. Arrêté plus tard par cieux petits officiers annamites, il ne dut la vie qu'à une altercation qui s'éleva entre les deux compères. Mis à la cangue, il fut amené à Thanh Hoa, chef-lieu de la province, et relâché dans la suite. Le Père Pinabel eut une grande consolation durant sa captivité : une pieuse chrétienne de Ké Va, voyant le Père abandonné aux mains de la soldatesque, ne craignit pas, à l'exemple des tilles de Jérusalem, de suivre le missionnaire pour le secourir jusque dans sa prison. J'ai connu cette femme héroïque qui trouvait son geste très simple.
    Le Père Pinabel ne fut pas mis à mort, mais, brisé par les souffrances morales et physiques, il ne devait pas tarder à succomber lui-même.
    Dans le district du Nord, la seconde colonne opérait de son côté. Elle s'emparait des Pères Gélot, Rival et Manissol qui étaient décapités au village de Ban Pong le 6 janvier de la même année. Le Père Tamet parvenait à s'enfuir avec deux catéchistes et un servant annamites. Trois mois il vécut errant dans la forêt, privé de tout, et finit par tomber dans un guet-apens tendu par les ennemis qui le décapitaient le Mercredi Saint suivant.
    Les persécuteurs allèrent continuer leur sinistre besogne dans les chrétientés voisines. A Ke Ben, une scène sublime et émouvante, digne de la primitive Eglise, se produisit. Les jeunes élèves de la Maison de Dieu, un vieux clerc minoré de 85 ans et 80 chrétiens, de tout âge et de tout sexe, furent enfermés dans une grande maison et attachés aux colonnes en bois. Les bourreaux remplirent de paille les espaces vides, puis mirent le feu. Le vieux clerc exhorta à haute voix ses compagnons au repentir de leurs fautes, au pardon de leurs ennemis et à l'acceptation chrétienne de la mort. Asa voix succéda celle des chrétiens récitant ensemble l'acte de contrition, puis le Chemin de la Croix. Ardentes comme les flammes d'où elles s'élevaient, les prières des confesseurs de la Foi se poursuivirent jusqu'à ce que, les uns après les autres, les martyrs exhalant leur âme avec leurs supplications au Christ crucifié, leurs voix s'éteignirent dans la fournaise.
    Le Pape Léon XIII, dans le bref « Tristitia admodum » du 17 juin 1884, louait le courage de tous ces héros.
    Mais la nouvelle chrétienté laotienne était anéantie.
    Parmi les plus acharnés persécuteurs du district du Sud, se trouvait un petit chef laotien, honoré d'un vague grade militaire annamite, Doi Mot. C'est lui qui avait poursuivi et fait mettre à mort les Pères Séguret et Antoine et il s'était enrichi en pillant les résidences et les chrétientés. Trente ans plus tard, son petit-fils, grièvement blessé, en serait mort, sans le dévouement d'un missionnaire, nouvellement installé dans le pays. Il le pansa lui-même pendant de longues semaines. C'était la vengeance de la Religion persécutée et des Missionnaires chrétiens.
    Une église paroissiale s'élève maintenant à cent mètres de la maison de Doi Mot, le persécuteur.

    C) Les deux échecs suivants.

    De la jeune chrétienté laotienne, engendrée par tant de souffrances, il ne restait plus que des débris errant dans la forêt. Les ruines fumaient encore que Monseigneur Puginier songeait déjà à les relever. Par malheur, les pirates parcouraient toujours le pays et les notables, compromis par leur zèle persécuteur, avaient promis de tuer aussitôt tous les Missionnaires qui reviendraient. Il fallut attendre.
    Les progrès de la pacification française se faisant peu à peu sentir jusque dans les montagnes, une nouvelle expédition fut décidée eu 1887. Six missionnaires y prirent part, mais deux ans ne s'étaient pas écoulés que cinq d'entre eux étaient couchés au tombeau. On rappelait le survivant.
    Un doute plane sur ces morts : furent-ils victimes de la fièvre ? Furent-ils empoisonnés? Le poison joue un rôle très grand dans la politique et nos montagnards du Laossavent parfaitement l'extraire de certains végétaux de la forêt. Ne cherchons pas. Qu'il nous suffise d'honorer la mémoire de ces vaillants que furent les Pères Beaumont, Idatte, Escallier, Maquignaz et Faisandier.
    En ce temps-là, les chefs féodaux du Laos conservaient leurs pouvoirs absolus de vie et de mort. L'un d'entre eux, Ly Nam de La Han, ayant un jour donné un guide à un lieutenant français en exploration dans la contrée, apprit du lieutenant à son retour, que le guide l'avait abandonné. Le lendemain matin, quelle ne fut pas la surprise du lieutenant de voir un serviteur lui apporter dans un panier la tête ensanglantée du guide infidèle et d'entendre son hôte lui dire avec conviction : « Lui, guide, pas obéir, moi couper tête, faire toujours comme ça ».
    Parmi les ennemis du nom chrétien se distinguait Ba Tho, un féodal puissant et redouté qui commandait à une sous-préfecture. Son petit-fils, qui détient actuellement le fief ancestral, est le grand ami des missionnaires. C'est un ancien élève de l'école Puginier de Hanoi, tenue par nos chers Frères des Ecoles chrétiennes.
    Les deux premières expéditions avaient abouti à deux échecs, mais la constance des missionnaires n'avait pas dit son dernier mot.
    Monseigneur Puginier, l'initiateur du mouvement, ne devait pourtant pas voir la restauration de la Religion sur cette terre si désirée. Son successeur, Monseigneur Gendreau, le doyen des Evêques actuels de la Société des Missions Etrangères de Paris (il a 44 ans d'épiscopat), eut à coeur de reprendre la conquête spirituelle de ce pays. Il chargea le dernier survivant de l'expédition précédente, le Père Verbier, de préparer le nouvel assaut.
    En décembre 1893, le Père Verbier sinstallait dans le district du Sud. La région paraissait tranquille et le missionnaire parvint à rassembler 300 néophytes. En février suivant, le Père Soubeyre venait le rejoindre.
    Tout était à l'espoir quand, un an après, dans la nuit du 10 au 11 février 1895, la maison des Pères était attaquée par une bande, de brigands. Le Père Verbier tombait sous leurs coups, tandis que son compagnon parvenait à s'enfuir en sautant par une fenêtre dérobée. Poursuivi par un assaillant dans la forêt, il détournait avec la main le canon du fusil braqué sur lui et la balle traversait son pantalon. Il assista, blotti dans les roseaux, au pillage et à l'incendie de la résidence, puis, seul, en proie aux émotions que l'on devine, marchant nu-pieds dans la forêt vierge, il faisait dans la nuit 27 kilomètres pour se mettre à l'abri. Ce Père Soubeyre est venu à la Maison du Missionnaire de Vichy en 1924. Il travaille toujours chez les nouveaux chrétiens annamites où il a installé une magnifique paroisse.
    Le coup qui venait de frapper la troisième expédition n'avait rien de commun avec celui de 1884. Ce n'était plus la persécution organisée, ce n'était pas non plus le fait d'une population voulant se débarrasser des missionnaires, mais simplement l'acte isolé d'une troupe de bandits. Toutefois, le Laos tonkinois fut de nouveau abandonné. Les supérieurs de la Mission se demandaient si vraiment il y avait lieu d'exposer ainsi la vie de leurs missionnaires.

    D) La période actuelle.

    Trois fois les missionnaires s'étaient lancés à l'assaut des âmes des montagnards du Laos et trois fois ils avaient été repoussés avec les pertes que nous savons. Fallait-il abandonner cette terre si ingrate ? Personne n'y songeait. Les tombes des missionnaires, victimes de leur dévouement pour le salut des pauvres Laotiens, ne jalonnaient-elles pas la route à suivre ? Est-ce que des chrétiens ; échappés aux persécutions, ne réclamaient pas la présence des missionnaires ? En 1898, des chrétiens, descendus au Delta, disaient : « Depuis 16 ans nous n'avons pas vu de Pères, et cependant nous sommes restés chrétiens. Ah ! Quand les Pères reviendront-ils chez nous ? »
    La paix rétablie dans tout l'Annam à l'ombre du drapeau français, les désirs des anciens chrétiens du Laos montraient que le moment était favorable pour reprendre l'évangélisation de cette contrée si intéressante. Monseigneur Gendreau décida donc de lancer une nouvelle expédition. Cette expédition dure encore, ou plutôt s'est transformée en occupation pacifique ; car, cette fois, grâce à Dieu, la place est prise. La Croix est implantée solidement, pour toujours, espérons-le. Est-ce à dire que la position ait été occupée sans coup férir ? Que non pas.
    Toutefois, pour les nouveaux ouvriers apostoliques, va se réaliser la parole du Divin Maître : « Autre est celui qui sème et autre celui qui récolte ». En effet, les nouveaux apôtres vont entrer dans le champ de leurs aînés, passer sur leurs tombes et recueillir la moisson que leurs prédécesseurs avaient semée dans leurs sueurs et dans leur sang.
    C'est en 1899 que le Père Martin, un vaillant Savoyard, qui a baptisé des milliers de païens annamites, entreprit la première tournée d'exploration. Quatre jeunes Pères le suivirent l'année suivante. Bientôt, grâce à la paix, l'oeuvre évangélique se trouva reconstituée, car, à mesure que la nouvelle troupe augmentait, les anciens postes étaient réoccupés. Bien plus, on en fondait de nouveaux, tel celui de Muong Mot installé dans le fief d'un persécuteur de 1884.

    Sur cette terre du Laos tonkinois, depuis 1900, plus de 20 missionnaires se sont succédés, aidés d'une dizaine de prêtres annamites. Onze d'entre eux sont morts à la tâche et maintenant il reste quatre missionnaires français et 5 prêtres annamites dans cette portion du champ du Père de famille. Les autres ont dû évacuer le pays, vaincus par le climat.
    Actuellement, dans la région, il y a plus de 4.000 chrétiens et environ 1.500 catéchumènes, malheureusement bien difficiles à atteindre dans les petits villages de montagne. Ce qui rend l'évangélisation du Laos plus lente, c'est la situation diminuée de la femme et le malheur, c'est qu'elle-même se croit un être humain de douzième zone. J'expliquai un jour à un groupe de femmes de Muong Mhan un point de religion et je voulus savoir si elles avaient compris. L'une d'elles me répondit avec simplicité : « Père, nous, les femmes, ne pouvons pas comprendre cela, c'est bon pour les hommes ». Et le malheur est qu'elles ne cherchaient même pas à comprendre. Il faut s'efforcer de relever la situation de la femme en ces régions, afin d'en faire le centre de la famille, l'ange religieux du foyer. Espérons que nous atteindrons bientôt ce résultat grâce au culte de la Vierge Marie et aux enseignements de la Religion. Cest du bon féminisme, celui-là !
    La mort a fait de grands vides. Le pays reste malsain, le ravitaillement défectueux. Mais l'espoir d'un avenir meilleur est permis, grâce aux routes entreprises par l'administration française et grâce aussi à l'émigration annamite.
    L'influence des missionnaires va grandissant. Les fils et petits-fils des chefs, jadis si hostiles, se montrent de plus en plus les bons amis des Pères. Cette influence a été particulièrement sensible, au début de la guerre de 1914, lors d'une invasion de pirates chinois soudoyés par les ennemis de la France. Plusieurs Français du Haut Laos furent tués, notamment 'le chef de la province des Hua-Panh. Son second fut sauvé par un chrétien laotien influent qui le cacha et le conduisit hors du pays troublé ! Tous les missionnaires purent rester à leur poste, ce qui leur valut les félicitations officielles du général Sucillon, commandant les troupes de l'Indochine. Le gouvernement français les mobilisa sur place avec mission de maintenir le bon renom de la France et de rassurer les populations apeurées. Il est vrai qu'en 1918, un capitaine me disait que les années passées aux avant-postes du Laos valaient les années du front.
    De mes vieux compagnons de 1909, un seul reste sur la brèche du Laos. On vient de l'envoyer en France, malade, après 25 années de séjour ininterrompu dans cette région malsaine. C'est un vaillant Rouergat que ce Pere Canilhac, dont un Français du Tonkin qui connaît un peu le Laos, disait naguère : « A un homme comme celui-là, on ne devrait parler qu'à genoux ».
    Il viendra à Vichy et sera l'hôte de la Maison du Missionnaire dans quelques semaines. Il en sortira réconforté : quand on a souffert, il fait si bon rencontrer une atmosphère de sympathie ! Et la sympathie, il la trouvera ici.
    Je vous remercie, Mesdames et Messieurs, de la bienveillante attention que vous avez daigné m'accorder. Ma conférence a revêtu un caractère de tristesse : ne dirait-on pas l'appel des noms dans une compagnie d'assaut, au soir d'une bataille meurtrière ? Je m'excuse d'avoir surtout parlé des morts.
    J'aime à croire que le récit de leurs souffrances augmentera votre sympathie pour les missionnaires et leurs oeuvres. Ils ne sont plus là, les aînés si courageux, mais d'autres les remplacent...
    Si vous ajoutez une petite prière pour les apôtres de mon pauvre et doux Laos et pour tous les missionnaires qui y peinent, souffrent et meurent, pour l'Eglise et pour la Patrie, j'en serai plus que récompensé.
    Albert ADEUX, m. ap.

    N. B. Le conférencier recommande la lecture extrêmement émouvante de A la conquête du Chau-Laos de son regretté confrère le P. J.-B. Degeorge. (Hongkong, Imprimerie de Nazareth, in-8°, de 232 p., nombreuses gravures et cartes, 2° édition, 1927). Il tient en outre à déclarer qu'il doit à cet ouvrage la documentation, parfois textuelle, plus souvent résumée, de la seconde partie de sa conférence, les débuts de la mission catholique.


    1931/75-88
    75-88
    Laos
    1931
    Aucune image