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Le Kientchang sous la menace communiste

Le Kientchang sous la menace communiste
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    Le Kientchang sous la menace communiste

    Dès la fin de novembre dernier la menace communiste se précisa au Kientchang. Le sous-préfet de Ningyuanfu ordonnait à la population de se pourvoir de vivres et de chauffage pour trois mois en vue d'un siège possible. L'avance des Rouges continuait et les autorités militaires annonçaient la révolte de 3 régiments de la 24e armée, qui, ayant massacré leurs officiers, avaient passé aux communistes. Pour s'opposer à leur traversée du fleuve Tong-ho, il ne restait que la garde nationale de Foulin, et, à l'ouest, la route de Ningyanfu demeurait ouverte à l'envahisseur. Bientôt on apprit le prochain départ de la garnison yunnanaise : Ningyuanfu allait être abandonné, la défense ne disposant que d'environ 200 fusils pour un front de 4 kilomètres de remparts. Dans ces conjonctures, le colonel commandant des Yunnanais s'offrit à assurer jusqu'à Houili la protection de nos religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie, ne pouvant répondre des événements prochains.

    Déjà les élèves des écoles officielles avaient été discrètement licenciés; la population était affolée. On disait les Rouges parvenus à Yuehi : le danger était imminent. Vu la gravité des circonstances, le P. Provicaire, en l'absence de l'évêque, décida le départ des Franciscaines, de leurs novices oblates et des vierges enseignantes. Toutefois, pour assurer jusqu'au bout la marche de l'hôpital et du dispensaire, la Supérieure, deux Soeurs européennes et deux chinoises demeurèrent à leur poste de dévouement. Deux missionnaires et un prêtre chinois se joignirent à la caravane avec les élèves du séminaire et de l'école du Sacré-Coeur. Trois Pères et un prêtre indigène restaient à Ningyuanfu. Les partants, en tout plus de 100 personnes, prirent la route de Houili sous la garde 90 soldats yunnanais.
    Bien que nos guides aient fait tout leur possible pour nous faciliter le voyage, les épreuves ne nous manquèrent pas. A cause du départ brusqué, nous n'avions pu nous procurer que 3 ou 4 chevaux et quelques chaises, dont les porteurs, recrutés au dernier moment, étaient la lie de la corporation : c'est tout dire. Les chevaux furent réservés aux religieuses malades ou fatiguées. Mais les femmes, les jeunes filles, les enfants, peu entraînés aux marches rapides, ne pouvaient que s'égrener en retardataires. Une autre difficulté fut celle du logement : à deux reprises, toutes les auberges étant pleines à craquer, notre monde, et même les religieuses, eût dû coucher à la belle étoile sans l'intervention des militaires. De plus, bien que, grâce à notre escorte, le danger d'une attaque fût réduit au minimum, des Lolos cependant enlevèrent sous nos yeux un troupeau de bufs ; un peu plus loin, d'autres Lolos blessèrent d'un coup de feu une mule chargée de munitions.
    Enfin, après six jours de voyage, nous arrivions à Houili, fourbus, harassés, mais sains et saufs. Nous eûmes la joie de trouver là notre évêque, Mgr Baudry, qui, de retour de Hanoi, était arrivé avec le jeune missionnaire venu de France, et qui, sur le conseil des autorités militaires, avait différé son départ pour Ningyuanfu à cause de l'insécurité des routes. Le lendemain, 8 décembre, la fête de l'Immaculée Conception nous fournit l'occasion de remercier la Sainte Vierge de sa maternelle protection.
    Le 15, nous recevions une lettre nous annonçant pour le lendemain l'arrivée de Mgr de Jonghe, Vicaire apostolique de Yunnanfu. Bien que, dès son arrivée sur la rive du fleuve Bleu, Son Excellence eût appris le danger qui menaçait notre Mission du fait des Rouges, et qu'on la pressât de remettre sa visite à des jours plus tranquilles, Elle voulut néanmoins continuer sa route. Comme le courageux évêque gravissait la rude côte de la rive gauche du fleuve, il entendit des grondements souterrains pareils au bruit lointain de décharges d'artillerie de gros calibre ; quelques jours plus tard, il eut l'explication de cet étrange phénomène : ces sourdes détonations étaient les craquements précurseurs d'un immense glissement de la montagne vers le lit du fleuve ; dès les jours suivants les éboulements commençaient et, tandis qu'un énorme nuage de poussière, visible de 30 kilo mètres, s'élevait vers le ciel, une formidable avalanche de terre et de rochers, écrasant maisons et habitants, se répandait dans la vallée sur une longueur de 6 kilomètres. De nombreux réfugiés, venus là pour échapper aux communistes, y trouvèrent la mort. A cet endroit se forma une digue assez haute pour arrêter durant trois jours le cours du puissant fleuve Bleu et derrière laquelle on pouvait passer à pied sec.
    Après un arrêt à Moulotchaikou, Mgr de Jonghe, en une journée de cheval, avait franchi la distance de quelque 40 kilomètres qui le séparait de Houili, où il fut accueilli avec la plus respectueuse cordialité. Dès le mercredi suivant, 18 décembre, l'évêque du Yunnan ouvrait la retraite des Franciscaines Missionnaires de Marie, qu'il prêcha avec le plus grand succès. En la fête de Noël, c'est lui encore qui célébra pontificalement la messe de minuit : l'église était comble et nombreuses furent les communions. Après quelques jours de repos, Son Excellence prêcha encore la retraite des missionnaires, avec une grande simplicité, tout imprégnée de charité et de zèle apostolique.
    Comme les nouvelles reçues alors, sans être absolument alarmantes, laissaient entendre que la menace des communistes persistait vers le nord, Mgr de Jonghe renonça au voyage de Ningyuanfu et résolut de nous quitter le 6 janvier. Cependant les routes en direction du Yunnam n'étant pas plus sûres que les autres, les deux évêques allèrent demander aux autorités de fournir une escorte au voyageur, mais ce fut en vain. Mgr de Jonghe se décida alors à prendre un chemin détourné qui, heureusement, le conduisit sain et sauf dans sa Mission, où l'accompagnèrent les prières et la gratitude des missionnaires du Kientchang.
    Le jour même du départ de l'évêque du Yunnam, une lettre du P. Valour, de la Mission de Tatsienlu, nous annonçait que depuis le 21 décembre, les Rouges, repoussés par l'armée régulière, battaient en retraite vers le nord. Mgr Baudry décida alors de regagner son évêché de Ningyuanfu. Avant de quitter Houili, il rendit visite au colonel Wang, qui s'offrit à lui fournir une escorte, tout en le prévenant que le départ définitif des Rouges n'était pas confirmé. Monseigneur maintint néanmoins sa résolution et, le 9 janvier, une caravane d'une trentaine de personnes, missionnaires, séminaristes, se mettait en route, bientôt rejointe par les soldats.
    La première étape était dangereuse à cause d'un parti de brigands installé aux environs de Yeoutsaiti ; mais les soldats surveillèrent les crêtes tandis que nous défilions dans la vallée et nous atteignîmes sans encombre notre premier relais, après avoir trouvé à Maomaouin les débris de deux caisses, pillées quelques jours auparavant et dont l'une portait encore l'adresse de Mgr Valentin, de Tatsienlu, l'autre celle du P. Boiteux, l'un de nos missionnaires du Kientchang.
    Le 11, arrêt de 2 heures à Kongmouin, où la future chapelle résidence du prêtre Tcheou atteint déjà la hauteur d'un étage.
    Le 13, une courte étape nous permet de prendre une demi-journée de repos chez le P. Boiteux, qui, lui aussi, est occupé à des constructions.
    Deux dernières journées de route et, après avoir réintégré le P. Bocat et ses élèves dans leur Probatoire, nous arrivions enfin à Ningyuanfu. Nous y retrouvons nos confrères qui, ces dernières semaines, avaient passé par de pénibles alternatives d'inquiétudes et d'espoirs.
    En raison de la situation toujours inquiétante, aucune réjouissance populaire ne marqua le premier jour de l'année chinoise. Par contre, phénomène rare ici, la neige tomba serrée pendant 48 heures et le thermomètre descendit à 4 degrés au-dessous de zéro.
    Dieu nous donne la paix pour reprendre et continuer le travail apostolique !

    Un missionnaire du Kientchang.

    1936/104-109
    104-109
    Chine
    1936
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