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Le Japon religieux 2 (Suite)

Le Japon religieux 2 PAR M. J. REYNAUD Missionnaire apostolique à Hakodate. (Suite1) III. M. TOKONAMI A LA RECHERCHE D'UN REMÈDE. SON PLAN DE CONGRÈS DES RELIGIONS.
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    Le Japon religieux 2

    PAR

    M. J. REYNAUD

    Missionnaire apostolique à Hakodate.

    (Suite1)

    III. M. TOKONAMI A LA RECHERCHE D'UN REMÈDE. SON PLAN DE CONGRÈS DES RELIGIONS.

    Déjà sous l'ancien cabinet, un de ses agents, M.Tokonami, homme cultivé et intelligent, avait remarqué depuis un certain temps, dans la société japonaise, une tendance progressive d'abaissement moral. Il en avait été frappé. Finalement il partit pour l'Europe et l'Amérique à la recherche de documents qui pussent l'éclairer ; son attention se porta surtout sur la situation faite dans ces divers pays à l'éducation et à la religion, et sur l'influence et la puissance morales de cette dernière.
    Ses études le convainquirent que celle-ci a une influence éminemment supérieure sur l'esprit et le cur du peuple. II était fixé et sa résolution était prise. Il revint au Japon et publia ses notes de voyage. On peut y découvrir un peu de sa pensée sur le sujet qui nous occupe.
    C'est seulement vers la fin de 1911, après trois ans de recherches et d'études, que M.Tokonami conçut le plan d'un congrès des religions. Il le tint secret. Seul, son ami intime, le Dr Anézaki, fut d'abord admis dans ses confidences.
    M.Anézaki est connu dans le monde religieux. Par lui M.Tokonami pouvait facilement savoir les opinions religieuses, et s'informer du sentiment des diverses personnalités sur le congrès projeté. Le choix était bon. M.Anézaki devait tâter les terrains shintoïste et chrétien, tandis que M.Tokonami se chargeait du Bouddhisme. A cet effet, il s'adjoignit deux bouddhistes influents MM. Honda Jisshoet Ogasawara. Tout n'alla pas d'abord sans difficultés.
    Bouddhistes et shintoïstes accusèrent le gouvernement de partialité et de favoritisme vis-à-vis des chrétiens, et ceux-ci, en objectant l'inconvenance du culte d'Inari et consort, faillirent tout compromettre. Cependant, après bien des tergiversations et oppositions, shintoïstes et bouddhistes (à l'exception de la grande secte Otani) se rallièrent au plan de M.Tokonami.

    1. Voir Ann. M.-E., no 93, p.120.

    A part les catholiques, les autres sectes chrétiennes y adhérèrent volontiers, tout en faisant leurs réserves pour le cas où le gouvernement prétendrait toucher à leur Credo.
    Par ailleurs, outre l'adhésion assurée d'hommes politiques éminents, sa position de vice-ministre de l'intérieur dans le cabinet actuel, donnait à M.Tokonami de l'autorité et de la puissance.
    Dans ces conditions, il résolut de mettre immédiatement son plan à exécution.

    IV. DÉCLARATIONS DIVERSES. ADHÉSIONS. OPPOSITIONS.

    Rien ne devait plus faire reculer M.Tokonami. Dès le milieu de janvier 1912, il proclamait, quasi officiellement, la nécessité dé la religion comme base de la morale, et faisait appel au concours des diverses religions existant actuellement au Japon.
    Voici son manifeste reproduit dans les journaux des 18 et 19 janvier avec les explications données par lui-même.

    Manifeste de M.Tokonami.

    1) « En rapprochant l'État de la Religion, nous voulons fortifier l'autorité de celle-ci, et lui concilier l'estime et le respect du peuple.
    2) « Afin de bien adapter les diverses religions de ce pays aux besoins particuliers des temps et des lieux, pour les rendre en d'autres termes plus modernes et plus mondiales, nous avons jugé nécessaire de travailler à un rapprochement progressif entre les religions du Japon.
    « Je m'explique : En rapprochant l'État et la Religion nous voulons...
    « Lors de la Restauration en 1868, toute l'attention de ce pays s'est portée uniquement sur le côté matériel et scientifique. De ce fait, la religion a été laissée de côté, et elle en a souffert. Il est temps de réparer cette faute et de lui rendre son autorité et sa force. Notre morale jusqu'ici n'a été basée que sur la seule éducation laïque. Cela ne suffit pas. Pour la rendre parfaite et surtout efficace, il faut y ajouter l'idée de Dieu, l'idée religieuse. C'est pourquoi nous désirons voir désormais la religion et l'éducation joindre leurs efforts dans un but unique : la restauration et le développement de la morale nationale.
    « Afin de bien adapter les diverses religions...
    « Chaque Religion a évidemment sa constitution et ses principes propres On ne peut cependant nier que la morale doive subir les lois de l'évolution. Aussi serions-nous heureux de voir shintoïsme et bouddhisme devenir un peu plus européens et partant plus mondiaux, à l'exemple de ce qui a été fait chez nous à d'autres points de vue. De même, désirerions-nous voir le christianisme sortir un peu de son exclusivisme étroit élargir ses limites, et devenir plus japonais.
    « Pour s'être fait jadis anglais, germain ou américain, le christianisme n'a pas cessé d'être ce qu'il était ; il en sera de même au Japon en se faisant japonais.
    « En d'autres termes, nous voudrions voir le mariage amical des idées religieuses chrétiennes et japonaises.
    « Qui veut participer aux bienfaits de la civilisation, doit nécessairement fuir l'isolement économique et politique. Si nous avons fait tant de progrès, c'est par notre contact continu avec l'Europe, c'est en suivant ses méthodes. Il doit en être de même au point de vue moral.
    « Le genre humain est un : il ne doit avoir qu'une morale. Si nous voulons être à la hauteur du monde des idées, il est de toute nécessité de fuir l'isolement religieux. C'est dans ce but que nous désirons voir les ministres des diverses religions, unir leurs efforts.
    « En résumé, nous désirons voir la religion puissante, influente sur le peuple, estimée et respectée par lui, et cela dans un but de paix et de relèvement moral national
    « Voilà notre seul but. Je sais que je m'expose à être mal compris du public, tant civil que religieux. C'est pour cela que j'ai cherché à bien faire comprendre mon idée et mon plan avant d'en venir à l'exécution ».
    Cétait clair.
    Ce geste si franchement dessiné suscita contre le projet une vive opposition. On n'hésitait pas à prédire à M.Tôkonami un fiasco complet. Outre l'opposition plus ou moins latente ou ouverte des shintoïstes et des bouddhistes, outre la défiance de certains chrétiens, l'Université, qui représente l'opinion des intellectuels, n'ayant pas même été consultée, entra dans une rage épouvantable.
    Le ministère de l'instruction publique, tout en étant extérieurement correct, ne manqua pas de faire entendre sa protestation au nom du fameux rescrit impérial.
    Quant au bon peuple japonais si religieux jadis, et dont la religion, battue sans cesse en brèche et par l'école et par la presse, s'est fortement émoussée, le peuple, dis-je, semble être resté fort indifférent à la question.
    A peine y aura-t-il prêté une oreille distraite par la grande préoccupation de travailler et de s'ingénier pour vivre. La lutte pour la vie est devenue si forte et si intense au Japon !
    Les journaux et revues de l'empire, tout en doutant du succès final, n'ont pas marchandé leurs encouragements et leur approbation à M.Tokonami. Avec lui, ils ont reconnu franchement la nécessité d'une religion. Je ne puis ici les citer séparément ; cela m'entraînerait trop loin. Je tiens seulement à noter et à bien faire remarquer leur aveu.
    Certains cependant ont désapprouvé le vice-ministre ; tel l'Asahi de Tôkiô, journal important. Ce dernier a trouvé la démarche de M.Tokonami dépourvue de préparation, trop hâtive, inconsidérée, et en opposition avec ce qui se fait en Europe.
    Selon lui, l'union de la religion et de 1'Etat est condamnable, et vouloir unir des éléments si disparates tels que shintoïsme, bouddhisme et christianisme, est une utopie. C'est entraver l'action de la religion au lieu de l'aider, et susciter au milieu d'un pays des conflits sans fin. Bien plus, mettre Jésus-Christ, Bouddha et Amaterasu sur le même pied, c'est révolutionner la mentalité japonaise et déprimer les Jinja (le shintoïsme).
    Jamais shintoïstes, bouddhistes et chrétiens ne pourront faire alliance.
    Selon le même journal, le gouvernement risque d'être mal compris par les représentants des diverses religions.
    M.Tokonami comprit qu'il fallait encore préciser. Il donna quelques explications parues dans les journaux du 20 janvier.
    Les voici :
    « J'ai fait connaître hier mon plan religieux. On va me soupçonner d'intentions que je n'ai pas, et on doute déjà de mon succès. Le public s'exagère les difficultés d'un congrès des religions.
    « Avec les années, les relations de celles ci ont bien changé. L'ancienne coutume de s'adresser des épithètes désobligeantes et de s'excommunier mutuellement a cessé.
    « Bouddhistes et chrétiens respectent également l'empereur. Dans ces conditions, un congrès des religions ne me semble pas impossible.
    « D'autre part, le simple fait de mettre en contact les divers éléments religieux de ce pays, et de leur permettre un échange de vues, me semble devoir produire de bons résultats.
    « Ne croyez pas que j'aie agi inconsidérément. Avant de lancer mon projet, j'ai pris des informations un peu de tous côtés ; j'ai demandé conseil et j'ai obtenu la haute approbation d'hommes politiques tels que Yomogata, Inoue, Matsukata, Katsura, Watanabé, et autres personnages importants. Contre toute attente, les représentants des religions en grand nombre m'ont approuvé. J'en ai conclu que je pouvais moralement attendre le succès, et c'est là-dessus que je me suis déterminé à publier hier l'ensemble de mon plan.
    « Je me propose de réunir ce congrès des religions avant la fermeture de la Chambre, et je compte beaucoup pour cela sur l'appui du Ministre de l'Intérieur. Je désire peu : une simple réunion des ministres des différentes religions.
    « Cela me suffit ».

    V. DÉCLARATIONS DE M. HARA A LA CHAMBRE ET AU SÉNAT.

    A propos de ce congrès, voici la réponse faite à la chambre par M.Hara ministre de l'intérieur, à une interpellation de M. Kinoshita :
    « Nous ne voulons, ni détruire la liberté de conscience, ni faire de la religion un instrument politique et l'attacher au char de l'Etat. Trouvant seulement le pouvoir et la religion trop isolés l'un de l'autre, nous avons voulu créer un simple rapprochement entre les deux.
    « Pas de méprise, je vous prie ».
    Voici en outre la déclaration faite au Sénat par le même ministre :
    « Le public et les journaux voient dans cette réunion des religions tout un monde de difficultés. Pour moi, il en est autrement. Tant au point de vue de l'administration qu'à celui de l'éducation, nous avons beaucoup à faire, et je crois qu'il serait bon qu'éducateurs et ministres religieux, unissant leurs efforts, nous donnent un coup de main.
    « Ces derniers, tout en travaillant chacun dans leur sphère et à leur manière, rendent tous service à la patrie. Je voudrais seulement permettre à leurs efforts de donner le plus grand rendement possible pour le bien du pays. Ils sont les bienfaiteurs de la société. Je désire les entendre et nouer avec eux des relations amicales...
    « Je prie donc le public de ne pas se méprendre sur mes intentions. Les journaux surtout ont pris la chose trop au tragique. Pour moi, mon idée n'est pas aussi compliquée que la leur ; et partant, elle est d'une exécution plus facile. Une simple conversation avec les représentants des trois religions sera pour moi d'un grand intérêt, et j'ose espérer qu'elle ne sera pas sans fruits pour la société. En deux mots, je veux les voir et les entendre.
    « Quoi de plus simple, quoi de plus facile ».

    VI. LE CONGRÈS ET LE MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE.

    Au milieu de ces déclarations fortes et hardies, une note officielle et discordante devait se faire entendre. Ce fut la voix aigre et courroucée de M.Fukuhara vice-ministre de l'instruction publique. Il parla sec et au nom du Ministère qu'il représentait. Sa protestation parut dans l'irréligieux journal Jiji-Shimpo.
    La voici :
    « L'éducation morale de notre peuple repose uniquement sur le rescrit impérial, et non sur la religion. C'est pour nous une règle fixe. Quant aux écoles religieuses ou libres, nous n'y défendons pas l'enseignement de la religion (en dehors des heures de classe), nous exigeons seulement qu'on n'y fasse rien qui aille contre l'esprit du rescrit impérial.
    « En d'autres termes, c'est un de nos grands et intangibles principes nationaux de baser la morale de notre peuple sur le rescrit impérial. C'est pourquoi nous ignorons le plan du congrès des religions ».
    On connaît par ailleurs les idées de M.Hazeba, chef du même ministère, et celles de M.Agawa. Tous deux font du rescrit sur l'éducation l'unique base de morale japonaise.
    Naturellement, la publication de ces quelques lignes était de nature à faire surgir mille suppositions dans le public. C'est ce qui arriva.
    On parla de différends, de désaccords, de chocs entre les deux ministères.
    Devant ces rumeurs persistantes, M.Fukuhara crut devoir s'expliquer... Voici ses paroles :
    « Le public se trompe en nous croyant opposés au plan de M.Tokonami. Evidemment, à notre point de vue, éducation et religion font deux, et la première seule nous regarde, l'autre est plutôt une oeuvre sociale.
    « Cependant toutes deux, loin de s'exclure, doivent plutôt s'entendre et s'entre aider. Si nous séparons la religion de l'éducation, ce n'est qu'à l'école même et dans le but d'éviter tout conflit entre les deux.
    « C'est notre manière de faire depuis 30 ans, et nous n'avons aucune raison d'y changer quoi que ce soit. Par ailleurs, nous ne sommes nullement opposés au plan du ministère de l'intérieur. Voilà ce que je pense comme représentant du ministère de l'instruction publique. Comme particulier, je suis prêt à me rallier à tous les projets susceptibles de relever le caractère et la situation de notre peuple ».
    Telles furent les explications de M.Fukuhara.
    On croirait entendre parler deux personnes différentes, et ses déclarations semblent se contredire.
    L'occasion de lui répondre était bonne ; M. Tokonami ne la laissa pas échapper, mais le fit sur un ton fort modéré.
    « Décidément, dit-il, les interprétations arbitraires de nos paroles battent leur plein, et c'est le ministère de l'instruction publique qui paraît le plus incommodé de nos déclarations.
    « Evidemment, éducation et religion font deux, nous le savons. Mais je ne vois pas en quoi mon plan de restauration morale par la religion pourrait bien aller contre le rescrit impérial.
    « Ce plan a été mûri par moi et approuvé par des gens qui s'y entendent. Dans son exécution, je ne reculerai devant personne.
    « D'autres nous ont accusé d'avoir, pour gagner les chrétiens, sacrifié un lambeau du shintoïsme (allusion à la prétendue suppression de l'ordre du précédent cabinet, de mener les écoliers en pèlerinage aux Jinja, temples shintoïstes). Ils nous reprochent aussi de vouloir faire de la religion un instrument politique.
    « Tout cela est faux ».
    Le démenti était formel.

    VII. ATTITUDE DU MONDE SAVANT ET UNIVERSITAIRE.

    Cependant M.Tokonami avait eu, disait-on, un grand tort : celui de ne pas consulter, dans une affaire de cette importance, les grands coryphées de l'Université, les intellectuels par excellence, les soleils de la nation.
    Ce n'est pas, sans doute, qu'il l'eût oublié ; mais connaissant d'avance leurs idées et leur réponse, il n'avait pas cru utile de les consulter, et il avait eu mille fois raison.
    L'Université ne cacha pas son mécontentement et sa colère. Alors, M.Tokonami, pour consoler et calmer ces Messieurs, résolut d'aller les voir. Par l'intermédiaire du toujours dévoué docteur Anézaki, il se ménagea une entrevue privée avec les professeurs de cette grande école. Elle eut lieu le 30 janvier. Ceux-ci se réunirent au nombre d'au moins une trentaine, sous la présidence du fameux docteur Kato Hiroyaki.
    Après quelques explications de M.Tokonami (dans lesquelles celui-ci se défendit entre autres choses d'avoir contremandé les ordres du précédent cabinet, de mener les enfants en pèlerinage aux temples shintoïstes), chacun fut appelé à donner son avis.
    Résultat : opposition à peu près générale. La jeunesse surtout se distinguait par son ardeur au combat.
    Le docteur Kato qui, jadis dans une brochure venimeuse et violente, proclama avec force l'incompatibilité du christianisme avec la constitution nationale et les coutumes japonaises, y fut un des plus grands champions et un des plus ardents combattants.
    En dehors de lui, je remarque MM. Kita, Fujii, Kano et quelques autres.
    M.Kita reproche à M.Tokonami, de vouloir, au moyen de l'autorité, ressusciter la religion, vieille ruine des temps d'obscurantisme et d'ignorance, ruine que la société avait enfin rejetée de son sein comme une chose inutile et futile.
    M.Fujii lui demande pourquoi on a attendu 45 ou 50 ans pour former un pareil plan.
    Un autre veut savoir pour quelle raison M.Tokonami a forgé ce nouveau plan religieux, avant même qu'on ait pu se rendre compte des résultats produits par les ordres du précédent cabinet, relatifs au respect des temples.
    Un autre lui reproche vertement d'avoir osé, lui simple petit employé, s'occuper d'une affaire qui ne le regardait pas.
    Enfin M. Kano, chef de l'école normale supérieure, déclare que, sans oser nier la nécessité de l'esprit religieux, le gouvernement ne peut l'introduire actuellement dans l'éducation, sans soulever de grosses difficultés et bouleverser l'esprit national.
    La séance avait été plutôt orageuse, et au point de vue des habitudes japonaises, ces Messieurs s'étaient montrés impolis, presque violents. N'avait-on pas oublié de les consulter. Il fallait bien qu'ils le fissent sentir. Le moment était propice pour eux.
    M.Tokonami devait s'y attendre, car il demeura impassible et ferme.
    Après quelques mots d'explication, il leur déclara avoir atteint son but qui était de connaître leur opinion et affirma maintenir son plan malgré leur opposition.
    Là-dessus, la séance fut levée.
    (A suivre).
    1919/175-181
    175-181
    Japon
    1913
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