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Le Japon religieux 1

Le Japon religieux PAR M. J. REYNAUD Missionnaire apostolique à Hakodaté. PREMIÈRE PARTIE Remarques générales sur le Japon, ses religions, sa morale.
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    Le Japon religieux

    PAR

    M. J. REYNAUD

    Missionnaire apostolique à Hakodaté.

    PREMIÈRE PARTIE

    Remarques générales sur le Japon, ses religions, sa morale.

    C'était en août 1896, jeune missionnaire je me rendais au Japon qui m'avait été assigné comme champ d'évangélisation. Parmi les passagers du paquebot Natal, on comptait 5 ou 6 Japonais. Ils étaient fort réservés. Je réussis néanmoins à lier conversation avec l'un d'eux qui balbutiait quelques mots de français. Il me dit, entre autres choses, qu'il y avait dans son pays deux religions principales : le Shintoïsme et le Bouddhisme et que le Shintoïsme était la religion nationale « Et toi, repris-je, quelle est la tienne ? »
    « Oh ! Moi être trop philosophe pour avoir religion », me répondit-il d'un certain air narquois et dédaigneux.
    L'inattendu de la réponse me fit sourire. Elle donnait cependant une idée fort juste, de ce qu'a été une partie du Japon depuis 50 ans. J'avais devant moi un tableau vivant de l'état moral du nouveau Japon officiel, mais surtout intellectuel.

    I. Le Japon moral depuis 50 ans.

    Dès le début de la Restauration en 1868, les Japonais avisés avaient compris, que, s'ils voulaient rester libres, ils devaient rompre au plus tôt avec leur ancienne civilisation pour imiter l'Europe.
    Des lors, on les vit arriver en foule dans les écoles d'Angleterre, de France et surtout d'Allemagne ; on connaît assez leur application à l'étude et leurs succès à nous imiter.
    Malheureusement, si au point de vue matériel et scientifique le choix était facile à faire, il n'en était pas de même au point de vue religieux et moral.
    Les jeunes Japonais, éblouis par notre supériorité, arrivaient en Europe avec l'estime ou au moins le respect du Christianisme, croyant assurément trouver partout des chrétiens convaincus. Or, ils tombaient ordinairement dans des écoles athées, ils avaient souvent pour maîtres des hommes indifférents, quelquefois ayant la haine de l'Eglise, et voyaient des chefs d'Etat, des hommes d'Etat, faire fi de la religion, la mépriser, l'opprimer parfois, et la traiter en ennemie. On dit même qu'un certain politique célèbre leur conseilla de garder leur paganisme, leur faisant ressortir les difficultés intérieures que leur susciterait l'introduction d'une nouvelle religion.
    Par ailleurs, l'attitude de la presse et du monde intellectuel Européen-Américain était de nature à les scandaliser. Ils furent surtout empoisonnés par la fausse philosophie allemande. Jeunes, sans expérience, ils ne surent pas faire la distinction du bon et du mauvais, du faux et du vrai, et donnèrent tête baissée dans le piège que leur tendait l'ennemi irréconciliable de Dieu et du genre humain.
    De retour au Japon, ils confièrent leurs idées erronées à la presse qui alla partout répétant que, toutes les religions étant bonnes, il n'y avait aucune raison pour eux d'abandonner celle de leurs pères.
    Cette solution facile fut d'autant mieux acceptée qu'elle favorisait les passions humaines, et flattait l'orgueil patriotique des Japonais.
    Finalement le gouvernement, influencé lui-même par l'opinion, résolut de mettre de côté toute religion, et décréta sa séparation d'avec l'Etat.
    Aujourd'hui, après 50 ans d'expérience, il voit la faute qu'il a commise, et il cherche à la réparer en rendant à la religion sa place sociale dans l'Etat. C'est ce dont je veux entretenir ici ceux qui liront ces lignes.
    Le lecteur aura peut-être déjà entendu parler du sujet que je vais traiter. Dans ce cas, je lui demande pardon de le faire revenir sur ce qu'il connaît déjà. Le fait est important à noter pour les missions catholiques, car, vu l'influence du Japon sur la majeure partie de l'Asie, il peut avoir une répercussion morale considérable sur ce grand continent.
    Afin d'être bien compris, je crois nécessaire de donner auparavant une esquisse rapide des religions du Japon, et la hase morale actuelle de ce même pays, c'est-à-dire le rescrit impérial.

    LES RELIGIONS DU JAPON.

    Il y en a trois principales, ce sont :
    Le Shintoïsme,
    Le Bouddhisme
    Le Christianisme.

    II. LE SHINTOÏSME.

    1) L'ensemble de son dogme,

    Le Shintoïsme, religion primordiale des Japonais, est à peu près l'équivalent du paganisme grec et romain. Il a son Olympe appelé Takama-gahara (plaine du ciel) ; il a son Jupiter, la grande déesse, l'Amaterasu (le soleil).
    Le Shintoïsme reconnaît trois dieux primordiaux et créateurs du monde, ce sont : Ame-no-minaka-mishi-no-Kami (dieu du milieu du ciel), Takamimusubi-no-Ka.mi, et Kammimusubi-no-Kami.
    Ces trois dieux en produisirent de nombreux autres des deux sexes. Deux d'entre eux, le couple Izanagi et Izanami descendirent sur une petite île du Pacifique par le pont Ukibashi qui relie le ciel à la terre.
    Ils s'y marièrent et enfantèrent d'abord les principales îles du Japon, puis un grand nombre de dieux, tels que ceux du vent, des montagnes, du feu, etc., etc... Izanami mourut en mettant ce dernier au monde. Son mari Izanagi cependant eut encore d'autres enfants de lui naquirent des dieux, dont les deux plus glorieux furent les déesses Amateeerasu (le soleil) et Asukiyomi (la lune).
    Nées, la première de lil gauche d'Izanagi et la seconde de son il droit, elles furent appelées à trôner dans le ciel et à éclairer le monde.
    Il se produisit bientôt un fait qu'il est bon de noter ici. Le dieu Susano-o, frère d'Amaterasu, ayant manqué d'égards à sa sur, celle-ci, pour se venger ; alla se cacher dans un antre du ciel. Du coup, le monde tomba dans les ténèbres.
    Les dieux épouvantés se réunirent autour de l'antre pour l'en faire sortir. En face, on éleva un arbre aux branches duquel on suspendit un miroir, un joyau ou bijou de pierres précieuses et des banderoles de chanvre1. Tandis que tous les dieux du Takama-gahara chantaient des prières ou jouaient d'instruments de musique, une déesse dansa.

    1. Ce miroir s'appelle : Yata-no-kagami et le joyau : Yasakani-no-magatama. Ils sont avec l'épée Ame-no-murakumo-no-tsurugi les trois trésors divins légués par Amaterasu à ses descendants.

    Tout ce bruit excita la curiosité d'Amaterasu. Elle entrouvrit sa porte pour considérer ce spectrale. A ce moment, le dieu Tajikara (la main forte) dissimulé derrière, saisit respectueusement la déesse par le bras et la tira dehors. A la joie de tous, le monde redevint lumineux.
    Les dieux tendirent aussitôt une corde devant l'antre pour lui en interdire l'entrée à jamais. Amaterasu venait de recevoir publiquement une sorte de culte de la part des dieux de l'Olympe japonais. A mon humble avis, le culte shintoïste a dû avoir pour base cette première séance. Ses rites et ses prières doivent être une reproduction de tout ce qui s'y passa ; ses temples et leurs accessoires, un fac-similé du fameux antre céleste. On retrouve, en effet, tout cela dans le Shintoïsme actuel : miroir sacré, porte (toru), banderoles, danse, chant, prières.
    Temples : Les Temples shintoïstes se composent généralement de deux corps de bâtiment carrés. Le premier, et le plus grand, supporte un grand toit massif et lourd ; l'autre, plus petit, est en arrière et forme le saint des saints.
    L'unique salle du corps principal renferme l'autel sur lequel est piqué le miroir divin entre des banderoles sacrées. Elle est ouverte au public et sert de lieu de prière. On y monte par plusieurs gradins de bois. Sous l'avant-toit sont fixés un ou plusieurs grelots d'où pend une corde. Avant et après leur prière, les adorateurs tirent et font sonner le grelot. C'est la musique.
    Les temples shintoïstes ne renferment aucune statue. Ornements, saluts, prières, tout converge vers le miroir sacré, image du dieu qu'on y adore.
    Près du temple, à 10 ou 15 mètres en avant et à gauche, se trouve un kiosque de danse sacrée.
    On a accès au temple par un chemin ordinairement dallé, aboutissant à un long escalier en pierre.
    Ce chemin est encadré dans un ou plusieurs torii (sorte de porte formée de deux poutres ou pierres verticales, reliées à leur sommet par deux horizontales) ornés quelquefois d'une corde et de banderoles sacrées.
    Les dieux shintoïstes sont au nombre de plus de 800 millions, c'est-à-dire en nombre indéfini ; ils se divisent en dieux célestes et terrestres, bons et mauvais (génies ou démons).
    Amaterasu les domine tous. C'est elle qui dans la suite envoya du riel son petit-fils Ninigi régner sur le Japon. Comme signe de la puissance qu'elle lui conférait, elle lui remit les trois trésors divins, que les empereurs du Japon se sont transmis depuis lors de père en fils. (Ces trois trésors sont : le miroir sacré = yata-no-kagami ; le joyau de pierres précieuses = yasakani-no-magatama, et une épée sacrée murakumo-no-tsurugi. Les deux premiers furent fabriqués par deux dieux, et suspendus devant l'antre d'Amaterasu au ciel, le troisième (l'épée) fut trouvé dans la queue d'un dragon et remis à Amaterasu. Aujourd'hui encore, dès que l'empereur est mort, on les remet à l'héritier du trône. Le seul fait de les recevoir, lui confère la puissance impériale.) D'après la mythologie japonaise, Ninigi est l'arrière-grand-père de Jimmu-tennô, premier empereur du Japon qui régna environ 600 ans avant J.-C. L'empire n'aurait eu qu'une dynastie, comptant 123 empereurs, tous de race divine, descendant en ligne directe d'Amaterasu, par Ninigi et Jimmu-tennô. Le titre de fils du ciel que porte l'empereur s'appuie sur cette généalogie.
    C'est ce qui explique aussi la vénération profonde et religieuse qu'ont les Japonais pour leur empereur. Pour eux, il est le remplaçant d'Amaterasu.
    Cette déesse a des temples un peu partout dans l'empire ; mais on l'adore surtout au grand temple d'Ise, province méridionale du Japon. Le palais impérial de Tôkyô en possède un petit à l'usage de la cour. On y fête les mânes des empereurs défunts. Les plus illustres d'entre eux ont, çà et là dans l'empire, des temples où on leur rend un culte. Il existe dans l'année plusieurs fêtes officielles en l'honneur d'Amaterasu et des ancêtres de l'empereur.
    Elles sont chômées dans tout l'empire, et à cette occasion tout le monde doit pavoiser.

    2) Le Shokonsai (fête des âmes).

    Jusque vers 1868, c'est-à-dire du temps de la féodalité japonaise, proportions gardées, chaque seigneur était dans sa province ce que l'empereur était dans l'empire. Certains avaient dans leur domaine un temple où on les fêtait et vénérait.
    Depuis la Restauration (1868), la féodalité ayant été abolie, ce culte a été remplacé par un autre qu'on rend indifféremment à tous les citoyens morts pour la patrie.
    A cet effet, chaque commune a un temple spécial appelé shokonsha (temple des âmes) ; on a institué en leur honneur une fête mi-religieuse, mi-civile, nommée shokonsaï (fête des âmes).
    Elle a lieu une fois par an, et à une date fixée par l'autorité locale. Employés de l'Etat, mais surtout armée et écoles, sont tenus d'y prendre part. Les écoliers défilent devant le shokonsha (temple des âmes) et face au temple, font un profond salut en passant devant. Les soldats présentent les armes ; puis tous se retirent.
    Le gouvernement prétend n'accomplir en cela qu'une cérémonie civile. D'autres voient dans le shokonsaï une partie civile et une partie religieuse. En tous cas, ce qui se passe à l'intérieur du temple parait bien être vraiment shintoïste. Je laisse à l'autorité compétente le soin de trancher définitivement cette question délicate. En parler ic n'entre pas dans mon but.

    3) La morale shintoïste.

    Le Shintoïsme, à part quelques rites ou cérémonies, n'a ni morale formulée, ni enseignement public ; tout au plus possède-t-il une vieille tradition de loyauté à l'empereur, et une idée générale d'honneur et de pureté de conscience, idée qu'on découvre dans le miroir sacré de leurs temples, et dans les nombreuses ablutions et abstinences qu'ils font avant d'aller prier.
    Ces deux points formèrent durant 900 ans le premier code de morale shintoïste, c'est-à-dire de Jimmu-tennô, fer empereur du Japon (600 ans av. J.-C.), jusqu'à l'introduction du Confucianisme par le Coréen Wani (environ 300 ans après J.-C ).
    Mais comme par ailleurs les Konnushi (prêtres) ne parlent jamais publiquement de doctrine au peuple, on comcoit aisément le vague de ce code de morale transmis durant neuf siècles par l'unique tradition, dans un pays dépourvu de littérature et d'écriture.
    Le culte shintoïste est un mélange de cérémonies ou rites divers, fort simples d'ailleurs, consistant en abstinences, purifications ou ablutions, en danses et en saluts. Ses prières ressemblent à des invocations ou à des litanies.
    Divisé en 10 sectes, le Shintoïsme compte environ 16.000 Konnushi (prêtres), 163.000 temples, et environ 19.000.000 de croyants.

    III LE BOUDDHISME.

    Le Bouddhisme, introduit au Japon vers 554 (après J.-C.) par deux bonzes coréens : Toneï et Doshin, n'est autre chose qu'une sorte de panthéisme. Son dogme admet une essence divine unique et universelle, base de tout, et se transformant en tout ce qui existe, sous le couvert des formes, couleurs, goût et autres accidents périssables.
    Selon lui, tout vient de Dieu et y retourne pour se confondre avec lui, comme l'eau d'un grand fleuve qui, sorti de la mer, retombe en pluie pour y retourner.

    C'est le Bouddhisme des intellectuels. La masse du peuple n'en a pas une idée aussi haute ; tout comme les Shintoïstes elle a ses dieux bouddhistes, ses idoles, et adore ses empereurs, ses grands hommes et ses ancêtres.
    La morale bouddhiste existe en principe. C'est une suite d'ordonnances ou de défenses dans le genre de notre Décalogue. En pratique, les Bouddhistes semblent l'ignorer. Les bonzes eux-mêmes ne la prêchent guère. Elle se réduit en fait à la simple morale de Confucius.
    Les temples bouddhistes ressemblent à ceux du Shintoïsme quant à la forme et au toit, mais en diffèrent totalement quant au reste. Ils ne se composent que d'un corps de bâtiment. Le miroir y est remplacé par de nombreuses idoles. On n'y voit d'ordinaire ni grelot, ni surtout kiosque de danse.
    Le Bouddhisme se divise en 12 ou 13 sectes subdivisées elles-mêmes en 43 sections avec 72.000 temples, 52.000 bonzes et 30.000.000 d'adorateurs.

    IV. CHRISTIANISME.

    Le Christianisme comprend le Catholicisme, l'Eglise russe, et le Protestantisme avec ses diverses sectes.

    V. LE CONFUCIANISME.

    Le Confucianisme est plutôt un système philosophique qu'une religion. Il fait reposer la base de sa morale sur les cinq devoirs suivants :
    1 Devoirs de piété filiale ;
    2 Devoirs des serviteurs envers leurs maîtres ;
    3 Devoirs mutuels des époux ;
    4 Devoirs mutuels des frères et surs ;
    5 Devoirs mutuels des amis.
    Voilà le code de morale de la Chine, et aussi de tous les pays adjacents qui jadis reçurent et subirent l'influence de sa civilisation tels que la Cochinchine, le Tonkin, la Corée et le Japon.
    Je prie en outre le lecteur de bien remarquer, une fois pour toutes, qu'en pratique, les japonais, pour la plupart, sont à la fois Shintoïstes et Bouddhistes dans leurs croyances, leurs rites et leurs prières, et Confucianistes dans leur morale.

    VI. LE RESCRIT IMPÉRIAL, BASE MORALE DU JAPON MODERNE.

    Tout pays, pour vivre, a besoin d'un code de morale précis. J'ai dit plus haut que le Shintoïsme en était dépourvu, et que celle du Bouddhisme reposait en fait sur les principes de Confucius. C'est dire clairement que la doctrine de ce grand homme a régi depuis bien longtemps les actes des Japonais.
    Mais depuis 1868, ère du nouveau Japon, ceux-ci n'ont voulu, semble-t-il, ne relever que d'eux-mêmes. Ils ont donc officiellement établi comme base de leur morale le fameux rescrit impérial sur l'éducation, rescrit qui, de fait, n'est qu'une répétition ou un développement des 5 devoirs ou préceptes de Confucius.
    Voici in extenso cet évangile laïque du Japon moderne. J'appelle spécialement là-dessus l'attention du lecteur.
    1913/119-126
    119-126
    Japon
    1913
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