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Le faisan sans queue

Le faisan sans queue Article posthume du R. P. Marcel DUBOIS C'était il y a trois ou quatre ans.
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    Le faisan sans queue

    Article posthume du R. P. Marcel DUBOIS

    C'était il y a trois ou quatre ans.
    Par une belle après-midi d'automne, revenant de visiter une station de chrétiens, je me dirigeais vers le village des Vieux Tombeaux, quand je m'arrêtai médusé au pied d'une haute colline. Dans un immense champ une famille chinoise, du moins les femmes et les enfants, plus de vingt personnes, étaient occupés à déterrer des arachides, aidés par une grosse truie et ses dix porcelets qui travaillaient du groin avec ardeur, pendant qu'à côté trottinait toute une armée de tourterelles.
    Voici mon souper tout trouvé! Je descends de cheval, je saisis mon fusil, et sans viser... pan... pan... deux coups dans le tas, et je me précipite pour ramasser les victimes. Hélas! Trois fois hélas! Rien que des plumes! Toutes les tourterelles s'étaient envolées. Pire encore! Abandonnant leurs arachides, femmes et enfants, affolés, truie et porcelets, grimpaient la colline en vitesse comme s'ils avaient eu le diable à leurs trousses. Pour un succès, c'était un succès! Surtout après avoir pensé faire admirer mon gibier à cette brave famille et tenter ensuite de la convertir.
    ...Le temps passe. Noé arrive, Noël terrible, j'en tremble encore : toute la nuit, toute la journée, ma résidence assiégée par des bandes d'apaches qui voulaient tout démolir, chrétiens priant en tremblant dans l'église et se demandant si le jour du martyre était arrivé, enfants pleurant qui craignaient d'être coupés en morceaux. Enfin les soldats, baïonnette au canon, repoussent les agresseurs. Et voilà qu'au milieu de ces bagarres, un inconnu parvient à s'introduire je ne sais comment, car on ne laisse entrer ni sortir personne. Il se présente en souriant, m'offre six tourterelles : « Le Père ne me tonnait pas, dit-il, j'habite près des Vieux Tombeaux où le Père est passé l'automne dernier. Ma famille m'a raconté comment elle avait pris peur et s'était sauvée ; j'en ai été tout confus, d'autant plus qu'un de mes neveux qui est chrétien se trouvait alors à la maison, il a bien ri de l'aventure et nous a raconté que le Père est un fameux chasseur! Voici quelques tourterelles. J'attends le Père chez nous pour chasser au printemps prochain ». Je refusai d'abord, puis pour ne pas attrister le brave homme, je finis par accepter.
    C'est ainsi qu'un matin de printemps, je cheminais, fusil en bandoulière, par les sentiers fleuris qui mènent aux Vieux Tombeaux. Cependant, je n'avais guère le coeur en fête. La veille, une lettre anonyme m'avait averti de prendre garde, le massacre général des Européens du Setchoan étant fixé à Pâques. Des bruits sinistres circulaient en effet depuis quelque temps; il se préparait, disait-on, un mauvais coup contre nous. Pour comble, au moment où j'allais gravir une colline couverte de colza en fleurs, dans lequel je disparaissais presque avec ma monture, je vis flotter dans le lointain drapeaux rouges, drapeaux noirs, drapeaux jaunes en soie défraîchie couverts de dragons affreux ; sans nul doute j'allais me trouver nez à nez avec une bande de brigands qui descendaient de la colline. Où me cacher? Déjà trois ou quatre molosses aux crocs terribles bondissent autour de mon cheval en jappant férocement, menaçant de nous dévorer. Diable! Où sommes-nous tombés? Allons-nous, mon domestique et moi, nous laisser massacrer?
    Bientôt, domptés par quelques enfants, les chiens deviennent plus doux. Les drapeaux qui émergent du colza se rapprochent. Et voilà que la troupe soi-disant ennemie se change en troupe amie : à ma grande stupéfaction, je la vois se ranger des deux côtés de la route, elle incline les étendards pour me saluer. Quelques jeunes gens, se servant de flûtes et de clarinettes, attaquent un petit air de chasse. Le chef, ce brave homme qui à Noël m'a invité, s'avance, il me salue jusqu'à terre pour me souhaiter la bienvenue ; puis, me montrant ses artistes avec fierté, il m'explique que tout ce monde a voulu venir au-devant du célèbre chasseur pour le recevoir comme il convient. Voici ses frères, ses fils, ses petits-fils, ses neveux. Bref, il me ramène la joie au coeur.
    La journée promet d'être gaie, mais peut-être qu'avec une telle musique, ce bruit, ces drapeaux, la chasse ne pourra être très fructueuse. Peu importe, cela vaut mieux qu'un massacre!
    Une fois à proximité de l'auberge du « Bon Repos », nous commençons par nous restaurer. Puis, en avant pour chasser le faisan! On grimpe allègrement plusieurs collines, et nous voilà au pied d'une falaise à pic couronnée de vieux remparts en ruines: c'est là-haut que sont les faisans. Durant vingt minutes, il faut se hisser par un étroit escalier taillé dans le roc ; ce sont de minuscules marches où l'on peut tout juste poser la moitié du pied, dune côté la paroi lisse du rocher, de l'autre l'abîme. On a beau me dire d'admirer le paysage, je préfère, par peur du vertige, ne pas être distrait dans mon ascension. Tout en sueur, n'en pouvant plus, j'arrive enfin au sommet, une antique forteresse naturelle depuis longtemps abandonnée. Jadis, au temps où les pillards n'étaient armés que de sabres, d'arcs et de flèches, tous les habitants du pays se réfugièrent là.
    Bientôt nos chasseurs sont arrivés, leurs drapeaux flottent sur les remparts. Flûtes et clarinettes attaquent un petit air de victoire que les chiens accompagnent de leurs joyeux aboiements. L'heure de la chasse a sonné. En avant à travers champs et buissons! Ici point de colza géant, mais de maigres céréales nous arrivant à peine aux genoux, on verra facilement les faisans. Je marche à pas comptés, le doigt sur la gâchette, prêt à faire un massacre. Sous un soleil ardent, nous parcourons le plateau en tous sens, nous fouillons avec soin champs et buissons, mais en vain, pas trace de faisans. Dans un petit bosquet de pins, on me montre la cabane où fut arrêté, il y a quelques années, le chef des brigands qui avaient pillé, après l'avoir prise d'assaut, la ville de Tsin-ien où je me trouvais alors. Puis la chasse reprend avec une nouvelle ardeur. Une bonne vieille, seule habitante de ces lieux désolés, a beau nous dire que les faisans pullulent, nous écarquillons les yeux sans rien voir, nous ne découvrons pas même un moineau.
    Machinalement quelqu'un fait rouler une pierre le long de la pente ; alors, sous nos yeux éblouis par les derniers rayons du soleil couchant, un beau faisan s'envole. Je fais feu le premier, mais trop tard, tranchant net la queue de l'oiseau. Sans gouvernail, il tournoie un instant, mais continue son vol en zigzag et disparaît dans des fourrés sur le versant d'une colline dont un gouffre nous sépare. La chasse est finie...
    On réussit à descendre sans se rompre le cou. Arrivés au bas de la falaise, nous écoutons la musique qui joue encore quelques airs joyeux, et nous sommes bientôt dans la grande ferme où habitent nos compagnons.
    Pour nous recevoir on a préparé une petite illumination. A l'entrée se dresse un arc de triomphe décoré de feuillage, de fleurs et de lanternes polychromes ; dans la cour intérieure, partout des guirlandes et encore des lanternes. Dans le salon familial, sur l'autel des ancêtres, on a remplacé les poussahs et les tablettes superstitieuses par un crucifix et de saintes images; une guirlande court autour des murs, un vase d'eau bénite a été disposé sur l'autel. Toute la famille, hommes, femmes et enfants s'agenouillent, me priant de les bénir. A ma grande surprise, ces gens que je croyais païens entonnent en chinois le Veni Sancte Spiritus. Ils savent déjà les prières du matin et du soir. Je les bénis de bon coeur, remerciant Dieu de cette fin de chasse inattendue. Le chef de famille m'explique que son neveu, qui est d'ailleurs là souriant et heureux du tour joué, les a instruits pendant les mois écoulés depuis ma fameuse chasse aux tourterelles.
    L'année suivante, ces braves paysans furent tous baptisés.
    Je ne sais pourquoi, j'eus alors bras et jambes coupés. En tout cas, je passai les jours qui suivirent à expliquer le catéchisme et à rendre grâces à Dieu, ne pensant plus à regrimper là-haut à la poursuite du faisan sans queue. Des gamins, coupeurs d'herbe, disent le voir de temps en temps voler de travers...
    La chasse reste ouverte! On attend les amateurs!

    Un missionnaire du Setchoan.

    1940/50-53
    50-53
    Chine
    1940
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