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Le drame de Mao-keou 2 (Suite)

KOUY-TCHEOU Le Drame de Mao-Keou (SUITE1) JÉRÔME LOU TING-MEY Cette conduite paraissait extraordinaire et, en réalité, dans le milieu où vivait le maître d'école de Mao-keou, elle l'était. Naturellement, son influence en fut augmentée et parfois même une parole de lui suffit à arrêter les malfaiteurs dans leurs desseins coupables.
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    KOUY-TCHEOU

    Le Drame de Mao-Keou

    (SUITE1)

    JÉRÔME LOU TING-MEY

    Cette conduite paraissait extraordinaire et, en réalité, dans le milieu où vivait le maître d'école de Mao-keou, elle l'était. Naturellement, son influence en fut augmentée et parfois même une parole de lui suffit à arrêter les malfaiteurs dans leurs desseins coupables.
    On raconte que plusieurs individus lui ayant confié leur intention d'attaquer soit par les armes, soit par des procès, certaines familles du petit village de La-so, il les en détourna par ces seules paroles :
    « N'agissez pas ainsi ; tous les habitants de La-so sont sous ma protection ; si vous leur faites subir des dommages, craignez pour vous des dommages plus graves ».
    Au dire de ses contemporains, Ting-mey buvait volontiers quelques tasses de vin ou d'eau-de-vie ; il causait alors plus haut et plus longuement. Aimer à boire est un peu le défaut national des Tchongkia-tse ; mais Lou n'allait point jusqu'à l'ivresse, et deux fois seulement il dépassa un peu la mesure : légère imperfection qui ne diminuait en rien l'estime dont on l'entourait, et que d'ailleurs, il racheta plus tard par ses mortifications, en se livrant à des jeûnes fréquents.
    Sa situation était donc très honorable, lorsque, ayant eu l'occasion que nous avons racontée de lire des ouvrages de doctrine, il fut éclairé par les enseignements qu'il y trouva, et touché par la grâce, il résolut d'embrasser le catholicisme.

    IV

    Sans craindre aucune opposition, Ting-mey, que l'on appelait par honneur Ta Sien-sen, ce qui signifie grand maître, fit connaître ouvertement sa résolution, et déclara qu'il abandonnait la société secrète à laquelle il avait été affilié. Il disait même en souriant que, s'il rencontrait le recruteur qui, jadis, l'avait enrôlé, il lui redemanderait son argent et ses cadeaux.

    1. Voir Annales des M.-E. n° 51, mai-juin 1906, p. 174.

    Plusieurs de ses amis s'étonnèrent de ce changement auquel ils tentèrent de s'opposer, répétant les calomnies qui ont cours, en Chine, parmi les païens, contre la religion du Seigneur du ciel. Le nouveau converti les écouta en silence, puis il réfuta leurs dires, et exposa ses motifs de croire.
    Rapidement, il fit partager sa foi à son père, à sa mère, à ses soeurs, à quelques amis. Le prêtre chinois, Thomas Lo, ayant appris ce qui se passait à Mao-keou, s'y rendit afin de visiter les néophytes. Il s'installa d'abord à La-so, parmi les anciens chrétiens de Tchen-lin-tcheou, où Ting-mey alla immédiatement le voir et l'invita à venir loger chez lui, lorsque l'administration des fidèles serait achevée. Thomas Lo accepta, et pendant son séjour chez le maître d'école, il donna à celui-ci, sur le catholicisme, toutes les explications désirables.
    Déférant aux exhortations du prêtre, le néophyte détruisit les tablettes et les autres objets superstitieux qu'il possédait, excepté un Kin (sorte de cymbale) et un livre relatif à la secte dont il avait été précédemment l'adepte. Il voulait, disait-il, « se servir de cet ouvrage afin de prouver à ses anciens coreligionnaires la fausseté de leurs doctrines ». Plus tard, à la demande de M. Lions, il brûla ces deux pièces, souvenirs de ses anciens errements. Son activité à l'étude des ouvrages chrétiens, son assiduité à se rendre chaque dimanche à La-so pour réciter les prières en commun avec les fidèles, son esprit de foi, son zèle à répandre la vérité parmi les siens, éclatèrent si vivement, que peu après sa conversion, au mois d'octobre ou de novembre 1853, il fut baptisé par Thomas Lo, sous le nom de Jérôme. Il reçut en même temps le sacrement de Confirmation.
    La grande majorité des membres de sa famille, c'est-à-dire son père, ses frères, sa femme et ses enfants, suivirent son exemple1.
    Sa mère consentit à embrasser le catholicisme, mais elle demeura catéchumène. Trois ou quatre ans après la mort de Jérôme, elle tombera gravement malade ; on appellera Laurent Lou Tin-chen pour la baptiser ; mais, hélas ! Il arrivera trop tard.
    Peu après la conversion de Ting-mey, sa femme mourut. Il exprima alors l'intention d'épouser la vierge Agathe Lin, venue à Mao-keou pour enseigner le christianisme aux jeunes filles et aux femmes. Celle-ci le réprimanda vivement de cette pensée qu'elle considérait comme une injure ; il porta ses vues ailleurs. Mais, sans doute, n'étant pas encore suffisamment instruit des principes catholiques, ou bien n'en comprenant pas entièrement la gravité, il épousa une païenne.

    1. Son fils aîné, Lou Lao-kao, reçut le nom d'Antoine.

    M. Lions, reprocha fortement à Jérôme ce manquement aux préceptes de l'Église ; il lui ordonna de confesser publiquement sa faute et d'en demander pardon à Dieu devant tous les chrétiens assemblés. Jérôme se soumit si humblement à la pénitence imposée que, touché de son repentir, le missionnaire lui accorda immédiatement la dispense, et l'admit à la réception des sacrements. Bientôt, la femme païenne, instruite par son mari des vérités religieuses, reçut le baptême 1.
    La fille de Jérôme, Yao-mey, baptisée sous le nom de Marie, avait été, dès son enfance, fiancée à un païen. Après sa conversion, elle exprima le désir de garder la virginité.
    Son père entra en pourparlers avec la famille du fiancé, afin d'obtenir la résiliation du contrat2.
    Cette famille, mécontente du procédé, essaya de se venger en intentant à Jérôme un procès à propos du bornage de ses champs. L'affaire fut portée devant le mandarin de Lang-tai-tin ; Jérôme ne se présenta pas, peut-être dans la crainte que le procès ne dégénérât en accusation contre les chrétiens. Ce fut un certain Lou Lao-ouen qui comparut à sa place ; il fut acquitté. Cependant, afin que le procès ne pût être repris sous un autre prétexte, Ting-mey fit ce qu'on appelle en Chine une conciliation : il donna un dédommagement à la famille païenne, et les fiançailles furent rompues.
    Dès lors, Marie Yao-mey, libre de sa personne, put orienter sa vie au gré de ses saints désirs. Elle partit d'abord pour Ma Gan Chan où elle fut instruite par Agathe Lin, et ensuite pour le couvent de Kouy-yang où, quelques années plus tard et avant le martyre de on père, elle termina une pieuse vie par une mort édifiante.
    Quant à ses deux fils, Jérôme n'en eut pas grande satisfaction. Ils se montrèrent chrétiens plus que médiocres, et fort peu respectueux de l'autorité paternelle.

    1. Après la mort de Lou, cette femme épousa successivement deux païens. C'était au temps de la révolte, et la faim et la misère dont elle souffrait, si elles n'excusent point sa faute, paraissent cependant en atténuer la gravité.
    En 1889, elle demeurait à Mao-tsao-pin. Appelée pour répondre aux enquêteurs qui faisaient le procès apostolique sur le martyre de Jérôme Lou, on la vit se réjouir de la gloire que la déclaration du martyre de son mari allait faire rejaillir sur l'Eglise, puis revenir vers les fidèles et, avant même d'y avoir été exhortée, promettre que désormais elle vivrait chrétiennement.
    2. Au dire de quelques-uns, la famille du fiancé, riche au moment de l'engagement, était devenue pauvre et, pour cette raison, Lou Ting-mey n'aurait pas été mécontent de faire casser le contrat. Cette affirmation est contredite par des faits certains.

    Un jour, Lou Ting-mey, pleurant à chaudes larmes, s'écriait :
    « Mes deux fils Lao kao et A-mien, c'est évident, deviendront des hommes mauvais, ils sauveront difficilement leur âme ».
    Il eut, alors, la pensée de les déshériter et d'offrir ce qu'il possédait pour les oeuvres de la mission ; mais voulant éviter toute discussion et ne s'embarrasser d'aucune préoccupation matérielle, afin de se consacrer plus facilement au service de Dieu, il leur partagea une partie de son bien.

    V

    Cependant, le néophyte ne bornait pas son zèle à l'évangélisation de sa famille. Profitant de ses nombreuses relations à Mao-keou et dans les environs, il y fit connaître le christianisme, particulièrement à La-so, Lang-tay, Po-lin, Pang-te, Kin-tcha, il réussit à convertir deux cents païens, tous de race Tchong-kia-tse.
    Ses prédications était ordinairement brèves, et rapidement, dans un style concis et facile, il arrivait à convaincre ses auditeurs et à les amener à la connaissance et à l'adoration du vrai Dieu.
    S'il s'adressait à des hommes intelligents et instruits, il leur donnait à lire des ouvrages chrétiens, et les leur expliquait avec le grand calme habituel aux lettrés Chinois et avec une patience qui ne démentait jamais.
    Aux ignorants il disait simplement : « Cette religion, croyez-moi, est bonne, elle est très bonne », et à l'aide de pieux arguments il leur montrait la nécessité de l'embrasser.
    Avant sa conversion, Jérôme parlait d'une voix sévère, impérative, mais après, il témoignait à tous une véritable bonté, et quand des affligés, des malheureux accouraient près de lui, il savait donner à chacun l'aumône spirituelle ou matérielle dont il avait besoin.
    Les paroles et les enseignements de Lou avaient d'autant plus d'influence qu'il les appuyait par l'exemple d'une existence profondément chrétienne. Il vivait dans une sorte de retraite, ne s'occupant presque plus d'affaires, de contestations, d'arbitrages. « Ce sont disait-il, des occasions d'offenser Dieu ».
    Il allait même jusqu'à détourner les chrétiens des procès. L'un d'eux ayant été lésé dans ses droits de propriétaire par un de ses oncles, voulut l'accuser devant le sous-préfet de Lang-tay ; Jérôme l'en dissuada :
    « Renoncez à votre droit, lui dit-il, laissez ce champ à votre parent ; nous, chrétiens, nous devons avoir horreur des procès ».
    Tous les saints n'ont pas raisonné et agi de la sorte, et tous les honnêtes gens ne pourraient le faire ; mais ces paroles montrent comment Lou entendait le détachement et combien il désirait la paix.
    Lorsqu'ils ne roulaient pas sur la religion, ses entretiens étaient rares et courts. Très réservé avec les femmes, il leur disait juste ce qui était nécessaire. Une de ses belles-soeurs, Madeleine Lou Yang-che, femme de Joseph Lou Lou-ye, raconte qu'il lui transmettait toujours par un intermédiaire ce qu'il avait à lui dire.
    Lorsque des jeunes gens fredonnaient devant lui des chansons légères, il les priait de se taire, et s'ils ne le faisaient aussitôt, il les blâmait sévèrement.
    Il était devenu beaucoup plus sobre. Une fois, cependant, ses anciennes habitudes reparurent. Un missionnaire, M.Mihières, ayant entendu sa voix hésiter dans la récitation publique des prières, et en comprenant la cause, le fit appeler, à la sortie de l'oratoire.
    « Jérôme, lui dit-il, voulez-vous sauver votre âme ?
    Sans doute.
    Voulez-vous vous abstenir d'une trop grande quantité de vin ?
    Je le veux.
    Apportez-moi la tasse dont vous vous servez pour boire.
    Il alla la chercher, et le missionnaire lui ayant marqué une mesure, jamais, à partir de cette époque, il n'osa la dépasser.
    Il se complaisait dans la lecture des ouvrages chrétiens. Ses livres de prédilection étaient : Me Siang Tche Chan, (manière de méditer) ; San Chan Len Hio, (controverse sur la religion ) ; Tchen Tao Tse Tchen, (la vraie religion prouvée par elle-même) ; Chen Jnien Kouang Y, (vie des saints pour toute l'année.)
    On le voyait parfois la nuit, quand le sommeil le fuyait, parcourir quelques-uns de ces volumes. Il composa lui-même plusieurs écrits afin d'attirer les païens au catholicisme.
    Ces écrits sont aujourd'hui perdus ou, du moins, nous ne les connaissons pas.
    Jérôme était baptisé depuis quelques mois, lorsqu'il reçut la visite de deux de ses parents Lou Yuin-long et Lou Tchao-min qui, précédemment, avaient quitté Mao-keou pour se fixer au Kouang-si, où ils espéraient gagner plus facilement leur vie.
    Chaque année, à peu près, ils retournaient au Kouy-tcheou, pour acheter ou vendre du coton dans la ville de Sin-tchen, le grand marché de cette denrée, dans le sud-ouest de la province. Une fois déjà, ils étaient venus voir Lou Ting-mey. Ils étaient affiliés à la secte des jeûneurs, et le maître d'école les en avait félicités, les encourageant même à recruter des adeptes. Mais lorsqu'ils revinrent, après sa conversion, et qu'ils voulurent lui parler de leur association secrète, il leur répliqua vivement :
    « Toutes ces choses sont fausses et tous les sacrifices que vous avez faits sont inutiles ; j'ai été dans l'erreur et vous y êtes encore. La vraie voie, la voie qui conduit au bonheur est la religion chrétienne ; cette religion n'est pas nouvelle, comme on le prétend, mais nos pères ont eu le malheur de ne pas la connaître ; pour nous, nous ne pouvons les imiter ».
    En peu de jours il réussit à convaincre Lou Yuin-long et Lou Tchao-min de la vérité de la religion chrétienne, et fit passer en leur âme une partie du feu sacré qui animait la sienne. «Enseignez aux vôtres la sainte doctrine, leur dit-il au moment de leur départ, puis prévenez-moi, et au mois de novembre prochain j'irai chez-vous ». Sur cette promesse, les deux néophytes le quittèrent, et lui-même se mit bientôt en route pour Kouy-yang, où il alla raconter aux missionnaires les espérances que les bonnes dispositions de deux de ses parents lui faisaient concevoir.
    Ces espérances se réalisèrent. A la fin de 1853, un des convertis, Lou Yuin-long, retourna à Mao-keou pour lui dire que la plupart des habitants des petits villages de Pan-po, Pe-kia-tchay, Ngay-kio, Tsin-kio, Kouan-chan, Sin-tchay et Yao-chan s'enrôlaient sous la bannière du Christ, et il lui demanda de venir achever l'oeuvre commencée, en instruisant les néophytes.
    Jérôme ne se fit pas répéter l'invitation ; il partit pour le Kouang-si et parcourut les villages dont on lui avait signalé les bonnes dispositions.
    En peu de temps, le nombre des néophytes dépassa deux cents. Jérôme qui savait qu'un missionnaire, M.Chapdelaine, de passage au Kouy-tcheou, n'attendait qu'une occasion pour entrer dans la province du Kouang-si à laquelle il était destiné, jugea l'heure favorable et il l'envoya chercher. Grâce aux préparatifs qu'il eut soin de faire, la réception du missionnaire fut excellente et les débuts de son apostolat au Kouang-si parurent pleins des promesses du plus bel avenir. Hélas ! La réalité ne répondit pas à ces espérances. On dénonça le prêtre étranger comme un fauteur de troubles et le 18 décembre 1854 des soldats vinrent à Pan-po pour se saisir de lui.
    Quand ils se présentèrent à la maison qu'il habitait, la messe n'était pas encore achevée ; Ouang, leur chef, descendit de cheval ; tous s'assirent tranquillement à la porte, et attendirent la fin de la cérémonie religieuse. Après la messe, Jérôme Lou s'avança vers eux :
    « Que voulez-vous ? Leur demanda-t-il ? Nous avons ordre de rechercher l'étranger prédicateur d'une religion nouvelle, et de l'emmener au prétoire. C'est bien, répliqua le catéchiste, nous avions justement l'intention d'aller saluer le grand homme, car la religion que nous prêchons est bonne, et nous n'avons aucune crainte ; mais puisque vous êtes ici, rien ne presse ».
    Et il les invita à déjeuner, leur servit un repas confortable qu'il eut soin d'arroser de vin. La journée se passa paisiblement, et le lendemain M.Chapdelaine et Jérôme partirent pour la ville de Sy-lin ; c'est une sous-préfecture de troisième ordre, entourée de murs et située au confluent du You-kiang et de la rivière de Yang-yong. Les prisonniers furent immédiatement conduits au prétoire, bâti au centre de la ville et sur un petit tertre d'où il domine toutes les habitations ; le sous-préfet nommé Tao, homme de caractère doux, qui connaissait un peu le christianisme, les fit aussitôt comparaître.
    Précédemment assesseur à Hin-y-fou, Tao avait eu occasion de visiter officiellement l'oratoire des chrétiens, et avait fait sur ceux-ci un rapport favorable. D'aucuns ont même prétendu, mais sans preuves, que sa femme était catholique. M.Chapdelaine a raconté une partie de l'interrogatoire que le sous-préfet fit subir à Jérôme Lou :
    « Le mandarin adresse d'abord au catéchiste plusieurs questions d'un ton de voix fort élevé et menaçant ; mais voyant l'accusé lui répondre avec autant d'assurance que de franchise, il descend de son tribunal et s'approchant de lui pour le considérer de près, il ajoute: « Vous êtes mahométan, vous ne mangez pas de viande de porc ? Je ne suis pas mahométan, répond le catéchiste, je suis chrétien ; et non seulement les chrétiens mangent la viande de porc, mais encore toute nourriture qui est sur la terre, Dieu ayant tout créé pour l'usage de l'homme. Pourquoi êtes-vous allé dans les villages prêcher la doctrine au pauvre peuple, qui n'a pas le loisir de vous entendre et qui manque d'intelligence pour comprendre les vérités sublimes ? Pourquoi n'êtes-vous pas plutôt venu à la ville, où les habitants sont plus libres de vous écouter et plus capables d'apprécier votre enseignement? Je suis allé en premier lieu dans les villages, parce que c'est là qu'habitent mes parents ; je suis ensuite venu à la ville où, pendant l'espace d'un mois, j'ai prêché à ceux qui voulaient m'entendre. Combien comptez-vous de familles chrétiennes dans la campagne ? Quarante-cinq à cinquante.
    Le langage de Jérôme dénotait un lettré ; le mandarin voulut expérimenter sa science, il prit un pinceau, et ayant choisi les quatre lettres dont se compose le titre du livre des prières chrétiennes Tien Tcheou Kiao Kin, (prières de la religion du Dieu du ciel), il fit un quatrain dont chaque vers commençait par une de ces lettres : en voici le texte et la traduction :

    JUILLET AOUT 1906, N° 52.

    « Chaque jour provocatrice de la destruction des tablettes des ancêtres, oublieuse de l'empereur, des magistrats, des parents, cette doctrine est perverse. Je vais vous enseigner à penser ; quelle solution proposez-vous à cette question : Avant votre conception, où étiez-vous1 ? »
    Jérôme lut les quatre lignes et aussitôt employant les mêmes premières lettres, et se servant de la même métrique, il écrivit cette réplique :
    « Chaque jour nous rejetons les tablettes superstitieuses. Vénérer l'empereur, les magistrats, les parents est un commandement de cette doctrine. Par la méditation des préceptes de la religion, l'homme devient droit et bon. Sans sa mère l'homme peut avoir une origine sainte2 ».
    Cette dernière phrase faisait allusion au baptême.
    Le sous-préfet prit le quatrain, le lut et jugea, ce qui était vrai, que la riposte valait au moins l'attaque.
    Le lendemain, ayant ordonné de délier M.Chapdelaine et Jérôme Lou, il les fit conduire ensemble dans une des chambres du prétoire où ils demeurèrent paisibles. Quelques jours plus tard, des lettrés de Sy-lin, portant le titre de Kong-yé, attirés par la réputation de Lou Ting-mey, vinrent le voir. Ils lui présentèrent un long thème en vers dans lequel ils avaient accumulé de nombreuses objections contre le catholicisme. A leur sens ces objections étaient irréfutables.
    « Maître dirent-ils à Jérôme, nous avons voulu faire l'expérience de ce que vous savez. Si vous répondez, votre science sera évidente pour tout le monde ».
    Le catéchiste lut aisément l'écrit si compliqué à leurs yeux, et souriant: « Ce n'est pas une grande affaire », dit-il. Puis, prenant plusieurs feuilles de papier, et se servant de ses genoux pour pupitre, il réfuta, en se jouant, toutes leurs objections, et il termina son travail en posant, à son tour, des questions à ses visiteurs. Les trois Kong-yé furent incapables de répondre.
    Le fait n'était sans doute pas très considérable, mais il était nouveau, il eut bientôt fait le tour de la ville où l'on entendit répéter:
    « S'il y avait seulement trois lettrés comme lui dans Sy-lin, très certainement nous pourrions dire adieu à toute espèce d'emploi ».
    Bien disposé envers les deux captifs le sous-préfet de Sy-lin les autorisa à quitter la prison et à aller demeurer chez un païen nommé Tan, que Jérôme essaya inutilement de convertir. Il fut plus heureux avec un ancien mandarin, nommé Lo Kong-yé qu'il amena au catholicisme.
    Après quelques mois de séjour dans la petite ville, le missionnaire et le catéchiste reconnus innocents des accusations politiques portée contre eux retournèrent au Kouy-tcheou ; puis, Jérôme Lou, laissant M.Chapdelaine avec M. Lions, regagna Mao-keou. Son séjour près de l'apôtre du Kouang-si n'avait pas seulement rendu service à celui-ci, il avait été utile à Jérôme Lou lui-même et à ses progrès dans la voie de la perfection.
    Le catéchiste s'inspira, en effet, de quelques-unes des vertus de son maître, et particulièrement de son esprit de mortification.
    Un de ses amis l'ayant trouvé fumant de mauvais tabac, quand il aurait pu facilement s'en procurer de bon, lui demanda le motif de cette manière d'agir : « C'est, répondit-il, parce que je l'ai vu faire au P.Chapdelaine ; croyez-moi, il ne faut pas négliger même les petites vertus ».
    Jérôme resta chez lui, semble-t-il, pendant toute l'année 1856.
    Il y apprit le martyre de M.Chapdelaine, décapité à Sy-lin, à la fin du mois de février.
    « Ah ! S'écria-t-il avec un accent de profond regret, si je l'avais accompagné comme précédemment et comme il le désirait, je serais mort avec lui ! »
    « Il ne soupçonnait, pas, dit M. Lions, à qui nous devons ce détail, que deux ans plus tard, il irait le rejoindre par la même voie et pour la même cause ! ».
    Vers la fin du mois de juillet 1857, Lou reçut de M.Mihières deux taëls avec l'invitation de se rendre au Kouang-si, pour y continuer l'oeuvre de M.Chapdelaine.
    Retenu par nous ne savons quel empêchement, et ne voulant pas garder cet argent sans travailler au salut des âmes, il alla à Kang-ou-sin-Tchang, sur le territoire de la sous-préfecture de Yun-lin-tcheou, à environ 60 ly de Mao-keou, « afin d'instruire quelques familles qui venaient d'embrasser le catholicisme, et essayer en même temps de faire de nouvelles conversions parmi les païens ».
    Il prêcha en public avec assurance, démontrant la vérité de la religion chrétienne et la fausseté du culte des idoles. Ainsi le jour anniversaire de la naissance de la déesse Kouan-yn, devant une foule de païens réunis pour honorer cette divinité. Deux individus, qui depuis longtemps voulaient arrêter sa propagande, le dénoncèrent comme perturbateur à deux satellites de passage. Ceux-ci se saisirent de lui ; en voulant à sa bourse plus qu'à sa liberté, ils lui prirent d'abord le peu qu'il possédait, puis réclamèrent davantage en le menaçant du sous-préfet.
    Jérôme aurait pu acheter sa liberté par la promesse de quelqu'argent ; il ne voulut pas le faire. Trompés dans leur espoir les satellites l'emmenèrent au prétoire de Yun-lin-tcheou.
    Le mandarin, O Sen gé, l'interrogea sur le christianisme, et après lui avoir fait appliquer une dizaine de coups de bâton, il lui dit :
    « Tu me parais un homme éclairé et qui sait raisonner ; je veux te donner le temps de réfléchir ; mais sache bien que si tu ne consens pas à renoncer à cette mauvaise secte, je te ferai couper la tête.
    Grand homme, répliqua Jérôme, je n'ai pas à réfléchir ; mon parti est pris ; comment pourrais-je renier la vérité et la raison ? »
    Sur ces paroles, il fut jeté en prison, la chaîne au cou et les ceps aux pieds.
    Prévenu de cette arrestation, M.Mihières envoya aussitôt deux chrétiens pour la faire cesser ; la démarche fut inutile. Pendant son emprisonnement, Lou fit connaître les vérités chrétiennes à ses codétenus, et convertit un païen, Ouang.
    Il reçut, de temps en temps, la visite de ses amis1. Après cinq mois d'incarcération il fut mis en liberté à la prière de son frère Joseph Lou Lou-ye, lors de l'arrivée d'un nouveau mandarin.

    1. Parmi lesquels ou nomme, comme étant venus le voir ensemble, Ouang, Tin-siou et Laurent Lou Tin-chen.

    En revenant à Mao-keou, arrivé à l'endroit appelé Tsiang-tao-fen (tombeau du voleur), Jérôme vit marchant devant lui, à 200 mètres, une forme humaine vêtue de blanc. Ce que signifiait cette sorte d'apparition, le catéchiste l'expliqua à ses amis, en ces termes :
    « J'ai là persuasion que cet homme au vêtement blanc n'est autre que mon ange gardien, envoyé par Dieu pour éclairer ma route à travers les ténèbres de la nuit, et me consoler de tant de chagrins éprouvés dans la prison de Yun-lin-tcheou ».
    De retour chez lui, Jérôme Lou écrivit, en chinois, le martyre de M.Chapdelaine et de ses compagnons, l'interrogatoire et l'emprisonnement que lui-même avait subis à Yun-lin. Malheureusement, ces écrits sont perdus, ou du moins on ignore ce qu'ils sont devenus ; on sait seulement qu'après la mort de Jérôme, les uns, laissés à ses enfants, disparurent au moment de leur mort survenue dans de tragiques circonstances ; les autres, confiés à un de ses cousins Lou Tin-chen, lui furent enlevés par les rebelles qui le pillèrent près de Tchenlin-tcheouu1.
    Jérôme Lou ne devait pas tarder à être arrêté de nouveau, mais cette fois en compagnie de deux autres catéchistes, Laurent Ouang et Agathe Lin, que nous avons le devoir de faire connaître.

    1. En 1863 cependant, Mgr Faurie eut entre les mains à Koug-yang la réfutation d'un libelle lancé contre le catholicisme par le général Tien Tajen, et il eut quelques raisons de croire que cette réfutation était l'oeuvre de Jérôme Lou. Comme nous n'avons pu dirimer la question, nous nous contentons de reproduire ici les paroles de l'évêque :
    « La veuve d'un mandarin, nommé O, vient de donner à Kiong-sse un grand nombre de livres chinois chrétiens. Il y avait parmi ces livres quelques manuscrits en prose ou en vers sur l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament. Mais ce qui nous a le plus émerveillé c'est une solide et très catho ligue réfutation du libelle répandu par Tien Ta-jen. Le cahier n'est pas neuf et parait avoir servi longtemps. C'était pour nous une énigme. M. Lions l'a résolue d'une manière satisfaisante et je crois que nous avons trouvé le véritable auteur : C'est le martyr Jérôme Lou. Un refrain Tchong-kia-tse écrit sur une marge nous a mis sur la voie. M. Lions se souvient que l'auteur du libelle, qui est de Gan-chouen, en répandit quelques copies manuscrites vers 1856. Le vieil oncle de Jérôme Lou en reçut une, qu'il montra à son neveu. Celui-ci, voyant les horreurs que le livre contenait, ne voulut point le rendre et le vieil oncle en conserva une rancune qui alla toujours croissant jusqu'à ce qu'enfin il le fit décapiter par Tay-lou tche en 1858.
    « M. Lions savait que Jérôme préparait une réfutation de ce libelle pour le cas où il viendrait à paraître. Cette réfutation dénote une grande connaissance de la religion et de la littérature chinoise. Vous savez que Jérôme était un de nos chrétiens le plus capables et les plus sérieux. Quand Lou-Tin-chen viendra, il reconnaîtra, je pense, l'écriture. Une autre induction, c'est ce même mandarin O, qui, à sa prise de possession à yun-lin-tcheou, tira Jérôme Lou de prison où il était depuis cinq mois. I1 serait peut-être bon d'imprimer cet ouvrage pour réfuter le libelle qui a été répandu avec tant d'abondance qu'il y en a par tout jusqu'au fond des campagnes. (A.M.E. vol. 546 pp 1289, Mgr Faurie à MM. et Vielmon, 14 mai 1863).

    LAURENT OUANG

    I

    Laurent naquit en 1811, à Kouy-yang, dans la rue San-koan-tien. Il fut baptisé et confirmé par le P. Tang qui faisait alors l'administration des chrétiens du Kouy-tcheou. Son père se nommait Ouang San-kong, sa mère Ouang San-lay ; ils eurent 6 enfants, 5 filles et un garçon, Laurent, qui fut connu sous les noms de Ouang Ta-ye, parce qu'il était l'aîné des Ouang ; de Ouang-pin, nom que lui imposa le maître de l'école qu'il fréquenta ; de Ouang Tchang-sen qui lui fut donné par sa famille ; et de Ouang Py-tan, marchand d'ufs fer mentes parce qu'il en fit le commerce.
    Pendant la persécution de 1814, son père et sa mère, de courageux confesseurs de la foi furent condamnés à l'exil, en Tartarie.
    Ils partirent bravement, laissant à Kouy-yang leurs enfants qu'ils ne devaient plus revoir. Laurent, alors âgé de trois ans, fut élevé par sa soeur aînée qui, plus tard, devait être aussi condamnée à l'exil pour cause de religion, et par une de ses tantes Ly-Tan-lay. A 20 ans, il épousa Maria Ouang-Ly-che, née à Tsen-y de parents païens, et qui avait été baptisée à l'âge de 17 ans. Dieu bénit leur union par la naissance de deux fils et de trois filles.
    Laurent jouit d'abord d'une certaine aisance. Outre les bénéfices de son commerce d'oeufs fermentés, il avait les revenus de l'héritage paternel composé de quelques champs.
    Cette situation et sa fidélité à remplir ses devoirs de chrétien le firent nommer chef d'un groupe de chrétiens de la paroisse de Kouy-yang.
    A cette époque Laurent avait environ 30 ans. De haute taille, de corpulence assez forte, il portait la tête un peu penchée entre des épaules légèrement voûtées. Son visage, à la fois rouge et tanné, encadré d'une barbe noire et courte, était éclairé par des yeux vifs surmontés de sourcils peu arqués. La bouche était grande et mal faite, la lèvre supérieure ayant un mouvement remontant, tandis que la lèvre inférieure disparaissait en partie sous les dents plantées en avant. Il avait le nez gros, le front élevé et découvert, les oreilles un peu tombantes ; ses cheveux noirs pendaient en une tresse assez fournie. Sa voix était si sonore et si claire qu'elle dominait tous les choeurs des chrétiens en prière.
    La charge qu'on venait de lui confier l'obligeait à veiller sur un certain nombre de fidèles, à s'occuper de la régularité de leur conduite, à visiter les malades, principalement ceux qui étaient à l'hospice Kou-lao-yuen, à exhorter les mourants, à ensevelir les morts et à présider à leurs funérailles. Il remplit avec zèle ces obligations ; allait-on vers lui pour le prier de rendre service : « Je suis à vous, disait-il », et il quittait immédiatement son travail. Qu'il s'agît de pauvres ou de riches, il était également bien disposé ; aussi l'avaiton surnommé Gay-jen, c'est-à-dire : aimant le prochain.
    Ly Tou-sen, un de ses beaux-frères, ayant été puni de l'exil pour sa persévérance dans la foi catholique, Laurent prit à sa charge les enfants du confesseur, leur fit donner une bonne éducation et les garda chez lui, le garçon jusqu'à ce qu'il pût gagner sa vie et la fille jusqu'à son mariage. Sa charité avait aussi un caractère rare, l'abstention de toute médisance, à plus forte raison de calomnie.
    Il se montrait très bon pour tous, ne faisant que fort peu d'observations ou les faisant très doucement.
    Ses vertus avaient leur fondement dans une piété solide. Il ne manquait jamais ses prières quotidiennes. Il savait par coeur beaucoup de prières pour les différentes circonstances de la vie, et les récitait avec ferveur. On raconte qu'il prononçait les litanies de la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ avec tant de componction, qu'il touchait les assistants jusqu'aux larmes.
    Par ses paroles et ses exemples, il convertit plusieurs païens au catholicisme, entre autres une vieille femme nommée Yang-lay.
    A un chrétien qui avait épousé une païenne et qu'il cherchait à faire revenir à Dieu, Laurent disait : « Frère, n'oubliez pas Dieu ; ne vous éloignez pas de lui, pensez toujours au Ciel, dirigez en haut votre coeur et vos pensées ; priez Jésus, priez Marie ! Que Jésus ne s'éloigne jamais de votre souvenir !...... » Comme le chrétien lui répondait : « Frère, je n'ai pas oublié Dieu, je n'oublierai jamais mon Dieu! » Le catéchiste insistait doucement : « Je le souhaite. Cependant invoquez Dieu, suppliez Dieu qu'il vous aide de sa grâce, afin que vous ayez la force de régler les choses de votre âme selon sa sainte volonté.... Gardez-vous de peur qu'après avoir adoré le Dieu qui s'est incarné pour nous, vous ne descendiez en enfer ».
    A plusieurs reprises on lui entendit exprimer le désir du martyre : « Ah ! Plaise à Dieu, que je meure pour lui ! »
    Cependant, généralement il ne s'exposait pas à être arrêté, et lors de la persécution de 1839 en particulier, il se cacha pendant assez longtemps. D'ailleurs, sa famille le poussait à la prudence :
    « Comment pourrons-nous éviter le danger?.... Comment pourrons-nous pourvoir nous-mêmes à tout ce dont nous aurons besoin? »..
    Et Laurent, qui n'était pas toujours disposé à la fuite, leur répondait :
    « Pourquoi craignez-vous ? Votre foi est donc bien faible ? Est-ce que toutes choses ne sont pas entre les mains de Dieu ? ..... Que la volonté de Dieu soit faite ! Si je vous suis nécessaire, le Seigneur saura conserver ma vie pour vous... Donc il ne vous est pas permis de craindre ainsi ! » Telle était l'existence de Laurent Ouang, lorsque, dans l'espoir de s'enrichir plus vite, il cessa son commerce d'oeufs fermentés et devint expéditeur de marchandises du Kouy-tcheou au Yun-nan.
    Le capital engagé dans cette entreprise fut d'environ 200 taëls (1600 francs) employés principalement dans l'achat des chevaux. Malheureusement le succès ne répondit pas à ses espérances. Un transport considérable fut complètement perdu. Les conducteurs vendirent les chevaux et les marchandises, se partagèrent le bénéfice, et on ne les revit plus. Le digne homme se trouva donc à peu près ruiné ; il ne se montra pas trop affecté de ce revers de fortune. Loin de partager ses sentiments de résignation, sa femme l'accabla d'amers reproches. Il les supporta patiemment.
    « Mon frère, disait-il à un de ses amis, ma femme m'a toujours maudit et n'a pas cessé de murmurer, et cependant, à quoi bon se plaindre ? J'ai perdu beaucoup ; mais les choses que j'ai perdues, je les avais reçues de Dieu... Dieu me les avait données, Dieu me les a enlevées, que sa volonté soit faite ».
    On ne pouvait vraiment pas demander une plus complète abnégation.
    Vis-à-vis de sa femme, ses paroles n'étaient pas empreintes de moins de douceur : « Je veux bien être patient, lui disait-il ; mais vraiment je me demande si un autre, injurié comme moi, te supporterait aussi facilement. Allons, sois donc plus calme, je t'en aimerai davantage».
    Après la perte qu'il venait d'éprouver, il devint jardinier et cultiva un terrain situé près de l'oratoire de saint Joseph, à Kouy-yang.
    Puis, comme les revenus de ce jardin étaient insuffisants pour nourrir sa famille, il entreprit un petit commerce de boucherie.

    II

    Cependant ses vertus avaient frappé Mgr Albrand, qui peu avant sa mort, en 1853, lui confia les fonctions de catéchiste qui se trans-formèrent quelquefois en celles de courrier, quand les missionnaires eurent besoin de correspondre rapidement avec leur évêque. Dans un cas comme dans l'autre Laurent déploya toujours un zèle très actif.
    Il fut d'abord envoyé dans les villages de Yu-tin-kan, Toan-potchay, Kou-ouang-pa, Keou-kan-chang, Pe-ka-yuen, et ensuite dans les stations du sud-ouest, à Kouang-tsao-pa, Kiu-y-tien, Hin- y-fou.
    Toujours prêt à répondre aux païens qui lui demandaient des explications, il s'appliquait à saisir l'occasion de complète leur instruction sur le catholicisme ; il agissait de même à l'égard des chrétiens qui venaient le voir.
    « Voulez-vous attendre un peu, disait-il, vous entendrez un discours sur la doctrine ; du moins vous vous nourrirez spirituellement de quelques pensées religieuses, et ensuite vous irez à vos affaires temporelles ».
    En 1857, il convertit dix à douze familles dans le petit village de Ta ma o.
    Malheureusement ces beaux commencements n'eurent pas de suites ; les conversions s'arrêtèrent et « même, ce qui est plus affligeant, écrit M.Mihières, presque tous les convertis sont retournés à leurs anciennes superstitions, par la crainte de la population païenne ». De Ta ma o, Laurent Ouang se rendit à Pou gan tin où un adorateur, Ho lao tong, lui faisait espérer des conversions.
    En effet, le beau-père et le beau-frère de Ho lao tong embrassèrent le catholicisme, avec cinq ou six autres familles voisines. En un mois on compta une centaine de catéchumènes.
    « Laurent revint tout joyeux me faire part de ces heureux résultats, continue M.Mihières, je lui adjoignis un autre prédicateur, et je les renvoyai ensemble dans la même localité. Les esprits paraissaient assez bien disposés. Un grand nombre de païens voulaient embrasser la foi ; ils étaient pourtant encore retenus par la crainte de vexations du côté du prétoire. Un des néophytes, qui avait une certaine influence dans l'endroit, vint me trouver avec les deux prédicateurs. Il désirait aller voir l'église de la capitale, pour revenir ensuite confirmer dans la foi sa famille, les nouveaux convertis, et faire des prosélytes parmi ses connaissances et amis. Je le lui permis et, à leur retour, ils trouvèrent l'esprit de la population bien changé : on se méfiait d'une religion dont on n'avait jamais entendu parler. Les païens craignaient que le prédicateur ne fut un envoyé de société secrète et nuisible, ils tinrent conseil, et il fut décidé qu'on ne permettrait plus dorénavant la prédication de cette nouvelle religion ».
    Ce motif seul ne décida pas Laurent à quitter Pou gan tin, et des craintes d'un autre genre ne furent pas étrangères à son départ.
    On était alors aux approches de la nouvelle année, et très souvent pendant les réjouissances qui ont lieu durant les premiers jours, les voleurs se donnent libre carrière.
    Or, d'après les rumeurs qui commençaient à circuler, plusieurs d'entre eux avaient formé le projet de dévaliser Laurent qui passait pour riche. « Maître, lui dit son hôte Ho lao tong, les voleurs viendront certainement bientôt pour vous piller dans ma maison. On les a entendus dire que vous étiez riche, puisque vous passez votre vie sans faire de commerce, sans exercer de métier, et que parfois, spécialement le dimanche, vous vous nourrissez de viande......Veillez à votre sécurité et aussi à la mienne, en choisissant une autre demeure. Quel profit trouveriez-vous à braver un péril imminent ? » Laurent se rendit probablement à ces conseils dictés par une prudence qui n'était pas sans fondement, et il partit pour Mao-keou, avec l'intention plus ou moins arrêtée d'aller passer les fêtes du premier de l'an à Kouy-yang.
    Mais, quand il arriva à Mao-keou où était bien connu, les chrétiens Tchong-kia-tse, Jérôme Lou en particulier, furent si heureux de le revoir, qu'ils l'invitèrent à rester chez eux. «Maître, maître, voulez-vous célébrer avec nous la nouvelle année ; après les réjouissances publiques, nous aurons probablement de bonnes nouvelles de Pou-gan, vous pourrez alors y retourner facilement. D'ailleurs les routes de Kouy-yang ne sont pas sûres à cette époque ; et puis, le voyage serait trop fatigant. Vous êtes bien ici, vous célébrerez avec nous, à Mao-keou, les fêtes de la nouvelle année ».
    Laurent fut touché de leurs instances : « Eh bien ! Soit, dit-il, je resterai ».

    (A suivre).

    1906/216-235
    216-235
    Chine
    1906
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