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Le drame de Mao-keou 1

Kouy-tcheou Le drame de Mao-keou 1
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    Kouy-tcheou

    Le drame de Mao-keou 1

    Situé dans la province de Kouy-tcheou, sur la route mandarinale de Kouy-yang à Yun-nan-sen, près d'un des affluents du Ho-kiang dont les eaux rapide coulent entre des montagnes aux terres rougeâtres et d'aspect triste, Mao-keou est un assez gros marché, à cinq lieues à l'ouest de la sous-préfecture de Lang tai-tin, dont il relève administrativement. Il possède une douane et forme le centre de sept ou huit villages Tchong-kia-tse, éparpillés sur une étendue de quelques kilomètres carrés, au milieu de plantations de cannes à sucre, principale culture des vallées de cette région.
    Il se compose de deux parties juxtaposées : l'une habitée par les Chinois, l'autre occupée par les Tchong-kia-tse. Cette seconde partie était déjà construite au temps de l'empereur Hong-ou, fondateur de la dynastie des Ming 1 et, depuis cette époque, elle a été habitée par une longue suite de générations indigènes.

    1. Dynastie qui gouverna la Chine de 1368 à 1644.

    Au mois d'août 1898, je traversais ce village et je m'arrêtais dans son humble oratoire ; je fus salué par Joseph Lou Lou-ye, vieillard de haute taille, d'aspect vénérable sur le visage duquel je cherchai avec une curiosité pieuse un ressouvenir des traits de son frère, le martyr Jérôme Lou Ting-Mey ; je visitai le lieu où le 28 janvier 1858 ce zélé catéchiste, Laurent Ouang et la vierge Agathe Lin avaient été décapités pour avoir noblement et courageusement refusé de renier leur foi ; de là je passai à l'endroit où leurs restes vénérables avaient reposé avant qu'on ne les transportât à Kouy-yang ; je cueillis, avec l'espoir de les faire revivre dans un jardin de France, quelques-unes des rares fleurs qui croissaient sur leur première tombe, puis je repris la longue et dure route qui sépare Mao-keou de la capitale du Kouy-tcheou.
    Ce pèlerinage, dans un petit village ignoré de l'Ouest de la Chine, me causa une impression profonde ; j'y songe souvent.
    Dernièrement, j'ai eu l'occasion d'étudier dans des documents officiels très sûrs et très détaillés la vie et la mort des martyrs de Mao-keou, je donne aujourd'hui aux lecteurs des Annales les résultats de mes recherches ; ils sont un peu longs, je le sens, mais ce sont des souvenirs, presque des reliques de martyrs ; peut-on se plaindre d'en posséder trop ? Je raconterais d'abord et séparément la vie de chacun des confesseurs de la foi, ensuite et ensemble, leurs interrogatoires et leur mort.

    I

    Au commencement de l'année 1852, quelques familles des environs de Tchen-lin-tcheou, une vingtaine de néophytes, en butte depuis un certain temps à l'hostilité des païens, émigrèrent à Mao-keou et dans les hameaux voisins, particulièrement à La-so où plusieurs devinrent fermiers de la famille Tchou.
    Les nouveaux venus, néophytes presque tous fervents, ne dissimulèrent pas leur foi ; aux paysans, ils exposèrent de vive voix la doctrine chrétienne ; aux lettrés, ils prêtèrent des livres.
    Un jour, un païen, Lou Lou-ye, frère d'un lettré de quelque réputation, Lou Ting-mey, travaillait à la culture du coton dans ses champs, voisins de ceux qu'avait loués le chrétien Paul Yang Eul-ye.
    Il entendit ce dernier réciter à haute voix avec sa famille des prières inconnues, et il désira en connaître la signification. Le soir venu, il entra chez Yang, s'assit et tout en buvant du thé à petites gorgées, pendant que les spirales bleues de la fumée du tabac s'élevaient légères du minuscule fourneau de sa pipe, il eut bientôt fait d'amener la conversation sur le sujet qui le préoccupait. Interrogeant alors ses hôtes, il leur demanda :
    « Quelles sont les prières que vous avez récitées tantôt? Quelle est votre religion ?
    Nous adorons le Dieu du ciel.
    Mon frère, Lou Ting-mey, a également une religion pleine de mystères et très extraordinaire, appelée Pao Kong Kiao ». Et il raconta ce qu'il savait de cette association, ajoutant :
    « Yang Eul-ye, connaissez-vous aussi cette religion ?
    Non.
    Avez-vous des livres de la religion que vous suivez ?
    Certainement j'en ai ».
    Et Paul lui offrit, aussitôt, un livre contre les superstitions et contenant les preuves de la vérité de la Religion chrétienne. Ce petit volume, composé ou retouché par Monseigneur Albrand 1, a pour titre : Chen kiao ly tchen.
    Lou Lou-ye porta ce livre à Lou Ting-mey qui le lut, le médita, l'annota et le renvoya à Yang par son frère chargé de dire en même temps au néophyte : « Mon frère aîné a lu votre livre, il y a même ajouté quelques annotations. Il désirerait, s'il était permis, entretenir les chrétiens de leur religion, afin d'éclaircir plusieurs difficultés qui, après la lecture de cet ouvrage, troublent encore son esprit ».
    Paul et les fidèles présents répondirent : « Très bien, très bien ! Quil vienne, Lou Ta Sien-sen. Très volontiers, nous lui exposerons tout ce qu'il peut désirer au sujet de la vraie religion du Seigneur du ciel ».
    En attendant, Paul Yang remit à Lou Lou-ye un nouveau livre intitulé : Tchen tao tse tchen, Vraie Doctrine prouvée par elle-même.
    Quand Lou Ting-mey en eut achevé la lecture, il déclara à ses amis que le christianisme était toute la vérité religieuse, et se frappant la poitrine, il répétait : « Nous avons fait erreur, nous avons fait erreur ! C'est là la vraie religion, celle dont on doit croire les dogmes et pratiquer les préceptes ».
    Un mois se passa ; puis, Paul Yang alla trouver Lou Ting-mey et l'interrogea :
    « Avez-vous lu le livre que je vous ai envoyé, Ta Sien-sen ?
    Je l'ai lu.
    Qu'en pensez-vous ? Croyez-vous que la religion chrétienne soit bonne ?
    Parfaitement, parfaitement !
    Donc, voulez-vous être chrétien ?
    Je le veux... Sans retard, j'embrasserai cette vraie religion ».
    Le dimanche suivant, Paul invita Lou Ting-mey à prendre part, chez lui, à la réunion des fidèles. Le néophyte accepta.
    Lion, un lettré venu de Tong-tse et qui, sans être catéchiste, en remplissait plus ou moins complètement les fonctions, lui indiqua les cérémonies de l'adoration. Lou Ting-mey les fit pieusement, récita les prières du Dimanche, prit part au dîner auquel, pour la circonstance, Yang avait invité plusieurs de ses parents et de ses amis, et dès lors il fut, par tous, considéré comme chrétien.

    1. Evêque de Sura, Vicaire apostolique du Kouy-tcheou, mort le 23 avril 1853.

    II

    L'homme qui venait de trouver son chemin de Damas en lisant deux petits livres de doctrine catholique, était né, en 18101 ou en 18112, à Mao-keou, dans le quartier appelé Kieou-tchay, à deux cents pas de la place du marché 3.
    Il était de race Tchong-kia-tse, et le fils aîné d'un honnête païen, nommé Lou Ouen-fou, lettré assez intelligent, maître d'école et représentant de la première branche de la grande famille Lou.
    De sa mère, nous ne connaissons que le nom : Pe-ché.
    Le maître d'école et Pe-ché eurent cinq enfants : Lou Ting-mey, dont nous parlons, Lou Ting-piao, Lou Ting-se, Lou Ting-lou, plus connu sous le nom de Lou Lou-ye4, et une fille dont nous savons seulement l'existence. De caractère tout à la fois vigoureux et pondéré, d'intelligence vive et souple, Lou Ting-mey, sous la direction de son père, avait rapidement acquis une certaine habileté dans les lettres chinoises. Il se présenta à l'examen du baccalauréat ; mais soit qu'il ne fût pas suffisamment préparé, soit qu'il manquât de protection, il échoua.
    Peut-être eût-il trouvé le succès dans une seconde épreuve, il ne voulut point la tenter, et il se lança dans les sociétés secrètes.
    Ceux qui l'ont connu et qui paraissent le mieux informés des détails de sa vie, ne sont pas d'accord sur la Société à laquelle il s'affilia.
    Les uns affirment que ce fut la secte des Tsiuen Tchen Kiao. Les autres prétendent qu'il entra chez les Pao Kong Kiao. Il s'en est trouvé pour dire qu'il appartint à la secte des Jeûneurs.
    Ces sectes diverses ont, du reste, le même but, qui est, dit-on, le renversement de la dynastie.
    Elles ont un grand-maître, des recruteurs d'adeptes, chargés en même temps de visiter chaque année les affiliés et de toucher leur cotisation5.

    1. A. M.-E., vol. 549r page 1188. Cycle Kin-ou, 15e année de l'empereur Kia-kin.
    2. A. M.-E., vol. 549p p. 59. Biographie de Lou Ting-mey par Monseigneur Lions.
    3. A. M.-E., vol. 549r p. 573.
    4. Qui plus tard épousa Madeleine Yang-che.
    5. Celle de Lou fut d'environ 80 fr.

    MAI JUIN 1906, n° 51.

    Elles enseignent certaines pratiques de mortification, comme de s'abstenir pendant toute la vie de viande de boeuf et de chien, de toute espèce de viande le 1er et le 15 de chaque mois, de certains légumes réputés gras, comme l'oignon et l'ail, de garder le célibat, ou, si l'on est marié, de pratiquer la continence.
    Elles ordonnent des prières en l'honneur de Bouddha et de la déesse Kouan Yn ; elles promettent des joies matérielles, des richesses, une longue vie.
    Les associés se partagent en deux classes : les simples adeptes et les initiés. Seuls, ceux-ci connaissent toutes les pratiques et tous les secrets qu'ils ne doivent révéler à aucune personne étrangère à la secte.
    Toutes ces sectes dont nous parlons sont des branches de la grande association des Pe Lien Kiao (nénuphars blancs).
    Mais on les confond souvent l'une avec l'autre, et c'est ce qui explique comment ceux qui connurent Lou Ting-mey et ont rassemblé leurs souvenirs pour parler de lui, ne s'entendent pas au sujet de la secte dans laquelle il était entré. Malgré une étude attentive des divers documents, nous n'avons pu nous faire une opinion personnelle à ce sujet. Nous allons donc simplement résumer nos recherches.
    D'âpres M. Lions, Lou fut affilié à la Tsiuen-Tchen-Kiao, c'est-à-dire, Religion tout à fait véritable, secte composée surtout de lettrés.
    « Sa fidèlité à observer exactement les pratiques de la secte, dit le futur Vicaire apostolique du Kouy-t-cheou, son activité à lui chercher des adeptes, le firent bientôt recevoir au rang des initiés et même obtenir un grade. On lui permit également, moyennant une offrande assez considérable, de copier le manuscrit qui contient les mystères les plus cachés de l'association.
    « Ce livre n'est jamais imprimé ; les associés ordinaires l'ignorent et la doctrine qu'il contient ne peut être enseignée qu'à un seul individu à la fois.
    L'association a un grand-maître dont bien peu connaissent le nom et la résidence. Elle a des commissaires qui font la visite des groupes d'adeptes pour entretenir ou réchauffer leur zèle.
    « Lou Ting-mey devait être chargé de la visite d'un de ces groupes, quand l'ouvrage chrétien Chen kiao ly chen lui tomba sous la main ».
    Voici maintenant la version de ceux qui le classent parmi les adeptes Tche Kong Kiao, les Jeûneurs ou Tsin Chouy Kiao, Religion de l'onde pure.
    Ceux qui professaient cette secte très exactement avaient leurs assemblées à l'étage d'une maison où aucun profane n'était admis, quand leur maître, qu'ils appelaient Lao Se-tchou, devait venir les visiter, il les en avertissait par un message écrit, renfermé dans le manche d'une ombrelle, et il entrait toujours dans le village lorsque la nuit était avancée.
    Les disciples de cette Société vénéraient d'abord Ou sen lao mou (Mère non née ou incrée), esprit dont ils ne possédaient et ne sculptaient aucune image ni de pierre, ni de bois. Cependant il ne leur était pas défendu de vénérer en même temps les idoles des païens.
    Leurs préceptes peuvent se résumer ainsi :
    1° Tu ne tueras aucun animal vivant ; 2° Tu ne voleras point ; 3° Tu ne vivras point luxurieusement ; 4° Tu te priveras de chair et de vin ; 5° Tu ne diras pas de mal de ton prochain.
    Il y avait encore trois règles directives : 1° Obéis à Fo, c'est-à-dire à Bouddha ; 2° Observe les lois ; 3° Obéis aux, bonzes.
    La fin de cette doctrine était d'arriver à trois degrés de vertu ; le premier, Jen Sien (dans l'humanité de la perfection) ; le second, Ty Sien (dans la terre de la perfection) ; le troisième, grade supérieur, appelé Tien Sien (dans le ciel de la perfection).
    Celui qui, ayant observé le jeune perpétuel, devenait Jen Sien, était un homme parfait ; montait-il au second degré, Ty Sien, son âme, tendait parfois à sortir de son corps et à s'égarer au loin, sans que, cependant, elle cessât de vivre. Enfin, celui qui persévérait jusqu'à Tien-Sien, obtenait l'immortalité et jouissait de la vraie béatitude ; il devait être appelé Chen Sien1.
    Un certain nombre d'hommes, convaincus de la vérité des enseignements du maître, n'omettaient rien pour atteindre le sommet d'une perfection aussi élevée. Ils récitaient beaucoup de prières et, quelquefois, y ajoutaient plusieurs centaines de salutations et de prostrations. Ils les faisaient avec une apparence de grand et religieux respect, particulièrement aux jours anniversaires de Kouan Yn et de plusieurs autres idoles. Ils observaient également les rites suivants : ils disposaient sur l'autel domestique, entre deux bougies allumées, deux soucoupes, l'une pleine d'eau pure, l'autre d'infusion de thé. La limpidité de l'eau contenue dans la première soucoupe figurait la pureté que l'on devait obtenir en remplissant les préceptes de la secte ; tandis que, au contraire, le thé versé dans la seconde, à la place d'eau trouble, figurait la condition de la nature corrompue.

    1. Dans la langue chinoise, on appelle Chen Sien, ceux que l'on croit doués d'immortalité et presque du divinité.

    Devant l'autel, préparé à l'avance, les adeptes se tenaient les jambes repliées sous eux, les yeux fermés et les mains jointes, immobiles, retenant leur souffle, et paraissant contempler des choses invisibles aux profanes.
    Mais il y avait une voie plus courte pour atteindre cette quasi-déification : pendant une période d'un ou de deux mois, et sans interruption, il suffisait de garder une chasteté absolue s'étendant jusqu'aux impuretés matérielles et involontaires.
    L'homme qui atteignait le but, devenait aussitôt Tien Sien (parfait dans le ciel). Si pendant la durée de l'épreuve, l'initié faiblissait, il devait recommencer entièrement.
    Lou Ting-mey, dans la sincérité de son coeur, et pendant plus de cinq ans, s'efforça d'accomplir toutes ces choses ; aussi son maître, Lao Se-tchou, faisait-il de lui un grand éloge.
    Un jour, en présence de ce dernier tous les disciples se trouvèrent assemblés, et interrogèrent les sorts, afin de savoir à quel degré de perfection chacun d'eux était parvenu.
    On disposa trois baguettes : sur la première était écrit le mot Yen (humanité) ; sur la seconde Ty (terre) ; sur la troisième Tien (ciel). On plaça les baguettes de manière à cacher les caractères, puis chacun des assistants vint à tour de rôle faire son choix. Après avoir pris la baguette on la retournait pour lire le caractère inscrit, qui devenait ainsi comme la réponse de l'oracle. La baguette choisie par Lou portrait le caractère Tien ; alors, le Maître, devant tous, lui dit : « Je vous félicite ; par la suite vous franchirez le char du dragon, et vous vous tiendrez sur un char attelé de quatre chevaux ; les hommes vous regarderont comme le Sauveur de l'humanité ».
    A partir de ce moment, Lou Ting-mey douta de la vérité des doctrines qu'on lui avait enseignées, et il craignit une révolte provoquée par les chefs de la secte, car les paroles que Lao Se-tchou lui avait adressées sont employées parmi les Chinois uniquement pour indiquer quel'Empereur monte sur le trône et prend le gouvernement.
    Enfin, ceux qui disent que Lou Ting-mey s'affilia à la Pao Kong Kiao font le récit suivant : « Après son échec à l'examen du baccalauréat, Lou aurait dit : « Je vais renoncer aux grades littéraires, mais je m'en consolerai en acquérant des richesses ».
    Les principaux initiés de la Pao Kong Kiao et à leur tête le grand maître enseignaient, en effet, que les adeptes trouvaient dans les cavernes de Kouang-si des pierres d'une merveilleuse richesse. Extérieurement, elles étaient noires, mais une fois lavées avec une eau magique, elles devenaient de splendides morceaux d'argent.
    Cette eau magique était vendue par les initiés de haut grade aux simples affiliés, pendant la visite annuelle qu'ils leur faisaient. Le premier versement était de 80 fr. Si l'on ajoute à cette somme les frais qu'entraîne en Chine la réception d'un personnage de distinction. Les petits et les gros cadeaux obligatoires dans cette circonstance, on pourra conclure que, si l'affiliation faisait découvrir des trésors, les prédicateurs de la secte en bénéficiaient largement et n'avaient nullement besoin d'aller explorer les cavernes du Kouang-si pour se les procurer.
    Lou Ting-mey reçut à plusieurs reprises ces visites onéreuses, et un jour dans un accès de générosité il offrit au voyageur en Pao Kong Kiao, un cheval qui lui avait coûté 240 francs.
    Trouver des trésors paraissait donc être le but principal de cette secte ; mais les chefs faisaient encore miroiter d'autres merveilles aux yeux de ceux qu'ils voulaient gagner. Les affiliés, assuraient-ils, éviteraient dix genres de malheurs dont ils étaient menacés et qui les frapperaient sous peu :
    1° Les invasions des soldats et les coups d'épées ; 2° la faim et la mort ; 3° un meurtre entre frères et amis ; 4° la morsure des tigres et des loups ; 5° la peste et la dysenterie ; 6° un déluge submergeant les montagnes ; 7° le fracas et la chute des cinq tonnerres ; 8° l'éboulement des montagnes par un vent impétueux ; 9° le bouleversement du ciel et de la terre ; 10° des ténèbres très profondes.
    Ce n'était pas tout; ces heureux mortels devaient voir le règne de Confucius ressuscité sous le nom de My Le Tchen Fou, et vivre plus de 4800 ans.
    Nous avons l'air de rapporter des fables, ce sont cependant des fables vraies, et si l'on s'étonne de quelque chose, ce devra être de la crédulité des Chinois.
    Un enseignement doctrinal accompagnait ces promesses. En voici une partie :
    Le temps passé, présent et futur se divise en trois périodes de 4800 ans pendant lesquelles le monde est gouverné successivement par trois frères appelés Fo (Bouddha).
    L'aîné, Jan Ten Kou Fou, fut chef de la première période ; son règne a cessé depuis longtemps.
    Nous sommes à la seconde période et nous devrions être gouvernés par le second frère. Che Kia Mou Gny Fou, mais celui-ci s'est laissé voler le spectre de fer qui produit des fleurs, par le plus jeune auquel nous sommes soumis, et qui est puni de son insurpation par la réalisation de cette prophétie du roi déchu :
    « Tu as voulu régner avant moi ; mais, sous ton règne, les hommes seront de petite taille, trompeurs, voleurs, commettant toutes sortes de crimes. Lorsque cette époque sera écoulée, alors fleurira l'âge d'or durant lequel régnera le vrai Bouddha ou My Le Tchen Fou, et les hommes de cet âge jouiront d'un bonheur infini, grâce à des richesses considérables et à des femmes fort belles.
    La récitation de certaines prières était imposée aux adeptes Pao Kong Kiao ; Lou Ting-mey était fidèle. Chaque jour, enfermé dans sa chambre, éloigné de tous les regards, il priait pendant une heure ; assis à la façon des tailleurs, tantôt il joignait les mains, tantôt il les élevait vers le ciel ; puis, prenant un bol plein d'eau, il prononçait des paroles mystérieuses accompagnées de gestes incompréhensibles pour les profanes. Enfin, il coupait des bambous en petits morceaux qu'il taillait en pointe, il les jetait dans l'eau et s'efforçait d'avaler ce breuvage d'un nouveau genre. Ce ne fut pas sans difficulté, dit-on, qu'il arriva à une certaine habileté dans cet exercice.
    Le mélange aussi préparé était, affirment quelques-uns, un vulnéraire d'une efficacité merveilleuse. Lou Ting-mey pouvait se frapper la poitrine avec un couteau, se faire de réelles blessures dont le sang coulait, et obtenir la cicatrisation immédiate de ces plaies en les lavant avec l'eau dans laquelle trempaient lés morceaux de bambous.
    Tout le monde savait que Lou appartenait à la secte ; mais les prières qu'il récitait, les pratiques auxquelles il se livrait, demeuraient un secret absolu, les initiés seuls devant en être instruits ; aussi Lou n'en parlait jamais à personne, pas même à sa femme et à ses parents.

    III

    Quoiqu'il eût été refusé aux examens du baccalauréat, et qu'il n'eût pas l'intention de tenter une nouvelle épreuve, Ting-mey avait continué d'étudier ; aussi était-il devenu un des plus habiles lettrés de Mao-keou et des environs et, quand son père fut trop vieux pour enseigner, il le remplaça et devint un maître d'école fort estimé.
    Il épousa une jeune fille, nommée Pe-ché1, qui lui donna deux fils, Lou Lao-kao2 et Lou A-mien, et une fille, A-Ouang3. Il vivait dans une certaine aisance des honoraires que ses écoliers lui donnaient et du revenu de quelques champs qu'il possédait et qu'il avait loués à des fermiers.

    1. Cette jeune fille portait le même nom que la mère de Lou Ting-mey ; cependant elle n'appartenait pas à la même famille.
    2. D'après la prononciation Ke-kia, et Lou A kan chez les Tchong-kiatse.
    3. En Tchong-kia-tse, et Yao-mey, en Chinois.

    A cette époque. Ting-mey était un homme d'environ vingt-huit ou trente ans.
    Sa haute taille et son embonpoint donnaient à son attitude et à sa démarche un air imposant qui inspirait le respect.
    Qu'il parlât dans la langue des Chinois ou dans celle des indigènes, il s'exprimait avec netteté. Sa voix sonnait haute et claire, mais ses inflexions ne manquaient pas de douceur. Ses épaules robustes soutenaient bien une tête vigoureuse, un visage aux traits accusés et selon une expression chinoise « élargi comme dans un cadre ».
    Le front était haut, proéminent ; les yeux, grands, reflétaient l'intelligence et la volonté ; des sourcils noirs, très épais, en rendaient parfois sévère l'expression qui était toujours sérieuse. La bouche, d'un dessin élégant, était surmontée d'une petite moustache noire, peu fournie ; et des oreilles longues, faisant saillie, ajoutaient à tant d'avantages, un des traits les plus appréciés de la beauté chinoise.
    En un mot, l'ensemble de sa personne respirait la fermeté, le courage, et peut-être, parfois, avec son teint très brun, comme tanné, Lou Ting-mey eût-il pu être pris pour un mandarin militaire, s'il n'avait porté la boucle de cheveux claire et courte des littérateurs.
    Il s'habillait simplement. Ses vêtements, qui étaient toujours de coton, se composaient d'un pantalon et d'une sorte de blouse qu'il choisissait ordinairement courte parce que son embonpoint le faisait souffrir de la chaleur. Il allait les pieds nus dans des souliers de paille.
    Quand il recevait des hôtes, seulement, il revêtait l'habit chinois complet : robe longue, cuissards, bas et souliers.
    Soit négligence de la part de sa femme, soit probablement par habitude personnelle conforme aux coutumes du pays, il faisait rarement laver ses vêtements.
    Dans ses nombreuses relations, il montrait beaucoup de loyauté, et il avait une réputation incontestée de grande probité. Son jugement était droit, ses appréciations sur les hommes et les choses marquées de modération, soulignées, pour ainsi dire, par une politesse très calme.
    Ces qualités, rehaussées par sa science de la littérature, lui attirèrent une considération générale. On prit l'habitude de le consulter préférablement même à son oncle, Lou Ma-teou-kong, qui était le chef du village.

    Il donna des conseils si sages que bientôt on lui soumit les querelles et les procès ; il indiquait des transactions heureuses qui parfois satisfirent les deux parties. Il arrivait, cependant, que son jugement ne fût pas accepté par l'un des plaideurs ; la question était alors portée devant le mandarin. Mais il suffisait que l'on fît connaître à celui-ci l'opinion de Ting-mey, pour qu'il s'y rangeât.
    Avec les affaires privées, Lou s'occupa des affaires publiques. Il aida les notables du village, rendit service au maire, et sans avoir de situation officielle acquit une importance personnelle considérable.
    Une vertu rarement pratiquée dans cette position, c'est le désintéressement. Le métier d'entremetteur ou de consulteur, en Chine, fait bien vivre son homme ; parfois même, il l'enrichit. Ting-mey ne suivit pas cette ligne de conduite : non seulement il ne demandait rien pour les services qu'il rendait, mais il refusait tout paiement, tout cadeau, soit en argent, soit en nature ; souvent on insista vivement auprès de lui pour qu'il acceptât, il demeura inébranlable.
    (A suivre).

    1906/173-184
    173-184
    Chine
    1906
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