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Le Drame de la passion à Saigon compte rendu par M. Maheu

Le Drame de la passion à Saigon compte rendu par M. Maheu Missionnaire apostolique Nous avons, dans nos Annales de juillet août dernier 1, parlé très succinctement du Drame de la Passion, joué au Séminaire de Saigon (Cochinchine occidentale) lors du cinquantième anniversaire de cette maison et de la consécration épiscopale de Mgr Quinton.
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    Le Drame de la passion à Saigon compte rendu par M. Maheu

    Missionnaire apostolique

    Nous avons, dans nos Annales de juillet août dernier 1, parlé très succinctement du Drame de la Passion, joué au Séminaire de Saigon (Cochinchine occidentale) lors du cinquantième anniversaire de cette maison et de la consécration épiscopale de Mgr Quinton.
    Un missionnaire, M. Maheu, qui s'occupe en ce moment de faire reproduire dans un album superbe les principales scènes du Drame, nous a permis de publier quelques-unes des gravures faites sous sa direction et remis des notes intéressantes que nous sommes heureux d'insérer.

    1. Page 207.

    JANVIER FÉVRIER 1914, N° 97.

    La représentation de la Passion qui rappelle. certains Européens bien informés disent même qui égale celle donnée à Nancy, a été pour nos Annamites une source de joies hautes et pures, et véritablement chrétiennes. Plus de 4000 d'entre eux assistèrent avec ferveur, le mot est très exact, aux sept représentations qui se firent dans les jardins du séminaire à Saigon. Il est vrai de dire que rien n'avait été négligé pour avoir tous les éléments de succès : richesse des costumes, splendeur des décors, interprétation surprenante d'exactitude, dans laquelle éclataient la souplesse native et l'art d'imitation que les Orientaux possèdent à un degré si élevé. Tous les acteurs étaient d'ailleurs des hommes distingués, interprètes, commerçants, employés du gouvernement, et ce qui, en la circonstance, augmentait peut-être leur sens artistique, excellents chrétiens.
    Le livret est l'oeuvre du secrétaire de l'évêché, le P. Tong, l'âme de cette entreprise, laquelle exigeait un grand esprit d'initiative.

    Nous ne rendrons pas un compte détaillé du drame qui, naturellement, suit l'Evangile. Dans certaines scènes cependant, tantôt il le développe, tantôt il offre des à côtés qui ne manquent ni de pittoresque ni de fines observations. Prenons par exemple au second acte la réunion du Sanhédrin dans la maison de Caïphe. Je vais traduire littéralement le dialogue annamite.
    Après une exhortation de Caïphe à tout le Sanhédrin sur la gravité du motif de cette réunion ; un membre de l'assemblée propose d'aller convoquer les marchands que Jésus a chassés du Temple et qui, par suite, sont disposés à se liguer contre lui et à le perdre dans l'esprit du peuple. Caïphe se réjouit de cette motion et ordonne à Nathanael de les appeler. Celui-ci obéit, il revient avec eux et voici le dialogue qui s'engage :
    NATHANAEL : Je rends compte au saint Maître : la corporation de ceux qui vendent les objets nécessaires pour les sacrifices dans le Temple est présente ; le nommé Nazareth les a opprimés, il les a chassés aux yeux de tous. Ils conjurent le Conseil d'examiner cette affaire d'une criante injustice et de les soutenir.
    LE GRAND PRÊTRE : Votre affaire a déjà été jugée, vous avez gain de cause.
    LES MARCHANDS : Seigneur, où est le gain ? Nous ne l'avons pas encore vu ; mais la perte de nos marchandises, de nos piastres, de nos ligatures 1, nous la connaissons bien. A la Pâque de cette année, nous ne ferons pas une seule sapèque de profit.
    LE GRAND PRÊTRE : Nous vous indemniserons de vos pertes.
    LES MARCHANDS : Seigneur, c'est insuffisant : nous demandons qu'on punisse la faute de ce M. Jésus, alors seulement, la paix habitera de nouveau dans nos coeurs.

    1. Monnaie annamite qui actuellement vaut environ 0f, 35.

    CAÏPHE : En effet, il mérite un châtiment. Mais comment agir pour s'emparer de lui ?
    LES MARCHANDS : Seigneur, chaque jour ce Monsieur se rend au Temple ; si vous voulez le prendre, la chose est facile, elle peut s'exécuter comme en se jouant.
    CAÏPHE : Ce n'est pas si facile, partout où il va, il a des gardiens. Le prendre, le peuple se soulèverait, il n'y a aucun doute.
    Un nommé Dathan s'offre à trouver un espion.
    CAÏPHE (s'adressant aux marchands) : En ce qui regarde mes frères aînés1, ils doivent travailler à inspirer au peuple le même coeur2 que le nôtre, obtenir qu'il unisse ses forces aux nôtres. Il faut jeter un mauvais renom sur cet imposteur : il faut exciter le peuple à le haïr et demander à la justice de le condamner à mort. Si nos frères aînés réussissent à persuader au peuple d'unir ses forces aux nôtres, certainement nous pourrons vaincre.
    LES MARCHANDS : Seigneur, nous vous demandons (nous acceptons) de prendre cette affaire en mains, et nous osons affirmer que tout le peuple unira ses forces à celles du Sanhédrin.
    Passons à une autre scène, dans laquelle nous trouvons une idée qu'aucune tragédie de la Passion composée en Europe n'aurait sans doute exprimée. Elle paraît, en effet, assez peu conforme à l'Evangile et au caractère de Marie, à sa mission, mais elle est symptomatique de la mentalité annamite, et assurément elle ne manque pas de grandeur.
    LA VIERGE demande à Jésus de mourir avec lui : Si mon fils accepte de mourir et laisse sa mère vivre, alors la vie de sa mère ne sera plus qu'une mort continuelle ; mais si la mère meurt avec son fils, sa douleur diminuera !
    Emu de l'affliction de Marie, un enfant de 10 ans intervient :
    ELIACIN : Seigneur, je me prosterne à vos pieds ; votre sainte mère pleure, pourquoi le Seigneur abandonne-t-il sa mère ?
    JÉSUS : O mon fils moi, ton Père, je vais ouvrir la porte du palais du ciel, afin que toi, mon fils, puisses y entrer.
    La tentative que fait Dathan pour acheter Judas et l'amener à livrer Jésus offre quelques traits intéressants.

    1. Nom que les Annamites donnent à quelqu'un de plus âgé ou qu'ils veulent traiter avec respect.
    2. Expression annamite qui signifie les mêmes sentiments.

    DATHAN : Frère aîné, Judas, mon frère aîné a oublié son serviteur ?
    JUDAS : C'est bien Dathan ? Je ne l'ai pas rencontré depuis de longues années.
    DATHAN : Depuis que mon frère aîné gère les fonds de la riche société de ce M. Nazareth, a-t-il daigné se souvenir de ses amis ?
    JUDAS : Une riche société ! Depuis trois ans que ton serviteur a accepté cette gérance, sait-il seulement s'il a pu ramasser quelque chose ?
    DATHAN : A-t-on jamais entendu un Juif dire à combien s'élèvent ses profits ?
    JUDAS : Ligatures et piastres, je suis seul à les garder, j'en sais donc quelque chose : eh bien ! Le capital de la Société réuni à celui de Judas ne permettrait pas de nourrir une bouche pendant deux repas.
    DATHAN : Si mon frère aîné dit vrai, qu'adviendra-t-il s'il perd sa place ? Où prendra-t-il ce qui sera nécessaire à son existence ?
    JUDAS : Je ne pense que trop à cette question, chaque jour je m'en préoccupe : et je ne sais vraiment quel parti prendre.
    DATHAN : Oh ! Si mon frère aîné m'a gardé son ancienne amitié, je suis prêt à l'aider. Si mon frère aîné accepte, les biens ne lui manqueront pas dans le présent et ils assureront son avenir.
    JUDAS : Où trouver un avenir si heureux ?
    Dathan lui indique qu'il n'a qu'à se mettre à la disposition de ses amis les marchands, qui viennent d'entrer sur la scène, en aidant le Grand Conseil à trouver le lieu de retraite de Jésus
    Judas perplexe hésite un moment entre l'amour de l'argent et celui de son maître ; mais le premier sentiment l'emporte et fiévreusement il demande la somme que le Conseil lui attribuera.
    DATHAN : Trente piastres.
    JUDAS : Trente piastres !.... Laissez-moi réfléchir.
    LES MARCHANDS : A quoi bon réfléchir et réfléchir encore ? Que le frère aîné dise un mot et l'affaire est terminée. Le Conseil a promis de récompenser largement notre frère aîné, voilà le sort heureux qui lui est préparé s'il sait agir ; d'ailleurs pourquoi notre frère aîné aiderait-il ce M. Jésus, quel avantage en retirera-t-il ?
    JUDAS : C'est bien vrai..... De plus, le Conseil l'a décidé, il n'y a pas moyen de refuser. Mais à quelle heure faut-il paraître devant le Conseil?
    LES MARCHANDS : A trois heures, nous prions notre frère aîné d'assister à la réunion près du Temple.

    JUDAS : À trois heures votre serviteur sera là-bas.
    Cependant, après le départ des marchands, Judas se reproche d'avoir peut être accepté à la légère... Mais le sort en est jeté. De plus si son Maître ne subit aucun mal, il sera toujours temps de lui demander pardon et de reprendre sa place parmi ses compagnons ; et les trente piastres auront été facilement gagnées... « Si le Maître allait deviner la trahison... Oh ! Non... et puis il n'est pas un traître ; il songe à son avenir, voilà tout. Non vraiment il n'est pas un traître ».
    Les scènes se déroulent en suivant l'Evangile, avec, de temps à autre, des réflexions, comme nous l'avons dit, d'allure bien annamites. Le drame se termine par une apothéose qui rappelle un peu celle que l'on voit à Nancy.
    Ces représentations de la Passion ont laissé dans l'âme de tous ceux qui eurent le bonheur d'y assister les plus vives impressions. Pour s'en rendre compte il suffit de parcourir les articles publiés dans la Semaine religieuse annamite de Saigon.
    M. Paul Hôi, qui remplissait le rôle de la sainte Vierge1, écrivit un article fort bien fait, affirmant que tous les artistes avaient joué avec une entière conviction.
    M. Jacques Duc (M. le Vertueux), qui tenait le rôle de Notre Seigneur, parla dans le même sens.
    « Oui, dit-il, tous nous y avons mis la plus entière conviction, priant sans cesse le Saint Esprit et la Vierge Mère de nous faire la grâce de remplir notre rôle avec foi, pour la plus grande gloire de Dieu. Le matin de la première représentation, nous avons tous communié, et à chacune des représentations suivantes nous avons prié en commun. Et nous nous réjouissons d'avoir été les cassolettes du Bon Dieu et d'avoir répandu ainsi le bon encens aux pieds de son trône.
    « Caïphe, tout en hurlant à la mort, avait les larmes aux yeux et, disait : « Mon rôle est par trop ingrat, je ne puis m'empêcher, malgré moi, d'être ému des souffrances de mon Sauveur ».
    « Quand, au moment des adieux de Béthanie, le petit Eliacin me saisissant par l'habit, m'interpellait ainsi en pleurant : « Je vous salue, Seigneur, la sainte Mère pleure à chaudes larmes, pourquoi mon Seigneur abandonne-t-il sa sainte Mère? » J'eus toutes les peines du monde à me contenir et si le rideau ne s'était pas baissé à ce moment, l'émotion m'étreignant, je n'aurais pu continuer plus longtemps.

    1. Aucune femme ne paraît sur les théâtres annamites, il était donc tout naturel qu'il n'y en eût pas dans le drame de la Passion.

    « M. Hôi fut incomparable dans le rôle de la Sainte Vierge, et pourtant ce n'était pas chose facile pour un homme d'emprunter les gestes et le ton d'une femme en pleurs. Là on ne pouvait et feindre une fausse douleur et émouvoir vraiment les spectateurs.
    « Quant à moi, certes mon talent est si intime, et de Vertueux 1 je crains bien de n'avoir que le nom ; mais j'ai mis tout mon coeur à jouer mon rôle. De plus j'avais l'avantage de conserver très vifs deux précieux souvenirs de la Passion.
    « Il y a 3 ou 4 ans, j'eus le bonheur d'aller à Rome et de pouvoir gravir à genoux, selon la coutume, la Scala Sancta, l'escalier en marbre que gravit Notre Seigneur lui-même en montant au palais de Pilate. La même année je me rendis à Lourdes, où je vis le splendide Calvaire qu'on y a érigé avec des statues de grandeur d'homme.
    « Ces deux souvenirs étaient sans cesse présents à ma mémoire : comment n'aurais-je pas été ému, en reproduisant dans les scènes de la Passion, le divin rôle du Seigneur Jésus ?
    « Rendons-nous au pied de la Croix avec Marie, et demandons-lui la grâce de comprendre les mystères de la Passion du Christ pour nous élever encore davantage dans son saint amour et pleurer nos péchés : Eia, Mater, fons amoris, me sentire vim doloris, fac ut tecum lugeam ! »
    1914/4-8
    4-8
    France
    1914
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