Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le district de Pillavandandey 1

KUMBAKONAM Le district de Pillavandandey PAR M. FLUCHAIRE Missionnaire apostolique. I Coup dil sur l'Inde Tamoule au XVIIe siècle Fondation de la mission de Maduré Gourous nobles Pandhâre-Souâmys.
Add this
    KUMBAKONAM

    Le district de Pillavandandey

    PAR

    M. FLUCHAIRE
    Missionnaire apostolique.

    I

    Coup dil sur l'Inde Tamoule au XVIIe siècle Fondation de la mission de Maduré Gourous nobles Pandhâre-Souâmys.

    L'Inde tamoule, au point de vue civil, était, au XVIIe siècle, formée par les royaumes de Maduré, Marava, Tandjaour et Gingi. Le Marava était vassal du Maduré. Ce dernier, aussi bien que le Tandjaour et le Gingi, était tributaire du roi de Vidjayanagaram ou Bisnagar, la plus grande puissance de l'Inde méridionale de ce temps.

    Les Nayakers1 ou rajahs de Gingi, Tandjaour, Maduré, toujours en guerre ou entre eux, ou contre leur suzerain, appelaient à leur secours tantôt les Mogols2 de Golconde, tantôt les hordes Mahrattes3.
    Celles-ci ne manquaient pas d'accourir ; mais, hélas! C'était demander au loup de défendre la bergerie. Sans compter les ravages de la guerre, les troubles qu'elle apporte dans la vie paisible d'un peuple agricole, les brigandages des pinards et des voleurs, heureux de profiter de l'aubaine, nous voyons le soubab de Golconde anéantir le royaume de Vidjayanagaram, qui devint la nababie d'Arcate, les Mahrattes s'emparer de Gingi et de Tandjaour. De 1660 à 1750 l'histoire du Carnate n'est qu'une longue suite d'horreurs et de troubles sanglants.
    Les Nayakers de Gingi, Tandjaour, Maduré, le Maravon ou rajah du Marava, auxquels souvent vient se joindre le roi du Maïssour, se font une guerre incessante. Les Mogols, les Mahrattes parcourent le pays, semant la ruine et la désolation. Cet état d'anarchie était le signe avant-coureur de l'arrivée d'une épée étrangère qui allait Rétablir l'ordre, élever un nouvel empire. Quelle sera cette épée ? Le Portugal, la Hollande, le Danemark, la France et l'Angleterre entrent en lice. Bientôt les deux dernières restent seules en face pour se disputer l'empire des Indes.
    Cet empire est devenu anglais, parce que la cour de Versailles abandonna notre grand Dupleix, et que l'Angleterre fit siens les plans et projets de Dupleix, et les suivit ponctuellement.
    A l'aube du XVIe siècle, Vasco de Gama et d'Albuquerque découvraient la route des Indes, et après d'héroïques efforts, ils avaient conquis un empire à la couronne de Portugal. Bientôt, sur leurs traces, se précipitèrent les soldats du Christ, dont saint François-Xavier est le plus célèbre.
    Les efforts du grand apôtre se portèrent principalement sur les peuples habitant les côtes, celles du Malabar, du Travancor, de la Pêcherie, de Coromandel. I1 était réservé à d'autres de faire pénétrer la Bonne Nouvelle dans l'intérieur des royaumes du Décan.
    Tout d'abord, les succès ne furent point en rapport avec les travaux des missionnaires. Les murs et coutumes hindoues étaient des obstacles presque insurmontables à l'établissement du christianisme.

    1. Nom d'une caste. I1 signifie aussi seigneur. C'était le titre des vassaux du roi de Bisnagar. Ce dernier portait le titre de Râyen, empereur.
    2. Troupes mahométanes.
    3. Tribus guerrières de la province de Daulatabad. Elles deviennent une vraie puissance politique, dont le fondateur et premier chef fut Sivadji.

    Vint le P. de Nobili, homme de génie et de grande vertu. Il eut le sens de la situation réelle, et avec l'énergie du sacrifice entier de soi-même, il résolut d'adopter les civilités brahmaniques, pour se faire accepter. En 1606, il se présenta à Maduré, la capitale des Pandhiers1, en brahme d'Occident, en gourou2 noble, en sanniâssi3. Il ne s'était pas trompé ; la mission du Maduré fut fondée. Les Hindous virent avec plaisir le nouveau gourou observer les règles de leur vieille civilisation, et par là même ils furent plus inclinés à prêter une oreille attentive à sa prédication. Nous devons faire remarquer que le P. de Nobili fut admirablement secondé par ses confrères, à qui revient une bonne part des succès obtenus.
    Les missionnaires s'attachèrent à la conversion des brahmes et des castes les plus nobles, pensant non sans justesse travailler par là, quoique indirectement, au relèvement de la condition des gens de caste inférieure.
    Cependant, si cette manière d'agir eut des succès, elle ne laissait pas d'avoir de grands inconvénients. Le missionnaire sanniâssi ne pouvait se livrer que secrètement et de nuit à l'administration des choutres4 des dernières castes et des parias. C'est pourquoi, vers 1639, les missionnaires pandhâram ou pandhâresouâmys furent institués. C'était une heureuse combinaison qui permettait de travailler au salut des humbles, sans effaroucher les susceptibilités des nobles. De là date le vrai mouvement de conversion parmi les coudras inférieurs et les pauvres parias5.
    Le P. Da Costa ouvrit la marche ; puis vinrent les P.P. Em. Alvarez, Ant de Proenza, d'autres encore.
    Ces missionnaires travaillèrent surtout dans la ville de Tandjaour6, et ses environs ; il n'est pas probable qu'ils soient venus à Pillavadandey du moins avant le milieu du XVIIe siècle.

    1. Le royaume de Maduré est appelé Pandhiam. Pandhier est un titre honorifique de ses rois.
    2. Gourou, signifie prêtre, docteur.
    3. Religieux noble.
    4. Les Hindous sont divisés en 4 grandes castes primitives ; les brahmes, les kchattriyas ou rajapouttres, les vaïssyas ou marchands, les choutres ou soudras qui sont censés les serviteurs des premières castes.
    5. Les parias sont quelquefois appelés panchama, c'est-à-dire 5e caste. En réalité les Hindous les regardent comme des gens sans caste, pour ainsi dire en dehors de l'humanité.
    6. Le royaume de Tandjaour fut d'abord appelé Tôjam sous les rois de la première dynastie. La capitale était Oureiyour, qui signifie ville de pays cultivé ou grenier. Plus tard sous la dynastie des Naïdous, venus du Nord, la capitale prit le nom de Tandjaour, de Tandjen, nom d'un des rajahs naïdous.
    La partie maritime du royaume de Tandjaour s'appelait Tôjamandalam. Les Européens en ont fait le nom de Coromandel.


    En 1647, à Lisbonne, venait au monde celui qui devait illustrer l'institution des pandhâre-souamys, devenir l'apôtre de ces parages et le premier martyr de l'Inde tamoule.

    II

    Limites de l'ancien district de Pillavandandey. Son origine.

    Tel qu'il est actuellement, le district de Pillavadandey n'est qu'une petite partie de l'ancien district du même nom.
    Avant 1760. Pillavandandey et Couttour ne formaient qu'un seul district, sous la direction d'un missionnaire portugais. Du Coléron à la côte de Coromandel il embrassait une grande partie au delta du Cavéry, à l'exception de Karikal et de Négapatam.
    Situé dans le royaume de Tandjaour, le district de Pillavandandey appartenait à la célèbre mission du Maduré et ressortissait de la juridiction de l'évêque de San Thomé de Maïlapour.
    Sous les Goanais, c'est à dire après 1760, le district s'agrandit considérablement, de sorte qu'en 1838, quand il passa sous la houlette de Mgr Bonnand, il avait pour voisins au nord età l'ouest : Cuddalore, Conamcoupam, Ayampet ; à l'est Tranquebar ; au sud Prattacoudy. Ses limites étaient le Coléron à l'ouest et au nord, le Vennâr-Vettâr au sud. Il renfermait les districts actuels de Pillavandan-dey, Mayavaram, Eroukour, Manalour, Kumbakonam, Matour, Mou-lancoudy, Pérumaniour, Karaiour, la visaranée1 de Polour, et Kandamangalam, détaché de Kum bakonan en 1850 et qui ensuite a donné naissance à Molatour, Tirouvadi, Ayampet.
    La tradition rapporte que les premiers chrétiens de ces parages ont été baptisés par saint François-Xavier, qui aurait séjourné à Sirou-cadambanour, à Sattancoudy2, visité Karikal, la grande Aidée3.
    Ce n'est qu'une tradition, mais elle nous semble bien être l'ex-pression de la vérité historique.

    1. Ce terme désigne les endroits où le prêtre va une ou plusieurs fois l'an faire l'administration des chrétientés.
    2. Le P. de Britto, en l'honneur de saint François Xavier, y aurait bâti une chapelle en terre et chaume. Le Père Goanais Savériârsamy l'aurait remplacée par une autre en briques.
    3. Tirumalairaya pattanam (territoire français de Karikal).

    Quoi qu'il en soit de l'oeuvre de saint François-Xavier pour le pays qui nous occupe, ce n'est qu'au XVIIe siècle que les conversions se multipliant, la paroisse de Pillavadandey devait se former.
    Dans l'Inde, il y a certainement peu de districts qui puissent se glorifier d'avoir un saint pour fondateur. Pillavadandey a l'honneur d'avoir le P. Jean de Britto pour premier prêtre. C'est lui le grand convertisseur de ces parages ; lui qui, par ses prédications aussi bien que par ses miracles, conduisit à la lumière du Catholicisme les ancêtres de la plupart de nos chrétiens.
    C'est lui qui a fondé l'église de Siroucadambanour. Ce village est situé à l'est de Pillavadandey, à une distance d'un kilomètre et demi à peine. Il est probable qu'il y avait déjà une chapelle bâtie par saint François Xavier, ou de son temps, par les néophytes. Par le mot de chapelle, nous voulons dire une pauvre hutte en terre, couverte de chaume ; de telles constructions ne sauraient durer longtemps ; les orages, l'humidité, les termites les ont vite réduites en poussière.
    Quand le P. de Britto vint à Siroucadambanour pour la première fois, l'ancienne chapelle n'existait plus ; c'est alors qu'il fit élever celle dont il parle dans une lettre au P. Freire.
    C'est encore le P. J. de Britto qui a fondé de toutes pièces le village de Pillavadandey, et construit sa première église.
    Il est donc bien, en vérité, le fondateur et le premier pasteur du district.

    III

    Débuts de l'apostolat du B. de Britto dans ces parages. Fondation de Siroucadambanour.

    Vers le milieu du XVIIe siècle, la mission du Tandjaour voit les conversions se multiplier parmi les choutres et les parias ; l'action des da Casta, de Proenza, Alvarez, secondée par le zèle de dévoués catéchistes, s'étend de jour en jour, et il est probable que vers cette époque le district de Pillavadandey fut visité par ces missionnaires.
    En 1674, le P. Jean de Britto parti du Travancor, et après avoir traversé les Ghattes à pied, arriva à l'église récemment (1661) bâtie à Colei, qui était une bourgade des Etats de Gingi, à proximité des frontières du Tandjaour.
    Le district de Colei fut peu après divisé en deux : au nord, celui de Cortampett, au sud, celui de Tattouvantchéry.
    Tattouvantchéry est un endroit solitaire sur la rive gauche du co-léron, environ à 11 ou 12 lieues nord-ouest de Pillavadandey sur les terres du roi de Gingi. On y rattacha les chrétientés du delta du Cavéry, et ce nouveau district fut confié au P. J. de Britto.
    Le missionnaire rendit visite aux gouverneurs de cette province. Accueilli avec respect, il eut l'assurance qu'il pouvait en toute liberté prêcher le saint Evangile. Il ne manqua pas d'user de cette bienveillance ; il parcourut ses chrétientés, portant à tous avec la bonne parole les secours de la religion. Cependant les incursions des troupes de Sidvadji l'empêchèrent de visiter tous les néophytes, comme il l'eut vivement désiré.
    Ceux-ci étaient heureux de voir leur Père et ils savaient, par leur ferveur et leur docilité, lui faire oublier ses peines et ses fatigues.
    De son côté, le divin Maître se plaisait à récompenser et encourager son serviteur par des faveurs extraordinaires. A Tirouppérambiyam1 un jeune homme de 16 ans, malgré l'opposition de sa famille, reçut le baptême. Quelque temps après, il tomba gravement malade et aussitôt ses parents et amis païens d'attribuer cette maladie à la vengeance de leurs dieux. Le néophyte s'adressa à saint François-Xavier, le priant de glorifier aux yeux de tous la foi de son baptême, et sur le champ, il fut parfaitement guéri. Ce miracle ouvrit à la grâce le coeur de la mère du jeune homme ; elle se fit inscrire parmi les catéchumènes.
    Sur la fin de l'année 1677, par ordre de son supérieur, J. de Britto partit pour aller visiter l'église de Colei, mais les troubles causés par les guerres de Sivadji l'empêchèrent d'y résider. C'est alors qu'il se dirigea vers les bois de Couttour2 pour y fonder une nouvelle résidence ; il y bâtit une église dans un endroit solitaire, à 12 milles environ ouest de Tattouvantchéry. Couttour devint le chef-lieu du district, qui alors s'étendait depuis le Vellar jusqu'au Coléron, sur une largeur de 11 lieues, et descendait sur la côte jusqu'au cap Calimère, sur une longueur de 40 lieues.
    En 1678, après les fêtes de Pâques, il vint établir une autre résidence à Siroucadambanour. Laissons le lui-même nous raconter cet événement :
    « Au commencement du carême je revins de Couttour à Tattouvant « chéry, j'y travaillai jour et nuit et confessai plus de 3000 chétiens ; « je célébrai dans la nouvelle église3 la fête de Pâques avec un « immense concours de fidèles et d'idolâtres, et conférai le baptême « à 300 catéchumènes. Mais comme l'affluence des païens de haute « caste me gênait dans l'administration des parias, je résolus d'aller « établir une église solitaire dans les bois de Siroucadambanour, « environ 12 lieues au sud-est de Tanttouvanchéry. Après un voyage «très pénible, pendant lequel je dus traverser à la nage plusieurs « rivières, j'arrivais enfin à mon ermitage. A peine m'étais-je instal « lé que des pluies torrentielles vinrent m'assaillir ; les deux rivières « qui entouraient cette île s'enflèrent à tel point que personne « n'osait affronter la violence des courants ; je me vis donc avec mes « disciples abandonné dans un désert, séparé de tout continent et « sans aucun moyen de nous procurer un peu de nourriture : « quelques herbes sauvages recueillies avec beaucoup de peine, furent « pendant 3 jours notre unique aliment. Mais Notre-Seigneur se plait « à proportionner ses consolations aux épreuves, même envers ceux « qui le méritent le moins : aussi puis-je assurer que cette solitude « fut pour moi un lieu de délices.

    1. Village situé entre Kumbakonam et le Coléron.
    2. Couttour est un village dans le district actuel de Vadhavikam, à 3 milles nord environ de Vadhavikam.
    3. L'église de Tattouvantchéry avait été emportée par une terrible inondation du Coléron en décembre 1677.

    « Ma joie s'accrut à la vue des populations qui accoururent au « près de moi dès que les rivières furent guéables ; dans l'espace « d'environ un mois, je confessai plus de 1500 néophytes et baptisai « plus de 900 idolâtres »
    Le saint prêtre préparait au baptême 300 autres catéchumènes, quand le supérieur de la Mission l'envoya à Madras pour y traiter une affaire importante.
    L'ermitage de Siroucadambanour était fondé ; ses débuts étaient pleins d'espérance : la souffrance et la grâce avaient été jetées dans les fondations.
    Le Bienheureux l'appelle « un lieu de délices », de délices spirituels, car sa vie n'était qu'une mortification de tous les jours. Pendant son séjour à l'ermitage, un riche chrétien, habitant sur la côte au milieu des Européens, vint l'y visiter. Invité à partager son modeste repas, il lui fut impossible d'avaler quoi que ce soit des mets insipides qui furent servis et qui consistaient uniquement en un peu de riz et quelques herbes amères. Il s'en retourna fort édifié de ce qu'il avait vu à l'ermitage

    Siroucadambanour est entre le Cadalaliyâr et le Virôsogen. Au nord du Cadalaliyâr, à un mille environ, coule le Mantchavaïkal. Ces trois rivières au temps des moissons deviennent de terribles torrents, causant parfois des inondations désastreuses. Mais dans l'Inde méridionale si les les rivières s'enflent rapidement, elles s'écoulent aussi rapidement.

    IV

    Le Père A. Freire visite le district. Le Père J. de Britto à Pandanellour, Kumbakonam, Siroucadambanour. Persécution. Passage miraculeux du Mantchavaïkal.

    Chassé par les guerres de Sivadji des chrétientés situées au nord du Coléron, le P. André Freire vint visiter les néophytes de l'Ermitage. Il y célébra la fête de Noël. Dans une lettre à son supérieur, il rend bon témoignage de la ferveur des chrétiens, qui venaient de très loin à la sainte Messe, en dépit des pluies et des torrents qu'ils devaient traverser à la nage.
    En 1679, après avoir célébré Pâques à Couttour, le P. J. de Britto passa le Coléron, et parcourant le pays de Pandanellour1 il y baptisa un grand nombre de catéchumènes. De là il se rendit à Kumbakonam, pour visiter les malades de la ville et des chrétientés voisines. Quelques mois après, il arriva Siroucadambanour. Pendant qu'il donnait ses soins aux néophytes de l'ermitage, une troupe de soldats, par ordre du rajah, s'était rendue à Tattouvantchéry pour l'arrêter. Ne l'ayant pas trouvé, ils battirent le pays pour découvrir sa retraite et finalement ils s'acheminèrent vers Siroucadambanour. Au bruit de leur approche, les chrétiens pressèrent vivement leur pasteur de s'éloigner. Comme les travaux de l'administration étaient à peu près terminés, le missionnaire céda aux prières de ses enfants ; il partit pour le royaume de Gingi, où il séjourna deux mois, qui furent consacrés à la Visite des fidèles.
    Jugeant que Ecodji, frère de Sivadji, et usurpateur du trône de Tandjaour, étant lancé dans une nouvelle guerre, n'aurait pas le loisir de le tracasser, il rentra dans le Tandjaour.
    C'était à l'époque de la moisson. Jusqu'au Coléron, il fut favorisé d'un temps assez beau, mais dès qu'il eut passé ce fleuve, des pluies torrentielles enflèrent soudainement les rivières du delta. Avec beaucoup de peine il passa à la nage le Maniyar, l'Uppanar et le Cavéry. Surpris par la nuit dans un bois, seul avec son disciple brahme, il eut à souffrir du vent nord-est qui souffle dans cette saison et qui est très froid, de la pluie et de la faim. Vers minuit ils rencontrèrent deux infidèles, qui touchés de compassion les conduisirent dans leur cabane, où ils trouvèrent un bon feu, un bon souper pour le disciple, du lait pour le Père, seule nourriture que son titre de sanniâssi permettait de lui offrir.

    1. Pandanellour fait partie actuellement du district de Mayavaram. Il est situé à 3 milles et demi environ à l'est du Coléron.
    Le lendemain, le missionnaire se remit en route, malgré la pluie qui ne cessa de tomber jusqu'à 4 heures de l'après-midi.
    Il était arrivé sur la rivé nord du Mantchavaïkal. C'est une rivière, pas trop large, mais profonde et rapide ; au temps de la mousson, c'est un dangereux torrent. II coulait à pleins bords et avec une force de courant effrayante. Le P. de Britto ne pouvait songer à passer à gué, ni même à la nage. Il était là pensif, sans doute du fond de son âme jetant un appel vers Dieu, quand il vit arriver quelques jeunes gens païens qui avaient avec eux un grand vase de terre ; il leur demanda de lui prêter. Son intention était de tenter la traversée à la nage quand même, en mettant dans le vase ses livres et sa chapelle pour les garantir de l'eau. Ce petit service lui fut refusé. Alors s'abandonnant aux soins de la Providence, il alla s'asseoir sous un arbre épineux1, ouvrit son bréviaire, résolu à passer la nuit à cet endroit, à jeun, tout trempé et transi de froid.
    Déjà il était absorbé dans la prière, oubliant ses souffrances, quand, de la rive sud, une voix forte et dominant le tumulte des eaux jette le cri : « Où est le Sanniassi arrêté par la rivière? »
    Le saint prêtre lève les yeux et aperçoit sur le bord opposé un beau jeune homme, grand et robuste. Il répond d'un geste de la main ; à l'instant, l'inconnu se jette à l'eau, traverse vivement le torrent, prend les livres, la chapelle du missionnaire, et les transporte sur l'autre rive.
    Il revient à la nage, prend Jean de Britto par la main, et fendant avec vigueur les flots, le dépose sur le rivage. Une troisième fois il repasse le fleuve et revient avec le disciple.
    Le bienheureux veut remercier, et à l'exemple du vieux Tobie, il cherche quelle récompense il pourrait bien donner à ce charitable jeune homme ; mais celui-ci disparaît vers les cieux.
    Il comprend que le bon Maître a eu pitié de son serviteur, et prosterné sur la rive il rend grâces au ciel de lui avoir envoyé un de ses anges.
    Cependant la nuit, nuit sans crépuscule dans les régions équatoriales, approchait rapidement. Il se dirigea vers une chrétienté voisine où il passa la nuit. Très probablement cette chrétienté est le village de Cadaly ; car nous ne voyons pas quelle aurait été, entre le Mantchavaïkal et le Cadalaliyâr1, cette chrétienté choutre où le Père venait demander l'hospitalité.

    1. En tamoul Carouvelmaram, Acacia arabica : il est très commun dans tout le sud de l'Inde.

    MAI JUIN 1905. N° 45.

    Le lendemain, il traverse le Cadalaliyâr, ayant de l'eau jusqu'à la poitrine, et arrive à la résidence de Siroucadambanour. Malgré les intempéries de la saison, les difficultés des voyages, les chrétiens vinrent nombreux des environs pour voir leur prêtre et recevoir les consolations de la religion. Certes le travail ne manqua pas au missionnaire ; tout son temps était partagé entre la confession et la prédication.
    Le 25 décembre 1679, l'anniversaire de la naissance du Sauveur fut célébré dans ces bois solitaires par de nombreuses communions, es prières ferventes et les chants naïfs des néophytes. Ainsi l'ermitage était toujours un lieu de délices, où la foi et la piété des fidèles faisaient oublier à l'apôtre les fatigues de son dur labeur.

    V

    Visites des Pères A. Freire et J. de Britto. Inondation. Histoire de Sâttancoudy. Persécution.

    L'année suivante (1680) le P. de Britto, venant du sud, était en route pour les états de Gingi, quand il fut arrêté par la maladie à Tiroucadeiyour, bourgade située à environ 4 milles nord-est de Sirou-cadambanour. Le mal fit des progrès rapides et bientôt le Père se trouva aux portes du tombeau. Dans cette extrémité et après 10 jours de souffrances héroïquement supportées, il s'adressa à saint François-Xavier et, pour être mieux exaucé, il renouvela en son honneur le voeu de se consacrer, jusqu'au dernier soupir, à la conversion de ses chers Indiens. A l'instant, la maladie se calma, et en quelques jours il fut assez bien rétabli pour pouvoir continuer sa route.
    Le P. A. Freire, qui se trouvait à Couttour, à la nouvelle de la maladie de son confrère, partit aussitôt pour aller lui donner les soins de la charité fraternelle, mais il eut la joie de le trouver en bonne santé.
    Les deux missionnaires goûtèrent ensemble le bonheur de se revoir, de s'entretenir, de se consoler après de longs mois d'éloignement et de pénible labeur. Puis, réconfortés, il se séparèrent ; Jean de Britto se dirigea vers le nord pour visiter les chrétiens d'au-delà du Coléron ; le P. A. Freire se rendit à Siroucadambanour. Il était chargé par son supérieur de la visite des districts ; dans son compte-rendu, il assure qu'il fut très édifié des progrès de la foi et de la piété parmi les nombreux néophytes.

    1. Rivière qui coule à côté de l'église de Pillavadandey.

    Dans le courant de cette année, le P. de Britto baptisa 700 catéchumènes dans son district de Couttour-Siroucadambanour.
    Au mois de juin de l'année 1681, il commença la visite des églises de la côte de Coromandel. Déjà commençait à souffler le vent de la persécution ; ce n'était pas encore l'orage mais dans le ciel couraient des nuages pleins de menaces. Aussi dut-il faire toutes ses administrations caché dans les bois et dans les maisons des fidèles.
    En novembre, un violent cyclone, accompagné d'un raz de marée, ravagea la côte de Coromandel ; des milliers de malheureux furent victimes de cette horrible tempête. Cependant Dieu protégea visiblement les siens, puisque le Bienheureux pouvait écrire que pas un chrétien n'avait péri dans ce désastre.
    Le raz de marée, refoulant les eaux des rivières et des fleuves, l'inondation s'avança jusqu'au Coléron. Dans le pays de Pandanellour, le brahme, qui, en 1679, était venu avec des gens armés pour s'emparer du missionnaire, trouva la mort dans les flots avec tout son or et ses bijoux, fruits de ses rapines.
    Nous avons dit plus haut que le Bienheureux avait élevé une chapelle en l'honneur de saint François-Xavier, dans le village de Sattancoudy, à trois quarts de mille environ à l'ouest de Tranquebar. On raconte que, lors de cette inondation, la statue du saint se transporta miraculeusement au bord de la mer, c'est-à-dire à une distance de plus d'un mille, et fit rentrer lés flots dans les profondeurs que Dieu leur a assignées pour demeure.
    En 1682 après les fêtes de la Résurrection, le Père J. de Britto se mit en route pour l'Ermitage, mais, à son arrivée, ses catéchistes le supplièrent de s'éloigner, parce que le gouverneur de ce pays, nommé Ponna Maratan, ennemi juré des chrétiens, avait donné ordre de l'arrêter. Il céda à leurs instances, mais il revint au mois de décembre pour donner les secours de la religion aux nombreux néophytes de cette contrée.
    Pendant l'année 1682, malgré six mois d'absence de son district, il avait régénéré 810 idolâtres dans les eaux du baptême.

    VI

    Le P. J. de Britto à Kumbakonam. Persécution à Siroucadambanour.

    Le B. J. de Britto fut élu supérieur de la Mission en 1683 ; néanmoins il conserva l'administration de son district.
    Pendant le carême de cette année, il passa 15 jours à Kumbakonam pour permettre aux chrétiens de s'approcher des sacrements.
    Il y trouva un certain nombre de catéchumènes suffisamment instruits par le catéchiste Gaudence, homme plein de foi et de zèle ; il leur conféra la grâce du saint baptême.
    Il célébra la Semaine Sainte et les fêtes Pascales à la résidence dé Couttour. Ensuite, il prit le chemin de l'Ermitage, où s'annonçait contre les chrétiens une persécution plus violente que jamais.
    Le gouverneur de Siroucadambanour, Ponna Maratan, avait juré ni plus ni moins de passer tous les fidèles au fil de l'épée, de brûler l'église et le presbytère, les maisons des chrétiens ; en un mot, il voulait anéantir la religion du Christ.
    L'instigateur de cette persécution était un certain Râma Nâyaken. Cet homme, à un caractère violent, quasi féroce, joignait une haine implacable contre le nom chrétien. Venu du nord avec les envahisseurs du Tandjaour, il avait reçu d'Ecodji de vastes terres en récompense de ses services. En outre, Râma Nâyaken avait le commandement de la forteresse de Tranquebar. Sa position, ses richesses, son influence le rendaient redoutable à tous, même aux gouverneurs des provinces.
    Il alla trouver Ponna Maratan et parmi les calomnies qu'il avait imaginées pour l'exaspérer contre les chrétiens, était celle d'avoir vendu aux Prangui1 de Tranquebar des boeufs vivants pour être tués et mangés. Pour l'Hindou le buf est un dieu, et le crime dont Râma Nâyaken accusait les chrétiens était un forfait irrémissible.
    Aussi la colère du gouverneur fut terrible et il jura d'exterminer tous les chrétiens.
    Pour mieux réussir, il résolut de dissimuler pendant quelque temps, attendant des circonstances favorables. Des soldats chrétiens employés les uns au service du Gouverneur, les autres à la forteresse de Tranquebar, et chrétiens à l'insu de leurs maîtres, surprirent le complot. Ils en avertirent leurs frères, qui à leur tour, vinrent supplier le Père d'intervenir personnellement et sans retard auprès du roi.

    1. Pranguis ou Franguis signifie Français, mais en réalité pour les Hindous il désigne tous les Européens. Dans leur bouche, c'est toujours un terme de mépris, l'égal de paria, parce que dans leur orgueil incommensurable, pour eux l'Européen est un paria.

    Le Bienheureux écrivit une lettre pour Ecodji, la remit à deux ou trois néophytes pour la porter à Tandjaour.
    Le prince y répondit par l'ordre suivant, adressé à Ponna Maratan : « Moi grand et riche seigneur, chef d'une nombreuse armée, « accorde à vous, Ponna Maratan, ma bienveillante protection.
    « Vous ne pouvez ignorer que je possède dans mes Etats et ho « nore de mon estime le sanniâssi du Seigneur de toutes choses1 et « que pour lui témoigner ma vénération je lui ai fait bâtir une « maison, aussi bien qu'à ses disciples. Je sais que ce sanniâssi a « aussi une maison et un grand nombre de disciples sur les terres « de votre gouvernement ; c'est pourquoi je vous ordonne de les « traiter avec une telle bienveillance que j'en sois satisfait ».
    Un chrétien présenta cette lettre au gouverneur, qui, sans se laisser déconcerter, adressa au roi la lettre suivante : « Les regards tour « nés vers les pieds royaux de Votre Seigneurie et prosterné à terre « pour les vénérer, moi, votre serviteur, ai reçu votre lettre comme « une grâce insigne et j'y réponds humblement :
    « Votre Seigneurie favorise les disciples du Seigneur de toutes « choses, parce qu'Elle n'est pas informée de leur conduite crimi « nelle. Ils sont si vils, si insolents que, sans respect pour les lois les « plus sacrées, sans horreur pour les crimes les plus abominables, « ils vendent leurs boeufs tout vivants aux Pranguis de Tranquebar « et de Négapatam, lesquels étant une2 race vile, infâme et bar « bare, ne craignant ni les dieux, ni les hommes, font tomber3 ces « bufs et les mangent. Votre Seigneurie, à qui rien n'est caché, sait « toute l'énormité de ce crime. Quant à la vérité du fait, elle a été « constatée par les espions du Seigneur Râgou pandiden4, qui me « l'a fait savoir, en me recommandant vivement d'exterminer cette « race maudite. J'espère de la justice de Votre Seigneurie et de son « zèle pour la vertu, qu'elle ne m'empêchera pas d'accomplir mon « devoir ; sans cela, les bufs et les vaches tomberaient sans « nombre, et le poids d'un si horrible crime pèserait sur nous qui ne « l'aurions pas prévenu par des châtiments mérités ».

    1. Les chrétiens désignent Dieu par le mot Sarvésouren, qui signifie le Seigneur de toutes choses.
    2. Ponna Maratan donne ici une définition adéquate de ce qu'est un Prangui pour les Hindous orgueilleux de haute caste.
    3. Un Hindou par respect n'osera dire tuer un boeuf.
    4. Titre d'un lettré. Titre aussi des brahmes Mahrattes.

    Le gouverneur donna lecture de cette lettre au peuple et la re-mit au messager qui lui avait apporté l'ordre royal. Celui-ci était chrétien à l'insu du Gouverneur. Au lieu de porter la lettre de Ponna Maratan au roi, il vint à Sirucàdambanur la montrer au Père de Britto.
    Après en avoir pris connaissance, le Père jugea à propos de la re-tenir ; car, selon len mâmoul1, elle devrait être lue publiquement par ordre du roi, et les mensonges de Ponna Maratan souleveraient le fanatisme païen avant qu'on ait eu le temps de se justifier. Il déchira la lettre et s'en remit pour le reste à la grâce de Dieu.
    Deux mois après, Ponna Maratan, accusé de prévarication et de brigandage, fut dégradé, privé de tous ses honneurs et charges, et enseveli dans l'humiliation et la honte. Sans doute c'était la réponse de Dieu.

    VII

    Râma Nâyaken de Nilevely.

    La disgrâce et la chute lamentable de Ponna. Maratan détourna pour le moment l'orage qui pesait sur l'église de Siroucadambanour. Mais la haine de Râma Nâyaken n'en devint que plus vive contre le Père J. de Britto.
    Nous avons vu qu'en raison de ses services il avait reçu d'Ecodji un vaste domaine. Ces terres, presque toutes en bonnes rizières, étaient situées entre le Virôsogen et le Vaniyâr. Il avait fixé sa résidence à Nilevely, village à 3 milles environ au sud-ouest de Pillava-dandey, sur les bords du Virôsogen.
    Riche, puissant, avec l'orgueil de l'étranger vainqueur, Râma Nâyaken était la terreur du pays.
    Un de ses descendants, portant le nom de l'aïeul, Râmasâmy Nâyaken, nous racontait que, de ce temps, personne ne pouvait traverser le village de Nilevely en palanquin ; par respect pour le seigneur de l'endroit, le voyageur devait descendre de palanquin et aller humblement à pied.
    Cet orgueil et la haine le poussèrent à commettre un acte criminel qui nous le verrons a été sévèrement puni. Un jour le Bienheureux passait par Nilevely, non certes en palanquin, mais à pieds, comme toujours.

    1. Coutume, qui pour l'Hindou est l'égal d'une loi

    Râma Nâyaken, heureux de l'occasion qui se présentait d'assouvir si rancune, le fit saisir et battre cruellement par ses serviteurs1.
    Celui qui a dit : « Nolite tangere Christos meos », releva l'injure, et depuis la grandeur de cette famille a été vouée à la décadence, à ce point que maintenant elle est réduite à la pauvreté ; terres, richesses, autorité, tout a disparu ; seul lui reste le souvenir amer du temps passé.
    A Nilevely, dans la pariatchéry2, est une chapelle dédiée à saint François-Xavier. D'après la tradition la première chapelle aurait été bâtie par J. de Britto. Sa grande dévotion pour l'apôtre des Indes le fit choisir pour titulaire de cette église, élevée dans le village même de son ennemi le plus acharné.
    L'église de Pillavandandey possède à Nilevely une petite rizière3, et c'est la famille du Nâyaken qui la cultive avec bail. Ainsi, les descendants du persécuteur du P. de Britto sont devenus les serviteurs pour ainsi dire du prêtre de Pillavandandey.
    VIII

    Le P. J. de Britto à Siroucadambanour. Persécution. Orage miracureux. Miracle de Sattibadi.

    Après une laborieuse tournée dans les chrétientés au nord du Coléron, le Père J. de Britto revint à Siroucadambanour, où il arriva le 9 du mois d'août 1685.
    Pendant un mois il ne cessa de préparer ses néophytes à supporter courageusement la persécution, qu'il prévoyait devoir éclater bientôt sur cette pauvre Eglise.
    Le nouveau gouverneur, qui, pour le fanatisme et la haine de la foi chrétienne, ne le cédait en rien à Ponna Maratan, le 8 septembre, ordonna à ses satellites d'aller à Siroucadambanour se saisir du Sanniâssi et livrer au pillage la chapelle et le presbytère.

    1. Ce fait a été raconté par un bon prêtre indigène qui le tenait de Mgr Bonnand.
    2. Village des parias.
    3. Cette petite rizière a été donnée par Simonodéar qui fut créé chevalier de Saint Grégoire en 1886 par sa S. Léon XIII.

    Les chrétiens, très nombreux dans ce pays, avertis de l'ordre donné par le gouverneur, se levèrent et se présentant à lui : « Nous vous déclarons, dirent-ils, que tous nous quitterons nos foyers, abandonnerons nos terres pour aller ailleurs chercher un refuge en pays plus hospitalier, si vous touchez à notre Souâmy ».
    Cette attitude fière et énergique déconcerta l'ennemi. Il n'osa les provoquer de peur de dépeupler ses terres et d'en diminuer les revenus. Extérieurement du moins, il révoqua ses ordres et renvoya les chrétiens dans leurs villages.
    La nuit suivante, il expédia secrètement un capitaine à la tète de quelques soldats avec mission de lui apporter la tète du Souâmy, ajoutant par une cruelle plaisanterie, qu'il voulait non lui parler, mais le voir.
    C'était la nuit, nuit paisible dans les bois de Siroucadambanour. Après une journée de rudes fatigues, le Souâmy reposait dans sa pauvre cabane, et le Maître du haut du ciel veillait sur son apôtre.
    Le capitaine et ses soldats étaient déjà près de l'Ermitage ; tout à coup le tonnerre gronde, la foudre éclate, les éclairs sillonnent l'air, un vent impétueux souffle en rafales et le ciel laisse tomber des averses de cyclone. En un instant la campagne est inondée, semblable à un vaste lac.
    Les soldats, saisis d'effroi, prennent la fuite, errant, jusqu'aux premières lueurs du jour, sous la pluie, à la recherche d'un abri.
    Ce retard, dû à cet orage miraculeux, avait suffi pour donner aux chrétiens le temps d'accourir et de prévenir le Père.
    Ces tornades sont assez fréquentes dans les mois d'août et de septembre ; cependant, dans le cas présent, nous aimons à y voir autre chose qu'un événement naturel.
    A la prière de ses enfants, le Souâmy crut devoir par la fuite se soustraire à la haine du gouverneur. Avant le lever du jour, il prit la route du nord et arriva sur les terres du roi de Gingi, après avoir traversé sept rivières ou canaux à la nage.
    L'intrépide missionnaire revint, vers le 20 décembre, à Sirouca-dambanour ; il y célébra les fêtes de la naissance du Sauveur.
    « Dieu seul, écrit-il à son Supérieur Général, connaît les fatigues « que j'y endurai, et les consolations qui inondèrent mon coeur. Il « suffit de vous dire que, du 21 décembre à la fête du Saint Nom de « Jésus, je confessai et communiai de ma main 1800 néophytes. Le « nombre des catéchumènes baptisés dans le cours de l'année s'é « lève à 1003 »
    Au reste, le Seigneur continuait à bénir ses travaux et à soutenir sa prédication par des grâces extraordinaires.
    Dans un village nommé Sâttibadi, trois enfants, surpris par un orage, s'étaient réfugiés sous un grand arbre qui, un instant après, fut frappé de la foudre ; on ne trouva plus que trois cadavres. Deux de ces enfants étaient païens, et leurs corps furent brûlés selon l'usage. Le troisième appartenait à une famille baptisée par le Souâmy, quelques années auparavant. Au moment de descendre le pauvre enfant dans la tombe, sa mère transportée de douleur et animée d'une sainte confiance, tombe à genoux et s'écrie : « O glorieux saint « François-Xavier, vous savez que, depuis quelques années, j'ai été « instruite dans la loi de Dieu et baptisée. J'espérais que par votre « intercession Dieu voudrait me protéger et je m'en glorifiais auprès « de mes parents encore idolâtres. Et voilà qu'ils se moquent de ma « simplicité en me reprochant la mort de mon malheureux fils. O « Grand Saint, montrez-leur que je ne me suis pas trompée en met « tant en vous mon espérance ; montrez leur que mon enfant, qui porte « votre nom, jouit aussi de votre protection, et que ceux qui mettent « leur confiance en la divine miséricorde, ne sont point confondus ; « pour la gloire de Dieu et de sa sainte loi, rendez la vie à mon fils ».
    O merveille d'une foi simple et ardente ! Les derniers mots de cette prière étaient à peine tombés des lèvres de la pieuse mère, que l'enfant se leva plein de vie et de santé.
    Chrétiens ou gentils, les parents, saisis d'admiration, accourent à l'église à la suite de l'enfant et de sa mère, pour remercier Dieu d'un si grand miracle.

    IX

    Le Mâmagam à Kumbakonam. Persécution. Dernière visite du P. de Britto à Siroucadambanour. Sa mort glorieuse au Marava.

    Luttes et périls, tel est encore le résumé de l'histoire des années 1684 et 1685.
    En 1684, on célébra à Kumbakonam la fête du Mâmagam. Cette fête, se célèbre tous les 12 ans, à la pleine lune du mois tamoul mâssi, c'est-à-dire, février, lorsque Jupiter et la lune se trouvent en conjonction, dans la 10e constellation lunaire, dite magam, qui est une partie du signe du lion ; c'est alors le grand magam ou mâmagam.
    Cette fête attire à Kumbakonam une foule immense de pieux Hindous. L'acte principal de leur pèlerinage est le bain dans un étang prétendu sacré, où l'on suppose que les eaux du Gange arrivent par des canaux invisibles. Au dire des brahmes, ce bain efface tous les crimes et donne droit à toutes les prospérités.
    Le P.J. de Sylva était alors à Kumbakonam, et dans une lettre il raconte la persécution que fit surgir le fanatisme païen.
    Il est vrai que, dans cette circonstance, les chrétiens, nombreux dans ces parages, ne surent pas garder une juste réserve. Ils firent peut-être trop remarquer leur indifférence et leur mépris pour cette superstition. Il n'en fallut pas davantage pour allumer le feu de la persécution.
    On les accusa auprès du roi de mépriser les dieux, et pour l'occasion, on ressuscita toutes les vieilles calomnies lancées contre eux.
    Les brahmes, dont les progrès du christianisme excitaient la rancune, soutenus par Rama Nâyaken, l'implacable ennemi des chrétiens ; obtinrent du roi des ordres pour arrêter le P. de Sylva, les catéchistes et tous les néophytes.
    Le Père, averti à temps, put se soustraire aux recherches, avec quelques disciples. Un chef de voleurs qui s'était fait fort de l'amener les fers aux mains, fut quelques jours après convaincu d'avoir volé les chevaux du roi, condamné à mort et exécuté.
    Ce terrible châtiment aurait dû être pour les persécuteurs un sujet de salutaires réflexions ; mais trop vive était leur haine : les gendarmes se répandent dans toute la province à la poursuite des chrétiens, et bientôt les prisons de Kumbakonam se remplissent de néophytes. Parmi eux était le catéchiste Gaudence ; il montra un grand courage, une foi intrépide, supportant sans plainte la torture, oubliant ses souffrances pour réconforter ses frères, répondant sans peur aux fausses accusations des brahmes.
    Pendant que ces choses se passaient à Kumbakonam, le P. J. de Britto se trouvait dans les provinces du Sud. Des messagers vinrent l'y trouver pour lui faire savoir les événements. N'écoutant que la voix de son coeur, il se mit aussitôt en route. Avant d'arriver à Kumbakonam, il rencontra quelques chrétiens de la ville, venus pour le supplier de ne pas aller à une mort certaine. Sur leur conseil, il se retira au-delà du Coléron, d'où il pouvait, hors de la portée des persécuteurs, soutenir et diriger les chrétiens,
    Avec la permission du Père, les chrétiens du palais royal de Tand-jaour, qu'on n'avait pas osé arrêter, s'adressèrent en corps au générai musulman, commandant en chef de l'armée ; ils ne demandaient qu'une chose, d'être entendus et de pouvoir se justifier. Le général promit de parler au roi en leur faveur.
    Râma Nâyaken, ayant appris cette démarche, se présenta chez le général, qui en somme était favorable aux chrétiens ; mais le don d'un beau cheval magnifiquement caparaçonné, accompagné d'autres riches présents, eut raison de la logique chez le commandant en chef.
    Les chrétiens s'adressèrent secrètement à un autre mahométan, grand seigneur à la cour. Sur son avis et avec l'assentiment du Père, tous les néophytes parias chargés des chevaux et éléphants du palais, abandonnèrent leur emploi. Ce fut le désarroi complet dans les écuries royales.
    Le roi, grand ami de ses chevaux et de ses éléphants, s'informe de la cause. Alors le seigneur musulman saisit l'occasion pour parler en faveur des chrétiens. Le roi l'écouta avec bienveillance. Il fit venir les principaux de ceux qui étaient au service du palais, s'informa de leurs plaintes, prêta l'oreille à leurs réponses, comprit les calomnies des brahmes et de Râma Nâyaken.
    Les chrétiens lui parurent fort justes dans leurs réclamations, car ils demandaient uniquement que leurs frères de Kumbakonam fussent examinés avec justice, assurant que leur innocence éclaterait aux yeux de tous.
    Aussitôt il envoya au gouverneur de Kumbakonam l'ordre d'examiner sans retard et selon la justice l'affaire des chrétiens.
    Les brahmes, le Sangarâtchâriya1 en tête, sentaient bien la honte qu'il y avait pour eux de reculer. Mais le brahme en général, c'est la lâcheté rampante devant le plus fort, l'insolence féroce devant le plus faible ; l'ordre royal les fait trembler ; ils déclarent les chrétiens innocents et les rendent à la liberté.
    A cette nouvelle, le P. de Britto accourut mêler sa joie à celle de ses ouailles. Puis, il va trouver les brahmes pour les provoquer à une dispute solennelle devant le roi. C'était trop pour le courage des brahmes... Ils refusèrent la dispute.
    Le Père se hâta de visiter sa mission, pour réparer les maux causés par les troubles politiques et la persécution.
    Vers la fin de 1685, ou au commencement de 1686, il revint à son ermitage ; son cur fut déchiré de douleur à la vue-des ravages accumulés par la tourmente. Il s'appliqua à relever les ruines, fortifier la foi et la piété ; puis disant adieu à sa chère solitude de Siroucadam-banour, il se dirigea vers le Marava.

    1. Grand prêtre de l'ordre brahmique, chef de la tribu sacerdotale pour tout le Sud de l'Inde. Il a sa résidence à Kumbakonam. Il doit être célibataire, avoir le corps entièrement rasé et ne porter d'autre vêtement que le langouti.

    Arrivé en mai 1686, au mois de juillet, il fut pris par les troupes du roi Maraver. Battu, soumis à la torture, il fut condamné à mort. La sentence ne fut pas exécutée ; le roi, sur ces entrefaites, découvrit dans son propre palais une conspiration contre sa personne ; assez occupé à la poursuite des traîtres, il oublia le P. de Britto. Peu après il le fit remettre en liberté, mais avec défense, sous peine de mort, de prêcher l'Evangile dans ses Etats.
    Le saint missionnaire, après un voyage en Europe, fut nommé visiteur de la mission du Maduré.
    En cette qualité, il parcourut le Tandjaour en 1691 : il en visita toutes les chrétientés, dit son historien. L'Ermitage reçut pour la dernière fois la visite de son saint fondateur. De là il se rendit à l'église de Saint François Xavier de Sâttancoudy, puis par Cotchery, Karikal, il se dirigea vers le sud. A la fin du mois de mai, il entra dans le Marava. Le 4 février de l'année suivante (1693), à Oreiyour, sur les bords du Pambàr, il cueillit la palme du martyre.
    (A suivre.)
    1905/134-158
    134-158
    Inde
    1905
    Aucune image