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Le district de Pillavadandey 2 (Suite)

KUMBAKONAM Le district de Pillavadandey PAR M. FLUCHAIRE Missionnaire apostolique. (SUITE) 2 X Origine des chrétientés de Cadely et de Pillavadandey. Le village de Cadely, assis sur la rive nord du Cadalaliyậr, est voisin de Pillavadandey, à une distance d'environ 150 mètres.
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    KUMBAKONAM

    Le district de Pillavadandey

    PAR

    M. FLUCHAIRE

    Missionnaire apostolique.

    (SUITE) 2

    X

    Origine des chrétientés de Cadely et de Pillavadandey.

    Le village de Cadely, assis sur la rive nord du Cadalaliyậr, est voisin de Pillavadandey, à une distance d'environ 150 mètres.

    Un jour le B. de Britto suivait le sentier qui longe la rivière ; entre Pillavadandey et Cadely, il rencontra un païen, de caste vellage ; cet homme était près d'un arbre, une corde à la main ; il lui parut être sous le poids d'un grand désespoir.

    Le missionnaire comprit qu'un drame allait se passer, et qu'une âme, créée à l'image de Dieu, était sur le point de tomber dans les griffes de Satan.

    1. Le précédent article porte une faute typographique, il faut lire Pillavadandey et non Pillavandandey.

    2. Voir le numéro 45, mai-juin, 1905, p. 133,

    JUILLET AOUT 1905 N° 46.

    Il s'arrête, plein de compassion, demande à ce malheureux la cause de son désespoir. Celui-ci, gagné par les paroles pleines de charité du prêtre, lui raconte que, souffrant d'une maladie incurable des yeux, il estime la mort préférable à ses maux.

    « Mon frère, lui dit le Bienheureux, écoute ma voix, et je te promets de guérir tes yeux, et d'ouvrir ceux de ton âme à la vraie lumière ». Et il lui parle, avec chaleur, de Dieu, du ciel, de son âme, affirmant que, s'il embrasse la foi chrétienne, il sera guéri.

    Le vellage, touché de la grâce, s'écrie : « Je crois : guérissez-moi ». Le prêtre de Jésus-Christ trace le signe de la croix sur les yeux du malade et, à l'instant, celui-ci recouvre la vue.

    Fidèle à sa parole, il devint chrétien avec toute sa famille. Telle est, selon la tradition, l'origine de la chrétienté de Cadely, dont les vellages sont les ancêtres de nombreux chrétiens répandus aujourd'hui un peu partout.

    Le village de Pillavadandey est d'origine chrétienne, fondé de toutes pièces par le B. de Britto ; la tradition sur ce point a toujours été unanime.

    Le crâmam1 de Pillavadandey, au levant, est voisin immédiat de celui de Siroucadambanour ; cependant les habitations de ces deux villages sont distantes de un kilomètre environ. L'Ermitage avait son église, ses maisons chrétiennes ; des villages, formant comme une couronne autour de Siroucadambanour, comptaient de nombreux foyers de néophytes ; et Pillavadandey n'était qu'un endroit désert, inculte, couvert d'acacias épineux.

    Dès l'âge le plus reculé, le Tandjaour a toujours été un pays agricole, le premier alors, comme maintenant encore, entre les diverses contrées du Deccan.

    Sa capitale était appelée Oureiyour, c'est-à-dire, ville du pays cultivé par excellence, ou ville du grenier ; souvent, en effet, le district du Tandjaour est appelé le grenier de l'Inde méridionale.

    Les rajahs entreprirent des travaux dignes de toute notre admiration, pour améliorer l'agriculture ; nous nous contenterons de citer la grande écluse du Cavéry, qui déverse avec une sage mesure les eaux du grand fleuve, dans de nombreux canaux qui s'en vont les répandre dans tout le delta. Nous avons dit canaux ; mais ne dirait-on pas plutôt des fleuves ou des rivières ? Et cependant leur lit a été creusé par la main de l'homme, tout d'abord ; puis, un entretien continuel, aidé par l'action du courant et la patience des siècles, a fait ce réseau admirable de rivières qui, avec leurs ondes, portent partout la richesse ou l'aisance.

    1. Un crâmam est un village ou hameau avec les terres qui en dépendent.

    Néanmoins, au XVIIe siècle, le Tandjaour n'étaie point tel que nous le voyons actuellement ; on rencontrait encore beaucoup de terres en friche, là où nous contemplons de vertes rizières. Les terres de bonne qualité furent les premières, mises en culture, le paysan Hindou négligeant celles qui n'offraient pas l'espoir de rémunérer suffisamment ses dépenses et ses peines. Sans doute, c'est la raison pour laquelle le crâmam de Pillavadandey restait abandonné ; inculte, quand ceux des alentours étaient mis en production. De fait, n'étaient le soleil et l'eau, qui ordinairement ne font guère défaut, ces terres ne seraient bonnes à rien.

    Le B. de Britto n'avait pas manqué de remarquer ce vaste terrain abandonné. Comme un père cherche à établir sa famille grandissante, le prêtre songeait à ses néophytes, de plus en plus nombreux ; il lui fallait de l'espace pour les établir ; il voulait fonder 'un village chrétien ; il demanda le crâmam1 de Pillavadandey, au roi de Tandjaour.

    Ecodji, le mahratte, était sur le trône du Tandjaour.

    Il n'était pas l'ennemi des chrétiens ; à l'occasion même il leur montrait de l'intérêt, nous l'avons vu par sa lettre à, Ponna Maratan, et par sa conduite lors de la persécution de Kumbakonam. Si, sous son règne, l'Eglise eut des jours de trouble, ce fut plutôt le fait de subalternes, brahmes ou autres, qui pouvaient facilement pressurer et tracasser le peuple, à l'insu du roi.

    Ecodji accueillit la demande du missionnaire, avec une générosité toute royale ; non seulement il donna tout le crâmam, mais il le déclara Inâm2 mâniam au bénéfice de l'église catholique de Sarvé sourâ3 Sâmy.

    A quelle époque eut lieu cette donation ? Nous pensons que ce fut vers 1680 environ. N'est-ce pas à cela qu'Ecodji fait allusion dans la lettre adressée à Ponna Maratan, lettre que nous avons citée au paragraphe VI : « Vous ne pouvez ignorer que je lui ai fait bâtir une maison, aussi bien qu'à ses disciples ».

    1. Ce crâmam était terre du gouvernement. D'ailleurs dans le sud de l'Inde le roi était propriétaire de tout le sol ; les propriétaires n'étaient que ses te nanciers. Il en est encore ainsi sous le régime anglais.

    2. Le mot inâm, signifie don, et mâniam, terre exempte d'impôts en tout ou partie. La plupart du temps on payait au roi, comme hommage, un faible tribut annuel. Les Anglais l'appellent quit rent parce que où peut se libérer une fois pour toutes, en payant une certaine somme.

    3. Dieu, Souverain Maître de toutes choses.

    C'est clair ; il est question de maison pour le sanniâssi, ce qui peut s'entendre également d'une église ; de maisons pour les disciples, c'est-à-dire pour les néophytes ; il s'agit donc bien de la fondation d'un village chrétien. Ce dernier, étant exempt d'impôts, était en dehors de la compétence du gouverneur de Siroucadambanour, dont la fonction première et essentielle était la collection des impôts ; mais comme il était au milieu des terres de son gouvernement, le roi, avec intention, dit : « Vous ne pouvez ignorer que, etc... »

    Enfin, dans la paroisse confiée alors au P. de Britto, et parmi les églises que la tradition rapporte avoir été fondées par lui, on ne voit pas que ce passage de la lettre d'Ecodji puisse se référer à d'autre église qu'à celle de Pillavadandey. Certes, ce ne peut être ni Couttour, ni Tattouvanchéry ; ces deux localités dépendaient du rajah de Gingi. Dans les lettres du Bienheureux ou dans celles de ses confrères, on ne rencontre pas le nom de Pillavadandey. La raison est facile à comprendre : le crâmam étant inhabité n'avait pas de nom bien précis. Il est vrai que le peuple le désignait par une certaine dénomination, mais le missionnaire refusa toujours de l'adopter pour le nouveau village, et ce n'est que plus tard qu'il a prévalu. D'ailleurs Pillavadandey et Siroucadambanour ne faisaient pour ainsi dire qu'un, et pour les missionnaires du XVIIe siècle « l'Ermitage» désignait l'un et l'autre.

    Le P. de Britto choisit, sur les bords du Cadalaliyâr l'emplacement de la nouvelle colonie chrétienne ; à l'ouest, il fit construire l'église et le presbytère.

    Il apporta de Siroucadambanour une statue de saint Antoine qu'il plaça sur l'autel, et dédia à ce grand saint la nouvelle église.

    Il avait baptisé quelques familles de caste odéar-maleiyalam1 ; il les installa ici en leur donnant en fermage les terres de l'église.

    D'autres familles, de caste vellage, sont venues se grouper autour de Saint-Antoine.

    Telle est l'histoire de la fondation du village de Pillavadandey.

    Mais d'où vient son nom actuel ? A l'époque où le crâmam était terrain vague, inhabité, il y avait sur le bord de la rivière, à l'est du village actuel, un Pillaiyâr.

    1. Les odéars chrétiens sont de la branche des odéars païens de Mouttour, village situé à 3 milles environ à l'ouest de Pillavadandey.

    Nous pensons qu'il ne sera pas inutile de dire un mot de cette divinité du pandémonium Hindou.

    Pillaiyâr, fils aîné de Siven, neveu de Vishnou, a pour mère la cruelle Dourgâ. Il est aussi appelé Vikkinésouren, celui qui met fin aux maux ; Vinâyaguen, grand maître ; Ganésen, chef des démons.

    Son portrait : une tête d'éléphant, un ventre énorme, cinq mains, le corps d'un tout petit enfant. Cette monstruosité est à cheval sur... un gros rat. Et voilà un des dieux les plus vénérés des pauvres Hindous !

    Pendant qu'il venait au monde, Dourgâ, sa mère, à la vue des dieux qui étaient venus pour contempler le nouveau-né, fut prise d'une telle fureur érotique, que la tête du petit dieu en fut réduite en cendres. Siven, désolé de cet accident, ordonna à un de ses serviteurs de lui apporter la tête du premier être vivant qu'il rencontrerait, en allant droit au nord. Ce fut la tête d'un éléphant que le serviteur apporta ; Siven la scella sur le cou de son fils. L'opération finie, il lui demanda : « Comment veux-tu celle qui doit être ta femme ? » Pillaiyâr répondit : « Aussi belle que ma mère, la grande Dourgâ. C'est bien ; cherche-la », reprit Siven.

    Et de ce jour, le malheureux Pillaiyâr cherche une compagne aussi belle que Dourgâ.....et il cherche encore. C'est pourquoi l'idole de Pillaiyâr est toujours placée sur le bord des routes, fleuves, puits ou étangs ; c'est pour cela qu'elle était près du sentier qui longe le Cadalaliyâr.

    De la part du B. de Britto, le premier acte de propriété fut de jeter à l'eau le pauvre Pillaiyâr.

    A cette époque, nous l'avons dit, le crâmam n'avait pas précisément de nom ; cependant le peuple des environs le désignait par l'expression : « l'endroit du Pillaiyâr ». On voulut imposer au nouveau village un nom chrétien, et dans les chants tamouls religieux il est souvent appelé : « le village de Saint-Antoine ».

    Mais allez lutter contre la coutume, surtout dans l'Inde. Le vulgaire eut le dernier mot, et Pillaiyâr1 Koudandey, par corruption, Pillaiyârkadandey, Pillâkadandey, Pillavadandey est resté le nom du village.

    1. Pillaiyâr Koudandey, c'est-à-dire, terre du Pillaiyâr.

    XI

    Du départ du B. de Britto à l'arrivée des Goanais. De 1686 à 1760.

    En 1686, après le départ du B. de Britto pour le Marava, le P. F. Laynez eut la charge du district de Siroucadambanour en même temps que celui de Couttour.

    Pendant l'année 1687 il baptisa 404 idolâtres ; jusqu'en 1700 il travailla dans ces parages, mais nous ne savons rien de spécial sur son ministère pendant ce laps de temps.

    En 1700, l'établissement de la mission française du Carnate, pleinement indépendante de celle du Maduré, ne changea rien à la situation de ce district.

    Vers 1700, le P. Bertholdi succéda au P. F. Laynez. Ce dernier, après un séjour de deux ans dans le Marava, devint évêque de San-Thomé de Maïlapour. Il fit la visite de son diocèse ; puis, avec le consentement de l'archevêque de Cranganore, il parcourut également la mission du Maduré. Toutes ces églises, depuis leur fondation, n'avaient jamais vu d'évêque ; aussi, la tournée pastorale de Mgr Lay-nez fut pour tous une source de joie et de grâces spirituelles. « Il visita, écrit le P. Martin, toutes les églises de la côte de Coromandel ». Il est donc certain que Pillavadandey et l'Ermitage eurent sa visite.

    Le XVIIIe siècle nous a laissé peu de détails sur l'histoire religieuse de ces pays ; beaucoup de lettres des missionnaires ont été perdues.

    De 1700 à 1740, le Père Beschi travailla dans le Tandjaour. Ce fut un temps de paix relative pour les chrétiens, grâce à l'influence dont jouissait le célèbre missionnaire auprès des princes du royaume. Son séjour de prédilection fut Elâkouritchi ; néanmoins, il est raisonnable de penser qu'il a visité notre chrétienté ; malheureusement, nous n'avons pas de détails à ce sujet.

    Après 1740, les guerres des Mahrattes, des Anglais et des Français troublèrent tellement tout le Deccan que l'apostolat en souffrit beaucoup.

    La malheureuse controverse des rites malabares ne fut pas également sans causer de grands préjudices au progrès de l'Evangile.

    En Europe, le Portugal faisait une guerre acharnée à la Compagnie de Jésus, qui, jusqu'alors, avait seule fournie des ouvriers apostoliques aux Missions du Maduré et du Carnate. En 1760, le gouvernement de Lisbonne attirait à Goa, dans un guet-apens, la majeure partie des missionnaires du Maduré, et les envoyait mourir dans les prisons de la métropole. En 1773, la Compagnie était supprimée par Clément XIV.

    On comprend aisément que des temps aussi troublés ne nous aient pas laissé de notes historiques sur le sujet qui nous occupe. Mais il est certain, qu'en général, l'apostolat subit un arrêt et que l'Eglise éprouva des pertes. A Tandjaour, à Tinnevelly, les protestants firent de nombreux adeptes parmi les catholiques, privés dé leurs pasteurs ; d'autres retournèrent à l'infidélité. Ici, dans le district de Pillavadandey, l'action protestante fut nulle sur les catholiques, et cela est extraordinaire, vu le voisinage de Tranquebar, boulevard de la mission luthérienne danoise, de 1706 à 1841, puis de la société évangélique luthérienne de Leipzig, depuis 1847.

    Quelques chrétiens retournèrent à l'infidélité. Nous avons rencontré nous-mêmes des gentils de caste padéatchi, qui se souvenaient fort bien d'avoir entendu dire dans leurs familles que leurs ancêtres étaient chrétiens.

    Ces apostasies furent-elles nombreuses ? Bien entendu que nous ne parlons que du district de Pillavadandey. Nous pensons que le chiffre en fut fort peu élevé. Pourquoi ? Serait-ce parce que, plus près de la côte et plus en contact avec les Européens, les chrétiens étaient moins chatouilleux sur la question des rites ? Est-ce parce que, dès le départ des Jésuites, ils eurent un prêtre goanais en résidence au milieu d'eux ? Quoi qu'il en soit, il est indéniable que la présence d'un prêtre ici y fut pour beaucoup. Avec un goanais on avait assez de liberté ; point n'était besoin de passer au camp protestant ou de retourner à l'infidélité.

    XII

    De 1760 à 1838 Le district de Pillavadandey sous les Goanais.

    Quelques Pères de la Compagnie de Jésus avaient échappé à la haine de Pombal ; ils continuèrent à prodiguer leurs soins aux chrétiens de la Mission du Maduré. Mais peu nombreux, la plupart usés par une longue vie de laborieux apostolat, accablés d'infirmités, ils ne pouvaient suffire à l'administration des nombreuses églises.

    En 1776, la mission du Carnate était confiée à la Société des Missions Etrangères de Paris. Les nouveaux missionnaires, unis de coeur avec les anciens Jésuites français, se mirent à l'oeuvre ; de leurs efforts et de ceux de leurs successeurs, est sortie cette belle mission de Pondichéry, le joyau de notre Société.

    Quant à la mission du Maduré, dès 1760, les archevêques de Goa et de Cranganore y expédiaient des prêtres indigènes de leurs diocèses : le premier, des prêtres du rite latin, appelés vulgairement Govéars ou Goanais ; le second, des prêtres syriaques, connus sous le nom de Catanars.

    Le poste de Pillavadandey fut nanti d'un govéar, comme du reste toute la partie est et nord de la mission du Maduré ; les catanars occupant les postes de l'ouest. Jusqu'en 1760, Pillavadandey n'eut pas de prêtre à résidence fixe : le missionnaire parcourait sans cesse son immense paroisse, visitant à tour de rôle les principales stations : Siroucadambanour, Kumbakonam, Couttour, Tattouvantchéry.

    Le Govéar s'installa à Pillavadandey qui, par le fait, devint chef-lieu du district. Mais pourquoi ce choix ?

    D'abord le district fut divisé en deux ; un goanais s'établit à Ayampet, près de Couttour, prenant pour lui toutes les chrétientés situées au nord et à l'ouest du Coléron.

    Pour la partie de l'est, restaient comme chef-lieu possible : Kumbakonam et Pillavadandey. Ce dernier fut choisi parce que : 1° ce village, quoique non central géographiquement, l'était pour la grande majorité des chrétiens ; 2° Kumbakonam comptait peu de chrétiens ; enfin 3° Pillavadandey, sans mélange de gentils, avec ses terres appartenant à l'Église, son pèlerinage à saint Antoine, offrait des avantages qu'on ne pouvait trouver ailleurs.

    Disons quelques mots sur les Goanais. En somme, nous devons leur savoir gré d'avoir conservé nos chrétientés dans les temps si troublés du XVIIIe siècle. On leur a reproché bien des défauts, et non sans raison. De race brahmanique Konkani, par la fréquentation des Portugais, ils étaient devenus peu scrupuleux gardiens des vieux mâ-mouls et âssârams (usages et règles) de la caste.

    Nos chrétiens, aussi bien que les Hindous païens, qui avaient été les témoins de la conduite toujours si digne des anciens Jésuites, furent souvent choqués de la manière de faire des nouveaux venus.

    Parfois, sans vocation d'En-haut, embrassant le sacerdoce comme tout autre carrière, les prêtres Goanais ne songeaient qu'à ramasser le plus tôt possible une petite fortune qui leur permît d'aller finir leurs jours en rentiers dans le pays natal. Tout était tarifé, même ce qui n'aurait pas dû l'être. Certains chrétiens du district s'en allaient faire baptiser leurs enfants à Karikal pour se soustraire aux exigences des Goanais.

    Leur instruction était bien sommaire ; souvent leurs connaissances théologiques ne dépassaient guère celles des élèves de nos collèges catholiques de France.

    Ignorant le tamoul, et ne cherchant pas à l'apprendre, ils le parlaient à la façon des parias. Les églises, qui avaient tant de fois re-tenti de l'éloquente parole dés Jésuites, n'entendirent plus de prédication.

    Hélas ! Leur conduite fut parfois un sujet de scandale pour le peuple. Mais gardons-nous de généraliser les fautes de quelques-uns ; il y en eut qui travaillèrent sérieusement.

    Pendant près de 80 ans, de 1760 à 1838, les Goanais ont occupé le poste de Pillavadandey.

    Les deux ou trois premiers prêtres, après un séjour plus ou moins long, ont quitté le district. Nous n'avons rien pu découvrir de particulier sur leur ministère ici.

    Vint Savériâr sâmy, qu'on appelle aussi Sandimân sâmy. Il a dû arriver à Pillavadandey vers 1795, et il est mort vers 1820. Ces dates ne peuvent être qu'approximatives.

    On raconte que le fort de Tranquebar, à cette époque, n'avait pas encore de prêtre à résidence fixe ; c'était celui de Pillavadandey qui faisait le service. Ainsi, dit-on, à Noël il était à Tranquebar ; le 1er janvier, à Pillavadandey ; aux Rois, à Kumbakonam. C'est Savé-riar sâmy qui aurait fait bâtir l'église du fort.

    Savériâr est mort au poste ; son tombeau est dans la propriété de l'église de Pillavadandey.

    Gnânepragassam sâmy lui succéda, mais après un court séjour, il fut transféré à Conancoupam.

    Il fut remplacé par Aroulanda sâmy, qui fut le dernier goanais, Devenu schismatique, il fut chassé, à la fin de 1838 ou au commencement de 1839, et se retira à Mandjacoupam, où il termina sa carrière.

    Au sujet de Aroulanda sâmy, voici ce que Mgr Bonnand écrit dans son Journal, le 2 mars 1845, alors qu'il était en visite pastorale, à Pillavadandey même :

    « Le prêtre de Goa qui s'y trouvait, il y a 6 ans, était un buveur et même un ivrogne. On dit, qu'un jour, allant dire la messe, au lieu de s'arrêter devant l'autel et d'y monter, il s'en allait à la grande porte avec son calice à la main et la chasuble sur les épaules.

    « Il ne faut donc pas s'étonner si les chrétiens ont si peu honte de boire. Quand le dernier prêtre de Goa (Aroulanda sâmy) achetait une douzaine de bouteilles de vin, il faisait quelque difficulté d'entamer la première, mais une fois qu'il avait commencé, il ne s'arrêtait pas que la douzaine ne fût finie. Après cela, il était bien contrit, faisant des pénitences et prenait les plus belles résolutions possibles...

    Ah ! Nous comprenons pourquoi ces chrétientés des Jésuites étaient devenues si tièdes, si indifférentes Cependant, comme la foi y avait été solidement enracinée, elle a résisté à la tempête.

    Nous avons vu que le B. de Britto avait amené à Pillavadandey des néophytes de caste odéar. Depuis la fondation du village jusqu'à nos jours, dans la souche directe ascendante du maire actuel, nous comptons 7 générations : 1re Mut tu sâmy odéar, néophyte du Bienheureux, 2e Arulandu odéar, 3e Sandappa odéar, 4e Devesaga-yam odéar, 5e Appaou odéar, 6e Sinna sâmy odéar, 7e Tambu sâmy odéar. Au dire des anciens c'est du temps de la 4e génération que le district passa aux Govéars. En effet, si on additionne l'âge indiqué pour chacune des trois dernières générations, ce calcul conduit, en réalité, vers l'époque de 1760.

    XIII

    Eglises, chapelles, presbytères, fête patronale, administration au temps des Goanais.

    La première église, celle élevée par le B. de Britto, était une modeste construction, en murs de terre battue et couverte en chaume, comme d'ailleurs celles de Siroucadambanour, Kumbakonam et Cout tour. En ce temps on ne songeait guère à élever des monuments : tout était à fonder ; les ressources n'étaient pas abondantes ; la persécution, sinon générale, du moins locale, était toujours suspendue sur les têtes. Aussi, à Pillavadandey, l'église et le presbytère n'étaient que de pauvres chaumières.

    Cette église était sur l'emplacement du presbytère actuel. Les deux ou trois premiers govéars n'eurent pas d'autre église et d'autre presbytère.

    Savériar sâmy bâtit une église en briques, couverte en tuiles ; elle a servi au culte jusque vers 1847. Elle n'avait qu'une nef, sans transept, l'entrée regardant l'orient. Sa longueur était de 60 pieds environ, sur 15 de large. Elle était sur l'emplacement de la grande nef de la nouvelle église, un peu plus vers l'est, de sorte que la porte de la façade était au milieu du parvis, et l'autel, à la première arcade, près de la sainte table.

    De chaque côté de l'autel, au nord et au sud, était une porte ; en dehors on avait élevé un pandel, (abri en feuilles de cocotiers) d'où les parias assistaient à la messe.

    Les choutres avaient leur place dans la nef.

    Savériâr sâmy construisit un presbytère, au nord de l'église, tourné vers le sud, de sorte qu'il faisait face à l'église. Les murs étaient en briques, la toiture en tuiles. Il se composait de deux chambres, de vérandas à l'est et au sud.

    A la mort de Savériâr sâmy, sa maison fut pillée, dit-on, par les odéars ; ils emportèrent tout ce qui était transportable. Le tamby (frère cadet) du sâmy vint pour recueillir l'héritage, et il ne trouva rien. Avec beaucoup de peine, il réussit à se faire remettre quelques meubles ; il se retira à Tranquebar où il finit, dit-on, par se marier avec une pariâtes.

    Aroulanda sâmy, ajouta à la nef de l'église deux bras, à la place des pandels. Ces deux bras, murs en briques, couverts en tuiles, plus bas que la nef, avaient environ 30 pieds de long sur 15 de large. Les hommes choutres eurent le bras de l'évangile, les parias celui de l'épître, les femmes de caste gardant la nef pour elles.

    C'est Aroulanda sâmy qui a bâti les murs d'enclos, tels qu'ils sont encore aujourd'hui.

    La propriété du presbytère actuel était un jardin ; on y cultivait quelques légumes, des fleurs, on y voyait aussi deux ou trois tamariniers, sept ou huit ilouppeis (bassia longifolia), deux nâgams (espèce de ficus).

    Le puits qui est près du presbytère actuel est encore l'oeuvre de Aroulanda sâmy.

    D'après un rapport de Mgr Bonnand (10 août 1843), il y avait, dans le district, 3 églises principales : Pillavadandey, Kumbakonam, Attoucoudy ; 2 presbytères : Pillavadandey et Kumbakonam ; 10 chapelles couvertes en tuiles ; 41 couvertes en chaume ; 3 catéchistes choutres, 6 pandhârams, 43 kovilpillais, 4 maîtres d'écoles et 12.140 chrétiens.

    Kumbakonam et Attoucoudy étaient des stations où le prêtre se rendait une ou plusieurs fois par an pour administrer les chrétientés. Chacune de ces églises avait à son service un catéchiste choutre, un pandhâram ou catéchiste paria.

    D'après la tradition, c'est Savériar sâmy qui a bâti le dôme de l'église de Kumbakonam, dans un endroit vulgairement, connu sous le nom de Câcâitôpou (câcâi, corbeaux ; tôpou, endroit planté d'arbres), qu'il aurait acquis pour 12 varâguens. Les arceaux du dôme étaient fermés par de grandes portes qu'on ouvrait pour les offices ; le peuple se tenait en dehors.

    Ce vénérable, mais pauvre dôme, abrite aujourd'hui le trône pontifical de l'évêque de Kumbakonam.

    A la même époque fut bâti, au nord de l'église, un petit presbytère, couvert en tuiles, qui a servi jusqu'en 1845.

    Quand le prêtre faisait l'administration des chrétiens, il s'y rendait en palanquin et musique en tête ; à moins d'aller à pied à l'exemple des anciens missionnaires, on n'avait pas d'autre mode de locomotion pratique, car les routes étaient rares, et plus encore les ponts sur les rivières. Quant à la musique, tel était l'usage, à l'époque, pour les grands personnages, de voyager précédés de quelques tambours et trompettes. Le village que le prêtre quittait devait lui faire cortège pendant la moitié route, et celui où il se rendait pendant le reste.

    En dehors du temps des administrations, les chrétiens étaient sous la surveillance des catéchistes, pandhârams et kovilpillais (gardiens des chapelles). Cette institution, établie par les Jésuites, était excellente, mais à la condition d'avoir dans ces emplois des hommes instruits, zélés et ayant conscience de leurs obligations.

    Le rôle de ces auxiliaires du prêtre est de le remplacer pour instruire les enfants, baptiser les nouveaux-nés en danger de mort, préparer les agonisants au passage de l'éternité, déraciner les abus, apaiser les rancunes, amener les chrétiens à la fréquentation des sacrements, les réunir dans les chapelles pour la sanctification du dimanche, en un mot, promouvoir le bien des chrétientés.

    Avec des paroisses trop vastes des chrétiens dissiminés à de longues distances, sous un ciel de feu, dans un pays de rizières inondées pendant 8 mois de l'année, souvent aux prises avec la fièvre, le prêtre ne peut songer à se passer de ces auxiliaires. Aussi, l'oeuvre du clergé indigène étant la première pour nous, celle des catéchistes doit être la seconde.

    Hélas ! À l'époque goanaise, les catéchistes étaient loin d'être tels que Gaudence de Kumbakonam, au temps du B. de Britto. Nous pouvons ajouter que nous ne sommes guère plus favorisés, en l'an de grâce 1905.

    Pourquoi cette décadence ? A notre avis on peut l'attribuer à trois causes principales.

    Les fonctions de catéchiste ou pandhâram sont, de fait, devenues héréditaires : le père est catéchiste, le fils le sera. C'est un peu convertir l'apostolat en un vulgaire métier ; on n'est plus catéchiste par vocation ou par goût, mais pour vivre.

    Il ne faudrait pas cependant croire que le métier de catéchiste soit lucratif, et l'insuffisance des revenus est, à notre avis, une autre cause de la décadence des catéchistes.

    En général, les revenus n'étant plus suffisants à l'entretien convenable d'un catéchiste et de sa famille, on ne peut songer à prendre pour cette fonction un homme capable et instruit ; par le temps qui court, il trouvera mieux.

    Enfin, en Orient, plus que partout ailleurs, celui qui donne est maître, celui qui reçoit, serviteur.

    Dans le district de Pillavadandey, par exemple, le catéchiste et le pandhâram ne reçoivent rien autre que ce que les chrétiens veulent bien leur donner, soit en grains, soit en argent. Allez ensuite exiger qu'ils viennent dénoncer au prêtre tel abus, qu'ils lui disent que Pierre ou Paul a commis telle faute. Non, ils ne le feront pas, parce qu'ils ne sont pas libres dans leurs fonctions de catéchiste.

    Résumons : Comme le prêtre est formé au saint ministère par les longues années du séminaire, le catéchiste aussi doit être préparé d'une manière spéciale à remplir plus tard ses fonctions. Etant l'aide du prêtre, il doit lui être uni sincèrement et ne dépendre que de lui. En retour, il a droit, pour lui et sa famille, aux moyens de vivre convenablement de son état.

    Ici, nous devons dire quelques mots au sujet d'une note que Mgr Bonnand insère dans son Journal, à la date de juin 1845.

    « Il y a, à Pillavadandey, écrit Sa Grandeur, un catéchiste choutre vellage ; il ne reçoit pas de viatique du missionnaire, mais il a un bon revenu, provenant de l'argent donné pour les prières. Il a une demi-roupie pour les mariages choutres, et un quart pour les mariages parias. Il récolte aussi des grains chez les cultivateurs, à la moisson ; il a un petit terrain à Pillavadandey donné par les habitants ; il est probable qu'il a environ 200 roupies par an ».

    Nous ajouterons à cette note, que les pandhârams avaient également un revenu pour les prières, un quart de roupie pour les mariages de parias, deux marécals1 de nellou2 par taleicattou3. Les parias étant bien plus nombreux que les choutres, leurs catéchistes étaient forts à l'aise.

    1. Mesure de 3 litres et demi.

    2. Riz non décortiqué.

    3. Foyer.

    JUILLET AOUT 1905, N° 46.

    Au temps des Goanais, le catéchiste choutre avait un bon revenu, c'est certain. Mais depuis, le district a été divisé, subdivisé ; la plupart des villages choutres sont dans les nouveaux districts ; le revenu du catéchiste est devenu bien minime. Nous l'estimons, en total, à 50 roupies par an : c'est juste de quoi vivre pauvrement pendant 6 mois.

    Les chrétiens propriétaires sont actuellement peu nombreux. Le gouvernement anglais a tellement haussé l'impôt foncier, qu'en réalité il prélève les 3/4 du revenu net. Dans ces conditions, les propriétaires arrivent à peine à boucler leur budget familial ; d'aucuns sont obligés de recourir à l'emprunt. Pour toutes ces raisons, le catéchiste qui anciennement récoltait sur l'aire une certaine quantité de riz, ne reçoit plus que l'aumône du pauvre.

    Le terrain, que Mgr Bonnand dit avoir été donné par les chrétiens, est un terrain d'habitation avec jardin1. Il a été donné, non par les habitants, mais par le fondateur du village.

    Nous terminerons ce chapitre en disant quelques mots sur le patron de l'église et la fête patronale.

    Quand le B. de Britto eut fondé l'église de Pillavadandey, il la dédia à saint Antoine de Padoue et il apporta de Siroucadambanour une statue du saint, qu'il plaça sur l'autel. Cependant, depuis longtemps, c'est le grand saint Antoine de la Thébaïde qui est devenu titulaire et patron : le fait est incontestable. Comment expliquer ce change ment ?

    Dans les premiers jours de janvier, les Hindous font la fête dite Mâtthouponguel ou fête des boeufs et des vaches. C'est, pour les païens, un grand jour ; ils ont divinisé ces animaux, qui, en ce pays, sont indispensables à l'agriculture, au commerce et aux voyages, sans parler du beurre et du lait qu'ils fournissent et qui rendent des services inappréciables à un peuple dont la nourriture est sempiternellement composée de riz.

    Le 17 janvier, l'Eglise fête le grand patriarche de l'Egypte, et nous trouvons, pour ce jour, dans le rituel romain, une formule de bénédiction des boeufs et autres animaux domestiques. De là s'établit, dès le commencement, l'usage que le prêtre bénisse solennellement, le 17 janvier, les boeufs réunis devant l'église ; c'est l'Antoniâr ponguel.

    A Pillavadandey, cette fête a toujours été célébrée, et c'est ainsi, nous pensons, que le grand Antoniâr est devenu titulaire et patron.

    1. Il y a quelques années, un propriétaire s'est emparé des 3/4 de ce jardin, en vertu de la loi du plus fort comme au temps d'Achab.

    Saint-Antoine de Pillavadandey devint bientôt un lieu de pèlerinage célèbre ; on y venait en grand nombre et de loin.

    Jusqu'au P. Lazare, la solennité de la fête patronale fut toujours fixée au 17 janvier.

    A partir du 7, chaque jour avait son oubayam, c'est à dire, une fête en l'honneur de saint Antoine, avec procession, aux frais d'une famille ou d'une autre.

    Le dernier jour, il y avait une foule de pèlerins, venus du district, de Karikal et surtout de Négapâtam.

    A la procession, on portait tes chars de saint Michel, de saint François-Xavier, de saint Antoine et de la sainte Vierge. Après le départ des Goanais, le p. Lazare, transféra la solennité de la fête patronale au temps pascal ; il en changea deux fois la daté avant de la fixer au 4e dimanche après Pâques.

    Au mois de janvier, la moisson du riz n'est pas faite, les nuits sont fraîches, c'est vrai, et le P. Lazare estima ces raisons suffisantes, mais pendant un siècle, environ, la fête avait eu lieu en janvier on pouvait fort bien continuer. Le seul résultat de ce changement a été une diminution sensible dans le nombre des pèlerins. Néanmoins, la fête jouit encore d'une certaine célébrité.

    Les oubayams et l'Antonîar ponguel de, janvier n'ont pas été abandonnés pour cela : on continue à les célébrer, mais avec moins de solennité qu'au temps des Goanais.

    Saint Antoine de Pillavadandey est invoqué surtout dans les maladies dangereuses, les épidémies de fièvre, variole et choléra ; les cas d'épizootie, et dans tous les dangers pressants. La confiance des fidèles n'est point trompée ; nous avons été souvent témoin de grâces extraordinaires. Nous avons vu des païens s'adresser à lui, être exaucés et venir dévotement accomplir leur voeu ; au besoin, ils donneront un honoraire de messe, des cierges.

    Les époux chrétiens, privés du bonheur d'avoir de la postérité, l'invoqueront, et il n'est pas rare de voir, le jour de sa fête, des parents, venus de loin, pour rendre grâces de la naissance d'un enfant.

    En résumé, la dévotion à saint Antoine est fortement enracinée chez les chrétiens et même chez les infidèles, et le bon saint se montre généreux envers ses dévots.

    XIV

    Souvenirs des Govéars. Les terres de Pillavadandey. Siroucadambanour. Câssandettey.

    Les Govéars n'ont pas laissé de registres de mariages ou de baptêmes. En avaient-ils ? Les ont-ils emportés avec eux ? Nous ne le savons pas.

    Le liber slalus animarum, recommandé par le Concile de Trente, leur était inconnu. Aussi la seule statistique certaine que nous ayons de ce temps-là est celle de Mgr Bonnand ; nous l'avons citée au chapitre précédent.

    Nous avons un bon nombre de livres en ôles1, dont les caractères tamouls sont artistiquement burinés au poinçon. Les feuillets du même livre sont reliés d'une manière assez ingénieuse. Chaque ôle est percée d'un petit trou rond à ses deux extrémités ; dans l'un est enfilé un mince cordon qui relie les ôles en un volume ; dans l'autre on introduit une petite baguette quand on veut fermer le livre. Ces livres renferment des sermons, des lectures pieuses, composés par les anciens missionnaires du Maduré. Les dimanches et jours de fête, on en lisait quelques pages à l'assemblée des fidèles.

    Ont-ils été écrits du temps des Goanais ? Existaient-ils avant 1760 ? Nous ne le savons pas ; mais il est fort probable que quelques-uns, du moins, datent du temps des anciens missionnaires. Dans la dernière moitié du XIXe siècle, la plupart ont été imprimés soit à Pondichéry, soit à Jaffna ou à Madras.

    Nous avons 3 vieux missels des Goanais : l'un, imprimé à Anvers en l'année MDCCX, avec privilège de Charles II, roi catholique d'Espagne et des Indes, très puissant prince de Belgique et de Bourgogne ; le second à Venise, Venetiis apud Nicolaum Pezzana MDCLXXVI ; le troisième édité à Paris vers 1740.

    Les statues, portées sur les chars, le jour de la fête patronale, sont de l'époque goanaise. Quant aux chars de procession, tombant de vétusté, ils ont été remplacés dans ces dernières années.

    Les statues et les chars de Pillavadandey parcouraient souvent le district, car il n'y en avait pas d'autres pour les processions de Kumbalconam et des autres chapelles.

    Nous tenons encore des Goanais un petit calice en argent et différents meubles sans valeur.

    Mais la plus précieuse relique est la statue de saint Antoine de Padoue, apportée ici de Siroucadambanour par le P. de Britto lui-même. C'est une statue en bois autrefois dorée, haute de 40 centimètres, d'un art très ordinaire. Les souvenirs qui s'y rattachent la rendent chère à tous les chrétiens de ces parages.

    Parlons maitenant des terres de Pillavadandey.

    Ecodji, le roi mahratte du Tandjaour, avait donné le crâman de Pillavadandey à l'église de Saint-Antoine. Jean de Britto le divisa entre ses néophytes odéars ; ceux-ci reçurent chacun une part à cultiver, à charge de payer un fermage annuel à l'église ; furent exceptées de ce partage, les terres qui entouraient l'église et le presbytère et qui restèrent sous l'administration directe du prêtre.

    1. Feuilles du palmier borassus flabelliformis.

    Les Goanais, par négligence ou plutôt manque d'autorité, ne reçurent pas régulièrement le fermage, et bientôt les odéars cessèrent de le payer. Les considérant comme propriétaires lors du premier païmasch (cadastre) la Compagnie anglaise inscrivit ces terres au nom des jouissants, mais, le but de la donation ayant cessé, elles furent imposées comme toute autre terre. La part, restée au profit de l'église, fut maintenue inâm mâniam. D'après le dernier cadastre elle renferme 5 acres 47 cents ; le quitrent de 1 roupie 12 annas a été porté à 3 roupies 3 annas ; enfin on y a ajouté les taxes additionnelles de l'eau, des routes, du village, de sorte que l'impôt de ce mâniam monte à 16 roupies1 environ.

    En 1839 le district passa à la mission de Pondichéry ; Mgr Bon-naud, voyant l'impossibilité de revenir sur cet état de choses, fit condo nation aux odéars des terres détenues par eux ; nous l'avons entendu affirmer par Mgr Laouënan.

    Cependant, sur les instances du P. Lazare, les odéars donnèrent à l'église un2 véli et quart, attenant à l'inâm mâniam ; c'est la terre connue sous le nom de « terre de saint Antoine».

    Siroucadambanour et les villages voisins étaient peuplés de chrétiens de caste vannier ou padéatchi. Le crâmam de Siroucadam-banour était leur propriété ; ils étaient donc à l'aise. La première église du district, si chère au P. de Britto, était dans leur village. Aujourdhui la chapelle de l'Ermitage a disparu ; les vanniers sont pauvres, ne possèdent même plus en propre le sol de leurs maisons ; on n'y voit que trois ou quatre misérables demeures en chaume ; les propriétaires, actuellement des païens ont peur de s'y installer ; ils ont leur résidence dans des villages voisins. Siroucadambanour présente un aspect de ruines et de tristesse.

    Comment donc est-ce arrivé ? Les vanniers chrétiens n'ont point vendu leur patrimoine ; ils ont été trompés, dépouillés, disons le mot juste, volés.

    Au temps des Goanais, vers le premier quart du siècle dernier, un gentil de caste mudali était dasildâr, c'est-à-dire, sous magistrat et collecteur d'impôts indigènes. Les vanniers, caste ignorante et sans influence, étaient souvent exposés à des tracasseries au sujet de leurs terres, soit de la part des officiers du gouvernement, soit de celle des païens influents, leurs voisins.

    1. La roupie a une valeur très variable, elle est aujourd'hui de 1 fr. 60 elle a été autrefois de 2 fr. 60. L'anna vaut 0 fr. 10

    2. Le véli égale 6 acres 6115, ou 2 hectares 67.

    Le Mudali leur tint ce langage : « Mettez vos terres en mon nom ; ce sera pour la forme ; vous en jouirez comme avant, et je serai là pour vous soutenir ».

    Les chrétiens crurent à ces paroles hypocrites, et un titre en forme fut écrit au nom du Mudali.

    Hélas ! Leur illusion ne fut pas de longue durée. Car aussitôt le Mudali leur montra bien qu'il était le seul maître. Ceux qui ne voulurent pas se soumettre furent évincés et chassés de leurs foyers ; les autres devinrent les serviteurs, les esclaves du nouveau maître. Celui-ci eut l'audace de se bâtir, sur l'emplacement de la chapelle, sanctifiée par le B. de Britto, une grande maison en briques, couverte en tuiles. Cette profanation sacrilège attira la colère de Dieu sur lui et sur sa famille ; le malheur s'abattit sur cette maison. Pour l'Hindou la plus grande infortune est d'être privé de postérité, et les parents désignent souvent leurs enfants d'un mot charmant « l'aumône de Dieu ; » eh bien ! Dieu à toujours refusé son « aumône » aux habitants de la maison maudite, jamais un enfant n'y est venu au monde.

    Bientôt le Mudali dut l'abandonner, il alla fixer sa demeure dans un autre village, à cinq milles à l'est. La vengeance divine l'y suivit et, jusqu'à ce jour, n'a cessé de poursuivre sa race. Aujourd'hui cette famille est représentée par un mineur, sans fortune aucune ; tous les biens acquis par ses ancêtres ont disparu. Le crâmam de Siroucadambanour a été vendu, et les nouveaux propriétaires, bien que païens, n'ont pas osé y transporter leur foyer. La maison maudite a été à moitié démolie pour en vendre à vil prix les matériaux ; le reste est là, désert, témoin de la colère divine ; chrétiens et païens, tous sont persuadés que la vengeance du Ciel plane sur cette terre pro fanée.

    O cher Ermitage du B. de Britto, qui me donnera de réparer ces outrages et de te rendre la splendeur des anciens jours1 !

    Traversons le Cadololiyâr et entrons dans le crâmam de Câssandetty. Ce crâmam est voisin de Pillavadandey, au nord de la rivière ; il renferme 32 vélis, divisés en 24 parts. Du temps de Savériâr sâmy, il appartenait à un mahratte, nommé Mânôdji. Ce dernier avait quelque emploi dans le gouvernement du roi et à cause de cela il venait souvent à Kumbakonam ou à Tranquebar ; de là, des relations s'établirent entre lui et le Père, qui avait eu l'occasion de le rencontrer plusieurs fois.

    1. Depuis 1887 nous n'avons cessé de chercher, par tous les moyens à notre portée, à acquérir l'emplacement de l'ancienne chapelle, ou tout au moins un terrain voisin pour relever l'Ermitage. Nous n'avons pas réussi. Car, pour avoir un terrain d'habitation, il faudrait acheter une partie des rizières, et alors c'est une somme de 2000 roupies au moins qui serait nécessaire. Hélas ! Quand pourrons-nous disposer d'une telle somme ? Cependant nous avons toujours confiance en la Providence.

    Mânôdji avait besoin d'argent : déjà il avait vendu 12 parts du crâmam de Cassandetty à un vellage païen de Mémathour ; le reste, il l'offrit au Père. Celui-ci en acheta 6 parts ; sur les 6 autres parts il prêta à Mànôdji une somme d'argent avec hypothèque, et droit de rachat pour Mânôdji ou ses héritiers ; en attendant le Père entrait en jouissance des rizières hypothéquées au lieu de recevoir des intérêts.

    Savériâr sâmy confia ces 12 parts aux odéars de Pillavadandey, à la seule condition de lui payer annuellement, comme fermage, les intérêts de son argent. Ainsi fut fait pendant quelque temps, puis les odéars gardèrent tout pour eux.

    Le Père, ne pouvant rien obtenir de ces gens-là, prit ses titres d'achat et d'hypothèque, et s'en alla trouver Tamboussamy moudâliar de Kumbakonam.

    Mânôdji étant mort, son héritier purgea l'hypothèque et rentra en possession de son bien. Quant aux 6 parts, propriété du Père, Tambous-sâmy moudâliar les acquit pour lui. Tant qu'il resta à Kumbakonam il se fit payer régulièrement par les odéars l'intérêt de son argent ; mais ayant été transféré à Cuddalore, il revendit ses terres aux odéars. Ceux-ci auraient bien fait de rendre les terres, car ils n'avaient pas d'argent pour les payer. Ils empruntèrent chez les odéars1 de Péroumaniour, en hypothéquant leurs rizières de Pillavadandey. Plus tard, devant l'impossibilité de rembourser, ils durent céder une partie de leurs propriétés ; c'est ainsi que les nattamans de Péroumaniour ont acquis à vil prix les deux tiers environ du crâmam de Pillavadandey.

    Le même sort était réservé à Câssandettey. Une famille odéar de Pillavadandey y possède encore une demi-part, c'est tout ; le reste a été vendu, Our dettes toujours, et à différentes époques, aux odéars de Péroumaniour. Ces derniers sont aussi arrivés, per fas et ne fas, à se rendre propriétaires de presque tout le crâmam de Cadely. Là, des vellages chrétiens étaient les maîtres ; aujourd'hui leurs descendants sont réduits à la plus grande pauvreté.

    Pillavadandey et Cadely, deux chrétientés choutres, qui ont connu de beaux jours, sont actuellement bien déchues ; à cette décadence il y a plusieurs causes, mais la rapacité des nattamans de Péroumaniour en est certainement une ; leur arrivée dans ce pays a été un vrai fléau.

    1. Branche différente d'odéars. Ceux-ci sont des nattamans ; ceux de Pillavadandey des maleiyamans.

    Nous avons vu que, sur le conseil du P. Lazare, les odéars de Pil-lavadandey firent don à Saint-Antoine d'une rizière de 1 véli et quart. Les vellages de Cadely, ne voulant pas rester en retard, s'arrangèrent entre eux pour donner à l'église un quart de véli.

    (A suivre)
    1905/194-219
    194-219
    Inde
    1905
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