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Le Corbeau centenaire

Le Corbeau centenaire
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    Le Corbeau centenaire

    Il y a quelque 30 ans, j'arrivais, jeune missionnaire, dans le pays enchanteur du Kientchang. Le Père de Guébriant venait d'en être nommé Supérieur pour ouvrir à l'Evangile cette région écartée et y intensifier un mouvement de conversions à peine commencé. Après une quinzaine de repos à Ningyuanfu, la capitale, d'où je pus contempler à l'aise la plaine fertile qui l'entoure, ainsi que son beau lac, je fus m'installer dans un village à une journée et demie de marche. Les chrétiens y étaient bien peu nombreux ; mais, grâce à Dieu, au bout de quelques mois j'eus la joie de voir se convertir une dizaine de familles de tisserands, fort braves gens.
    J'aurais voulu voir pareil mouvement de conversions se manifester un peu partout, mais surtout dans le bourg de Kongmou-in, à une journée de marche plus loin. Il n'y avait alors qu'une seule famille chrétienne, récemment convertie ; malheureusement le chef de cette famille, un bon vieux de 80 ans, fort dévot à Bouddha et à ses poussahs, était resté païen. Comme la conversion de ce patriarche pouvait en entraîner d'autres parmi ses parents et amis, je résolus de le convertir et, jeune alors, l'âme pleine de beaux rêves et d'illusions, je croyais la chose facile. Hélas ! Je me heurtai à un mur d'airain. J'eus beau, pour démontrer la vérité de la religion catholique, entasser arguments sur arguments, toutes mes exhortations tombèrent dans le vide. A tous mes raisonnements, le bon vieux, approuvant de la tête, se contentait de répondre : « Le Père a raison : la religion catholique est bonne, c'est la vraie religion, mais je suis trop vieux pour me convertir ». Obstiné, il continuait, chaque matin et chaque soir, à faire de solennelles prostrations devant ses poussahs et à leur brûler des bâtonnets d'encens sous le nez.
    Notre grand père est inconvertissable, me répétaient ses petits-enfants.
    Eh bien ! Priez avec plus de ferveur ; demandez au bon Dieu de faire un miracle.
    De mon côté, ne pouvant venir à bout moi-même, je priais Dieu de convertir ce vieux dur à cuire.
    Six mois passèrent, puis un an. A toutes mes exhortations, comme à celles de sa famille, le vieux répondait toujours : «Je suis trop âgé pour changer de religion ».
    Mais justement, lui disaient ses enfants, il faut te hâter d'étudier le catéchisme pour te faire baptiser, car à ton âge il y a danger de mourir. Si tu veux aller au ciel pour être heureux pendant l'éternité au lieu d'aller rôtir en enfer avec le diable...
    Le brave homme faisait toujours la sourde oreille, ne démordant pas de ses idées biscornues et répétant toujours son même refrain : « Je suis trop vieux... ».
    Je commençais à désespérer lorsqu'un jour je vois accourir le petit François, mon enfant de choeur.
    Père, me dit-il, venez vite avec votre fusil ; mon grand-père à un service à vous demander.
    Avec mon fusil, pour quoi faire ? Si des panthères ou des brigands rôdent autour de votre maison, ton grand-père a sa pipe.
    Je ne vous ai pas encore parlé de la fameuse pipe du vieil entêté inconvertissable. C'était une pipe extraordinaire, une vraie massue, d'un poids énorme, aussi haute que lui, terminée par un gros bloc de cuivre, qui, paraît-il, avait fendu plus d'un crâne de bête féroce. Le bon vieux, un tantinet Tartarin, ne tarissait pas sur les exploits merveilleux qu'il avait accomplis avec sa pipe.
    « C'était un soir, commençait-il toujours, je m'étais attardé dans la montagne, quand tout à coup, au détour d'un sentier, je me rencontrai nez à nez avec... », tantôt c'était une panthère, tantôt des sauvages Lolos, mais l'histoire se terminait toujours de la même façon : terribles moulinets, têtes fracassées, c'était à faire frémir !
    Grand-père veut, je crois, vous faire tirer sur un corbeau.
    Oh ! Alors, rien de plus facile.
    J'étais loin de soupçonner dans quelle galère j'allais m'embarquer.
    Arrivé avec mon fusil à la maison du vieux Tartarin, celui-ci, tout joyeux, me montra une bande de plus de deux cents corbeaux se prélassant dans un champ qu'ils piochaient à qui mieux avec leur gros bec ; puis, d'un air mystérieux m'indiquant du bout du doigt, au milieu de la troupe, un corbeau qui croassait d'une voix caverneuse :
    Ce corbeau-là est centenaire, me dit-il ; il doit être délicieux à manger : je serais bien heureux si le Père pouvait le tuer.
    Oh, pour le tuer, rien de plus facile ; mais qu'il soit bon à manger, c'est autre chose : s'il a cent ans, il doit être fameusement coriace !
    Le Père ne connaît pas ce qui est bon. Avec une vieille poule on fait un bon bouillon ; avec un corbeau centenaire on fait un plat plus délicieux encore. Le bouillon de corbeau centenaire rajeunit les vieillards comme moi ; c'est un « ravigoteur » sans pareil.
    Peu convaincu, mais désirant faire plaisir à mon brave Tartarin, je me préparai à occire le centenaire.
    Mon fusil, une antiquité chinoise, était une vieille espingole de près de 3 mètres de longueur, fort difficile à manier. On le bourrait, par la gueule naturellement, de poudre et de morceaux de fer ; mais enflammer la charge tout en visant le gibier, c'était toute une histoire. Sur un morceau de fer formant rebord près d'un petit trou perforé dans le canon, on déposait une pincée de poudre et on rabattait la griffe de fer, tenant en l'air une corde de paille enflammée ; il fallait tenir l'arme braquée au bout de son nez, ne pouvant, faute de crosse, l'appuyer à l'épaule. On entendait un sifflement retentissant, quelques bizarres gargouillements, puis, au bout d'une minute qui paraissait interminable, le coup partait avec un bruit formidable, une vraie décharge d'artillerie. C'était le moment du danger, et non pas tant pour le gibier, car la ferraille filait de tous côtés au petit bonheur, que pour le chasseur, menacé d'avoir le nez emporté par le recul fantastique de l'arme.
    Prenant cependant mon courage à deux mains, je manoeuvre pour m'approcher le plus possible de la bande des corbeaux. Au moment où je lève en l'air mon espingole, quelques dizaines de ces volatiles, effrayés, se déplacent ; bientôt c'est une mêlée générale, je ne distingue plus le centenaire ; j'ai beau écarquiller les yeux, je les trouve tous aussi noirs les uns que les autres : tous me paraissent centenaires. Aussi, pensant que mon vieux Tartarin n'y verra que du bleu et ne distinguera pas si le corbeau tué est centenaire ou non, bravement je tire au hasard dans le tas. Un corbeau ayant reçu un morceau de ferraille dans la tête reste étendu, raide mort. Je l'apporte triomphant à Tartarin, qui le considère un moment et proclame d'un air désolé :
    Hélas ! Ce n'est pas le corbeau centenaire ; celui-ci n'a que vingt ans.
    Il faut que je reparte en chasse. Les corbeaux terrorisés ont filé au loin. J'essaie de m'approcher, mais chaque fois que je braque mon espingole dans leur direction ils s'envolent, de sorte que la nuit arrive sans que je puisse tirer de nouveau. Je ne perds pas courage cependant, ce sera pour demain.
    Le lendemain, je me fais indiquer l'endroit où se trouve le corbeau centenaire, mais, la troupe ailée se déplaçant sans cesse, je n'arrive, après une suite de manoeuvres des plus fatigantes, qu'à en tirer un, qui, malheureusement, n'a pas dix ans. C'est vraiment décourageant.
    Les jours suivants, c'est encore pire : aussitôt que les corbeaux m'aperçoivent dans le lointain, ils s'envolent à tire d'aile en croassant de façon goguenarde.
    C'est à devenir enragé !... Je rampe comme un Peau Rouge sur le sentier de la guerre, je marche à quatre pattes dans le creux des sillons, suant, soufflant, exténué, traînant l'espingole qui me paraît de plus en plus lourde. Au bout de huit jours, j'étais moulu, rompu, tous les membres endoloris, les habits en lambeaux. Tartarin avait beau m'encourager de la voix et du geste, les corbeaux n'en volaient que mieux, fuyant à des distances invraisemblables. Bientôt j'eus parcouru tout le pays d'alentour en rampant le long des sentiers, au fond des fossés, ou en courant à travers champs, en sautant par dessus les haies, en pataugeant dans les mares. Les corbeaux fuyaient toujours, dansant une sarabande endiablée dans toutes les directions. Je distinguais de moins en moins le centenaire, et tous les corbeaux avaient bien des chances de devenir centenaires avec un pareil chasseur.
    Intrigués, les gens se demandaient ce que tout cela signifiait. Une fois au courant, ces braves paysans, fort intéressés, lorsqu'ils me voyaient passer fatigué, traînant la jambe, me faisaient entrer dans leurs chaumières et m'offraient une tasse de thé avec quelques gâteaux. Légèrement ahuris, ils me regardent, avec mon fusil, comme un vrai phénomène et m'interrogent sur les motifs de ma venue dans leur pays, puis sur la religion que je prêche : plusieurs parlent déjà d'étudier le catéchisme et d'embrasser la vraie foi.
    Cependant il me fallait, pour « sauver la face » et encourager ces braves gens dans leurs bonnes dispositions, arriver à occire le fameux corbeau. La pensée que plusieurs conversions dépendaient de ma réussite ranima mon ardeur. Je dis au petit François de se faire indiquer bien clairement par son grand-père le corbeau centenaire, afin de me le montrer au moment voulu, et je partis en chasse avec lui. Après une course folle à travers les champs, après maintes manoeuvres stratégiques effectuées à quatre pattes, je parvins à me glisser derrière un buisson à portée des corbeaux. L'un d'eux se mit à croasser lugubrement.
    Voyez, Père, c'est le corbeau centenaire, me chuchota à l'oreille le petit François en me le montrant du doigt.
    J'étais tellement harassé que je ne pouvais tenir mon espingole en l'air ; j'en appuyai l'extrémité sur une branche terminée en forme de fourche que je plantai en terre. Non sans peine je parvins à faire enflammer la poudre ...zzz...zzz...zzz... quelques sifflements bizarres, de sourds grondements... puis un bruit de tonnerre, une fumée intense... Déjà François a bondi et ramasse, en criant victoire, le fameux corbeau : les autres se sont égaillés eu une clameur formidable.
    Un quart d'heure plus tard, l'enfant, suivi de plus de cent personnes, présent tout joyeux à son grand-père le produit de notre chasse. Le vieillard demeure un instant sans parler, tant il est ému ; il regarde successivement la foule, le corbeau, puis le chasseur, et soudain son grand corps s'abat à mes pieds : le pauvre vieux me fait la grande prostration et recouvre la voix pour s'écrier :
    Père, la peine que vous avez prise pour me faire plaisir me démontre que vous nous aimez et que votre religion est la vraie : je renonce à mes idoles et veux devenir chrétien.
    Remués par cette scène, plusieurs des spectateurs prirent la même résolution. D'autres les suivirent et peu après on établit une petite école à Kongmou-in. Ce jour-là on entassa dans la cour poussahs, papiers superstitieux, tablettes païennes ; on en fit un feu de joie qui servit à griller le corbeau centenaire, lequel fut ensuite plongé dans un vase rempli d'eau-de-vie : au bout d'un mois de macération la chair coriace devait s'attendrir et, cuite dans son jus, devenir absolument délicieuse. Qu'en fut-il ? Je ne saurais le dire, car, le jour du festin, j'étais occupé dans un autre village.
    Un an plus tard, le bon vieillard de Konginou-in était baptisé. Depuis longtemps il est en paradis, où, sans doute, assis dans un bon fauteuil, appuyé sur sa pipe, il raconte ses prouesses aux anges souriants et aux saints attentifs : « Un soir que je m'étais attardé dans la montagne, je me trouvai soudain nez à nez... ». Ah ! Tartarin !
    Depuis longtemps j'ai quitté ce charmant pays du Kientchang, où j'ai passé les belles années de ma jeunesse missionnaire, à côté de zélés confrères dont les exemples ont illuminé toute ma vie. J'ai toujours gardé un souvenir attendri de ce pays au ciel bleu, au charme ensorcelant. Mes successeurs ont fait des merveilles à Kongmou-in. Sur ce sol où j'ai marché jadis à quatre pattes, ils ont bâti église et presbytère pour remplacer la vieille masure d'antan. Puissent-ils voir des moissons de plus en plus belles mûrir aux rayons vivifiants du soleil de la grâce du bon Dieu !

    M. DUBOIS,
    Missionnaire de Suifu.

    1935/221-227
    221-227
    Chine
    1935
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