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Le Congrès Eucharistique de Hanoi

Le Congrès Eucharistique de Hanoi (26-29 novembre 1931) Les émouvantes cérémonies religieuses dont Hanoi vient d'être le théâtre ont produit sur tous une impression profonde. Nous sommes heureux d'offrir à nos Lecteurs l'article ci-dessous, dans lequel le P. Cadière expose, en apôtre et en historien, la genèse et la signification du Congrès Eucharistique.
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    Le Congrès Eucharistique de Hanoi
    (26-29 novembre 1931)

    Les émouvantes cérémonies religieuses dont Hanoi vient d'être le théâtre ont produit sur tous une impression profonde.
    Nous sommes heureux d'offrir à nos Lecteurs l'article ci-dessous, dans lequel le P. Cadière expose, en apôtre et en historien, la genèse et la signification du Congrès Eucharistique.

    Je viens de vivre, ces jours-ci, trois siècles d'histoire. A mesure que les cérémonies se succédaient, je voyais se dérouler les événements du passé. Les hommes, les choses d'aujourd'hui me rappelaient les joies, les peines, les souffrances des ouvriers apostoliques qui, depuis l'origine, ont défriché, planté, soigné la vigne tonkinoise.
    C'était en février 1628. Le Père Alexandre de Rhodes et son confrère, le Père Antoine Marquez, étaient à Hanoi depuis le 2 juillet précédent. Les fêtes du nouvel an annamite approchaient, et les chrétiens que les missionnaires avaient baptisés se demandaient avec anxiété s'ils pourraient élever devant leurs maisons la perche traditionnelle qui symbolisait, d'après une vieille croyance, la victoire sur un démon cruel. Les missionnaires trouvèrent un moyen pour conserver la pratique chère à leurs néophytes, tout en la dépouillant de toute apparence superstitieuse. Ils permirent d'élever la perche en la couronnant d'une croix. «Tellement que l'on voyait presque en toutes les rues de la ville, raconte le Père de Rhodes, ce signe vénérable de notre salut, relevé sur la couverture des toits, qui donnait de la terreur aux démons et de la joie aux Anges ». Tout Hanoi en parla. Le Maire du Palais lui-même, Trinh-Trang, remarqua la chose, comme il se rendait hors de la ville pour célébrer le sacrifice au Ciel, et il approuva hautement cette innovation : « Voilà, dit-il, le signe des Chrétiens ! »
    Cette joie que ressentirent les Anges du Ciel, et qui fut certainement partagée par les deux premiers missionnaires du Tonkin voici trois cents ans, nous l'avons tous é prouvée, ces jours-ci, mais décuplée, mais centuplée.
    La joie était la même, mais quelle différence dans le décor ! Ce n'était pas quelques bambous érigés dans les rues étroites et boueuses du vieux Hanoi de 1628, en pleine saison de la pluie fine et du crachin. C'était, par un temps radieux, des centaines, des milliers de hautes et élégantes bigues aux couleurs françaises, formant, sur près de trois kilomètres, deux haies multicolores, une voûte de flammes, de draperies, d'écussons, de drapeaux, de guirlandes, aux plus belles, aux plus larges avenues du Hanoi moderne.
    Tout Hanoi, la ville comme les environs, et jusqu'aux plus lointaines chrétientés de la Mission, jusqu'aux Muong de la région montagneuse, ont été en émoi, et les trains, les grandes voitures automobiles, les chaloupes, les humbles pousse, les barques, ont amené les catholiques et les non chrétiens, les jeunes et les vieux, les hommes, les femmes, les enfants, par milliers, par dizaines de mille. Ils passaient et repassaient par les rues pavoisées, ils se massaient en blocs compacts, comme savent le faire les foules annamites, le long des trottoirs, aux carrefours les mieux situés. Et, tout comme Trinh-Trang, trois siècles plus tôt, ils trouvaient que c'était bien. Et les autorités qui ont recueilli, après tant de bouleversements, le pouvoir échappé des mains de la vieille dynastie annamite, ont trouvé aussi que cette innovation, le premier. Congrès Eucharistique qui ait été organisé dans la capitale du Tonkin, était une bonne chose. Elles ont prêté, en conséquence, tant les autorités civiles que les chefs militaires, tout le matériel qui sert à rehausser l'éclat des fêtes patriotiques et assure un ordre que rien n'a troublé.
    Oui, vraiment, tout le monde ressentait une grande joie de voir la croix arborée dans les rues de Hanoi. Non seulement la croix, mais Celui qui a régné par la croix, Notre Seigneur Jésus-Christ.
    Tous étaient heureux : les Français, auxquels on n'avait réservé d'abord, par discrétion, qu'une petite place, mais qui, tant était grand l'intérêt qu'ils ont montré pour le Congrès, ont eu leurs cérémonies, leurs réunions, leurs instructions, autant que les Annamites, et qui y sont venus en très grand nombre ; les chrétiens indigènes, qui remplissent la cathédrale à la moindre cérémonie et qui, ces jours-ci, avaient, pour ainsi dire, élu domicile dans la maison de Dieu. Et les vastes nefs n'étaient pas suffisantes pour leurs dévotions. Ils se rassemblaient à l'église Saint-Antoine, à la nouvelle basilique des Martyrs, le matin, le soir, dans le courant de la journée, la nuit même. Des réunions plus intimes avaient lieu dans divers locaux. Ici les jeunes filles des écoles ou des ouvroirs, là les garçons ; ailleurs les mères de familles, les prêtres indigènes. Un office n'était pas terminé que, si le prédicateur avait été un peu large, et quel est le prédicateur qui tient compte du temps qu'on lui a fixé? Les nouveaux arrivants piétinaient à la porte de l'église, attendant leur tour pour entrer. Les enfants surtout étaient heureux. Les enfants ! Ils arrivaient sur deux rangées, par files interminables, comme l'eau qui s'écoule d'un robinet, les garçons vêtus de leur robe noire et du pantalon blanc, bruyants, les yeux à droite et à gauche ; les filles, couronnées de roses blanches, ou vêtues de la grande cagoule des « Croisées », une croix rouge dans le dos, une croix rouge sur la poitrine, faisant claquer leurs sandalettes de bois sur le pavé de l'église, les yeux gentiment baissés, mais le regard à l'affût et ne perdant rien de ce qui se passait. Ils écoutaient l'instruction qu'on leur faisait du haut de la chaire, mais n'en retenaient probablement pas grande chose. Ils joignaient pieusement les mains et s'approchaient dévotement de l'hostie sainte. Oui, ils étaient heureux, les enfants ! Et la joie de tous faisait oublier au zélé pasteur de Hanoi, à ses collaborateurs, à tous les organisateurs du Congrès, la peine qu'ils avaient eue pour préparer une manifestation d'une telle ampleur.
    Et je passais à un autre moment de l'histoire du Tonkin catholique. Non, il ne faut pas le cacher. Il est bon, il est profitable de le rappeler, et pour se féliciter que ces temps aient disparu, et pour prier Dieu qu'ils ne reviennent pas. Le démon, jaloux des progrès que faisait le Christianisme en pays annamite, déclancha l'offensive, et d'abord d'une manière sournoise, extrêmement pénible, dangereuse, humiliante. Je voyais ces dissensions qui divisaient les ouvriers apostoliques, sous les yeux scandalisés des chrétiens!... Sous les yeux des persécuteurs !... Et Rome lointaine ne pouvait se faire une idée exacte de la situation.
    Aujourd'hui, la chaire était occupée par tous les ordres religieux, par toutes les nationalités. Un Français remplaçait un Annamite, un Rédemptoriste succédait à un Dominicain, un Espagnol venait compléter ou confirmer l'enseignement d'un Canadien. Missionnaires du Séminaire des Missions Etrangères, prêtres de Saint-Sulpice, prêtres séculiers indigènes, religieux, s'aidaient fraternellement. On était heureux de voir la robe de bure de saint François. C'était, en raccourci, toute l'Eglise catholique : les fidèles, avec leurs oeuvres groupant tous les âges, toutes les catégories, et entretenant une vie religieuse intense dans les paroisses, l'Action Catholique, en un mot, avant la lettre, comme le faisait remarquer le Délégué Apostolique ; les missionnaires et les prêtres séculiers annamites, les religieux enseignants ou prédicateurs, les religieux mendiants, les congrégations de femmes enseignantes ou hospitalières, les contemplatives qui, au fond de leur cloître, s'unissaient à ces fêtes, et la vieille Congrégation des Amantes de la Croix, qui ont rendu tant de services depuis trois siècles. Peut-être même un il exercé, en tout cas l'oeil du Bon Dieu, aurait pu discerner, parmi les prêtres indigènes présents, les futurs pasteurs de certains districts de l'Eglise annamite. Au-dessus de tous ces éléments constitutifs d'une Eglise bien vivante, planait l'autorité du Souverain Pontife, représenté par son Délégué, Mgr Dreyer, le promoteur du Congrès.

    ***

    J'ai voulu relire quelques pages de la Vie du Bienheureux Théophane Vénard.
    Dans les premiers jours de décembre 1860, il y a soixante et onze ans, un cortège arrivait à Hanoi par la route mandarine et pénétrait dans la citadelle par la porte de l'Est. Une troupe de soldats et de porteurs amenaient aux grands mandarins provinciaux une victime, un missionnaire européen, emprisonné dans une cage très étroite, ordinairement employée pour le transfert des grands criminels. On eût dit l'arrivée d'un triomphateur. « Me voyez-vous, conte notre héros, siégeant tranquillement dans ma cage de bois, au milieu d'un peuple innombrable qui se précipite sur mon passage? J'entends dire autour de moi : Qu'il est joli, cet Européen! Il est serein comme quelqu'un qui va à la fête !... Il n'a pas l'air d'avoir peur !... Celui-là n'a aucun péché. II n'est venu en Annam que pour faire du bien, et cependant ils le mettront à mort !... »
    Quelles similitudes ! Et quels contrastes! Dans la soirée du dimanche 29 novembre, la procession du Saint-Sacrement croisait la route qu'avait suivie Théophane Vénard, non loin de la Place Négrier. Une victime était portée, une victime divine, non pas dans une monstrance en bois, mais dans un ostensoir éclatant, non pas au milieu de quelques soldats, mais entourée de huit évêques, de centaines de prêtres, de catéchistes, d'élèves des séminaires, d'une foule innombrable, qui, chrétiens ou non chrétiens, s'écriaient : Que c'est beau !
    J'ai parlé plus haute de l'eau qui coule d'un robinet. Ici, c'était un fleuve humain, qui s'écoulait, lent, tranquille, profond, majestueux, entre deux rives, entre deux falaises humaines qui débordaient les pilastres, les arbres, les fenêtres, les terrasses des maisons. A ne considérer que le côté esthétique, c'était une merveille: cotonnade, soie, satin, brocart, mousseline de soie ; du blanc, du noir, du rose, du bleu, du rouge, du vert, du jaune, du violet, des teintes éclatantes ou fanées, des assemblages heurtés ou adoucis, des sculptures, de la laque, de l'or, de colliers, des fleurs, des couronnes, des écharpes légères, des larges baudriers, des ceintures ; l'enfance rieuse, la jeunesse ardente, les vieux majestueux ; des orphelins, des notables, les plus grands mandarins du pays ; des cuivres retentissants, l'aigre musique annamite, des tambours, des cymbales, des castagnettes que l'on frappait en dansant ; des cantiques, des chants, des prières. Tout cela, dans un ordre impeccable, avec gravité, avec majesté, tous les bruits se fondant comme dans un silence impressionnant. Vraiment, c'était de la beauté.
    Ce n'était là toutefois qu'un aspect de la cérémonie, et, si j'ose dire, le petit côté.
    Que dire des réflexions qui venaient naturellement à l'esprit en contemplant ce spectacle! On avait l'impression d'être en face d'une force, d'entrer en contact immédiat avec elle. Non pas une force physique, mais une force morale, et de l'ordre le plus élevé ; non pas une force aveugle, brutale, créée pour la destruction, mais une force organisée, disciplinée, créatrice d'ordre ; non pas une force illusoire, mais une réalité donnant à l'homme des biens réels, des consolations réelles, un bonheur réel ; non pas une force passagère, momentanée, mais une force fondée sur les siècles et ayant résisté à tous les assauts ; une force dépassant l'homme, dépassant cette vie, fondée sur Dieu. Même les incroyants, même les non chrétiens, dont les réflexions n'atteignaient pas cette profondeur et qui restaient au niveau des préoccupations politiques, ne pouvaient s'empêcher de reconnaître qu'ils avaient devant eux une force formidable, et qu'il était bon, qu'il était utile pour tous qu'elle se manifestât. Les Français, aussi bien que les Annamites et je parle au point de vue général, tous n'ont qu'à se féliciter de l'existence de cette force.
    Une autre considération frappait les spectateurs. C'était la première fois, disait l'un d'eux, qu'il voyait Européens et Annamites communier sincèrement, sans fissure, sans réticence, dans un idéal commun. La question est d'une actualité angoissante. D'aucuns soutiennent qu'elle est insoluble : l'Orient et l'Occident resteront toujours séparés par un abîme. Eh bien! Non ; l'abîme est comblé. Sans doute, les chrétiens annamites se distingueront toujours par certaines particularités. Un oeil exercé remarquait sans peine, dans le cortège, dans les arcs de triomphe, des éléments, des insignes, des pratiques, d'origine ou bouddhiste, ou animiste, ou simplement nationale, qui avaient été adoptés tels quels, ou légèrement modifiés pour s'adapter au culte, aux croyances catholiques : symboles des nuances qui marquent, à l'intérieur, la dévotion, la piété, la croyance des Annamites. Mais la religion chrétienne rapprochait, unissait intimement, dans une même foi, dans un même élan vers une fine commune, dans un même amour, dans une joie également partagée, des hommes de races et de nationalités différentes. C'est que le Christianisme ne s'adresse pas à un peuple, à un quartier du monde, mais qu'il répond aux besoins moraux du genre humain tout entier et qu'il comble les aspirations de tous les hommes, à quelque race, à quelque nationalité qu'ils appartiennent. C'est un grand facteur d'unité. Il réussit là où tous les autres systèmes, les autres méthodes échouent. Et cela aussi valait d'être affirmé.

    ***

    Les fêtes qui viennent de se dérouler à Hanoi sont le résultat de longs efforts. Lorsqu'on considère la vie de l'Eglise à un moment donné, on est tenté d'attribuer aux hommes du jour tout ce qui existe, le bien qui se fait, la ferveur qui anime les fidèles, les oeuvres qui entretiennent cette ferveur. Il y a du vrai, beaucoup de vrai dans cette manière de voir. Qui oserait dire que le vénérable Evêque de Hanoi, S. E. Mgr Gendreau, et son Coadjuteur S. E. Mgr Chaize, que le pieux et bon curé de Hanoi, le Père Dronet, et tous ses collaborateurs de tous ordres, ne sont pour rien dans l'éclat qu'a revêtu le Congrès Eucharistique? Mais la trame d'une étoffe n'est pas faite d'un seul fil. Lentement, patiemment, la tisseuse a poursuivi son labeur obscur ; elle a ajouté fil à fil, et peu à peu, d'une manière insensible, le crépon somptueux et souple sort du métier. C'est ainsi que dans une église le bien se fait. Que d'évêques, que de missionnaires, que de prêtres indigènes, que d'obscurs catéchistes, que de religieuses, depuis trois cents ans, un fil après l'autre, par leurs efforts, par leurs souffrances, par leurs prières, ont amené l'Eglise de Hanoi à l'état où elle est aujourd'hui et lui ont permis de manifester sa force et sa vitalité comme elle vient de le faire! On a réalisé en quelques jours une richesse accumulée pendant de longues années, une déflagration subite a libéré des forces emmagasinées depuis longtemps. Et c'est déjà une douce et noble récompense de pouvoir se dire que, simple anneau dans une chaîne indestructible, on travaille en union avec ceux qui nous ont précédés, en union avec ceux qui nous suivront. Nous voyons quelquefois dès ici-bas le résultat de ces efforts communs, mais en partie seulement. Ce n'est que plus tard que nous aurons une vue générale de l'ensemble. Et ce sera notre dernière récompense !

    L. CADIÈRE, de la Mission de Hué.
    1932/66-72
    66-72
    Vietnam
    1932
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