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Le Confucianisme en Indochine

Le Confucianisme en Indochine On ne saurait minimiser l'influence, plus que cela, l'emprise qu'a exercée et qu'exerce encore Confucius dans les pays d'Extrême-Orient. Depuis des siècles son enseignement y règne en maître et a marqué d'une empreinte indélébile la mentalité des peuples. La Chine l'a importé en Indochine, et l'étude des livres du « Sage » était, à la base et au sommet de l'enseignement, tout le programme scolaire.
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    Le Confucianisme en Indochine

    On ne saurait minimiser l'influence, plus que cela, l'emprise qu'a exercée et qu'exerce encore Confucius dans les pays d'Extrême-Orient. Depuis des siècles son enseignement y règne en maître et a marqué d'une empreinte indélébile la mentalité des peuples. La Chine l'a importé en Indochine, et l'étude des livres du « Sage » était, à la base et au sommet de l'enseignement, tout le programme scolaire.
    Dans nos pays d'Europe, on ne peut guère se faire une idée de la manière dont était organisée cette étude. Nous avons tellement la maladie de la centralisation coûteuse qu'il semble que rien ne soit possible en dehors du gouvernement et de son patronage.
    L'Extrême-Orient est plus pratique. Lorsque l'Empire de Chine fit du pays des Giaochi une de ses provinces, il lui imposa sa langue. Toutes les pièces officielles durent être rédigées en caractères chinois ; quiconque voulait exercer un emploi dans l'administration devait passer des examens à la manière chinoise pour conquérir ses grades. Aux intéressés eux-mêmes à s'arranger : le protectorat chinois ne s'en chargeait pas.
    On vit alors se créer dans chaque village des écoles pour l'enseignement des caractères chinois. Pour cela, nul besoin de palais scolaires. Les familles aisées louaient un maître pour instruire leurs enfants, l'installaient dans une chambre sur un lit de camp recouvert d'une natte, et c'était tout. Si le maître était réputé, bientôt d'autres enfants se groupaient autour de lui, heureux de profiter de son enseignement.
    Ce maître ne touchait pas de gros émoluments. Sa nourriture lui était assurée par la famille qui l'avait engagé ; en plus de cela il recevait une petite allocation annuelle, qui ne dépassait pas 30 piastres. Chaque élève venu du dehors lui versait également une petite mensualité et lui offrait de menus cadeaux à l'occasion de certaines fêtes fixées par l'usage, et tout était dit. Pas encore tout à fait cependant. Quand le maître, devenu vieux, mourait, ses anciens élèves, la plupart pères de famille, se chargeaient des frais de ses funérailles. Celui qu'ils n'avaient cessé d'honorer de son vivant comme leur maître et leur père avait droit à être inhumé de leurs propres mains.
    Le mobilier scolaire n'existait pour ainsi dire pas. Sur une planche fixée à la cloison s'étalait une collection de livres chinois que le maître avait presque tous écrits de son propre pinceau. Confucius faisait naturellement le fond de cette modeste bibliothèque ; il s'y ajoutait quelques commentateurs du « Sage », quelques bribes des Annales de la Chine et un dictionnaire explicatif des caractères plus difficiles.
    Les élèves n'avaient d'autres livres que ceux qu'ils copiaient eux-mêmes peu à peu, à mesure que se développait leur science. Ils arrivaient dès l'aurore, portant sous leur bras un gros cahier de feuilles de ce fin papier de Chine souple et légèrement teinté de jaune, fait exprès pour l'écriture au pinceau, Un bâton d'encre de Chine, une écritoire, sorte de godet carré en porcelaine pour délayer dans un peu d'eau l'encre du bâton, et un pinceau, complétaient les fournitures indispensables à tout écolier.
    S'installant près du maître, sur un lit de camp plus bas, accroupi sur leurs talons, les élèves étalaient devant eux leur cahier, et la classe commençait. Etendus à plat ventre sur la natte, ils traçaient d'abord au pinceau les caractères qu'ils auraient à apprendre dans la matinée. Pour les plus grands, le maître choisissait un texte dans l'un de ses livres et veillait à ce qu'il fût calligraphié d'une manière parfaite, dans tous ses détails, avec la netteté et la dimension, voulues. Bien calligraphier les caractères était l'idéal rêvé par tous les élèves et ceux qui n'y arrivaient pas assez vite y étaient encouragés à coup de rotin.
    Pour les commençants le maître traçait lui-même à l'ocre rouge de gros caractères sur chaque cahier ; les enfants les recouvraient d'encre noire à l'aide de leurs pinceaux, et le rotin, toujours là, les rappelait à l'ordre à la moindre bavure qui dépassait tant soit peu le modèle.
    L'écriture terminée, chaque élève se mettait à répéter à haute voix les caractères avec la prononciation chinoise et la traduction annamite correspondante. Il s'élevait alors de la salle une cacophonie assourdissante. Les voisins ne s'en inquiétaient pas ; au contraire, cela mettait de l'animation dans le village.
    Après plusieurs mois de cet exercice, alors qu'ils avaient la mémoire meublée d'un nombre suffisant de mots, commençaient les études de composition. On s'appliquait à rédiger un acte de vente, une requête à adresser au mandarin. Les plus savants composaient une poésie ou une rédaction sur l'histoire de Chine, émaillant leur travail de citations des grands auteurs, particulièrement de Confucius, dont ils avaient de mémoire appris les sentences. La science de l'élève était appréciée d'après le nombre et le choix intelligent de ces citations.
    Que d'efforts de mémoire représentaient toutes ces réminiscences. Là, comme ailleurs, au lieu du développement de l'intelligence, c'est la façade, la gloriole qui était recherchée. On ne se dépouille jamais de sa nature.
    Aussi le caractère distinctif des étudiants et des maîtres en chinois était-il un orgueil concentré, une morgue et une suffisance horripilante pour les non-initiés. On les voyait s'en aller par les chemins, les bras ballants, toisant du haut de leur dignité la vile plèbe ignorante. Vous arrêtiez-vous à converser quelques instants avec eux, après une minute ils vous avaient assommé de nombreux mots chinois, et même de citations auxquelles vous ne compreniez goutte.
    A force de lire et de répéter les vieux textes, la philosophie qu'ils contenaient finissait par s'incruster dans la mémoire et le coeur des étudiants. Or, quelle était cette philosophie ? Avant tout celle de Confucius, essentiellement opportuniste. Se plier au milieu où l'on se trouve, en accepter les moeurs, les coutumes, les croyances, de manière à ne pas s'attirer d'ennuis : telle fut toujours la doctrine du grand philosophe.
    Eut-il quelques lueurs sur Dieu et son essence ? D'aucuns le prétendent, d'autres le nient. Au fond, rien de précis à ce sujet. Comme Socrate, s'il eut des lueurs sur la vérité, il ne se sentit jamais le courage de la manifester aux foules.
    Après Confucius, le plus célèbre de ses commentateurs, considéré comme son interprète officiel, Chuchi, a une grande place dans l'enseignement. Matérialiste forcené, il nie toute spiritualité. Epicure chinois, pour lui le bonheur se confond avec la jouissance. Son idéal se résume en ce qu'il appelle les cinq félicités : femmes, richesses, nombreuse progéniture, hautes dignités et longue vie. Ainsi tout vrai disciple de Confucius était-il imprégné de cette doctrine matérialiste et ne rêvait-il autre chose que ces félicités terrestres, et cet idéal terre-à-terre a pénétré la masse, qui aujourd'hui encore borne là ses désirs et ses espérances.
    Cependant cette étude du chinois avait un avantage que notre enseignement libertaire s'applique à supprimer, et c'est là une des causes principales des progrès du communisme en Indochine et du malaise dans lequel nous nous débattons. Confucius prêcha toujours le respect de l'autorité. En haut, le souverain, sorte de divinité devant laquelle on ne se présente qu'en tremblant. Ensuite ses délégués, les mandarins. Enfin la famille. Malheureusement tout cela était mêlé de pratiques religieuses destinées à donner à ces devoirs plus de prix et plus de grandeur aux yeux du peuple, mais nécessairement opposées à la doctrine catholique. Ces pratiques, dont le menu peuple ne connaît pas le sens caché, ont cependant tellement pénétré les âmes, créé des habitudes devenues traditionnelles et comme sacrées, et c'est là encore un des plus grands obstacles à la diffusion du catholicisme.
    A. BOURLET,
    Missionnaire du Tonkin.

    1935/109-114
    109-114
    Vietnam
    1935
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