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Le clergé indigène en Indochine

Le clergé indigène en Indochine
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    Le clergé indigène en Indochine
    Le Clergé indigène d'Indochine est né d'une pensée, qu'on pourrait presque qualifier de géniale, du grand apôtre du Tonkin et de a Cochinchine, au XVIIe siècle, le Père Alexandre de Rhodes. Il représenta au Saint Siège qu'on ne fonderait jamais rien de solide ni de durable dans les Missions d'Extrême-Orient si l'on n'y établissait des diocèses hiérarchiquement constitués comme ceux de l'Europe, avec un clergé tiré du pays même. Pour réaliser cette idée, la Société des Missions Etrangères fut fondée à Paris vers le milieu du XVIIe siècle, et la Sacrée Congrégation de la Propagande donna aux premiers Vicaires apostoliques, ses fondateurs, les instructions suivantes : « Le motif principal qui a déterminé cette Sacrée Congrégation à vous envoyer dans ces Missions en qualité d'évêques, a été que, de toutes manières, vous preniez soin d'instruire les jeunes gens, de les rendre dignes du sacerdoce et de les ordonner prêtres... Car, ajoutait-elle, si vous ordonnez douze bons prêtres indigènes, vous rendrez un plus grand service à l'Eglise, que si vous baptisiez douze mille idolâtres ».
    Les premiers missionnaires des Missions- Etrangères suivirent les directives du Saint Siège avec un tel zèle et un tel empressement, que la fondation de la Maison mère (rue du Bac) à Paris, précéda à peine de quelques mois l'établissement du premier séminaire indigène en Mission. Dès l'année 1664, l'institution, que l'on appela « le Collège général » parce qu'il était destiné à recevoir les aspirants au sacerdoce de toutes les Missions (de la Cochinchine, du Tonkin, du Siam et d'ailleurs), commençait à fonctionner à Maha-pram, dans la banlieue de Juthia, capitale du Siam. On l'avait établi là parce qu'à cette époque le Siam était le seul royaume d'Extrême-Orient qui accordât au catholicisme une entière tolérance et permît l'entrée et le séjour d'étrangers de toute nationalité.
    En même temps, au Tonkin et en Cochinchine, les ouvriers apostoliques s'occupaient de recruter des candidats au sacerdoce. Ils les choisirent tout d'abord parmi les catéchistes formés par les premiers apôtres de la nation annamite, les Jésuites. M. Deydier, arrivé au Tonkin en 1666, en réunit un certain nombre dans une grande barque. Ce bateau est légendaire en Indo Chine : ce fut le premier presbytère et le premier séminaire des missionnaires français au Tonkin. « Il peut bien servir pour me cacher, écrit M. Deydier, et pour aller faire la visite des villages et y loger avec moi tous les petits séminaristes ». Un an et demi plus tard, deux de ces catéchistes, Benoît Hiên et Jean Van Hué, ont reçu la formation dernière suffisante ; M. Deydier les envoie au Siam, où Mgr Lambert de La Motte les ordonne prêtres en avril 1668.Il conféra le sacerdoce en même temps à deux catéchistes de Cochinchine, les plus fervents, Joseph et Luc, que M. Hainques avait envoyés au Siam, quelque temps auparavant, s'y préparer à la prêtrise. « C'est ainsi que naquirent en même temps le clergé tonkinois et le clergé cochinchinois, qui, bien que soumis plus tard à des disciplines quelque peu différentes, devaient l'un et l'autre se distinguer également par leurs vertus et par les services qu'ils rendirent. Et c'était en 1668, il y aura bientôt trois siècles! Et l'Eglise tonkinoise n'existait que depuis quarante ans à peine, et l'Eglise cochinchinoise depuis cinquante-cinq ans ! » (L. CADIÈRE, Conférence de Lisieux, 1929.)

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    Il n'y eut tout d'abord que deux Vicariats apostoliques au pays d'Annam : celui du Tonkin et celui de Cochinchine. Mais, depuis le XVIIe siècle, le nombre des chrétiens s'est accru d'une façon remarquable, malgré les nombreuses et sanglantes persécutions qui ont ravagé ces Missions jusqu'en 1885 : il y a aujourd'hui en Indochine française près d'un million et demi de catholiques. Aussi les Vicariats apostoliques ont-ils été se multipliant. On compte aujourd'hui dans les cinq régions qui forment l'Indochine française (Tonkin, Annam, Cochinchine, Cambodge et Laos) douze Vicariats et une Préfecture apostolique. Chacune de ces Missions, à une ou deux exceptions près, a son Grand et son Petit Séminaire. La plupart de ces établissements furent fondés ou vécurent in angustia temporum, en pleine persécution. Aussi leur histoire contient-elle des pages héroïques. Tel, nous l'avons vu, ce premier séminaire du Tonkin, installé par M. Deydier dans une barque annamite pour échapper plus aisément aux poursuites des persécuteurs. Tel aussi ce séminaire d'Anninh, du Vicariat apostolique de Hué. Fondé en 1783, en pleine persécution des Tây-Son, ce séminaire fut plus d'une fois dispersé, notamment de 1830 à 1864, lors des persécutions des rois Minh-Mang, Thiêu-Tri et Tu-Düc. Son Supérieur, le Père Jaccard, et un élève, Thomas Thiên, furent martyrisés et ont reçu les honneurs de la béatification. Errant de chrétienté en chrétienté, ce séminaire revint enfin définitivement dans son ancien domaine, mais ce fut pour y subir, en 1885, pendant plusieurs semaines, un siége héroïque de la part des païens persécuteurs connus sous le nom de Van-Thân ou Lettrés.

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    Les vocations sacerdotales sont nombreuses au pays d'Annam : aussi y peuple-t-on facilement les séminaires, bien que l'on soit sévère pour le choix des sujets. Les Annamites ont généralement beaucoup d'enfants : les catholiques sont heureux et fiers d'en donner quelques-uns au bon Dieu. Pour les treize Missions de l'Indochine française le nombre des séminaristes (grands et petits) dépasse deux mille. Ils sont presque tous de race annamite.
    Le choix des candidats au séminaire est fait par les membres du clergé, européens et indigènes. Bien que les vocations tardives ne soient pas inconnues en Indochine, les prêtres prennent d'ordinaires des enfants qu'ils ont distingués dans leur paroisse, ou dans une paroisse voisine, dans leur parenté ou dans leurs connaissances, comme paraissant réaliser, pour l'intelligence et la moralité, les conditions voulues pour faire un prêtre. En règle générale, on écarte les enfants recueillis dans les orphelinats de la Sainte Enfance et les fils de catéchumènes.
    L'enfant entre au service du prêtre qui l'a choisi et y passe au moins un an. Ce n'est pas un domestique, mais il rend quelques petits services : il sert la messe, prépare les ornements, sert à table, accompagne le prêtre dans les chrétientés, etc. Entre temps il apprend à lire et à écrire, et reçoit une instruction élémentaire. Le temps de probation terminé, si l'enfant donne des espoirs fondés de vocation, il est envoyé au Petit Séminaire. Mais le prêtre qui l'y a dirigé reste son protecteur, et en quelque sorte son père adoptif pendant tout son Petit et son Grand Séminaire. C'est lui le plus souvent qui doit subvenir à ses frais d'entretien. Bien que ce soit là une lourde charge, les prêtres généralement s'occupent de cette oeuvre avec un grand zèle. Chacun aime à rappeler à l'occasion devant son évêque ou devant ses confrères le nombre de jeunes gens qu'il a au Séminaire et il nomme avec fierté ceux qui sont déjà arrivés au sacerdoce
    Le mode de recrutement que je viens de décrire a fourni, pendant près de trois siècles, des milliers de prêtres. Les conditions actuelles de la vie, certains inconvénients du système, ont amené des chefs de Missions à employer d'autres moyens de recrutement, notamment l'établissement de Probatoria. Ce sont des maisons où des maîtres qualifiés prennent l'enfant au sortir de la famille, lui donnent une préparation assez avancée soit pour l'instruction, soit pour la formation morale, et font un choix judicieux de ceux qui seront envoyés au Petit Séminaire. Mais plusieurs Missions n'ont pas voulu abandonner la méthode traditionnelle. Elle a le grand avantage, par son caractère familial, de mettre entre les nouvelles générations de prêtres et les anciennes, tant du clergé européen que du clergé indigène, une grande intimité ; c'est comme une extension de la piété filiale, vertu si prisée des Annamites.
    Ce sont les enfants des bonnes vieilles familles chrétiennes qui alimentent les séminaires d'Indochine. Toutes les conditions sociales y sont représentées, depuis l'humble enfant de l'ouvrier et du laboureur jusqu'aux fils des grands mandarins. On y voit même parfois des vocations curieuses et extraordinaires. C'est ainsi qu'actuellement il y a au Petit Séminaire d'Anninh, du Vicariat apostolique de Hué, deux frères, descendants au quatrième degré du roi Minh-Mang par leur père et du Bienheureux martyr Paul Buông par leur mère. Le persécuteur et celui qu'il décapita pour la foi se rencontrent pour donner leurs communs arrière-petits-fils au service des autels !
    Pour les études dans les Petits Séminaires, les programmes sont sensiblement les mêmes que dans ceux de France. Pour diverses raisons pourtant, on a dû laisser de côté ou réduire considérablement certaines matières : histoire politique de l'Europe, histoire littéraire, etc., et il a fallu en introduire d'autres absolument nécessaires, comme l'étude de la langue annamite et des caractères chinois. Au sortir de rhétorique, les jeunes séminaristes annamites emportent un bagage de connaissances que beaucoup de jeunes Français pourraient leur envier. Ils savent le latin et le français, non seulement d'une façon théorique, mais encore d'une manière pratique. Dans presque tous les séminaires d'Indochine en effet, les enfants sont obligés, à certains jours, de parler latin ou français dans leurs récréations et dans tous leurs rapports avec leurs camarades ou leurs maîtres. Grâce à cette méthode ils arrivent à se servir couramment du latin et du français qu'ils ont appris en classe. Ils connaissent en plus la langue chinoise écrite, suffisamment pour lire ou rédiger une pièce administrative. Et pour les sciences, la littérature et autres matières, un bon nombre d'entre eux peut facilement, avec un léger apport, arriver au baccalauréat.

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    Dans les Grands Séminaires d'Indochine on étudie les mêmes sciences ecclésiastiques qu'en France et on y emploie les mêmes manuels, sauf une ou deux exceptions motivées par les exigences locales. Ces Séminaires sont organisés comme les Grands Séminaires de France, suivant l'excellente méthode de Saint-Sulpice. D'ailleurs, les Sulpiciens eux-mêmes vont faire bénéficier les séminaristes annamites de leur expérience et de leur zèle : envoyés par le Saint Siège, ils viennent d'arriver au Tonkin pour y ouvrir et diriger un Grand Séminaire.
    Quelques Missions de l'Indochine continuent à envoyer quelques-uns de leurs sujets au Collège général, aujourd'hui Collège pontifical, de Pinang. D'autres en envoient au Collège de la Propagande à Rome, d'où ils reviennent après avoir conquis, pour la plupart, plusieurs diplômes de licence ou de doctorat. Deux Missions du Tonkin viennent d'envoyer quelques petits séminaristes faire leurs études en France et y prendre leurs grades littéraires. Tout dernièrement, un jeune prêtre de la Mission de Hué, après avoir conquis brillamment à Rome ses doctorats en Philosophie, en Théologie et en Droit Canon, est venu à Paris et y a enlevé, en peu d'années d'études, son baccalauréat ès lettres et sa licence en philosophie. Toutes ces initiatives ont un même but : faire acquérir au clergé annamite plus de science, plus de largeur d'esprit, pour lui donner plus de prestige et d'autorité dans son ministère sacré auprès de ses compatriotes.

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    Si la formation intellectuelle des séminaristes fait l'objet des préoccupations incessantes des chefs de Missions, combien davantage la formation morale de ces candidats au sacerdoce ! « Partout on choisit, pour les mettre à la tète des séminaires, ou pour en faire des professeurs, les hommes les plus pondérés, les plus vertueux, les plus pieux. A tous les moments de la journée, dans tous leurs rapports avec les élèves, d'une manière cachée, mais avec patience, avec amour comme on accomplit un vrai devoir, et ce qui est le plus important des devoirs, ces hommes façonnent les âmes qui leur sont confiées, les aident à se dépouiller du vieil homme, à revêtir Jésus-Christ, qui devra régner en elles, agir par elles, accomplir par elles sa mission salvatrice. Leur récompense sera éternelle, mais ils en jouissent déjà ici-bas, d'une façon bien douce, quand ils voient cette armée de prêtres qu'ils ont formés et qui travaillent utilement dans la vigne du Seigneur ». (L. CADIÈRE, loc. cit.)

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    Après leur ordination sacerdotale, les prêtres annamites exercent le saint ministère dans leur Vicariat apostolique, auquel ils restent attachés, comme les prêtres de France sont attachés à leur diocèse. Ils y accomplissent toutes les fonctions et remplissent toutes les charges concurremment avec les missionnaires. Après avoir été vicaires quelques années chez un ancien, ils sont chargés d'une paroisse comprenant un certain nombre de chrétientés : là ils travaillent à la sanctification de leurs ouailles ainsi qu'à la conversion des païens qui les entourent. Il en est qui sont professeurs au Petit ou au Grand Séminaire, vicaires forains, aumôniers, etc. A Hué, un prêtre indigène, un très digne prêtre, est à la tête de l'Institut des Petits Frères du Sacré Coeur, religieux catéchistes du Vicariat. Il a deux autres excellents prêtres annamites pour collaborateurs. Plusieurs de nos séminaristes et de nos prêtres ont choisi la meilleure part et sont entrés au monastère cistercien de Phuoc-Son, près Hué, qu'un missionnaire de ce Vicariat a fondé il y a quelques années.

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    Puis-je passer sous silence la plus grande gloire du clergé annamite ? Un grand nombre de séminaristes et de prêtres, à diverses époques, du XVIIe siècle jusqu'à nos jours, ont versé leur sang pour la foi, souvent au milieu des plus cruelles tortures. Un certain nombre d'entre eux ont reçu les honneurs de la Béatification.
    Le nombre des prêtres indigènes des treize Missions de l'Indochine française dépasse actuellement onze cents. C'est un très bon clergé : d'une manière générale il travaille avec conscience et dignement, beaucoup de ses membres avec un zèle et un dévouement dignes d'éloges ; la grande majorité du clergé indigène d'Indochine est à la hauteur de sa vocation pour la science pratique du ministère, la piété sacerdotale et le zèle apostolique. Ces prêtres savent aussi, quand il le faut, s'élever jusqu'à l'héroïsme. On en a eu des preuves innombrables à l'époque des persécutions, et tout récemment un exemple remarquable vient d'en être donné par le Père Khang, de la Mission de Vinh, massacré le 2 mai dernier dans son église par les communistes : ceux-ci ayant menacé d'égorger tous les chrétiens si le prêtre, qui s'était caché, ne se livrait pas, ce dernier se découvrit alors et s'offrit volontairement aux lances des bourreaux, donnant ainsi, comme un bon pasteur, sa vie pour ses brebis.
    Les prêtres et les séminaristes d'Indochine ont presque tous quelqu'un des membres de leur famille qui a rendu témoignage de sa foi, souvent même jusqu'à la mort, car il n'est pas très éloigné le temps des grandes persécutions du XIXe siècle qui firent plus de cent mille martyrs au pays d'Annam, et c'est de 1885 que datent les derniers massacres, alors que trente mille fidèles furent égorgés ou brûlés vivants. « Le sang de leurs ancêtres, écrit le P. Cadière, est une semence féconde qui germe dans le coeur de nos prêtres et de nos séminaristes, et y produit les vertus qui font les bons prêtres : c'est là sans doute une des causes qui expliquent le grand nombre de prêtres, et de bons prêtres, que le peuple annamite donne à la sainte Eglise».

    J.-B. Roux, de la Mission de Hué (Annam).

    1931/203-209
    203-209
    Vietnam
    1931
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