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Le Clergé indigène en Corée 2 (Suite et Fin )

Le Clergé indigène en Corée ÉTUDE DE FORMATION MORALE INTELLECTUELLE ET PHYSIQUE PAR LE P. CHARGEBUF Ancien provicaire apostolique en Corée (Fin 1) Passons maintenant à la formation physique. Une des réelles difficultés qu'on rencontre dans l'établisse muent d'un clergé indigène en Corée, c'est la faiblesse même des tempéraments. 1. Voir le numéro de mai juin 1903, p. 129.
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    Le Clergé indigène en Corée

    ÉTUDE DE FORMATION MORALE
    INTELLECTUELLE ET PHYSIQUE

    PAR LE P. CHARGEBUF
    Ancien provicaire apostolique en Corée

    (Fin 1)

    Passons maintenant à la formation physique.
    Une des réelles difficultés qu'on rencontre dans l'établisse muent d'un clergé indigène en Corée, c'est la faiblesse même des tempéraments.

    1. Voir le numéro de mai juin 1903, p. 129.

    Nos premiers élèves, instruits soit au Collège général de Pinang, soit même dans leur patrie, ont presque tous payé de leur vie la témérité d'avoir voulu loger dans leurs têtes orientales les mots et les règles des langues de l'Occident ; et j'ai ouï dire que dans plusieurs séminaires des missions voisines, on se plaignait également du mauvais état des santés. L'Oriental n'a pas la vigueur des races d'Europe. Les savants sans doute pourraient nous en dire la raison, et par l'atavisme ou autrement ne manqueraient pas de nous montrer pourquoi et comment le soleil de ces parages ne donne pas aux habitants la vigueur nécessaire aux études. Il me semble que les usages et murs de ces pays y sont aussi pour quelque chose. Le riz ne doit pas donner autant de globules sanguins qu'un bifteck, et les indigents étant très nombreux, les jeûnes forcés de chaque jour ne doivent guère contribuer à améliorer la race. Les mariages trop souvent contractés dès l'enfance ont le même résultat. En France, si les tempéraments les plus vigoureux ne résistent pas toujours à des études prolongées, que deviendront ces jeunes enfants chrétiens, déjà pâles et émaciés lors de leur arrivée, que deviendront-ils, quand ils seront tenus par une règle commune, et obligés de passer de longues heures sur des livres, choses jusqu'alors inconnues pour eux ?
    Inutile, je crois, de songer aux pilules et autres formules toniques ou réconfortantes dont sont remplies les dernières pages des journaux. C'est dommage vraiment, car ce système-là serait tout à fait dans la mode orientale ou du moins coréenne.
    Pas de malade, si pauvre soit-il, qui ne cherche à avaler force médicaments, tous plus compliqués les uns que les autres, mais tous également inefficaces. L'expression « ne pas pouvoir manger de remède », est dans ce pays synonyme de ce que les théologiens appellent une nécessité, une indigence extrême et radicale ; et je n'en connais qu'une qui puisse peut-être soutenir la concurrence, c'est celle de ne pas pouvoir manger de tabac ! « Pas de remèdes! Pas de tabac ! » Voilà le comble de la misère pour les Coréens. Ce ne serait donc pas sans peine qu'on parviendrait à convaincre les jeunes étudiants de l'inutilité des fers Bravais, hypophosphites et autres sels ou liquides de même nature ; ce ne sera peut-être pas en un jour qu'on les persuadera qu'en fait de pilules, comme pour les champignon, les meilleures ne valent rien ; mais si on est persévérant, ils finiront par reconnaître que les meilleurs moyens de se faire une santé suffisante pour continuer leurs études, ce sont l'hygiène, le grand air, l'exercice, et non les panacées de la médecine et de la pharmacie. Ces moyens sont d'autant plus vrais et plus précieux qu'ils sont plus communs. L'eau est-elle moins utile, parce qu'elle est à la portée de tous ?
    C'est pourquoi, un des meilleurs moyens de fortifier les santés est de ne pas outrepasser, en fait d'heures d'étude, ce qu'on peut raisonnablement demander à ces natures faibles, et de savoir allonger les heures de repos et de récréation.
    J'avoue que je fus bien étonné du règlement suivi au séminaire de Ryong-san 1, quand Mgr Mutel me mit à la tête de cette maison. Soir et matin, les récréations étaient longues et fréquentes ; pour cela on avait naturellement fait de fortes entailles au temps des études ; l'expérience, en effet, avait suffisamment prouvé que ces longues récréations étaient indispensables ; et même avec des études si courtes, beaucoup de jeunes cervelles se ramollissaient par l'anémie, et les poitrines s'affaiblissaient de façon à rendre impossible la continuation des travaux intellectuels. Aussi, au lieu de diminuer ces récréations on songea à les employer mieux que jamais ; tout le monde dut sauter, courir, scier ou fendre du bois, bêcher, etc ; derrière le séminaire était une colline sauvage dominant les environs, la fameuse colline du Dragon qui a donné son nom au village bâti sur ses flancs ; on y fit des chemins, on y planta des arbres, on creusa d'un côté pour combler de l'autre, en un mot on changea l'aspect de la célèbre colline, et n'en déplaise au dragon qui, pourtant d'après certaines rumeurs, devait voir cela de fort mauvais oeil, nos jeunes élèves ne s'en portèrent que mieux. Ce n'est pas toujours facile d'entraîner son petit monde, car, en certains pays, il n'est pas reçu que des gens qui se respectent, travaillent de leurs mains, mais nous avions, pour animer nos élèves, l'exemple de saint Paul faisant des tentes, et l'histoire nous dit que les Barbares et les Musulmans, dédaigneux du travail manuel, changeaient les régions en désert, tandis que les moines de Saint Colomban et de Saint-Benoît défrichaient aussi bien les terres que les curs des hommes.
    A ces longues récréations il est bon d'ajouter une hygiène dans laquelle l'eau joue le premier rôle.
    On a parlé beaucoup et on parle encore de certain système d'hydrothérapie, inventé par un brave curé d'outre-Rhin ; j'avoue que je n'ai jamais étudié ni pratiqué les fameuses douches de cette manière méthodique et savante, mais le principe de savoir s'endurcir me semble toujours vrai, basé sur la raison et l'expérience. Peut-être même ce système est-il plus utile encore aux Orientaux qu'aux Occidentaux, car ils sont comme nous le disions plus haut, d'un tempérament plus faible ; et pourtant nos générations actuelles semblent bien dégénérées ; même dans notre Europe, les vieux chevaliers d'antan n'ont guère laissé de successeurs dignes d'eux.
    Les petits Coréens du séminaire de Ryong-san n'avaient certes nullement la prétention d'imiter les preux d'autrefois, ils savaient pourtant s'aguerrir dans un champ plus restreint. Ils n'avaient pour se débarbouiller, quand la cloche du matin venait les réveiller, que l'eau d'un puits creusé au milieu de la cour ; souvent, pendant l'hiver, il fallait casser la glace pour y puiser ; et cependant ils ne craignaient pas de se laver à grande eau non seulement la tête et les mains, mais aussi le buste tout entier. Il y a lieu de croire, expérience faite, que ce système n'a pas peu contribué à fortifier ces santés délicates, car les rhumes et les bronchites ont disparu, comme par enchantement, à ce régime-là, bien plus efficace que les pilules Pink ou la tisane des Shakers !
    L'air froid et vif de l'hiver est excellent aussi, dissent les hommes de l'art, pour fortifier la poitrine, et je dois avouer que pour plusieurs raisons non seulement hygiéniques mais aussi économiques, il n'y avait pas dans le séminaire de Ryong-san de salle de récréation ; tout le monde devait être dehors, respirer l'air pur à pleins poumons, et non ces poussières perfides des salles communes, où sous prétexte de ne pas s'enrhumer, des jeunes gens pleins de vie et de santé, viennent chercher des hordes innombrables de microbes de tout acabit pour les introduire eux-mêmes dans la place qu'ils devraient défendre.
    Faut-il parler aussi des promenades qu'on appelle extraordinaires ou grands congés ? Ces jours-là, le premier mouvement du bataillon scolaire était de trembler pour ses jarrets, mais nous étions sans miséricorde, et bientôt nous voyions notre petit régiment tout heureux de nous suivre à travers les montagnes aux vastes horizons, ou dans les vallées aux moissons jaunissantes.
    Je ne sais quel plaisant s'est permis de calculer le nombre effrayant de kilomètres faits par la jeune danseuse, qui sautille depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever, et qui pourtant s'effraierait si on lui disait d'aller à pied à quelques kilomètres de sa maison ! De même, tel séminariste qui se plaint aujourd'hui de ne pouvoir marcher durant quelques heures, fera demain, soit pour retourner dans ses foyers, soit au régiment si la loi l'y appelle, les marches et les contremarches voulues pendant des journées entières. Cest la raison sans doute pour laquelle les genoux faiblissent quand la peur étreint les courages et que ta volonté faiblit ; si cette dernière tient bon, les jarrets tiendront bon également.
    Pas toujours. Soit, pas toujours, je vous l'accorde et je continue.
    A Ryong-san, il y avait surtout une grande promenade, et elle m'a toujours paru aussi salutaire à l'âme qu'au corps ; qu'on me permette d'y conduire, au moins, en esprit mes lectrices et mes lecteurs, et avec la fatigue du corps en moins, nous pourrons y trouver un réconfort pour nos âmes. À 4 lieues au sud de Séoul, il y a une montagne qui, de tout temps, a porté le nom, on ne sait pourquoi, de montagne des Trois Saints. Or, c'est précisément sur cette montagne que quelques chrétiens fidèles avaient enterré les Vénérables Imbert, Maubant et Chastan, morts pour la foi dans la persécution de 1839. Pendant dix-huit jours les corps des martyrs étaient demeurés sur le sable du champ d'exécution, tels que les avait laissés le sabre du bourreau. Les satellites veillaient, en effet, jour et nuit, pour que personne ne vînt les enlever ; on voulait ainsi punir jusqu'après leur mort, ces trois Européens, d'avoir osé franchir les frontières de Corée, vierges jusque-là de toute trace d'étranger, pour venir y enseigner une doctrine, elle aussi étrangère. Quand les chrétiens, au péril de leur vie, purent enfin s'approcher de ces reliques vénérées, les corps étaient en partie rongés par les chiens et les bêtes sauvages ; ils les prirent avec tout le respect de chrétiens et de fils pour leurs prêtres et leurs pères.
    Imbert, Maubant, Chastan, noms de vaillance,
    Au Ciel inscrits sur le livre d'honneur,
    N'êtes-vous pas, l'orgueil de notre France ?
    De nos martyrs, n'êtes-vous pas la fleur ?
    Vous comprenez que nos séminaristes sont heureux de venir prier sur cette terre qui recueillit les corps de nos martyrs.
    Le champ d'exécution, dont nous parlions tout à l'heure, et où les corps des missionnaires étaient restés 18 jours, est lui aussi, un but de promenade, cher aux jeunes séminaristes de Ryong-san. Là, sur cette esplanade sablonneuse, entourée de saules pleureurs, furent conduits en 1839 un évêque et deux missionnaires français, en 1866 un évêque, cinq missionnaires, et plusieurs chrétiens. C'est là que les 400 soldats qui les accompagnaient se rangèrent en demi-cercle, en face la tente du mandarin. Là, on déposa les victimes à terre, au centre de ce cercle, au pied d'un grand mât sur lequel flottait un drapeau blanc ; on leur lia fortement les bras derrière le dos, on traversa leurs oreilles de haut en bas par une flèche, on les aspergea d'eau pour les saupoudrer ensuite de chaux, on les éleva sur deux morceaux de bois passés sous les bras, et on les montra aux spectateurs eu leur faisant faire huit fois le tour de la place. Là, les bourreaux brandissant de lourds coutelas, exécutant une danse sauvage et poussant des cris horribles, frappèrent ces évêques et ces prêtres, et leur besogne faite, s'écrièrent : « C'est fini ! ». Ils croyaient bien, en effet, en avoir fini avec les Européens et les Chrétiens ; ... Et aujourd'hui, 40 ans après, ce champ d'exécution se trouve enfermé par les lignes d'un triangle, qui montre à tous les yeux la victoire de l'Occident et du christianisme : d'un côté c'est le fleuve Han-Kang, où le son rauque de la machine à vapeur remplace le chant cadencé des parquiers coréens ; de l'autre, le chemin de fer de Chemulpo à Séoul ; au troisième côté du triangle, c'est une route nouvellement tracée entre Ryong-san et Séoul et que parcourt un tramway électrique ; là-bas sur la colline dominant la plaine, ce monument gothique qui semble regarder avec amour le champ de bataille où sont tombés les héros de Dieu, c'est le monument élevé par une généreuse bienfaitrice, pour servir à la fois de chapelle au Séminaire, et rappeler la mémoire de ceux qui ont versé dans cette plaine leur sang pour la foi ; enfin au milieu même de ce champ d'exécution, ces enfants qui jouent, courent, s'amusent, seront les prêtres de la Corée, les apôtres des générations futures, les descendants des martyrs !
    Et le tyran, direz-vous peut-être, celui qui a commandé ces honteuses boucheries, qu'est-il devenu ? Il dort son dernier sommeil, là-bas, de l'autre côté de Ryong-san, à quelques kilomètres à peine de ce même séminaire ; et cette tombe est encore un but fréquent de promenade pour nos séminaristes ; elle n'a qu'un seul tumulus, mais deux cadavres y sont couchés côte à côte ; l'un est celui de l'épouse du Régent, mère de l'Empereur actuel. Parmi les bruits et les clameurs des interrogatoires au temps de la persécution, elle avait appris les premiers éléments delà doctrine chrétienne, mais dans ce sol payen, et au milieu de la terrible tourmente, la bonne graine mit des années à germer. L'épouse du persécuteur était bien cassée par l'âge, quand, il y a quelques années, Mgr Mutel, caché dans une chaise à porteurs fermée de tous côtés, s'introduisit un soir dans son palais, pour l'instruire une dernière fois et la baptiser. Marie fut son nom, comme celui de la Reine du Ciel, et bientôt la mère de l'Empereur de Corée quitta la terre et partit au Ciel prier Dieu et la Vierge Immaculée, pour son pays, son fils et sa famille. Son époux la suivit de près dans la tombe, mais que sa mort fui différente ! Si Lactance était encore de ce monde, il pourrait ajouter un chapitre à son livre de « la mort des Persécuteurs ». Atteint d'un mal honteux, le vieux persécuteur se serait, d'après la rumeur publique, empoisonnée lui-même, n'ayant pas la force de supporter ses souffrances. On le déposa dans la même tombe que son épouse chrétienne, sans doute pour accomplir cette parole du Divin Maître ! « Duo erunt in agro, unus assumetur et unus relinquetur ». Il y aura deux personnes dans un champ, l'une sera agréée et l'autre abandonnée».
    Voilà quelques-uns des buts de promenade, où les séminaristes de Ryong-san vont se reposer de leurs fatigues, tout en songeant aux grands exemples et aux belles leçons qu'offre l'histoire de leur Eglise. S'ils y peuvent acquérir des forces physiques, ils y gagnent aussi une vigueur d'âme qui les trempe pour les luttes futures.
    Je termine ici une esquisse bien incomplète de la méthode que nous suivons en Corée pour l'éducation morale, intellectuelle et physique de nos séminaristes. J'aurais été heureux de donner parfois plus de développement à ma pensée, mais j'aurais craint de trop prolonger cet entretien. Je veux espérer que mes lecteurs, ceux-là surtout qui s'intéressent pratiquement au clergé indigène, suppléeront à l'imperfection de mon travail et aux lacunes qu'ils y remarqueront, sans me reprocher ma brièveté.
    1903/204-209
    204-209
    Corée du Sud
    1903
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