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Le Clergé indigène en Corée 1

Le Clergé indigène en Corée 1 ÉTUDE DE FORMATION MORALE INTELLECTUELLE ET PHYSIQUE PAR LE P. CHARGEBUF Ancien provicaire apostolique en Corée 1.
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    Le Clergé indigène en Corée 1

    ÉTUDE DE FORMATION MORALE
    INTELLECTUELLE ET PHYSIQUE
    PAR LE P. CHARGEBUF
    Ancien provicaire apostolique en Corée 1.

    Quiconque jette un regard même superficiel sur l'origine de la Société des Missions Etrangères ne peut manquer d'être frappé des rapports multiples qui existent entre cette Société et l'établissement en Orient d'un clergé indigène. C'est pour remédier au manque de prêtres chinois, annamites, japonais que, dans la première partie du XVIIe siècle, un dominicain, le P. Sotelo, écrivait lettres sur lettrés, qu'un Jésuite, le P. de Rhodes, parcourait une partie de l'Europe, et que la Congrégation de la Propagande donnait ses décrets et ses instructions.

    1. Actuellement directeur au Séminaire des Missions Etrangères.

    MAI JUIN 1903. N° 33.

    C'est ce but spécial qui est marqué à notre Société, par les brefs des Souverains Pontifes, par les Lettres de Confirmation que signa le Légat du Saint Siège pour l'établissement de notre Séminaire à Paris, par les Instructions données à nos premiers Vicaires Apostoliques, et enfin par notre Règlement général, dont je me permets de retracer ici les premières lignes : « La première vue, y est-il dit, que Dieu donna aux évêques et aux ecclésiastiques français qui se réunirent en société... et la principale intention du Saint Siège en les envoyant dans les missions... furent d'accélérer la conversion des gentils, non seulement en leur annonçant l'Evangile, mais surtout en préparant par les meilleurs moyens possibles et en élevant à l'état ecclésiastique ceux des nouveaux chrétiens ou de leurs enfants qui seraient jugés propres à ce saint état, afin de former dans chaque pays un clergé et un ordre hiérarchique tel que Jésus-Christ et les Apôtres l'ont établi dans l'Eglise ».
    Après avoir montré tous les avantages qu'ont les prêtres du pays sur ceux venus de l'étranger, le Règlement établit ainsi l'importance réciproque des diverses fins de notre Société :
    « Voici, en conséquence ; l'ordre des fins que les ouvriers évangéliques doivent se proposer : 1° dans les lieux où il y a déjà des chrétiens : former et élever à la cléricature les sujets qu'ils en trouveront capables ; 2° prendre soin des chrétiens existants ; 3° travailler à la conversion des infidèles, en sorte qu'ils préfèrent, autant que les circonstances le permettront, le premier objet au second et le second au troisième ».
    Que ce soit donc là mon excuse auprès des lecteurs des Annales de la Société des Missions Etrangères, et qu'on me pardonne si, au lieu de raconter d'intéressants voyages, je me permets. De citer du latin, et de causer déclinaisons, conjugaisons ou autres termes du vieux Lhomond. Je promets d'ailleurs à mes lecteurs de ne parler jamais du grec ni de l'hébreu, le latin suffisant pour le moment à nos jeunes Orientaux. Mon désir est d'émettre quelques idées utiles à ceux qui sont plus directement chargés de la formation de ce clergé indigène et d'attirer sur cette oeuvre l'attention des chrétiens de France.

    ***

    Deux qualités sont surtout requises dans un ministre de l'autel : la science suffisante et une vertu éprouvée. A ces deux conditions, on peut en ajouter une troisième, d'une nécessité spéciale dans les séminaires des Missions : la santé. C'est donc autour de ces trois idées principales, vertu, science, santé, que nous rangerons nos remarques d'éducation, de pédagogie et d'hygiène sur la formation du clergé indigène ; et comme à tout seigneur, dit le proverbe, doit revenir tout honneur, nous commencerons en parlant de la vertu. Nul ne doute en effet que ce ne soit là le point le plus délicat de la question, la qualité maîtresse de tout prêtre, qualité qui peut la rigueur remplacer les autres, et ne peut elle-même être remplacée par aucune.
    Et d'abord peut-on espérer trouver au milieu de ces populations d'Orient, depuis si longtemps païennes, des enfants suffisamment fermes, éprouvés, vertueux, pour garder fidèlement les grâces des ordres sacrés, vivre chastement, et remplir saintement tous les devoirs de la charge pastorale ?
    A cette question, je réponds hardiment par l'affirmative.
    L'Eglise n'en a jamais douté ; j'ai dit comment, dès les origines des missions d'Extrême-Orient, Rome voulait qu'on s'efforçât de « préparer par les meilleurs moyens possibles et d'élever à l'état ecclésiastique ceux des nouveaux chrétiens, ou de leurs enfants qui seraient jugés propres à ce saint état » ; et les faits sont venus, depuis lors, montrer d'une façon éclatante, ce que peut la grâce de Dieu dans les âmes autrefois païennes. Parmi les 49 Bienheureux que la Société des Missions Etrangères est heureuse de fêter chaque année le 24 novembre, on voit 4 prêtres chinois, 12 prêtres Tonkinois et 2 prêtres Cochinchinois, mêlant leur sang à celui des prêtres et des évêques venus de France. En Corée, 2 prêtres indigènes ont aussi scellé de leur sang les fondements de cette Eglise des Martyrs ; et dans un travail qui s'occupe spécialement du clergé indigène de ce pays, je ne puis me dispenser d'en évoquer brièvement, ici, le souvenir déjà lointain.
    Fait peut-être unique dans l'histoire de l'Eglise, il y a cent et quelques années, des milliers de chrétiens priaient et mouraient pour sa cause sur la terre coréenne, sans avoir jamais vu au milieu d'eux un seul prêtre. Baptisés incidemment dans un voyage à Pékin, les premiers convertis étaient devenus dans leur patrie de véritables apôtres, et on parle encore de la ferveur incroyable qui régnait parmi les fidèles de ces temps héroïques. Voyant dans les livres de religion venus de Chine, qu'il fallait, pour être un chrétien complet, se confesser, communier, assistera la messe, etc, ils désignèrent aussitôt les plus fervents d'entre eux pour remplir le rôle de prêtre et d'évêque. « Ces prêtres improvisés, dit le P. Dallet dans son Histoire de l'Eglise de Corée, se revêtaient d'ornements confectionnés avec de riches soieries de Chine, et semblables à ceux dont les païens font usages dans leurs sacrifices ; ils portaient le bonnet usité en Chine dans les cérémonies du culte. Pour entendre les confessions des fidèles, ils se plaçaient sur un siège élevé, et les pénitents se tenaient debout devant eux. Les pénitences ordinaires étaient des aumônes, et, pour les fautes les plus graves, le prêtre frappait lui-même le coupable sur les jambes avec une verge. Accoutumés, selon les lois de l'étiquette coréenne, à fuir la vue des femmes de condition, ces prêtres refusèrent d'abord de les confesser ; mais les instances furent si vives qu'il fallut y consentir. Ils voyageaient à pied, et s'excitaient toujours à éviter le faste et l'orgueil ». Autant était respectée l'autorité de ces prêtres et évêques d'un nouveau genre, autant fut grande leur humilité. Quand l'évêque de Pékin leur eût expliqué la doctrine du sacrement de l'ordre et de la hiérarchie ecclésiastique, tous reprirent immédiatement leur place parmi les simples fidèles, et ne s'occupèrent plus qu'à instruire les nouveaux chrétiens, et à prêcher la foi aux païens. Cependant l'absence de vrais prêtres n'en était que plus douloureusement sentie par ces âmes d'élite. Plusieur fois l'évêque de Pékin essaya d'envoyer un missionnaire européen dans ce « royaume fermé » ; il fut impossible pour lui d'y pénétrer. Enfin le Père Jacques Tjou 1, jeune prêtre chinois, grâce à sa physionomie assez semblable au type coréen, parvint à tromper les gardes du fleuve frontière, et la veille de Noël 1794 il entra en Corée.

    1. En chinois Tsior.

    C'est le jour de Pâques 1795, qu'arrivé à la capitale, il put dire la première messe sur cette terre déjà chrétienne, et donner les sacrements à tous ces héros, qui, depuis plus de dix ans, jeûnaient, priaient, observaient le repos du dimanche et les autres règles de l'Église.
    En vain la persécution se leva menaçante, les prisons se remplirent de catholiques ; la bastonnade avec les verges ou la planche, la courbure des os, la suspension par les cheveux, le sciage des jambes avec des cordes de crin, les incisions dans les chairs, le glaive du bourreau et la mort la plus infamante, tout semblait doux et supportable, quand le ministre du Dieu du ciel avait béni le combattant et lui avait donné le Pain des forts.
    Ce bonheur, comme beaucoup de choses humaines, ne devait pas durer.
    Le P. Jacques Tjou, traqué par les satellites, fut obligé de fuir de village en village. Il songea peut-être à se retirer dans sa patrie, car il arriva jusqu'à Eui-tjou, tout près de la frontière chinoise. Le Christ lui apparut-il alors, comme autrefois au premier de ses Apôtres à Rome, en lui disant : Où vas-tu ? Ou bien le prêtre ne put-il se résoudre à laisser seules les brebis dispersées par les loups ? Toujours est-il qu'il se livra lui-même aux bourreaux, et alla se constituer prisonnier dans le Keumpou. C'est de là qu'il sortit le 31 mai 1801 pour se rendre au champ d'exécution. En passant sur la place du marché, il dit qu'il avait soif et un soldat lui offrit une tasse de vin. Peut-être voulait-il par ce détail que sa mort ressemblât en quelque chose à celle de son Maître bien aimé, auquel il s'était donné en quittant la Chine, sa patrie, pour venir seul sur cette terre inhospitalière. Dans ce détail nous pouvons voir aussi l'image de la soif des âmes, qui dévorait le jeune martyr, le premier et alors dernier prêtre de la Corée. Bien troublante devait être pour lui la pensée de laisser cette Eglise sans sacrements et sans autel ; et on comprend que Dieu, pour consoler sa dernière heure, lui ait dévoilé l'aurore brillante, qui se lèverait sur la Corée, durant ce siècle commencé dans une si profonde nuit.
    Une tradition conservée parmi les chrétiens assure, en effet, que le P. Jacques Tjou, prédit, au moment de sa mort, que dans trente ans des prêtres rentreraient en Corée ; c'était le 31 mai 1801 ; et le 9 septembre 1831 un bref de Grégoire XVI érigeait ce royaume en Vicariat apostolique, et un autre bref du même jour nommait Mgr Bruguière, de la Société des Missions Étrangères, premier Vicaire apostolique de cette mission.
    Mgr Bruguière chevaucha longtemps à travers la Tartarie, la Chine et la Mandchourie ; après trois ans de voyages, après des fatigues, des privations et des contrariétés sans nombre, comme Moïse devant la Terre Promise, il mourut aux portes de la terre de ses rêves. D'autres lui succédèrent ; et le P. Jacques Chastan, le premier missionnaire qui, en 1836, parvint à franchir les frontières envoya, cette année-là même, trois jeunes coréens en Chine pour qu'on les préparât au sacerdoce. Mgr Imbert, le successeur de Mgr Bruguière, trouva même « cette espérance trop éloignée » ; en 1838, il écrivait « qu'à l'exemple de Mgr Lambert de La Motte au Tonkin, et de tous nos premiers Vicaires apostoliques, il avait fait, dès son arrivée en Corée, chercher des sujets d'un âge mur et propres au sacerdoce. « Tout en apprenant moi-même la langue coréenne, ajoutait l'évêque, je me suis imposé le devoir de faire deux classes par jour. J'espère, dans trois ans, pouvoir faire une ordination ». Hélas ! Le bourreau ne lui en donna pas le temps ; quelques mois après cette lettre, Mgr Imbert et ses deux missionnaires, les PP. Chastan et Maubant, marchaient ensemble au martyre.
    Des trois jeunes coréens envoyés en Chine, le plus célèbre est Kim André. Il fut la première fleur du clergé indigène de cette contrée, fleur au parfum suave et doux, toute empourprée de son propre sang. Peu de vies peuvent être comparées à la sienne et le récit de ses périlleuses aventures devait un jour arracher ce cri à ses juges : « Pauvre jeune homme, dans quels terribles travaux il a toujours été depuis l'enfance ! »
    Quand il quitte sa patrie avec ses deux compagnons, il lui faut huit mois pour arriver, à travers le Mandchourie et la Chine, jusqu'à Macao, à la procure des Missions Etrangères. A peine sait-il quelques mots de latin et de français, qu'il part comme interprète sur l'Erigone, avec le commandant Cécile ; c'était en 1842, lors de la première guerre que les Anglais firent à la Chine, celle qui est connue sous le nom de guerre de l'opium, et l'officier français avait l'intention de profiter des circonstances pour conclure des traités de commerce avec les royaumes voisins de la Chine, spécialement avec la Corée. Arrivé à l'embouchure du fleuve Bleu, le jeune André accompagne un nouveau missionnaire, et s'embarque sur une jonque chinoise pour la Mandchourie. De là il essaye de pénétrer en Corée par la côte ouest, à Eui-tjou. Après avoir erré pendant deux jours sans prendre aucune nourriture, accablé de lassitude, mourant de faim, il repasse sur la glace le fleuve frontière et revient en Mandchourie. Bientôt il va tenter lentrée en Corée du côte de la mer du Japon. Il traverse la Mandchourie tout entière, et marchant vers le nord, arrive au grand marché de Houng-tchyoung, où tous les deux ans, Coréens et Chinois pouvaient échanger leurs produits durant quelques heures. Il y trouve, en effet, des chrétiens et se concerte avec eux pour quils viennent chercher en Mandchourie leur nouvel évêque, Mgr Ferréol. Les chrétiens viennent au moment fixé, mais André Kim seul peut entrer en Corée.
    Il se rend à Séoul, achète une maison pour son Vicaire apostolique, et un bateau pour aller le chercher en Chine. Il se lance en pleine mer avec son frêle esquif de 25 pieds de long, et malgré la tempête, sans mât, sans voiles, sans gouvernail, il arrive à Shang haï. Il a la présence d'esprit de mouiller au milieu des bâtiments anglais en station, et grande fut la surprise des officiers, quand ils entendirent André Kim leur crier en français : « Moi, Coréen, je demande votre protection ! » Bientôt Mgr Ferréol arrive à son tour ; André Kim est ordonné prêtre le 17 août 1845, et huit jours après, prenant secrètement à son bord son évêque et un missionnaire qui l'accompagnait, le jeune prêtre, devenu pilote une seconde fois, fait voile vers la Corée !..
    La traversée fut dure, mais André Kim put parer à tous les dangers ; les mâts, coupés la veille, sont arrachés aux vagues et mis debout, un nouveau gouvernail est construit, les voiles sont raccommodées, et le 12 octobre 1845, après six ans de, vaines tentatives, le Vicaire apostolique de la Corée prenait possession de son Eglise, grâce à l'indomptable énergie de son premier prêtre indigène !
    Mgr Ferréol, cherchant à ouvrir une autre voie de communication avec la Chine pour l'introduction des missionnaires en Corée, envoie André Kim dans la province de Hoang-hai, s'informer des barques qui viennent sur les côtes coréennes, et se mettre en rapport avec quelques pêcheurs chinois. L'intrépide apôtre avait heureusement rempli sa mission, quand il est pris inopinément par les mandarins et conduit à Séoul. C'est alors que ses juges, s'écrièrent au récit de ses aventures : « Pauvre jeune homme, dans quels terribles travaux il est depuis son enfance ! » Emus de compassion, ils voulaient lui sauver la vie ; mais le roi fut inflexible, et le 16 septembre 1846, ce premier prêtre coréen, si plein d'avenir, mourait martyr à 25 ans. Sur le champ d'exécution, il dit d'une voix forte, aux spectateurs de son supplice, ces paroles, résumé de toute sa vie : « Si j'ai communiqué avec les étrangers, c'est pour ma religion, c'est pour mon Dieu ; c'est pour Lui que je meurs. Une vie immortelle va commencer pour moi. Faites-vous chrétiens, si vous voulez être heureux après la mort ».
    Mgr Ferréol, qui l'avait connu si intimement, écrivait aux directeurs du Séminaire de Paris, en annonçant son martyre : « Vous concevez aisément combien la perte de ce jeune prêtre indigène m'a été cruelle ; je l'aimais comme un père aime son fils ; son bonheur seul peut me consoler de ne l'avoir plus. C'est le premier de sa nation, et le seul jusqu'à présent qui ait été élevé au sacerdoce. Dans l'exercice du saint ministère, il avait surpassé nos espérances. Dans l'état actuel où se trouve la mission, sa perte devient un malheur immense et presque irréparable ».
    La Providence divine ne pouvait être insensible à tant d'héroïsme, et bientôt devait se réaliser l'espérance d'André Kim, espérance qui avait consolé ses derniers jours, comme elle avait consolé autrefois la dernière heure du père Jacques Tjou. Dans sa lettre d'adieux aux chrétiens de Corée, écrite du fond de sa prison, le martyr, après les avoir exhortés à la persévérance, ajoutait : « Ma mort vous sera sans doute sensible et vos âmes se trouveront dans la détresse ; mais sous peu, Dieu vous donnera des pasteurs meilleurs que je ne suis ». Aujourd'hui la dépouille mortelle du premier prêtre coréen, repose doucement dans la chapelle du séminaire de Corée à Ryong-san, et son nom est inscrit au nombre des Vénérables.
    L'admirable protomartyr prêche encore par sa seule présence, et excite au zèle des âmes, les jeunes lévites, ses compatriotes, qui se préparent nombreux à poursuivre l'oeuvre si glorieusement commencée.
    Douze d'entre eux ont été oints de l'huile sainte dans ses dernières années, ils travaillent maintenant à convertir leurs concitoyens ; d'autres sont déjà dans les Ordres, et prendront bientôt part à leurs travaux.

    ***

    Ce simple regard jeté sur la vie si courte, et pourtant si bien remplie de ces deux prêtres qui s'appellent Jacques Tjou et André Kim, me semble montrer plus éloquemment que de longues théories ce que peut un clergé indigène avec l'aide de la grâce.
    De ces jeunes gens on peut en trouver encore aujourd'hui, car la race héroïque des confesseurs de la foi est toujours vivace aux pays d'Extrême-Orient. Les descendants des chrétiens, martyrs d'autrefois, sont toujours là, dans leurs pauvres montagnes, préférant les richesses de l'âme à celles du corps ; actuellement encore, à cause du nombre toujours trop restreint de missionnaires, ce n'est guère qu'une fois par an qu'ils voient le ministre du Christ, qu'ils peuvent assister au saint sacrifice de la messe, recevoir l'absolution de leurs péchés, assouvir leur faim et leur soif du pain des forts et du vin qui fait germer les vierges ; mais ils n'oublient jamais leurs prières du matin et du soir ; quoique la cloche sainte ne soit pas là pour le leur rappeler, ils n'oublient pas d'invoquer trois fois le jour la Vierge Mère, quand le soleil se lève, quand il est arrivé au sommet du ciel ou qu'il disparaît derrière les grands arbres du côté de l'Europe. Le dimanche, revêtus de leurs habits de fête, et réunis dans une chambre presque sans ornement, ils chantent leurs hymnes religieuses, lisent les paroles si consolantes de l'Evangile, récitent en commun leurs longues prières et les litanies pour les vivants et pour les défunts. Ils savent régénérer les petits enfants dans les eaux du saint baptême, exhorter les mourants, conduire les défunts à leur dernière demeure avec des hymnes chantées en leur langue. Quelle joie au coeur du missionnaire, quand, après ses visites, il peut se dire en quittant tel et tel petit village chrétien perdu au sommet des rochers ou au fond des hautes futaies, que Dieu n'y a pas été offensé mortellement une seule fois pendant l'année ! Bien des enfants chrétiens ignorent même jusqu'au nom des superstitions païennes, qui foisonnent au coeur des villes ou des gros villages de la plaine. Comment donc, dans un tel milieu, image renouvelée de la primitive Eglise, ne trouverait-on pas des jeunes gens innocents, pieux, capables de gravir les divers échelons de l'ordination sacerdotale ?
    Puissions-nous seulement avoir dans nos mains les moyens matériels de pourvoir à leur éducation, et dans nos coeurs la sainteté suffisante pour élever leurs âmes à la perfection chrétienne qui seule fait les vrais apôtres.

    ***

    Lorsque je fus appelé par mon Vicaire apostolique à m'occuper du clergé indigène de Corée, la première chose qui me frappa, c'est le caractère relativement sérieux et calme de l'Oriental, du moins du Coréen. En France, dès que quelques enfants sont réunis, on peut être sûr que la dissipation se trouvera au milieu d'eux, et lil sévère du surveillant ne parviendra pas toujours à maîtriser ces natures turbulentes. En Orient, il n'en est pas de même, et l'enfant a déjà un peu de ce genre posé et poseur de l'homme adulte. D'aucuns disent même qu'on trouverait là l'explication ou du moins une explication du caractère plus ou moins colonisateur des différents peuples. Ainsi les Anglais plus lents dans leurs mouvements, plus exigeants en fait de décorum et d'étiquette, feraient sur les Orientaux meilleure impression que les Français, dont le caractère trop vif et trop enjoué jurerait avec le leur ? Quoi qu'il en soit, au séminaire de Corée l'emploi de surveillant était tout à fait inconnu ; les élèves étaient seuls à l'étude, au dortoir, en récréation ; si quelque motif empêchait les professeurs d'aller en promenade, on ne voyait aucune difficulté à laisser aller seuls les séminaristes grands et petits ; et jamais, que je sache, il n'y a eu à cette méthode le moindre inconvénient. Ceci sans doute fera venir l'eau à la bouche de bien des étudiants du beau pays de France ; mais avant d'être admis à ce régime de leurs rêves, il faut qu'ils commencent par changer de caractère, et prendre une peau jaune à la place de la leur ; après cela seulement, on les admettra au nouveau règlement.....
    Un autre caractère de nos séminaires en mission, du moins de plusieurs, c'est d'être à la fois grands et petits séminaires ; en Corée par exemple, à côté des diacres et des sous-diacres âgés de 30 ans ou plus, il y avait des jeunes enfants de 12 ou 13 ans. Evidemment cela n'est pas sans quelques inconvénients pour la direction et la formation simultanées d'éléments si hétérogènes ; cependant, en dehors d'une économie d'argent et de personnel, j'y ai trouvé aussi des avantages : les grands m'ont souvent paru très utiles pour la formation première des plus jeunes. Je pourrais parler de plusieurs services tout à fait matériels, mais je me contenterai de parler des services intellectuels et moraux. Les grands séminaristes donnaient aux petits des explications nombreuses et plus à leur portée, soit sur certains points du règlement; soit sur la doctrine chrétienne, soit sur les études. Je me rappelle encore que, dans maintes promenades, on entendait un séminariste, déjà dans les Ordres sacrés, expliquer à toute une couronne de jeunes têtes avides de ces récits, la Passion de Notre Seigneur, la vie de nos martyrs, ou la glorieuse histoire de l'Eglise de Corée ; d'autrefois c'était la grammaire latine ou l'Epitome qui était le sujet de conversation. Plusieurs sans doute se demanderont si ce mélange de jeunes gens de tout âge ne donnait pas lieu à certains désordres, le cur humain étant partout le même. Pour ma part, je crois pouvoir affirmer que cet inconvénient n'exista pas. Nos séminaristes ne furent jamais bien nombreux ; et puis les recommandations données sur ce sujet étaient tout à fait claires et formelles.
    D'une façon générale, qu'il s'agisse de la pureté ou d'autres vertus, je suis entièrement persuadé que la vérité ne gâte jamais rien, pourvu qu'on sache l'exposer. Le proverbe qui affirme qu'un homme averti en vaut deux a rarement tort, et j'adhère complètement aux idées de l'abbé Fonssagrives dans ses Conseils sur l'Education de la pureté: « En présence du mal, les jeunes gens ne doivent point se trouver surpris comme les autruches du désert, qui, dès la première alerte, se mettent la tête dans le sable, s'imaginant n'être pas vues parce qu'elles ne voient plus ».
    Plus je médite la parole de Notre Seigneur : « Veritas liberabit vos, la vérité vous délivrera », plus elle me parait d'une portée immense, et je dirais volontiers incommensurable. C'est cette vérité connue, qui, je l'espère, délivrera la société toute entière des maux qui l'accablent ; c'est cette vérité, qui, rayonnant sur le monde, ramènera à l'Eglise l'électeur et l'ouvrier, l'hérétique et le schismatique, la France et l'Europe entière ; que ne ferait-elle donc pas dans de jeunes âmes toutes disposées à l'accepter entièrement et à y rester toujours fidèles?
    Rien ne me paraît plus essentiel à une vraie éducation, que de former à chaque instant la raison et la volonté de l'élève, et pour y réussir, il faut lui montrer les motifs des règles qu'on ni impose, ne le gourmander que lorsqu'il aura manqué à un point connu et expliqué, lui faire connaître la nécessité de se former soi-même et d'agir par devoir et par vertu. Dût-on parfois laisser le champ libre à quelques manquements, l'important est de faire des hommes de devoir, l'important c'est l'éducation de la volonté. Si, au lieu d'exiger de lui une obéissance servile et sans idéal, à « lil du maître », on s'efforçait davantage de le laisser marcher seul, peut-être pourrait-on enrayer ce que Taine appelait « la disconvenance de l'éducation et de la vie », et qui constitue, d'après ce penseur, « un des plus grands périls de notre époque ». Ceci est surtout vrai de l'éducation chrétienne, car l'éducateur chrétien peut appeler à son service non seulement la raison et la notion de devoir, mais l'esprit de foi, l'idéal du christianisme, et l'imitation du Divin Maître, devant qui tout autre maître doit s'effacer, qui seul voit le fond des curs, sait inviter suavement à la pratique des vertus, ou reprocher les manques d'énergie et d'obéissance à la grâce.
    L'idéal de l'éducateur serait d'être père dans toute la force du terme. Peut-être ne le reconnaît-on pas assez aux pays d'Europe, mais en tout cas, on ne saurait s'en dispenser dans les contrées règne la piété filiale et le culte des ancêtres. La famille, d'ailleurs, est la base et en même temps le modèle de toute société digne de ce nom, et introduire quelque part cet esprit de famille ne peut que contribuer au bon ordre et à l'intérêt général. Je dis pourtant qu'il faut être un père pour les élèves, et non une mère ; car autant le premier est respecté dans la famille coréenne, autant la seconde est souvent méconnue. Le fils ne doit jamais jouer avec son père, ni fumer devant lui, ni prendre en sa présence une posture trop libre ; en parlant du père, on ajoute fréquemment les épithètes de sévère, redoutable, tandis que ce sont les mots bonne, indulgente, et autres semblables qui sont joints au nom de la mère. Ainsi, pour être en parfaite conformité avec les usages de ce pays, le directeur du Séminaire sera toujours retenu, grave, j'allais dire sévère dans ses relations avec ses élèves, et mal inspiré serait celui qui croirait obtenir beaucoup par des relations familières et maternelles avec eux.
    Je m'empresse d'ajouter qu'à côté de cette fermeté, il y a place pour la bonté. Le père n'est point à l'égard de ses enfants ce que serait un maître ordinaire pour des esclaves ou même pour des serviteurs. Ce mélange harmonieux de douceur et de force me paraît résumer admirablement les principales qualités de tout éducateur. C'est d'ailleurs, semble-t-il, la méthode du Créateur lui-même, puisque la sainte Ecriture nous le représente gouvernant le monde entier avec ces deux attributs : « Attingens a fine usque ad finem fortiter, et disponens omnia suaviter ».
    La fermeté exigera l'obéissance à toute règle grande ou petite et mieux vaudrait faire moins de règlements, si on ne doit pas y tenir. Rien ne jette tant la confusion, dans une communauté, que ces décisions précipitées, édictées sous l'impression du moment ou d'après des vues trop personnelles, et qui ne tarderont pas à tomber dans l'oubli, ou à être remplacées par des décisions contraires. D'autre part, l'élève devra tacher de se rappeler ce qu'on lui aura dit, ne serait-ce qu'une seule fois. Il est même à désirer qu'on appuie fortement sur un point de discipline, pour bien le graver dans la mémoire, plutôt que de revenir sans cesse à des recommandations d'autant plus vite oubliées qu'elles sont plus fréquentes.
    De plus, la bonté paternelle, tout en s'attachant à instruire l'élève de ce qui regarde la tenue et la politesse, saura excuser les défauts purement extérieurs de caractère, de gaucherie ou d'ignorance. Il ne faut pas oublier que la nature ne contient pas deux brins d'herbe absolument semblables, qu'elle offre la plus grande variété dans la faune et la flore, et couvre la terre de mille espèces d'êtres, englobant à leur tour des variétés sans nombre. Exiger immédiatement de tous qu'ils aient toujours des manières affables et avenantes, une démarche grave et digne, ne pas comprendre quelques écarts de paroles, c'est oublier que l'homme a besoin de temps pour savoir se contenir et pour se perfectionner.
    Ces petits défauts doivent être corrigés peu à peu par le recueillement, les pensées de la foi, la charité fraternelle bien entendue, l'obéissance au devoir, la fidélité à la règle par vertu. Insister sur chacune de ces choses, c'est, en effet, porter la cognée à la racine même de l'arbre, tandis qu'attaquer directement et en soi ces défauts extérieurs ; c'est élaguer seulement quelques branches, qui repoussent bientôt avec une nouvelle vigueur.
    L'orgueil, dit-on parfois, est le grand péché et la grande tentions des Orientaux ; on ferait mieux de dire que c'est le péché capital de tout le monde. Saint Thomas prouve très bien qu'il est lui-même la tête des péchés dits capitaux, et qu'il se trouve à la base de tous, comme ces péchés capitaux sont eux-mêmes là racine des autres. Dans certains séminaires de mission, on forme plus strictement les élèves à l'humilité par certains procédés extérieurs ; cela ne suffit pas, et à notre sens ce n'est pas là le moyen le meilleur ; il vaut mieux faire comprendre à l'élève qu'il doit le respect à ses maîtres en tant que représentants du Christ sur la terre, l'avertir quand il y manque en lui laissant entendre que, si on le reprend, ce n'est point parce qu'on est blessé, mais bien parce que sa façon d'agir n'est pas conforme à l'ordre ; le respect de l'élève, pour être raisonné et convaincu, n'en sera que plus vrai et plus grand. Saint Thomas dit aussi que l'humilité n'est, après tout, que la vérité, la vraie notion de son rang et de ses devoirs ; et les auteurs mystiques font remarquer que les saints les plus instruits, comme saint Thomas et sainte Thérèse, avouaient naïvement n'être pas tentés sous le rapport de l'orgueil et de la vanité.
    Ce qui, dans la famille, rend si faciles les rapports entre ses divers membres, c'est la charité mutuelle. L'amour du père pour ses enfants est la source de l'amour du fils pour son père. Ainsi seront également faciles les rapports du maître avec l'élève, s'il y a dans le premier une véritable affection pour le second, affection non pas de sentimentalité, mais forte et profonde, qui lui fait partager ses joies et ses peines, comme saint Paul, autrefois, souffrait ou se réjouissait des biens et des maux de ses chrétiens : « Quis in firmatur et non ego infirmor?» Ces chrétiens, lisons-nous dans la sainte Ecriture, se seraient fait arracher les yeux pour leur apôtre ; et de même l'enfant de nos séminaires devinera parfaitement cette affection réelle qu'on lui porte ; il sera prêt à obéir à tout ce qu'on lui commandera, persuadé d'avance que c'est pour son plus grand avantage.
    Le centre incontestable de la vie spirituelle, c'est l'oraison ; elle est l'âme de tout ; sans elle, les habitudes extérieures, les lectures .pieuses, les exercices sont à peu près stériles. L'esprit d'oraison, si je ne me trompe, est ce qu'il y a de plus important pour la vie spirituelle de nos séminaristes petits ou grands ; et ici j'ajouterais volontiers qu'il est bon de veiller à ne pas donner trop d'importance à telle ou telle méthode d'oraison, excellente d'ailleurs, mais insuffisante pour recueillir la moelle nourrissante qu'il convient de chercher sous cette écorce extérieure. Saint Thomas me paraît très naturel, quand il distingue seulement trois actes dans notre travail d'union avec Dieu à savoir : l'établissement des principes « acceptio principiorum », les conclusions qu'on en tire « deductio principiorum » et la contemplation de la vérité « contemplation veritatis ».
    Qu'on choisisse dans sa mémoire, ou bien en s'aidant d'un livre, un sujet quelconque de méditation : vérité éternelle dont on veut se convaincre, péché à éviter, vertu à pratiquer, épisode de la vie de Notre Seigneur etc ; tout cela c'est la base, le principe de notre colloque avec Dieu, « acceptio principiorum ». Les réflexions que nous faisons ensuite là-dessus, en considérant soit la grandeur et la bonté de Dieu, soit notre ingratitude et nos manquements, voilà les conclusions de ces principes, « deductio principiorum ». Mais le vrai but à atteindre, ce qui constitue proprement l'oraison, d'après le consentement unanime des saints et des docteurs, ce sont les sentiments qui surgissent dans nos curs à propos de la vérité méditée, et nous font tomber aux pieds du Sauveur dans une grande humilité, mêlée de saints désirs et de ferventes affections, « contemplatio veritatis ».
    J'ai lu quelque part que, expérience faite, la meilleure méthode d'oraison pour les missionnaires, était celle où l'âme laissant de côté les longs raisonnements de l'esprit, ou les mouvements trop véhéments du cur, savait se tenir humblement devant son Dieu Le livre qui parle ainsi, c'est le Monita ad Missionarios, composé autrefois par les saints fondateurs de notre Société, et imprimé à Rome même avec l'approbation de la Sacrée Congrégation de la Propagande. Cette méthode, simple et large à la fois, s'adapte très bien à toutes sortes de sujets, comme à toutes sortes de personnes. Nos premiers évêques missionnaires, qui estimaient tant l'oraison, jusqu'à désirer que chaque ouvrier apostolique en fît « au moins » deux heures par jour, y voyaient pour les âmes plus avancées le meilleur moyen de s'unir à Dieu. Je crois que beaucoup de nos séminaristes trouveraient également ce système facile et tout fait à la portée de leurs premiers pas dans la vie spirituelle. Peut-être aussi beaucoup de jeunes missionnaires, à la sortie de leur séminaire, pourraient trouver dans la pratique de ces oraisons d'affection, de simple regard, de contemplation active ou d'union, pour employer les termes des auteurs mystiques, un bon moyen de conserver et d'animer leur esprit de piété.
    Si l'oraison est l'exercice le plus important pour le séminariste, la lecture spirituelle me paraît, d'autre part, l'exercice qui demande le plus de soin du côté du directeur des âmes. En France, on peut compter jusqu'à un certain point sur la lecture privée du séminariste ; en mission nos élèves n'ont souvent ni le temps, ni les livres pour s'instruire de cette façon. D'ailleurs une lecture, morne et sans vie, ne remplacera jamais l'exhortation vivante et convaincue. C'est de cette seconde manière que Notre Seigneur a instruit ses Apôtres, et cedex-ci à leur tour ont converti le monde par leurs paroles : « Euntes praedicate ». Pourquoi faut-il donc qu'aujourd'hui il y ait sur la terre tant de sermons et si peu de conversions, tant de paroles et si peu d'effets ? Sans doute notre parole manque de la flamme qu'avaient les paroles du Sauveur, quand sur la montagne la foule écoutait ravie ses divins enseignements, ou bien encore de la conviction des Apôtres quand ils prêchaient leur Maître bien-aimé à Jérusalem ou à Athènes. Il faut donc que le missionnaire sache transmettre aux autres ce feu qui l'a dévoré lui-même, qui lui a fait quitter sa patrie et ses parents, pour aller au loin sur les terres païennes.

    MAI JUIN 1903. N° 33.

    La langue parfois est rebelle, je l'accorde ; mais nos chrétiens d'Extrême-Orient sont accommodants ; et puis pour nos jeunes séminaristes, pas n'est besoin de chercher des sujets de conférence neufs et inédits. La grâce, les tentations, les péchés et les vertus, la vie même du Divin Maître ainsi que celle de la Vierge et des saints, tout cela prête à de faciles développements. Ne pourrait-on pas aussi tirer de ces instructions journalières des conclusions très pratiques, sur tel et tel point du règlement, suivant les besoins du moment ? Ces conclusions, appliquées tout naturellement à un sujet religieux, dont l'exposé se poursuit en un ordre régulier, m'ont semblé être acceptées, retenues et pratiquées infiniment mieux, que données simplement en bloc, comme un ordre du jour ordinaire.
    En terminant ces quelques remarques sur l'éducation de la piété dans le clergé indigène, si vous voulez que je vous donne une dernière recette, absolument infaillible, pour rendre efficaces toutes les autres et les suppléer au besoin, une recette qui donne à l'élève l'humilité, l'amour du devoir, l'usage de la réflexion et l'esprit d'oraison, une recette enfin qui enseigne excellemment au maître la façon de parler et d'agir en toute circonstance ; eh bien ! Je vous dirai que la clef de tout, c'est la charité, l'amour de Notre Seigneur Jésus-Christ. C'était la grande recette de saint Paul, l'Apôtre des nations : « Et adhuc excellentiorem viam vobis demonstro... Si charitatem non habuero nihil sum... Major autem horum est charitas. Faites aimer Jésus, faites aimer son cur adorable, et la vie de vos séminaristes deviendra un modèle de régularité, de piété.

    ***

    De la formation morale passons maintenant à la formation intellectuelle.
    Méthodes et programmes d'enseignement sont deux choses aujourd'hui à l'ordre du jour. On vient d'inaugurer dans nos établissements secondaires un régime nouveau pour l'étude des sciences et des lettres ; en ce qui regarde les langues étrangères, chaque jour nous apporte une méthode dite nouvelle, pratique, empirique, rationnelle, méthodique, mnémotechnique, etc. etc., toujours la plus facile, toujours promettant de faire parler anglais ou allemand en quelques semaines et quelques leçons. Les peuples d'Extrême-Orient ont aussi leurs méthodes, et, comme on se le figure aisément, elles sont un peu moins changeantes et assez différentes des nôtres.
    Deux mots me semblent caractériser assez bien la façon dont les enfants sont instruits dans les rares écoles des villes et des campagnes de la Corée ; la méthode en usage est bruyante et purement mécanique. Si jamais, en traversant quelque hameau, vous entendez un concert peu harmonieux de jeunes gens montant la gamine chromatique ou la descendant, forçant la voix ou la retenant d'une manière cadencée et monotone, le tout produisant une cacophonie qui n'est cependant pas absolument sans charme, vous pouvez penser, sans crainte de vous tromper, que vous êtes à proximité d'une école.
    Quand j'étais en district, il me fallut un certain temps pour m'habituer à un pareil voisinage. Non loin de mon habitation, on venait de bâtir une école, et quand le zéphyr du printemps avait chassé la neige et les glaçons, la petite troupe s'installait gaîment dans la cour, cherchant l'ombre ou le soleil suivant la saison ; et là bien assis sur ses talons, un grand livre bourré de caractères chinois dans une main, un éventail dans l'autre, chacun balançait activement sa tête de gauche à droite, en jetant en même temps à tous les échos d'alentour, les sons étranges de la langue des Célestes ; non point qu'ils eussent tous le même travail à préparer, et que le tout constituât une symphonie en accords parfaits ; chacun au contraire faisait sa partie sans s'occuper de celle du voisin. L'un était encore au livre élémentaire des Mille Caractères, l'autre était déjà dans les Chroniques historiques, les plus forts étaient plongés dans les théories philosophiques de Confucius ou de Mencius ; mais aucun n'avait pas l'air gêné le moins du monde par le tapage de son voisin !
    Le bruit rappelle la machine, et en Extrême-Orient, tout est également mécanique dans les premières années d'étude. Le fameux livre des Mille Caractères, dont nous parlions tout à l'heure, l'abécédaire de l'enfant coréen pour l'étude du chinois, n'est qu'un ramassis informe et indigeste de vieilles légendes astronomiques, historiques ou littéraires. Toute sa célébrité vient de ce que l'auteur a fait ce tour de force d'y mettre les mille mots les plus usuels de la langue, pas un de plus, pas un de moins, sans répéter une seule fois ni un verbe, ni une conjonction ! Vrai tour de force, en effet, et rien d'étonnant à ce que, suivant la légende, l'auteur ait vu tous ses cheveux blanchir en une seule nuit, à cause de la peine qu'il s'était donné pour produire une oeuvre pareille.
    Quoi qu'il en soit, ce tour de force n'a pu se faire sans que la tournure ne soit ici ou là, et même à chaque instant, confuse et obscure. Les plus grands lettrés ne sont pas d'accord pour interpréter certains passages. Quant à l'enfant, il n'a cure, pendant des années, de savoir ce qu'il apprend. Tout son travail consiste à loger ces caractères dans sa tête, et à savoir les reproduire ou du moins les reconnaître. Ce n'est que plus tard qu'on lui apprendra des phrases ayant un sens, et qu'il s'exercera à faire quelque composition de style. Encore ce dernier travail ne consistera-t-il qu'à placer bout à bout des phrases prises çà et là dans les auteurs classiques, et à savoir choisir celles qui sont convenables pour traduire sa pensée.
    Ce système mécanique et irrationnel existe aussi pour l'étude de la langue coréenne proprement dite ou langue parlée ; étude d'ailleurs fort négligée, car cette langue est abaissée au rang de nos patois ; tout le monde la parle, mais le moindre petit lettré se fait gloire de ne savoir ni l'écrire ni la lire. Rien de simple pourtant comme l'alphabet coréen, et je me figure qu'un jour quelque philologue de Paris ou de Berlin sera tenté d'en faire l'écriture primitive d'Adam au paradis terrestre. Oyez seulement quelques exemples à l'appui de ma thèse : une petite barre horizontale répond au son eu, une petite barre horizontale avec un point en haut fait un o, cette même petite barre avec un point en bas fait un ou, deux points en haut feront io, deux points en bas iou, une petite barre verticale est un i, cette barre avec un point à droite devient un a, le point à gauche en fait un é, avec deux points au lieu d'un, on aurait ia et ie, et ainsi de suite ; peut-on se figurer quelque chose de plus élémentaire ?
    Prenons aussi quelques consonnes : une petite barre horizontale continuée par une petite barre verticale est un k, si c'est une verticale continuée par une horizontale c'est un n, s'il y a deux horizontales enclavant une verticale c'est un t, si vous unissez le k et le t vous avez l'r en unissant l'n et le k vous avez l'm, et ainsi de suite. Quelques barres horizontales ou verticales, agrémentées de points à droite ou à gauche, en haut ou en bas, et c'est tout ! Quoi de plus simple ? Eh bien le croirait-on ? Le Coréen ne l'a jamais compris ainsi : au lieu d'apprendre son alphabet lettre par lettre il ne l'apprend que syllabe par syllabe ; comme si en français on apprenait ba, be, bi, bo, bu ; ta, te, ti, to, tu etc, sans voir jamais les diverses lettres qui composent cette syllabe ; aussi quand une syllabe coréenne est un peu compliquée et a quatre ou cinq lettres, beaucoup se trouvent embarrassés devant cet amalgame étrange, qu'ils n'avaient pas l'habitude de rencontrer.
    Evidemment une telle méthode, purement mécanique ou bruyante, ne peut être la bonne. L'homme est un être raisonnable, et le meilleur moyen de s'instruire est de ne laisser jamais rien passer sans le comprendre. Pour ce qui est de chanter à tue-tête les caractères chinois, d'aucuns pensent que cela les grave beaucoup plus fortement dans la mémoire, limpression physique sajoutant à lattention de lesprit. De fait, les petits Coréens du séminaire de Ryong-san, durant les deux heures consacrées chaque jour à cette langue, faisaient à peu près comme ceux dont je parlais tout à l'heure, et remplissaient la salle d'étude de leur ramage assez peu harmonieux ; mais pour le fond de cette étude, comme pour celle du latin, on avait cherché les méthodes qui développent le plus la raison et la réflexion.
    Une remarque à faire, tout d'abord, sur la difficulté et l'importance relatives des cours et des classes : quiconque réfléchit devinera facilement que ce ne sont pas les hautes classes de rhétorique, de philosophie ou de théologie, qui sont le plus difficiles, mais bien les premières années de latin. En France, le professeur après s'être perfectionné peu à peu, gravit lentement les degrés des basses classes pour arriver aux classes supérieures ; en Extrême-Orient c'est le contraire ; et de même qu'on écrit de droite à gauche et de haut en bas, de même aussi les professeurs formés à leur métier par les cours de théologie, peuvent graduellement être assez sûrs d'eux-mêmes, pour passer en huitième et enseigner le rudiment.
    C'est donc sur l'enseignement de ces premiers éléments du latin à nos Coréens, que mes explications porteront. Tous ceux qui ont eu occasion de prendre contact avec ces difficultés premières m'excuseront, j'en suis sûr, d'entrer dans certains détails qui pourront paraître oiseux à quelques-uns. Parfois on confie à un indigène l'enseignement des premières années de latin ; il y a bien en cela certains avantages, je le reconnais ; un indigène pourra manier plus facilement sa propre langue ; mais, somme toute, je ne crois pas que les avantages compensent les inconvénients. L'indigène ne peut pas donner dans toute sa pureté la vraie prononciation de certaines lettres, et d'autre part il n'a pas assez d'expérience de l'enseignement pour savoir se mettre complètement au niveau de ses auditeurs. Faire ainsi c'est imiter un système déplorable, en usage pourtant en bien des pays, qui consiste à faire enseigner le catéchisme par de jeunes abbés du grand séminaire, comme si se faire comprendre des petits enfants n'était pas aussi difficile que de se faire comprendre des personnes déjà âgées. Ne laissons donc jamais à des mains inexpérimentées le soin d'édifier la base des études latines clans l'esprit de nos jeunes gens, car la base est ce qui importe le plus à la solidité de l'édifice ; rien ne pourrait plus tard réparer l'erreur commise ni redresser un pli défectueux.
    En ce qui regarde la lecture, pour que l'enseignement soit rationnel, il faut donner d'abord les règles nécessaires, et ne renvoyer à l'usage que dans des cas excessivement rares. Se tirer d'un mauvais pas en disant : « On dit de telle façon », sans donner de raison ; invoquer souvent des exceptions « que l'usage apprendra » est bientôt déconcertant, j'allais dire désespérant pour l'enfant. Que tout le monde donc sache quand l's, le c ou le g ont le son dur ou le son doux, quand le t se prononce comme une s, et autres règles de ce genre. En France, on sent moins le besoin de connaître ces principes, parce que l'usage du français guide l'élève ; et c'est en voyant les petits Orientaux aux prises avec certaines difficultés de détail, qu'on saisit soi-même ces difficultés. Un Français prononce naturellement Asia et Syagrius en donnant un son différent à l's dans ces deux mots, mais le Coréen ne pourra bien prononcer qu'en connaissant la règle. Un Français prononcera bien résina, parce que le mot français lui sonné dans l'oreille ; mais s'il s'agit de certain roi Rasin dont parle Isaïe, il pourra bien en faire une vulgaire racine ! Un Français prononcera différemment le t dons quaestio et unctio, dans Antiochus et cantio ; mais le jeune élève coréen ne pourra le faire, qu'en connaissant les règles qui régissent ces diverses prononciations.
    On peut voir par là les difficultés spéciales que rencontrent ces enfants en des choses qui nous paraissent simples ; je n'en ai cité que quelques exemples, il y en aurait beaucoup d'autres. Le son même de certaines lettres est difficile à saisir pour eux, quand il n'existe pas dans leur langue ; et tout le monde sait que, pour la même cause, le meilleur missionnaire, malgré son éducation plus soignée, après avoir appris latin, grec, anglais ou allemand, n'arrive pas toujours à émettre bien correctement et dans toute leur pureté native des sons chinois, coréens ou japonais, qui n'existent pas dans sa langue maternelle.
    Bien distinguer les formes des lettres, et bien les prononcer, tel est d'abord le but à atteindre. Pour ce qui est de la forme, un coup dil jeté sur l'alphabet nous apprendra certaines ressemblances qu'il sera bon de faire remarquer tout spécialement. Les fautes de l'élève, d'ailleurs, pourront nous révéler bientôt qu'il y a une difficulté spéciale pour lui à ne pas confondre les p, q, b, ou d, les t, l, f ou autres lettres plus ou moins similaires, et nous indiqueront par là même les points sur lesquels il faut insister. Quant à la prononciation, un moyen qui m'a toujours réussi, c'est d'exagérer moi-même le son de la lettre à prononcer, et de le faire exagérer à un ou à plusieurs, afin de leur faire sentir des différences qui, sans cela, passeraient inaperçues. Ainsi, quand je demandais à mes Coréens de prononcer fa ou fi, ils me répondaient invariablement par pa, ou pi ; c'était le son le plus rapproché dans leur langue où l'f est inconnue. Aussitôt tous recevaient l'ordre de gonfler les joues, de pincer convenablement les lèvres, et de souffler fortement, et c'était une explosion de joie incomparable, quand la voyelle a ou i arrivait enfin au bout de l'expérience, tout comme une douce pluie succède parfois au vent d'orage : fff...fa ! F f f ... fi ! Etc. Même difficulté pour faire prononcer l'r au commencement des mots, chose qui ne se rencontre jamais dans la langue coréenne ; aussitôt, sur le commandement du maître, un roulement remplissait la salle, et la tempête n'était apaisée que quand la pacifique voyelle venait annoncer la fin de l'orage : rrr...ra, rrr... ri !
    Lorsque l'élève saura à peu près distinguer les lettres et leur appliquer le son convenable, nous ne serons pas au bout de nos peines. Sa lecture lourde, sans mesure, sans liaison entre les mots, sans accent surtout, sera quelque chose de barbare, de heurté, et il faudra au maître beaucoup de temps et de patience pour l'amener à une perfection même relative. La source du mal est qu'ordinairement l'élève veut, pour ainsi dire, avaler les mots d'une seule bouchée. Il s'arrête après chacun, et se trouve spécialement embarrassé quand ce mot est un peu long ; la lecture n'est pas ce que les maîtres appellent « syllabique ». Il faut absolument qu'après la constitution des lettres, l'élève apprenne encore la constitution des syllabes. De même que, dans tout gouvernement bien constitué, il y a des intermédiaires entre la tête et les divers membres, de même ici il faut la syllabe entre la lettre et le mot complet. Sans cela lélève écrira ou prononcera par exemple pat ri a ou même patr i a au lieu de pa tri a, et n'arrivera jamais à une lecture parfaite.
    Le remède serait précisément de rendre la lecture « syllabique », de bien détacher et je dirais presque, en mesure, chaque coup de gosier, de faire sonner dans chaque syllabe les consonnes, qui seules donnent à la lecture la force et la vie, et de ne s'arrêter qu'à la virgule ou à la fin du membre de phrase, nullement après chaque mot.
    Un petit expédient, encore recommandé par les maîtres, est de faire lire ainsi plusieurs élèves ensemble, ils se corrigent mutuellement ; et si c'est nécessaire, le professeur lui-même se met de la partie pour bien donner le ton, faire garder la mesure, distinguer les syllabes et observer les pauses convenables.
    Il serait désirable également que les livres des élèves soient marqués de l'accent tonique ; mais, hélas ! Les éditeurs n'ont guère l'air de s'occuper de ce point-là. Même dans notre Europe où on lit dans tous les séminaires quelques versets de l'Ecriture sainte avant les repas, depuis les incunables jusqu'aux Bibles les mieux illustrées de notre époque, on ne trouve aucune édition de l'Ancien Testament marquée de l'accent tonique. Comment se plaindre, après cela, que les Evangiles soient mal chantés, et les oraisons mal récitées ? Espérons qu'avant la fin du XXe siècle les professeurs seront plus favorisés ; sur ce point-là, comme sur beaucoup d'autres, l'imprimerie de la Société des Missions Etrangères, à Hong-kong, n'est pas en retard ; elle est même dans la voie du progrès.
    Si la simple lecture du latin imprimé est si difficile pour nos jeunes Orientaux, comme les remarques précédentes le laissent entrevoir, que sera-ce de notre écriture cursive ? Toutes ces lettres majuscules ou minuscules, rondes ou effilées, qui commencent et finissent en petites spirales artistiques, qui montent au-dessus de l'alignement ou, au contraire, descendent au-dessous, les unes plus, les autres moins, ne ressemblent guère, il faut l'avouer , aux lettres coréennes dont nous parlions tout à l'heure. Ici encore, il faudra au maître bien du temps, sans oublier la patience, pour apprendre pratiquement à son petit monde comment maintenir toutes ces figures sur la ligne, les lier les unes avec les autres, faire des pleins et des déliés, distinguer l'a de l'o, ne pas faire les u comme des n ou des v, mettre des barres au t, trois jambes à l'm, deux seulement à l'n, des points sur les i tout comme sur les j, et mille autres petites choses 1.

    1. Un regard attentif sur l'alphabet cursif pourra donner lieu à certaines comparaisons qui ne sont pas sans utilité. On pourra montrer comment ces formes cursives ne sont que l'arrangement pour la plume courante des formes imprimées. Quelques lettres même ont produit des formes diverses, suivant que l'évolution est partie de la majuscule imprimée ou de la minuscule ; ainsi en écriture courante on peut faire de plusieurs façons les lettres m, n, etc. Inutile de remarquer qu'en fait d'écriture comme en toute autre chose, il y a bien des variétés dans les méthodes et cahiers à l'usage des écoles primaires. Qu'on choisisse celle-ci ou celle-là, il faut toujours préférer les formes les plus simples. Elles sont plus pratiques pour l'usage que les élèves doivent en faire plus tard ; ce qu'il importe, c'est qu'ils puissent se lire et être lus sans difficulté ; la calligraphie était peut-être un gagne-pain autrefois, elle ne l'est plus aujourd'hui.

    Quand l'élève commencera à lire et à écrire, on attaquera les premiers éléments de grammaire latine, mais c'est ici surtout que le professeur devra faire son possible pour se mettre au niveau de ses élèves. Qu'il songe au patriarche Jacob dont parle l'Ecriture. Quand il revenait de chez Laban avec ses troupeaux, il savait mesurer ses pas à l'allure de ses petits agneaux. Cette voie rationnelle, qui consiste à passer doucement du facile au difficile, de l'imparfait au parfait, est, on peut le dire, la grande voie de toute la nature. Chaque individu se développe ainsi d'une façon presque imperceptible, depuis la plante qui sort de la graine, jusqu'au papillon sortant de sa larve, jusqu'à l'homme qui passe par bien des états intermédiaires avant d'arriver à la perfection complète de son corps et de ses facultés. Tâchons d'imiter la nature, ou plutôt Dieu lui-même, dans l'étude des éléments du latin ; ne construisons d'abord que les linéaments principaux. Observons cette règle aussi dans le choix des auteurs ; ne mettons pas trop tôt Cicéron aux mains de nos élèves, avant qu'ils ne possèdent suffisamment l'Epitome du vieux Lhomond, ou le De Viris Illustribus Urbis Romæ.
    En attaquant d'abord la première déclinaison des noms latins, disons simplement qu'ils sont féminins, sans parler de ceux qui ne le sont pas ; et commençons par de petits exercices de thèmes et versions ne comprenant qu'un nom féminin de cette déclinaison, auquel bientôt nous pourrons ajouter un adjectif de structure semblable : rosa bona. Quand nos enfants posséderont bien cette base, passons à la seconde déclinaison, et disons cette fois-ci que les noms en us sont masculins ; nous aurons ainsi les petits exercices sur dominus bonus. Nous arriverons ensuite à la troisième, mais nous aurons garde d'oublier les noms neutres.
    Conjointement avec l'étude des déclinaisons et des conjugaisons latines, l'élève doit évidemment apprendre des mots. Il serait très utile qu'il commençât de bonne heure son Vocabulaire ou recueil des mots les plus usuels, base nécessaire des exercices d'application. Certains de ces recueils existent en France, malheureusement les mots sont classés, non par ordre grammatical, mais par association d'idées. Cela les rend peu pratiques pour les peuples orientaux dont les langues diffèrent tant du latin. L'élève complétera donc peu à peu sa liste de substantifs d'abord en a, puis en us, puis en um, avec un certain contingent d'adjectifs se déclinant sur bonus, bona, bonum. Viendront ensuite les substantifs de la 3e déclinaison, et ici le professeur devra s'ingénier pour rapprocher les mots similaires 1.

    1. C'est le meilleur moyen de donner à l'élève comme un instinct de l'euphonie latine, qui le guidera non seulement pour trouver les diverses formes des noms, mais aussi plus tard pour les divers temps des verbes. Ainsi, par exemple, de même que l's et le t se remplacent facilement dans les formes des noms en tas, tatis ; de même aussi les verbes introduisent facilement une s ou un t dans leurs temps primitifs. Dans certains noms, l's se change en r, v. g. mos, moris, et dans les verbes on aura gero, gessi, etc. Si l'on range ensemble quelques noms en io, gen. ionis, ou bien en o, gen. inis, l'élève trouvera facilement dans la suite les nominatifs, génitifs, et même le genre de noms semblables, quand même il les rencontre pour la première fois.

    Ce classement des mots du vocabulaire, si utile déjà pour les noms et les adjectifs, sera d'une importance plus grande encore pour les verbes. C'est là surtout, par l'étude des formes similaires, que l'élève prendra la connaissance pour ainsi dire instinctive des temps primitifs de ces verbes, connaissance extrêmement pratique, et qui trouve son application à chaque pas dans la moindre phrase latine.
    Quant au choix à faire de ces noms, adjectifs ou verbes, j'avais cru d'abord devoir m'attacher davantage à certains mots plus abstraits, plus religieux, et qui, pour cela, seraient plus tard d'un usage plus fréquent. L'expérience m'a montré que l'enfant était bien plus frappé par les mots concrets de fleurs, d'animaux, d'actions vulgaires, et pour lui un corbeau blanc ou une colombe noire « corvus albus, columba nigra », était un thème d'exercices bien plus intéressant que « populus christianus ou Sancta Ecclesia ». Quand nos séminaristes en promenade cherchaient quelque modèle d'exercices, c'était toujours ces images naïves qui avaient leur faveur.
    Qu'on me pardonne de m'être un peu attardé sur l'étude de ce qu'il y a de plus élémentaire dans la grammaire. Les commencements sont les plus pénibles en toute chose, et j'aurais été heureux moi-même de connaître les quelques remarques que je viens de faire ici, quand je fus chargé des petits séminaristes de Corée. Je ne m'arrêterai pas longuement sur l'étude de la syntaxe. Chaque langue ses règles particulières, ce qui fait que les grammaires latines d'Europe sort, à mon avis, peu utiles pour les missions. Plusieurs règles, d'ailleurs, telles qu'elles sont données dans les auteurs élémentaires, et qui peuvent avoir leur raison d'être en certains cas, deviennent fausses lorsqu'elles sont ainsi généralisées 1.

    1. Je pourrai citer de nombreux exemples à ce sujet. Mais j'ai déjà, je le crains, abusé de la patience du lecteur que la pédagogie intéresse médiocrement.

    Comme ces études élémentaires de latin ont toutes pour but de préparer nos prêtres indigènes à l'étude de la philosophie et de la théologie, je ne puis absolument passer sous silence ces sciences supérieures, qui doivent être le couronnement de tout le labeur entrepris et sont l'espérance de l'avenir ; j'en dirai quelques mots seulement.
    La philosophie est certes une belle science, et les écarts de quelques faux philosophes ne doivent point nous faire médire de ceux qui sont vraiment dignes de ce nom ; mais ce qui en fait une grande difficulté pour plusieurs, c'est qu'elle est essentiellement abstraite. Elle fait à peu près pour les sciences, ce que notre esprit fait sur chaque être concret, quand il en tire l'idée universelle, suivant la théorie de l'origine des idées, la seule vraie et la seule admissible. Laissant à la physique, à la chimie, à l'astronomie, etc, les détails et les lois secondaires, elle s'occupe des plus hautes causes, de ce qui constitue l'essence même des corps et des lois ; elle s'occupe de catégories, d'essences, de substances, etc ; elle parle de vrai, de beau, de bien, de notions, de concepts, d'intelligibilité, de l'être en tant qu'être, et de quantité d'autres êtres, tous abstraits. Comment espérer faire entrer toutes ces entités-là dans l'esprit essentiellement terre à terre de nos Orientaux, de nos Coréens en particulier, qui n'ont presque pas de mots abstraits dans leur langue? En Corée, parler de perfection, de sainteté, de vertu, de charité et d'autres choses abstraites, est un sûr moyen de n'être pas compris. Les mots d'ailleurs n'existent pas, ou ne sont pas connus du vulgaire. S'il veut se faire comprendre, le missionnaire doit parler d'un homme qui fait ceci ou cela, donne l'aumône aux pauvres, vit sans reproche, etc., il doit employer des formules qui appliquent, toujours à un être réel qui a chair et os, les formules abstraites de vertu ou de perfection. Je comprends donc parfaitement les difficultés toutes spéciales, qu'ont çà et là les professeurs de philosophie pour enseigner cette science à notre clergé indigène.
    Peut-être y aurait-il lieu de simplifier le travail, en laissant de côté les points trop métaphysiques et d'une utilité d'ailleurs très relative. Nos ancêtres avaient sculpté l'image de la philosophie sur la façade occidentale de la cathédrale de Laon, où du reste on peut la voir encore, et lui avaient donné les attributs les plus singuliers. Elle a des livres dans la main droite, un sceptre dans la main gauche, une échelle appuyée sur la poitrine, et la tête dans les nuages. Je n'oserais pas dire qu'il n'y avait pas un petit grain de malice dans l' esprit de nos aïeux.
    Psychologie et théodicée, connaître l'homme, connaître Dieu, me semblent assez bien résumer les points les plus importants de cette science ; et tout au plus pourrait-on y ajouter quelques principes d'éthique sur la famille et sur la société. Cette dernière science sera sous peu fort pratique en Orient comme elle est déjà en Occident. Le professeur qui imprégnerait ses élève d'une doctrine solide sur l'âme et sur Dieu, ainsi que sur les premiers principes qui régissent la famille et la société, et qui le ferait non seulement avec les arguments abstraits des auteurs ordinaires, mais aussi avec des arguments plus terre à terre, plus nourris de comparaisons frappantes, dans le genre de ceux du « Documenta rectae rationis » que l'on attribue à Mgr Taberd, ce-lui-là, à mon humble avis, ferait oeuvre utile. Il mettrait aux mains des prêtres indigènes des arguments dont ils pourraient se servir souvent soit contre les païens pour réfuter leurs erreurs, soit avec les chrétiens pour les convaincre davantage de la vérité. Je croirais volontiers que sa classe quotidienne y gagnerait en intérêt.
    En théologie également, certaines choses pourraient facilement disparaître du programme, et par contre, d'autres plus spéciales aux missions devraient être ajoutées. Quel dommage que nos missionnaires chargés du clergé indigène ne soient pas plus écrivains, et n'osent confier à l'imprimerie une théologie dogmatique et morale « ad usum missionum » ! Je crois que le livre serait utile à beaucoup et aurait un véritable succès, tout comme a réussi admirablement l'ouvrage plus spécial du P. Corre : « Notae addititiæ ad Gury ».
    Ne faudrait-il pas dire aussi quelques mots, quoique cet article soit déjà long, de l'étude de l'Ecriture Sainte ? Le livre de Dieu, base autrefois de tout enseignement, pourrait-il être exclu du cycle d'études de nos séminaristes ? Non évidemment ; mais aujourd'hui le terrain biblique est brûlant, rempli de chaque côté de la route de postes ennemis qui vous fusillent à qui mieux, suivant que vous passez un peu à droite ou à gauche, et même ne vous laissent pas tranquilles quand vous voulez rester au milieu du chemin battu. Pour éviter certaines difficultés, il ne faudrait pas, croyons-nous, se contenter d'expliquer le Nouveau Testament sans parler de l'Ancien ; cet exclusivisme me paraît outré, car l'Ancien Testament est tout aussi parole de Dieu que le Nouveau, et les Apôtres eux-mêmes, ainsi que les Pères de l'Église, et les Saints de tous les temps en ont fait l'objet de leurs études et de leurs méditations. Il est vrai que la façon dont est étudié Adam ou Moïse dans maint manuel à l'usage du clergé d'Europe, laisse soucieux et rêveur quand on cherche à l'adapter au clergé d'Extrême-Orient.
    Si je ne me trompe, on reviendrait à la vraie tradition, en cherchant à voir dans la Bible ce que l'Esprit Saint y a mis, c'est-à-dire et Jésus, et le ciel, et la grande lutte du bien et du mal, et mille enseignements pour nos âmes.
    Même les livres historiques de l'Ancien Testament peuvent servir à cet usage, et j'aimerais à voir le professeur d'Écriture Sainte les traiter sous ce rapport et enseigner à ses élèves la façon de les lire et de les méditer. Les Études écrivaient en 1902 ces lignes qui nous paraissent fort justes :
    « Au jugement des Pères, les livres historiques de la Bible seraient indignes de Dieu, s'ils ne renfermaient, greffé sur le sens littéral, un sens plus noble, plus sublime, plus mystérieux qu'ils appellent de divers noms, mystique, allégorique, spirituel... Ce caractère spécial de nos Livres Saints, élevés par leur objet propre au-dessus des ouvrages profanes, n'avait pas échappé aux docteurs de la synagogue. Il est à noter qu'ils n'ont pas fait dans leur canon une place à part aux livres historiques... Ce n'est pas pour déroger à leur valeur historique, mais pour faire entendre qu'ils ont une fin plus haute, que ce ne sont pas de simples manuels d'histoire ».
    En résumé, j'aimerais qu'un professeur d'Écriture Sainte dise en quelques mots à nos futurs prêtres indigènes ce qu'on a besoin de connaître sur le temps approximatif ou l'auteur présumé de tel livre des deux Testaments ; qu'il leur donnât sur l'exégèse quelques principes suffisamment larges, délimitant, jusqu'au jugement de l'Église, les questions discutées ou discutables, dont ils pourront entendre parler une fois ou l'autre ; mais, qu'après cela, il laisse de côté les vaines rumeurs des hommes, quand même il s'agirait des savants d'Angleterre ou d'Allemagne, pour s'occuper uniquement de la parole de Dieu, en montrer l'ordre et la suite, et surtout les applications morales, en s'aidant pour cela des écrits si riches et malheureusement si peu lus des Pères et des Docteurs. C'est là, en effet, cette manne cachée, douce comme le miel, s'adaptant au goût et aux besoins de chacun, qui doit être la nourriture des enfants de Dieu, tant qu'ils cheminent dans le désert brûlant de ce monde.

    MAI JUIN 1903. N° 33

    Quand le missionnaire songe, d'une part, au programme bien simplifié pourtant dont nous venons d'ébaucher quelques points, et de l'autre aux difficultés de toute sortes qu'il rencontre sur son chemin ; quand il songe, dis-je, aux obstacles multiples qui encombrent la route de la science pour ces petits enfants d'Extrême-Orient, et semblent leur en barrer complètement accès ; quand il pense aux santés débiles, à l'inexpérience de toute étude, au caractère de ces langues orientales si différentes des nôtres ; il pourrait parfois être tenté de découragement ; mais pour se refaire un cur plus fort, qu'il élève sa pensée vers un avenir meilleur et peut-être alors verra-t-il, dans les moindres bourgades de Chine ou de Corée, des écoles primaires sérieuses ; dans les villes de second ordre, des établissements et des collèges pour enseigner les sciences et les arts ; dans les capitales des provinces, des facultés et des universités où des licenciés et des docteurs se coudoieront et causeront en de superbes amphithéâtres des plus graves problèmes de la pensée. Dans son esprit tout le paganisme a disparu, et avec lui la tyrannie des corps, l'erreur de l'esprit, la faiblesse des volontés ; tout est en paix dans une admirable harmonie, et tout marche vers la vraie civilisation ! Du bas de l'échelle jusqu'aux degrés les plus élevés c'est le ministre de Dieu, le prêtre, et le prêtre indigène, Coréen en Corée, Chinois en Chine, qui a la haute main ; c'est le prêtre et le prêtre indigène qui apprend le catéchisme au petit enfant, l'apologétique au jeune étudiant ; c'est lui qui fait des thèses de licence et de doctorat dans les doctes facultés, et imprègne ainsi de christianisme la société toute entière ; c'est lui qui écarte les ombres qui voilaient la vérité, c'est lui qui conserve la vertu dans les âmes, lui vraie lumière du monde, vrai sel de la terre, pour employer les comparaisons du Divin Maître : « Vos estis sal terra?... Vos estis lux mundi».
    Tout cela, c'est un rêve, je le veux bien ; mais qui sait s'il ne se réalisera pas un jour ? Quand les premiers Apôtres venaient aborder aux côtes de notre Provence, et s'enfonçaient péniblement dans les sombres forêts des Gaules, eux non plus ne prévoyaient sans doute pas toute l'efflorescence qui sortirait un jour de leurs humbles travaux ; ils ne prévoyaient peut-être pas la société chrétienne de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis, qui allait sortir de l'humble graine qu'ils jetaient en terre ; et pourtant toutes ces écoles du moyen âge, où étaient enseignés les arts et les sciences, cette fameuse Université de Paris avec ses quatre facultés, cette Renaissance des siècles suivants, cette science actuelle qui n'est après tout, qu'elle le veuille ou non, que la fille du christianisme ; tout cela, qu'est-ce autre chose sinon l'éclosion magnifique de l'humble travail des premiers apôtres des Gaules ?
    (A suivre.)

    1903/131-163
    131-163
    France
    1903
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