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Le choléra à Namakkal

Le choléra à Namakkal Tout est gai et riant dans la grande cour du poste de Namakkal en cette journée du lundi de Pâques ; l'air est comme imprégné des Alleluia de la veille. Avec l'Eglise nos néophytes ont chanté : Isti sunt agni novelli ; les agneaux nouveaux, ce sont bien eux, le front encore humide de l'eau du baptême ; pour la première fois après les jeûnes et les longs chemins de croix des vendredis de carême, ils goûtent la joie d'être ressuscités avec le Christ.
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    Le choléra à Namakkal

    Tout est gai et riant dans la grande cour du poste de Namakkal en cette journée du lundi de Pâques ; l'air est comme imprégné des Alleluia de la veille. Avec l'Eglise nos néophytes ont chanté : Isti sunt agni novelli ; les agneaux nouveaux, ce sont bien eux, le front encore humide de l'eau du baptême ; pour la première fois après les jeûnes et les longs chemins de croix des vendredis de carême, ils goûtent la joie d'être ressuscités avec le Christ.
    Sur le terrain des jeux les enfants sont tout à l'ardeur d'une partie de ballon ; les cris fusent et le sol est martelé par la foule des petits pieds nus. Vers le quartier des néophytes, la longue file des jeunes femmes revient de la fontaine, la taille cambrée pour soutenir la lourde jarre de terre posée sur la tête et qui contient la provision d'eau pour la journée ; les bras levés en forme d'amphore, elles vont d'une démarche souple et balancée, leurs pagnes rouges, bleus, orange, jettent une note vive et chatoyante dans la claire matinée ensoleillée.
    Sur le seuil des maisonnettes, les hommes sont assis : les uns achèvent leur toilette, dont les derniers soins consistent à se frotter les gencives avec des baguettes fraîchement écorcées ; d'autres causent gravement, la joue gonflée et les lèvres sanglantes par la chique de bétel ; ils construisent des châteaux en Espagne ou discutent interminablement quelque cas de morale, les idées émises sont ponctuées de longs jets de salive qui constellent le sol d'étoiles écarlates.
    Quelques grand'mères vieilles et cassées, toutes blanches dans leurs toiles de veuves, président aux ébats des bébés, qui grimpent et se roulent délicieusement dans le sable ; les plus hardis essayent leurs premiers pas maladroits dans la pose verticale et tombent lourdement, petites grenouilles noires et gigot antes, ils pivotent sur leur ventre ballonné, brassant l'air de leur quatre membres et pleurnichant jusqu'à ce qu'une main secourable les remette en équilibre.
    Tout est gai et riant dans la cour de Namakkal : tout respire le bonheur de vivre, la joie tranquille, la belle insouciance. Pourquoi s'inquiéter ? Ne sommes-nous pas devenus les enfants du Père des cieux, et donc un peu ceux du missionnaire ? Les enfants sont-ils soucieux quand leur Père est au milieu d'eux ? Oui, vraiment, il fait bon vivre sous la grande voûte bleu pâle du ciel des Indes !... Et pourtant, si quelqu'un pouvait scruter l'avenir, l'avenir tout proche, l'avenir de demain !...

    ***

    Le lendemain, avant la messe, un enfant est couché sous la véranda de l'église, recroquevillé sur lui-même, les genoux ramenés contre la poitrine ; il souffre beaucoup et demande l'absolution. Au prêtre penché pour l'absoudre ; il dit simplement : « Mon âme s'en va, Père, priez pour moi ! ». Tous les soins furent inutiles ; à midi il était mort.
    Les missionnaires sont inquiets. En promenade les enfants se sont désaltérés à la rivière ; l'eau était-elle mauvaise ? On peut tout craindre en ces pays tropicaux. Le malaise est général ; des regards anxieux se portent sur nous et nous interrogent. Hélas ! Le soir, trois enfants sont couchés et d'autres sont atteints. Il n'est plus permis de douter : les symptômes sont nets, c'est le choléra que nous avons devant nous. L'Office de santé envoie des remèdes et des désinfectants ; les missionnaires se font infirmiers et gardes-malades ; toute la nuit, au chevet des enfants, aidés de quelques jeunes gens de bonne volonté, ils essayent de tous les remèdes, frictionnent avec de la térébenthine les membres qui se glacent, pour essayer de conserver en ces pauvres corps la chaleur avec la vie. Mais tous les soins sont inutiles : le mal est d'une violence inouïe, les remèdes absorbés sont aussitôt rendus dans des vomissements qui déchirent la poitrine, et, après cieux ou trois motions épuisantes, c'est l'agonie qui commence, la terrible agonie des cholériques : les extrémités se refroidissent, les crampes dans les jambes arrachent au moribond des cris de douleur, il se tord sur sa couche, en deux heures de temps le corps est réduit à l'état de squelette, les os saillent sous la peau, bientôt les narines se pincent, les yeux, cerclés d'un halo sombre, se retournent tout blancs dans l'orbite creuse..., c'est la fin !
    Si le rôle de l'infirmier est navrant, celui du prêtre est plus consolant. Les enfants sont admirables : ils se sentent perdus et d'eux-mêmes ils demandent le baptême ou l'extrême-onction. Un bambin de huit ans est remarquable de calme et de résignation ; moins atteint que les autres, il peut dormir un peu ; toutes les heures il se soulève sur sa couche et, après des efforts douloureux pour vomir, sans une plainte, il repose sa tête bouclée sur sa natte et se rendort, insouciant de ce qui se passe autour de lui. Le voyant si faible, nous le baptisons pendant son sommeil : il y a si longtemps qu'il le désire ! Le lendemain, apprenant qu'il est chrétien, sa figure s'illumine, il sait ce que signifie le baptême.
    Au milieu de la nuit, les parents d'un des enfants malades accourent affolés ; le père est baptisé depuis six mois, la mère, encore païenne, a son dernier né dans les bras. « Cela va mieux », leur dit quelqu'un pour adoucir l'émotion ; cette parole provoque une belle réponse du néophyte : « Quel que soit le dénouement, que la volonté de Dieu soit faite ! » La mère se penche haletante sur le corps de son enfant ; le visage ardent, elle scrute celui de son fils comme pour y chercher et rallumer un reste de vie ; toute l'affection, tous les soins des parents sont également impuissants : à 3 heures du matin, ce sont les derniers sacrements ; pendant les onctions saintes le malheureux père n'y tient plus, un sanglot soulève sa poitrine et deux larmes, de ces larmes d'homme, d'autant plus pénibles que plus rares, roulent sur ses joues ; l'enfant meurt dans les bras du missionnaire dans le murmure des noms de Jésus et de Marie..... Si son père renferme sa douleur dans une résignation profondément chrétienne, chez la pauvre mère c'est l'explosion du désespoir païen : elle tourne sur elle-même, éperdue, en poussant de sourds gémissements, en bégayant le nom de son enfant ; elle l'appelle, l'interroge, se prosterne devant le missionnaire et, lui saisissant les pieds dans un geste d'adoration, elle le supplie de lui rendre son fils ; puis, se ressaisissant et souriant, dans une cruelle illusion, elle berce dans ses bras un poupon imaginaire, revivant quelques secondes les douceurs de sa première maternité ; mais l'atroce réalité éclate aussitôt, la pauvre femme en comprend l'horreur ; les sanglots qui la secouent tout entière semblent traduire : « C'est fini, c'est bien fini » ; c'est son fils, son aîné, sa fierté et son espoir, qui subitement lui a été arraché, et pour elle, pauvre païenne, le ciel n'existe pas, pas une lueur d'espérance dans son affreux chagrin ; la séparation est définitive, totale, c'est le néant, le trou noir ; c'est fini, tout est bien fini !...
    Et le désespoir fait suite à la douleur ; elle se frappe sauvagement la poitrine, s'y incruste les ongles, appelle ceux qui l'ont aimée: « Mon père, ma mère !...» Toute la nuit et la matinée le pensionnat retentit de ses hurlements, de ses lugubres lamentations... Le ciel est de plomb pour les malheureux païens !
    L'aube blanchit ; le fléau est à son paroxysme. Dans l'école transformée en hôpital une douzaine d'enfants sont allongés sur leurs nattes, des parents sont accourus de toutes parts, et la présence de ces païens méfiants, les plaintes des femmes, ajoutent encore à l'énervement général.
    On ramasse des enfants tombés épuisés au milieu de la cour ; des jeunes gens sont atteints et, se sachant perdus, se traînent vers quelque coin pour s'y coucher, les uns stoïques, d'autres qui sanglotent, ne voulant pas mourir et nous suppliant de les sauver. La peur augmente le mal et met dans leurs yeux une indicible angoisse, une terreur de bête traquée ; on a l'impression d'être entouré de condamnés à mort... Et les groupes navrants qui, la tête posée sur les genoux maternels, semblent l'attendre, cette mort ; et la mine sombre et douloureuse des mères, tout cela déchire le coeur du missionnaire, l'impuissance dans laquelle il se trouve lui met les larmes aux yeux ; un païen le remarque et parle de... destin.
    Ce sont des gémissements, des cris, des plaintes, des appels sans fin ; chacun réclame le Père près de sa couche. Et, dans cette paillote de bambous et de chaume où la mort règne en maîtresse, dans cette atmosphère fétide de créosote, de décomposition, où les vivants eux-mêmes semblent déjà morts, la Vie jaillit sous les doigts du prêtre qui multiplie les absolutions ou ondoyé les fronts encore païens, faisant naître la grâce qui divinise les âmes, les greffe sur le Christ et, par Lui et avec Lui, les insère dans la vie de la sainte Trinité, dans la Famille divine.
    Ce petit Indien qui gît sur une natte souillée, au seuil de son éternité, participe à la vie de son Sauveur et devient fils de Dieu ; un nouveau rameau prolonge la vigne divine, le mystère de vie est accompli, encore un peu de souffrances, quelques crampes, et, comme au printemps un papillon abandonne sa chrysalide au sein du terreau pour éclore à une vie qu'il n'a jamais soupçonnée, l'âme de l'In mble paria, se détachant du corps de boue, s'épanouira dans le ravissement du face à face avec son Dieu dans une éternelle extase d'amour.
    Dans la matinée l'arrivée de Monseigneur l'Évêque, sa présence au milieu des malades réconforte et remonte le moral de ceux-ci. Bientôt on dispose du vaccin anticholérique attendu depuis deux jours ; tout le monde est inoculé... trop tard, hélas ! Les grands malades succombent.
    Un traitement énergique par injections d'eau chaude permet de sauver les autres, mais rien ne peut arrêter la panique ; les enfants trouvent mille prétextes pour regagner leurs villages, beaucoup sont emmenés par leurs parents. Les maisonnettes des néophytes se ferment aussi une à une ; quelques-uns, les plus courageux, tremblants et la mine verdâtre, viennent dire le grand désir qu'ils ont d'aller passer quelques jours au village ; la plupart n'ont même pas ce courage et fuient par un détour pour éviter de passer devant le foyer d'infection.
    Maintenant les missionnaires restent seuls dans la mélancolie du poste morne et vide ; en trois jours, cette ruche, qu'animait un essaim de plus de 200 âmes, est transformée en désert. Heureusement ta proximité des vacances évite la perte de temps pour les écoliers et, l'émotion passée, la rentrée des classes rendra à Namakkal la vie et l'activité.
    Mais les pauvres croix sont là, qui forment le nouveau cimetière et qui gardent les blessures ouvertes au coeur du missionnaire ; dans les villages aussi l'apostolat sera plus difficile, les préjugés fortifiés par l'épidémie qui a frappé l'Eglise. « La déesse du choléra s'est vengée des renégats du culte des aïeux », pensent les païens. Et cependant c'est précisément sur ces épreuves et ces difficultés que se fonde l'espoir de conversions sérieuses... Qui oserait espérer convertir une âme par des moyens naturels ?
    Au moment où l'oeuvre de Namakkal est en son plein midi, où tout autour d'elle, dans les villages païens, une magnifique floraison d'âmes s'ouvre au Christ, le Bon Dieu frappe les missionnaires en ce qu'ils ont de plus cher, il prend l'élite de leurs enfants... Ne faut-il pas que la grâce, comme un pollen divin, vienne féconder les fleurs qui s'entre ouvrent aux rayons de l'Evangile et rendent leurs fruits éternels ? Or la source de la grâce qui surnaturaliste et divinise les âmes, est-elle ailleurs que dans la Passion du Christ, de la Crèche à la Croix ?
    Les lois de l'ordre surnaturel sont universelles et indépendantes des degrés de latitude et de longitude, de la mentalité et de la couleur des hommes ; elles président aux efforts d'une créature immortelle qui cherche son Dieu. Et le Christ Jésus s'est défini lui-même : « la Voie ».
    Ceux qui continuent ici-bas son travail de rédemption ne peuvent-ils pas sourire à Dieu en voyant, dans les croix qu'ils reçoivent, le plus sûr critère que leur oeuvre est éternelle ?
    Frédéric HAROU,
    Missionnaire de Salem.

    1932/276-280
    276-280
    Inde
    1932
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