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Le centenaire du Martyre des Bienheureux

Le Centenaire du Martyre des Bienheureux Imbert, Maubant et Chastan
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    Le Centenaire du Martyre des Bienheureux
    Imbert, Maubant et Chastan

    Le 21 septembre 1839, au cours d'une persécution qui sévissait, impitoyable, depuis nombre d'années, contre le christianisme en Corée, trois missionnaires français : un évêque, Mgr Imbert, et deux prêtres, les PP. Maubant et Chastan, tous les trois de la Société des Missions Etrangères, condamnés à mort pour avoir prêché la religion chrétienne, étaient décapités près de Séoul, après avoir subi de cruelles tortures. Le centième anniversaire de cet événement lointain ne saurait passer pour nous inaperçu, et l'objet de cet article est d'en évoquer le souvenir.
    Nous résumerons d'abord la vie des trois Martyrs jusqu'à leur arrivée en Corée, puis leur ministère apostolique et leur mort héroïque.

    ***

    Le premier missionnaire français qui pénétra en Corée fut le P. Pierre Philibert Maubant. Il était né en 1803 à Vassy, chef-lieu de canton du Calvados. Ses études classiques terminées au collège de Vire, il entra au grand séminaire de Bayeux, où il fut ordonné prêtre le 13 mai 1829. Nommé vicaire au Gast, il apporta assurément tout son zèle à son ministère ; mais, tout en prêchant et confessant ses paroissiens de Champ-du-Boult, il rêvait de terres lointaines, d'un dévouement plus complet, d'un apostolat qu'il espérait plus fécond. L'autorisation de son évêque lui permit de réaliser ses voeux et, le 18 novembre 1832, il entrait au Séminaire des Missions Etrangères. Six mois plus tard il recevait sa destination pour le Setchoan (Chine) et, tout joyeux, s'embarquait au Havre avec le P. Charrier, lui aussi futur confesseur de la foi dans les geôles du Tonkin.
    Après une longue et pénible traversée, le P. Maubant débarquait à Macao. Il expédia au plus tôt ses bagages au Setchoan et se préparait à s'y rendre lui-même lorsqu'il eut l'occasion de rencontrer Mgr Bruguière, le premier vicaire apostolique de la Corée, récemment parti de Singapore pour aller prendre possession de sa mission, dans laquelle aucun Européen n'avait encore pénétré. Le vaillant évêque dépeignit le triste état, au point de vue religieux, du pays auquel il était envoyé, et cela avec une émotion si communicative que le jeune missionnaire conçut un vif désir de se dévouer, lui aussi, à un ministère si dangereux, mais si méritoire. Il écrivit aussitôt à l'évêque du Setchoan pour lui demander l'autorisation de renoncer à la Chine en faveur de la Corée. La réponse de Mgr Fontana ayant été affirmative, il se prépara au départ pour cette nouvelle destination. Il s'agissait de traverser toute la Chine du sud au nord pour arriver en Mandchourie, où l'on attendrait une occasion pour pénétrer secrètement dans la presqu'île coréenne.
    A cette époque il était impossible à deux Européens de voyager ensemble dans l'intérieur de la Chine ; aussi Mgr Bruguière et le P. Maubant durent-ils prendre chacun une route différente, se donnant rendez-vous en Tartarie. Le missionnaire, d'un sang-froid peu ordinaire et d'une audace imperturbable y arriva le premier. Il avait même réussi à entrer en plein jour à Pékin sans l'obligatoire diplôme impérial, ce qui ne s'était pas vu, pour un Européen, depuis plusieurs siècles.
    En Tartarie, le P. Maubant s'établit à Sivang, où, pendant une année, il attendit son évêque, tout en étudiant la langue chinoise et en cherchant à entrer en relations avec des Coréens.
    Enfin, après un voyage de deux ans semés de fatigues et de périls, Mgr Bruguière arrivait à Sivang le 8 octobre 1834. Grande fut la joie du P. Maubant en recevant son évêque : on allait pouvoir enfin entrer dans la Terre promise. Hélas ! Il y eut encore à passer par plus d'une épreuve. D'abord il fallut échanger bien des messages pour décider les Coréens à recevoir les missionnaires, dont la présence, disaient-ils, provoquerait de nouvelles persécutions ; de plus l'ignorance de la langue compliquait les difficultés du voyage. Une année entière fut employée à aplanir ou à tourner les obstacles, et enfin, le 7 octobre 1835, les deux apôtres quittaient Sivang et se dirigeaient vers la Corée, mais après deux semaines de voyage, Mgr Bruguière, épuisé, succombait presque subitement, n'ayant même pas la consolation de mettre le pied sur cette terre de Corée pour laquelle il avait déjà tant souffert.
    Après avoir rendu les derniers devoirs à son évêque, le P. Maubant continua sa route et, gagnant la frontière coréenne, guidé par quelques chrétiens, réussit à franchir heureusement les postes douaniers. Au commencement de l'année 1836 il s'installait à Séoul : c'est là que nous le retrouverons.

    ***

    Jacques Honoré Chastan était né à Marcoux (Basses Alpes) en 1803. Il fit ses études classiques au petit séminaire d'Embrun et entra ensuite au grand séminaire de Digne, où il reçut l'ordination sacerdotale le 23 décembre 1826. Le mois suivant il était au séminaire des Missions, après avoir par sa douceur tenace triomphé de l'opposition de sa famille, et particulièrement de sa mère, qui ne pouvait se résigner à la séparation définitive. En avril 1827 il partait pour Macao sans destination précise ; le P. Baroudel, procureur, devait lui en assigner une : ce fut le Collège général de Penang. Il y demeura cinq années, mais le professorat ne réalisant pas ses rêves d'apostolat, il s'offrit lui-même à Mgr Bruguière pour la Corée et il fut agréé. Il retourna alors à Macao, d'où il s'embarqua pour le Fokien et, à travers la Chine et la Mandchourie, gagna la frontière coréenne. Là, ne trouvant personne pour l'introduire, il se retira à Pékin, puis au Shangtong, où il administra un district pendant deux années. Mais il n'avait pas renoncé à la mission qu'il avait désirée : à la fin de 1836 il retournait à la frontière de la Corée pour y attendre les chrétiens qui devaient l'aider à pénétrer dans le pays interdit sous peine de mort. Pour éviter la douane, il passa, comme l'avait fait le P. Maubant, par la bouche d'égout percée dans la muraille de la ville d'Euitjyou à la faveur d'une nuit obscure c'était la nuit de Noël, et, quelques jours après, il était à Seoul. Les courriers qui l'avaient conduit avaient emmené à la frontière coréenne trois jeunes Coréens chrétiens que déjà le P. Maubant, arrivé depuis un an, envoyait au collège de Macao pour s'y préparer au sacerdoce.

    ***

    Laurent Imbert, né à Marignane (Bouches-du-Rhône) en 1796, fit ses études à Aix et entra à vingt-deux ans au Séminaire des Missions, d'où, en 1820, il fut envoyé au Setchoan (Chine). En s'y rendant il s'arrêta quelque temps à Singapore, puis à Penang, où pendant près d'un an il remplaça un professeur malade. Arrivé ensuite à Macao et y trouvant fermée la route du Setchoan, il passa en Cochinchine, puis au Tonkin, et, par la voie du Yunnan, arriva enfin dans sa mission en 1825. Il y travaillait depuis douze ans et était supérieur du séminaire de Maupin, lorsque, après la mort de Mgr Bruguière, le Conseil du Séminaire de Paris le proposa au Saint Siège pour le remplacer. Ce choix ayant été approuvé, le P. Imbert, sacré évêque de Capse le 14 mai 1837, quitta le Setchoan ; à la fin d'octobre de cette même année, il arrivait à Sivang en Tartarie, de là il gagnait Moukden et, dans la nuit du 18 décembre, il franchissait heureusement la frontière coréenne : douze jours plus tard il était à Seoul.
    Le personnel apostolique de la mission de Corée se trouva alors au complet : un évêque et deux missionnaires. Ils devaient bien remplir les quelques années que leur accorderait la Providence avant le sacrifice suprême.

    ***

    Le P. Maubant était arrivé le premier. Tout en étudiant la langue, il dut exercer aussitôt le ministère à cause de l'empressement des chrétiens à lui demander les sacrements. Il conseillait à ceux qui connaissaient les caractères chinois d'écrire leur confession ; puis il composa en chinois un examen de conscience qu'il fit traduire en coréen et qu'il apprit par coeur, et dès lors il n'eut plus un moment de liberté.
    Après la fête de Pâques 1836 il visita plusieurs groupes de fidèles dans les provinces ; il y établit quelques catéchistes et baptisa plus de 200 adultes. Jusqu'à l'arrivée de Mgr Imbert ce fut naturellement sur lui que reposa l'administration générale de la Mission. Mais sa santé ne résista pas à tant de fatigues, que ne réparaient pas une nourriture plus que frugale et un sommeil insuffisant: il tomba gravement malade.
    Heureusement le P. Chastan vint mettre un terme à sa solitude et partager avec lui les labeurs d'un apostolat pénible et dangereux, mais fécond. A l'arrivée de Mgr Imbert, les deux courageux missionnaires purent lui offrir une belle gerbe de 2.000 baptêmes d'adultes qu'ils avaient administrés.
    L'évêque, après avoir traversé le fleuve Yalou sur la glace pendant la nuit et passé par la bouche d'égout du poste frontière, avait réussi à pénétrer dans sa mission. Le 1er janvier 1838, il était à Seoul, où l'accueillait avec joie le P. Maubant ; quant au P. Chastan, il missionnait alors dans le sud et ce n'est qu'au mois de mai suivant qu'il put voir son évêque.
    Après quelques mois d'étude de la langue, Mgr Imbert fut en état de commencer son apostolat. Il écrivait : « Levé à deux heures et demie, j'appelle les gens de la maison pour la prière à 3 heures ; viennent ensuite la messe, la communion, l'action de grâces ; les quinze à vingt personnes qui ont reçu les sacrements peuvent ainsi se retirer avant le jour... Je ne demeure que deux jours dans chaque maison où je réunis les chrétiens. Je souffre beaucoup de la faim, car après s'être levé à deux heures et demie, attendre jusqu'à midi un maigre dîner d'une nourriture peu substantielle, sous un climat froid et sec, n'est pas chose facile. Après le dîner je prends un peu de repos, puis je fais la classe de théologie à mes grands écoliers, ensuite j'entends des confessions jusqu'à la nuit. En Corée il n'y a ni lits, ni matelas. J'ai toujours mené une vie laborieuse, mais ici je pense être parvenu au superlatif du travail. Vous pensez bien qu'avec une vie si pénible, nous ne craignons guère le coup de sabre qui doit la terminer ».
    On voit par cette dernière phrase que les missionnaires s'attendaient à la persécution. Elle approchait, en effet.
    La présence des missionnaires commençait à être divulguée. Au commencement de 1839, le premier régent du royaume donna sa démission et fut remplacé par un ennemi acharné du nom chrétien : la persécution éclata tout à coup, plus furieuse que jamais. De nombreux chrétiens furent arrêtés et mis à mort. Mgr Imbert appela à lui ses deux missionnaires ; ils tinrent conseil et décidèrent de demeurer cachés jusqu'à ce que l'évêque en décidât autrement. Un traître offrit au gouvernement de lui livrer les missionnaires si on lui donnait les hommes nécessaires ; l'offre fut acceptée, et alors, ayant obtenu par ruse d'un chrétien trop naïf connaissance du lieu où s'était retiré Mgr Imbert, il fit entourer la maison. L'évêque, pensant que sa fuite ne servirait qu'à faire torturer les chrétiens, n'essaya même pas d'échapper aux persécuteurs et se livra lui-même.
    Conduit aussitôt à Seoul, on lui fit subir le supplice de la courbure des os (I) pour qu'il dénonçât la retraite de ses missionnaires ; puis on lui enjoignit de renier la religion qu'il prêchait. N'obtenant qu'un refus indigné, le juge le fit bâtonner et reconduire en prison. C'est alors que le vaillant évêque, espérant que l'arrestation des PP. Maubant et Chastan calmerait la persécution, eut la sublime inspiration de les inviter à se livrer eux-mêmes aux mandarins.
    « Dans les cas extrêmes, leur écrivit-il, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Si donc vous n'êtes pas encore partis, venez avec l'officier Son-kie-tsong, mais qu'aucun chrétien ne vous suive ». Son-kie-tsong était un capitaine envoyé avec une centaine d'hommes pour arrêter les missionnaires.

    (1). Ce supplice consiste à lier fortement ensemble les deux genoux et les deux pieds, et puis à passer entre les mollets deux bâtons que l'on tire en sens contraire jusqu'à ce que les os se courbent en arc et reprennent ensuite leur position naturelle.

    Les deux missionnaires obéirent immédiatement : après avoir adressé des lettres d'adieu à leur famille et à leurs frères de la Société des Missions Etrangères, ils allèrent se livrer aux satellites qui les cherchaient. Aussitôt ils furent conduits à Seoul et jetés en prison, où ils retrouvèrent leur évêque. Quelle joie intime, profonde, pour ces coeurs de prêtres et d'apôtres de se trouver ensemble dans les fers confessant le nom de Jésus-Christ !
    Dès le lendemain ils comparurent devant le tribunal et furent interrogés : « Qui vous a envoyés ? Chez qui avez-vous logé ? D'où vient l'argent que vous avez ? » « Nous sommes envoyés par le Souverain Pontife, chef de l'Eglise ; l'argent à notre usage, nous l'avons apporté avec nous ; les Coréens nous ayant appelés pour secourir leurs âmes nous sommes venus ici ». Ces réponses leur attirèrent une rude bastonnade qui fut renouvelée plusieurs jours de suite.
    Le 21 septembre, tous les trois furent condamnés à mort. La sentence portait :

    Kim-tjoa-keun, Président de la Haute Cour criminelle, expose ce qui suit :

    « Exécutant avec révérence l'ordre donné au Ministre que les trois criminels Pem-syei-hyeng (Mgr Imbert), Ra Petrus (le P. Maubant) et Tjyeng Jacobus (le P. Chastan) soient ensemble exécutés par la justice militaire avec suspension de la tête pour servir de leçon à la multitude, j'ai l'honneur d'informer Sa Majesté qu'ils ont été remis au Quartier Général de la Garde royale ».

    L'évêque et ses deux prêtres furent mis à mort avec le cérémonial réservé aux grands criminels. Les condamnés, les mains liées derrière le dos, montèrent dans d'étroites chaises à porteurs et, entourés d'une centaine de soldats en armes, ils furent conduits au lieu du supplice.
    Là ils sont dépouillés de leurs vêtements, sauf le pantalon ; ensuite les soldats leur attachent les mains devant la poitrine, leur passent sous les bras de longs bâtons, leur enfoncent deux flèches de haut en bas à travers les oreilles, leur jettent de l'eau au visage qu'ils saupoudrent d'une poignée de chaux. Six d'entre eux saisissent les bâtons et font faire aux condamnés trois fois le tour de la place pour les livrer aux grossières moqueries de la foule. De retour au point de départ, le chef ordonne aux condamnés de se mettre à genoux : immédiatement une dizaine de soldats se mettent à courir autour des victimes et chacun, en passant, les frappe de son sabre.
    Le P. Chastan reçoit un premier coup qui atteint légèrement l'épaule : instinctivement il se relève et aussitôt retombe à genoux ; Mgr Imbert et le P. Maubant restent immobiles jusqu'au coup mortel. Un des soldats prend les têtes qui ont roulé sur le sol, les pose sur un plateau et les présente au général qui a présidé l'exécution.
    La justice païenne était satisfaite, mais les fondements de l'Eglise de Corée devenaient inébranlables, puisque le sang de ses premiers apôtres en cimentait les pierres.
    Le 5 juillet 1925, les trois martyrs, dont nous avons esquissé la vie apostolique et la glorieuse mort, ont été solennellement béatifiés par le Pape Pie XI, en même temps que le premier prêtre coréen, André Kim, martyrisé en 1846, et que 75 chrétiens mis à mort dans le cours de la même persécution.
    Lors du triduum célébré à Rome (7-9 juillet 1925) dans l'église du Gesu, au-dessus de la porte principale se lisaient deux strophes latines dont voici la traduction :

    O Martyrs coréens, qui jouissez de la gloire du Christ,
    Rome donne à votre nom les louanges méritées.
    Contre les perfidies du démon défendez la vraie foi ;
    Priez Dieu que partout soit connu son Evangile !

    Nous ne saurions mieux terminer cet article qu'en nous associant, à l'occasion du centenaire que nous devons célébrer, à ce voeu profondément apostolique et missionnaire !

    1939/155-162
    155-162
    France
    1939
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