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Le centenaire de la chinoise Liou doctoresse en médecine 2 (Suite et Fin)

KOUY-TCHEOU Le centenaire de la chinoise Liou doctoresse en médecine (Fin1). — Comment as-tu pu te faire chrétienne avec autant de précipitation ? Demandai-je à la doctoresse. Comment la foi a-t-elle pénétré dans ton âme ? Cette question, difficile à résoudre pour plus d'un théologien, ne lui causa aucun embarras.
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    KOUY-TCHEOU

    Le centenaire de la chinoise Liou
    doctoresse en médecine

    (Fin1).

    — Comment as-tu pu te faire chrétienne avec autant de précipitation ? Demandai-je à la doctoresse. Comment la foi a-t-elle pénétré dans ton âme ?
    Cette question, difficile à résoudre pour plus d'un théologien, ne lui causa aucun embarras.
    — Le Père me demande, dit-elle, à quel moment j'ai cru à la parole du catéchiste par un acte de foi ? Eh bien ! Il nous disait que l'homme n'a pas seulement un corps, mais une âme aussi, et comme preuve, il ajouta : « quand le corps dort sur son lit l'âme rêve et voyagé partout ». Tiens, pensai-je, c'est vrai, j'ai une âme ; donc il faut la sauver ; et j'ai adoré Dieu. Et je n'oublierai jamais cette prédication ». Il fut convenu entre les dames Liou que pendant quelque temps elles cacheraient au mari leur conversion. Il était brave homme, néanmoins on pouvait craindre tout d'abord un orage ; mieux valait donc attendre le moment propice pour lui annoncer cette nouvelle.
    Le Voyageur, du reste, n'allait pas tarder à rentrer chez lui. Il était arrivé à la capitale le 18 de la 9e lune, et son bon ange le conduisit: avec son fardeau de sucre du Kouang si à la porte de l'église Saint-Joseph.
    Un chrétien qui cumulait les charges de maître d'école, portier, prédicateur, procureur, et qui portait le nom de Liou (Nez rouge) offrit de lui acheter sa charge. Le marché fut conclu, le sucre pesé, l'argent enveloppé, et le marchand partit en disant au revoir.

    1. Voir Ann. M.-E., n° 79, p. 33.

    Nez rouge repèse son sucre, refait son compte et constate qu'il s'est trompé au préjudice du marchand. Il part aussitôt et l'ayant rejoint le ramène à l'église où, après explication, il lui remet deux taels d'argent de plus. Liou, peu habitué à trouver en Chine des acheteurs aussi consciencieux, accepte l'hospitalité que lui offrait le catéchiste, car la nuit tombait déjà.
    Et le lendemain matin, quatorze jours après sa femme, sa fille et sa mère, il adorait à son tour le Maître du ciel ; joyeux de sa conversion et du marché avantageux qu'il avait fait, il prit le chemin de Tchao-ky.
    Il y a cependant un point noir à l'horizon. Que diront sa femme et sa mère quand elles sauront qu'il s'est converti ? Mieux vaut tout d'abord se taire... l'avenir portera conseil. Quand il fut de retour au logis, il raconta simplement aux deux femmes l'heureux marché qu'il avait fait. « Mon commerce a été vraiment béni, dit-il. J'ai vendu mon sucre à la maison du Maître du ciel ; l'argent des chrétiens est bon et leur balance est moins forte que celle de l'entrepôt ». Et il fit l'éloge du catéchiste qui s'était montré si consciencieux. Belle-mère et bru écoutèrent le récit avec une grande attention, heureuses d'entendre parler de l'église, des chrétiens ; mais elles gardèrent le silence. Quelques jours plus tard, le maître de la maison se trouvant dans le grenier, déplaça une botte de paille de fèves, et un petit livre tomba à ses pieds. Quelle n'est pas sa surprise quand il lit en tète : Prières du matin et du soir.
    Il va trouver sa femme, et lui montrant le livre.
    « D'où vient ceci ? Lui dit-il.
    — Je l'ai trouvé sur la route en allant sarcler du millet.
    — De pareils livres ne se trouvent pas le long des routes.
    La femme, très émue, ne répondit pas, et son mari, bien ému lui-même, garda aussi le silence. Mais le lendemain après le repas, il fit le signe de la croix. Et l'épouse de demander à son tour :
    — Que fais-tu ? Où a tu appris ce signe ? » Et elle lui raconta comment sa mère, sa grand'mère et elle-même étaient chrétiennes, mais pas encore le petit frère et la petite sœur.
    Ainsi cessa le grand secret, et ces braves gens se réjouirent ensemble d'avoir la même croyance.
    Avec ardeur ils étudièrent les prières, et au bout de quarante jours ils les récitaient par coeur.

    De plus, ils avaient parlé autour d'eux de la nouvelle doctrine, et plusieurs familles crurent à leur tour : les Pou, à Ouen-tchong ; les Tsay, à Lou-hoa; les Hoang, voisins de ceux-ci ; les Yang, etc. etc.
    Ces derniers étaient les propres frères de la doctoresse : le cadet et le quatrième qui fut peu fervent chrétien et très malheureux. En effet, les rebelles tuèrent sa femme et son fils, et ayant écorché sa bru ils la mangèrent à une sauce quelconque. Quant à l'oncle cadet des Liou, il devint, à plusieurs reprises, le persécuteur de son neveu. Il l'accusa près du chef de la milice rurale, à Ouang-kia-tchouang.
    Liou et sa femme la doctoresse durent comparaître devant celui-ci ; on les accusait de parler à travers un crible (confession) et aussi de monter au ciel, de rie pas honorer les ancêtres, etc...
    Ils se justifièrent et furent renvoyés, mais avec menace d'être dénoncés au mandarin (sous-préfet) s'il y avait de nouvelles plaintes contre eux, ce qui ne tarda guère.
    Presque à la veille du nouvel an, une escouade de trente satellites à pied, conduits par sept brigadiers en chaise, vinrent se saisir des époux Liou et les conduisirent à la sous-préfecture avant le lever du soleil.
    — Ouvrez les portes, crièrent les satellites aux gardiens des remparts ; nous venons de saisir des rebelles.
    Les Liou comparurent devant le sous-préfet Ou-tay. Celui-ci, pour s'assurer qu'ils étaient chrétiens, dit à la doctoresse de réciter les prières, ce qu'elle fit sans témoigner aucune crainte, car elle possédait un tcha, pièce des prétoires, qui déclarait que la religion chrétienne était tolérée.
    Le sous-préfet renvoya simplement les deux époux.
    Mais l'oncle accusateur osa dire au mandarin :
    « Si le mandarin renvoie des rebelles aussi avérés, nous allons tous nous faire rebelles ».
    Ces paroles insolentes furent punies sur le champ par de nombreux coups de rotin.
    La colère de ce méchant homme en fut encore augmentée, et un jour il menaça de mort son neveu.
    Celui-ci quitta alors Tchao-ky et fit un séjour de cinquante jours à Kouy-yang ; il y apprit la doctrine, puis il revint chez lui où les femmes avaient pu demeurer en paix.
    Vers l'année 1853, le P. Payan fit la première visite de Tchao-ky, et admit au catéchuménat ces néophytes fervents.
    Un seul fait montrera combien était sérieuse leur conversion.
    Nous avons vu que Liou avait fait deux fois le voyage de Birmanie. Il avait vu dans ce pays des plantations d'opium, et à son retour il en fit un champ.
    La première récolte lui ayant rapporté soixante onces qu'il vendit quatre-vingts taëls, car alors l'opium était cher, il planta un champ plus vaste.
    La récolte était magnifique ; encore quelques jours et on allait cueillir l'opium.
    Le P. Payan arrive sur ses entrefaites, voit le superbe champ, et apprenant qu'il appartient à Liou, lui dit simplement :
    « Ce n'est pas bien, cette culture n'est pas permise ».
    Le lendemain, sans rien dire au Père, le néophyte prit sa faucille, et l'opium joncha bientôt la terre. Or, quand le Père s'en aperçut, peu après, il dit à Liou :
    « Tu aurais pu cette fois ramasser la récolte.
    Le Chinois répondit :
    — Bah ! C’est défendu, cela ne vaut rien ; je ne regrette pas ».
    Le P. Payan revint la même année à Tchao-ky où une alerte eut lieu pendant son séjour.
    Le bruit se répandit que le pays allait se révolter, et le jour du marché afin de calmer l'opinion publique, sept chefs se rendirent à cheval chez la doctoresse.
    Pendant qu'ils liaient leurs montures aux arbres du jardin, le P. Payan voulait fuir par une porté qui donnait sur la montagne ; mais la courageuse Liou lui dit de monter au grenier et d'y demeurer jusqu'à ce qu'elle y montât elle-même. Puis elle reçoit les visiteurs.
    Ceux-ci, habilement, disent à leur hôtesse :
    « Nous voulons entendre la doctrine, et il y a un maître par ici. Sans perdre contenance, elle leur répond :
    — Le prédicateur est parti, quant au prêtre, c'est un saint, il ne voit pas le monde.
    Et sur leurs instances, elle leur exposa succinctement la doctrine, puis leur fit l'historique grotesque des idoles, ce qui les mit de belle humeur. Elle leur servit ensuite un copieux déjeuner, après lequel ils partirent très satisfaits.
    Le repas du Père en fut un peu retardé, mais le danger était conjuré. Le missionnaire put faire 75 baptêmes pendant cette visite à Tchao-ky. La doctoresse était au nombre des baptisées, elle prit le nom d'Agathe. Son mari devait recevoir le baptême quelques mois plus tard des mains de Laurent Ouang, le futur martyr.
    « Ouang aimait le séjour de Tchao-ky, raconte la doctoresse. Il y venait assez souvent en compagnie de Liou May-chou, le catéchiste qui, le premier, nous prêcha la doctrine.

    MARS AVEIL 1911, N° 80.

    « Autour de nous vivaient quelques bonnes familles chrétiennes, et à cette époque, ajoute la conteuse avec un sourire un peu malicieux, nous vendions du vin, on était à l'aise et on ne regardait pas à un petit verre. Laurent Ouang aimait à boire un peu ce qui le rendait éloquent. Peut-être est-ce en pareil cas, qu'un jour, à Tien-ouen, il prêcha trop librement la doctrine à quelques gros bonnets païens. Ceux-ci se trouvèrent offensés, le lièrent et le frappèrent brutalement. Son compagnon qui put fuir vint avertir Liou-kong.
    — Je connais ces païens, répondit celui-ci, je vais le délivrer.
    « En effet, ayant répondu de Laurent, il put le ramener à Tchaoky afin de lui donner des soins, car on l'avait frappé si fort sur les épaules que durant une semaine entière il ne put tenir son bol pour manger ».
    Le bon Dieu récompensa Liou de sa charité, car étant tombé gravement malade, Laurent Ouang put le baptiser avant sa mort.
    « Il faut, avait dit Laurent, que le plus fervent chrétien des trois stations de Long-hao, Kouang-pa et Tchao-ky, meure ». Et il avait désigné Liou à Tchao-ky.
    A plusieurs reprises la vieille Liou m'a raconté cette prédiction du futur martyr de Mao-keou.
    Après la mort de Liou, les tribulations ne manquèrent point à sa veuve, surtout pendant la rébellion.
    Un jour, le mandarin Kiang fit appel à la milice rurale pour repousser les rebelles du côté de Hoang-pin. Chaque famille devait fournir un homme et une lance pour former le corps expéditionnaire. Le fils de la doctoresse fit partie de cette levée contre les rebelles, dont les chefs étaient, pour la plupart, de la secte du Nénuphar blanc.
    Sur les accusations de l'oncle, qui avait reporté sur son petit-neveu toute la haine qu'il avait vouée au père, on lie le jeune Liou et on l'amène au mandarin pour qu'il le fit mourir comme partisan de la secte. On le croyait perdu, car alors on tuait un homme sans la moindre forme de procès. Cependant le jeune homme ne perd pas contenance :
    « Je ne suis pas de la secte du Nénuphar blanc, dit-il. Ma religion est celle du Maître du ciel et ceux qui la pratiquent ne se révoltent pas ».
    Le mandarin connaissait un peu le christianisme, car il avait à sa solde un bataillon de soldats chrétiens de Ky-kiang. Ceux ci lui dirent :
    — Demandez donc à l’accuser le signe du chrétien.
    Le jeune Lion fait alors un grand signe de croix en disant :
    — Voilà le signe du chrétien.
    — Il est chrétien, il est chrétien, s'écrièrent les soldats ; qu'on le délie.
    Le mandarin fit donner à chacun des accusateurs trente coups de rotin pour leur faux témoignage contre un enfant de quinze ans.
    Puis, ayant été frappé de la tenue de ce dernier, il lui offrit de l'adopter comme fils, lui promettant de prendre soin de sa mère et de ses soeurs.
    Je crois qu'il serait bon de raconter, ici, ce qu'il advint de l'oncle persécuteur des Liou.
    Bien des années s'étaient écoulées depuis l'expédition contre les rebelles de la secte du Nénuphar blanc, le P. Mihières se rendait à Pékin, et l'un des robustes porteurs de sa chaise était le fils Liou.
    Sur la route de Tchong-kin, à l'entrée du marché de Leu-pin-ten, un mendiant arrêta les porteurs.
    — Qu'y a-t-il ? » Demande le Père. Liou, qui a reconnu le mendiant, lui explique que c'est son grand-oncle malade, sans appui, et il le prie de lui avancer 200 sapèques sur ses gages, afin qu'il puisse lui venir en aide.
    Le missionnaire très touché ajoute 100 sapèques à l'aumône du jeune homme, et celui-ci s'adressant au malheureux, lui dit :
    — Reste dans cette auberge que voici ; je reviendrai dans quelques jours et je te conduirai à ma mère.
    Le vieillard se mit à pleurer :
    — Je vous ai nui autrefois, répondit-il, ta mère ne s'occupera pas de moi.
    — Tout cela est oublié ; nous, chrétiens, nous ne nous souvenons pas des injures et nous devons faire du bien à nos ennemis; ma mère sait cette doctrine ; ne craignez donc rien, grand-oncle. Dix jours plus tard, le porteur de chaise revint et demanda à l'aubergiste des nouvelles du vieillard.
    — II est là-bas, sous le grand arbre. Après ton départ, et avec les sapèques que tu lui avais données, il fit acheter par mon enfant une demi livre de viande qu'il dévora sur-le-champ. Comme il était affamé, cette nourriture lui occasionna des coliques dont il mourut. Je l'ai fait enterrer sous ce grand arbre ; veux-tu emporter son corps ?
    — Non, je mettrai seulement de la terre sur son tombeau.
    Ainsi, le persécuteur mourut misérablement loin des siens et de son pays natal, tandis que les persécutés ont été pieusement ensevelis par leurs descendants dans le tombeau des ancêtres.
    Ce n'est pas seulement aux yeux des Chinois que semblable fait devient une preuve sensible de la justice de Dieu.
    Reprenons maintenant le récit de la persécution :
    Vers cette époque, Lucie Y, qui a été béatifiée en 1909, vint faire l'école à Long-hao. Liou conduisit sa fillette à la future martyre de Kay-tcheou pour qu'elle lui enseignât le catéchisme.
    L'enfant était là depuis quelques jours à peine, quand on signale les rebelles ; Lucie s'enfuit avec ses élèves sur la montagne. Liou avertie, les rejoint, et ramène sa fille chez elle. Quant à Lucie, afin de pouvoir rentrer à la capitale, elle est obligée de se déguiser en mendiante. C'est ainsi qu'elle parcourut le pays, vêtue de guenilles, les cheveux épars, ayant en guise de voile un vieux chiffon lié sur la tête.
    De son côté, la doctoresse prit aussi le chemin de Kouy-yang. Tout alla bien jusqu'à Tsin choui-kiang où le batelier, vendu aux rebelles, lui refuse le passage parce qu'elle n'a pas de carte. Elle prie, elle discute en vain; on ne passe pas ; c'est le mot d'ordre.
    — Passez mon fils, propose enfin la voyageuse ; il ira chercher une carte, et je resterai ici avec mes filles.
    Le terrible passeur consent à cet arrangement. « Soit, dit-il, mais vous donnerez 70 sapèques par personne pour la nourriture ». Liou eut recours au bon Dieu pour se tirer de ce mauvais pas. Elle observa quatre grands jeûnes, et pour ne pas demeurer inactive elle fit un petit bonnet fleuri et des semelles de souliers pour l'enfant du batelier. L'homme en fut tellement touché qu'il prit son fils et lui fit saluer la doctoresse comme sa mère. Celle-ci lui remit un bol et deux bâtonnets à manger le riz, ce qui est la manière d'exprimer que l'on accepte la parenté.
    Le passeur tua alors une poule et fit pétrir des pains de riz en l'honneur de la mère sèche de son fils, et quand le jeune Liou revint de son voyage et présenta la carte qu'il avait cachée dans ses cheveux, la carte était inutile.
    Liou put enfin arriver dans la capitale où avec ses trois enfants elle s'installa près du collège.
    Les commencements furent pénibles, mais la courageuse femme se mit résolument au travail et ne consentit jamais à recourir, comme tant d'autres émigrés, trop nombreux, hélas ! Aux aumônes de la mission.
    « Argent d'Eglise », n'enrichit pas, répétait-elle.
    Et tour à tour elle fut fermière, cuisinière, facteur même au service des missionnaires. Souvent on fit appel à son expérience pour régler certains différends, et toujours on la trouvait prête pour le baptême des enfants moribonds.
    Elle se tenait aussi prête à mourir ; nous en avons pour preuve le trait suivant qui nous reporte au temps du terrible Tien ta-jen.
    Tien devait se rendre à l'église de Kouy-yang et faire massacrer l'évêque, les missionnaires et les chrétiens ; la rumeur publique avait même désigné le jour choisi par le mandarin — un dimanche.
    Le P. Vielmon fit, ce jour-là, l'office accoutumé et commença un sermon. L'auditoire était peu nombreux. Soudain trois coups de canon sont tirés au prétoire. Aucun doute, c'est le signal ; les chrétiens se regardent et pâlissent visiblement.
    L'orateur interrompt son discours, et tranquillement, comme s'il ouvrait une parenthèse, il dit :
    — Tien ta-jen va venir nous massacrer; voyons, avez-vous peur de mourir?
    Nul l ne répondit. Il s'adresse directement à Liou :
    — Voyons, toi, as-tu peur de mourir ?
    — Si le Père n'a pas peur de mourir, dit-elle, je mourrai bien aussi puisque c'est pour la gloire de Dieu.
    — Bien répondu ». Et le P. Vielmon reprit le fil de son sermon.
    Tien ta-jen ne vint pas.
    Quand la rébellion fut terminée et que la paix fut rétablie, la doctoresse reprit le chemin de son pays avec sa famille
    Elle s'établit d'abord dans la plaine de Lou-hao, mais elle soupirait après son cher Tchao-ky. Hélas ! Rien que des maisons incendiées, plus aucune trace de route. Elle établit des fermiers, et lentement Tchao-ky devint habitable. Depuis plusieurs années, elle a voulu que le missionnaire reprit la visite annuelle comme jadis.
    — Pourquoi, lui demandai-je, n'as tu pas averti l'Empereur ? Tu sais que tu as droit à des habits, à vingt boisseaux de riz à l'occasion de ton centenaire.
    — Oui, oui, je sais ça par le grand-père de feu mon mari, c'est un leurre... D'abord, il faut donner quinze taels pour les frais de bureau et la Commission. Ensuite, ce n'est pas vingt boisseaux de riz que l'Empereur alloue, mais bien une rizière qui peut produire vingt boisseaux. Or, des rizières à défricher, il n'en manque pas. Quant à l'inscription impériale, où la mettrais-je dans une aussi modeste maison que celle-ci? Et quelle dépense pour le repas à cette occasion ! Je préfère bien demeurer tranquille.
    — Tu as raison, et notre fête sera toute chrétienne.
    Et ainsi fut-elle, en effet.
    La messe fut célébrée en l'honneur de sainte Agathe, sa patronne, on tira quelques pétards, on offrit quelques petits présents avec des salutations et des vœux de longue vie, on but le vin du centenaire.
    Après les vêpres, l'office des morts fut récité par les chrétiens, et le lendemain une messe de Requiem fut offerte pour tous les défunts de Tchao-ky en général et en particulier pour Liou, son mari.
    La pauvre vieille était ravie, et, toute rajeunie, elle courait plus qu'elle ne marchait en m'accompagnant à la visite des tombes.
    Quand les prières furent achevées, au cimetière, elle appela son arrière petit-neveu, et devant toute l'assistance lui parla ainsi :
    — Voici le tombeau de Liou, mon époux. Après ma mort, je veux être enterrée là, à côté de lui J'ai acheté les cinq rizières des sandales de paille de mes propres économies, en fabricant des sandales ; elles ne font pas partie de l'héritage de la famille Liou. Donc, chaque année on prendra sur le revenu de ces cinq rizières ce qu'il faut pour dire une messe pour le repos de mon âme et celle de mon mari. Si tu ne fais pas cela, quel front auras-tu pour m'aborder après la mort ?
    Je crois que cette fondation faite devant une tombe vaut bien un acte notarié, nous retournâmes au logis.
    Je récitai les prières de l'Itinéraire ; une dernière fois, je donnai l'eau bénite, et en route.
    — Au revoir, bonne mère. A l'an prochain, s'il plaît à Dieu ».

    1911/86-94
    86-94
    Chine
    1911
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