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Le centenaire d'Alexandre de Rhodes à Ba-Lang

Le centenaire d'Alexandre de Rhodes à Ba-Lang (Mission de Phat-diem).
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    Le centenaire d'Alexandre de Rhodes
    à Ba-Lang

    (Mission de Phat-diem).

    Vaste plage qui s'étend sur une longueur d'au moins deux kilomètres, puis, coupée par l'estuaire du sông Bang, se prolonge jusqu'à la limite qui sépare Than-Hoa de la province de Vinh, Ba-Lang est un des coins les plus pittoresques et les plus sains de l'Annam. Si, debout sur le rivage, on laisse errer son regard pour explorer le paysage, après s'être reposé sur une large nappe bleue de quatorze kilomètres où se balancent les radeaux menus et les grosses barques de pêche, il se heurte à la masse sombre et boisée de la Thon-Mê. Un chapelet de rochers calcaires la relie à l'île de Biên-Son qui, au sud, ferme le cadre. Là se trouve un joli port en eau profonde, bien abrité, connu de tout temps des Chinois et fréquenté, encore aujourd'hui; par les chaloupes qui font le service de Haiphong à Vinh-Bên-Thuy.
    La tradition raconte que saint François-Xavier s'y réfugia, un jour de tempête, alors qu'il longeait la côte sur une jonque pour gagner la Chine où il devait bientôt mourir.
    Quoiqu'il en soit, les Portugais de Macao connaissaient sûrement la région. On comprend, dès lors facilement qu'Alexandre de Rhodes, décidé à évangéliser le Dàng-ngoài (Tonkin de l'époque) y ait débarqué. Peut-être même croyait-il que la capitale de l'Annam du Nord était encore dans la province de Thanh-Hoa et ignorait-il que la Cour s'était de nouveau transportée à Ke-Cho reconquis sur les Mac usurpateurs.
    Il nous semble le voir s'informant, interrogeant le terrain, se demandant avec anxiété où il va aborder et jeter son premier coup de filet. Bién-Son, trop séparé du continent, ne lui semble pas propice. Du reste il cherchait à gagner le plus rapidement possible la route mandarine et par là la capitale où il voulait avant tout s'adresser à la plus haute autorité du pays. Il opina donc pour l'estuaire de l'arroyo Bang. Par marée haute sa grosse jonque pouvait facilement y pénétrer et jeter l'ancre près du gros village voisin de Ro-Xuyên.
    Une jonque ! Sur le pont se tiennent debout des étrangers qu'on n'a encore jamais vus ! L'un d'eux, qui semble être le chef, parle annamite ! Il n'en fallait pas tant pour ameuter la marmaille qui, bruyante, s'agite sur le rivage. Les notables, tôt prévenus, accourent, et, sans tarder, se livrent à leurs curieuses informations. D'où viennent ces étrangers ? Que font-ils ? A quel genre de commerce se livrent-ils ? Car quel autre appât que cette auri sacra fames commune à tous les hommes, sous toutes les latitudes aurait pu les attirer en ce lointain pays ?
    Mais Alexandre de Rhodes prend la parole; né malin, il commence par aiguiser la curiosité de la foule.
    — Marchands ? Répond-il. Oui nous le sommes, nous vendons des perles. Tout le monde même peut en acheter, il suffit d'en vouloir.
    Les yeux avides s'ouvrent tout grands, la vanité féminine est à la fête, les mains se tendent.
    — Des perles et pour rien ! Ah ! Certes, pour sûr que nous en voulons !
    Et Alexandre de Rhodes d'expliquer que ces perles ne sont pas pêchées dans les rochers de Biên-Son mais qu'elles viennent du ciel, dont elles ont conservé l'orient. Si pour les acquérir il ne faut ni or ni argent il faut tout de même faire quelques sacrifices.
    Et la bonne semence tombe drue dans ces âmes primitives, préparées par leur droiture même à la recevoir.
    C'est ce souvenir loin de trois siècles, que sa Grandeur, Monseigneur Marcou, évêque de Phat-diem, a voulu commémorer le 4 mai dernier à Ba-lang même, par une fête purement religieuse et annamite.
    Régulièrement c'est le 19 mars qu'elle aurait dû avoir lieu. Mais la chapelle destinée à rappeler aux générations futures ce fait si important dans l'histoire religieuse du pays, n'était pas encore achevée. On la renvoya donc au 4 mai, jour où l'on a solennisé, cette année, le Patronage de Saint-Joseph. Au fond le puissant patron des missions du Tonkin qui, en 1625, y mena par la main le premier missionnaire français, ne s'en offusquera pas. Puis le mois des fleurs, avec ses chaleurs naissantes, n'est-il pas plus propice à une réunion de ce genre que mars « crachin eux » et rhumatisant ?
    De nombreuses invitations avaient été lancées à tous les membres du clergé et aux chrétiens du Vicariat. Nous avons salué avec plaisir : son Excellence le Délégué apostolique Monseigneur Aiuti ; le patriarche vénéré des missions du Tonkin, Monseigneur Gendreau et son coadjuteur Monseigneur Chaize ; Monseigneur Ramond, évêque de Hung-Hoa ; Monseigneur Eloy, évêque de Vinh ; enfin Monseigneur Marcou, l'amphitryon et organisateur de la tête. Son coadjuteur, Monseigneur de Cooman, retenu à Phat-diem par un deuil subit qui venait de frapper la mission le jour même dans la personne de la mère Supérieure de l'Institut de Notre Dame des Missions, morte du choléra, victime de son dévouement à soigner les malades, manquait à la cérémonie.
    Le programme comportait principalement, dans la matinée, une messe pontificale d'action de grâces, chantée à l'église paroissiale et, dans la soirée, la bénédiction de la nouvelle chapelle commémorative construite au Petit Séminaire.
    Dès six heures du matin les notables de la paroisse se trouvaient là dans leurs grands atours. L'un d'entre eux hurlait ses ordres à la foule houleuse au moyen d'un porte-voix archaïque tout à fait couleur locale.
    Sept heures, leurs Grandeurs revêtues du rochet et de la mosette, se mettent en procession pour se rendre à la paroisse distante d'un bon kilomètre. Son Excellence le Délégué ferme la marche porté sur une sedia gestatoria laquée de rouge. Clairons, tambours et trompettes s'en donnent à coeur joie, cependant que les oriflammes claquent au vent et que les parasols nationaux ombragent tant bien que mal leurs Grandeurs. Heureusement que le soleil, voilé de brouillards, n'est pas méchant. Le célébrant, sa Grandeur Monseigneur Marcou, a déjà gagné l'église et s'y prépare dans le recueillement au grand acte qu'il va faire.
    La messe devait commencer à huit heures mais nous sommes en Annam où la lenteur est la marque distinctive de toute vraie solennité. Aussi ne sommes-nous pas étonnés de voir le cortège n'arriver enfin à destination qu'après une bonne demi-heure de retard.
    Je ne décrirai pas la majesté si connue mais toujours émouvante de la messe pontificale. Mais quelles sont ces voix enfantines qui s'élèvent dans la nef et nous font entendre ces douces modulations du chant grégorien ? Serions-nous à la chapelle Sixtine ou bien aurait-on fait venir directement de Paris les petits chantres à la croix de bois ? Je me retourne, curieux ; pas du tout, ce sont les jeunes élèves du petit séminaire qui, sous la direction d'un maître de chapelle expérimenté, lancent ces jolis trilles de leurs gosiers de rossignols. Félicitations les plus sincères aux jeunes exécutants et à leur professeur dont la modestie ne me permet pas de jeter le nom au public.
    A l'évangile, notre intime ami, le Père Curé de Thanh-Hoa prend la parole et expose le sens historique et mystique de la fête Il commence par montrer les apôtres partant, sur l'ordre du Maître, pour évangéliser les nations. L'Asie n'est pas oubliée. C'est elle qui a l'honneur d'entendre, la première, la bonne nouvelle, puis elle devient la part spécialement réservée à saint Thomas qui pénètre jusqu'aux Indes, où nous trouvons encore les descendants de ses premiers convertis.
    Cependant c'est Rome, la maîtresse des nations qu'il faut conquérir d'abord. Le monde entier suivra ensuite tout naturellement. Puis ce sont les persécutions, l'invasion des barbares, la coupure des routes avec l'Extrême Asie qui en retardent un peu l'évangélisation. Cependant l'Eglise n'oublie pas la charge qui lui a été confiée, et, au xiii0 siècle, elle envoie Jean de Mont Corvin qui, avec ses frères en saint François, évangélise la Chine et bâtit une cathédrale à Pékin. Toutefois ces tentatives faites au moyen fige restent des tentatives. Les apôtres, trop timides, n'osent marcher sur les pas des premiers apôtres et organiser aussitôt un clergé indigène, il faut la débâcle du Japon où la jeune église de ce pays sombre totalement pour ouvrir les yeux des apôtres.
    Le grand initiateur de l'apostolat sous cette forme nouvelle d'un nombreux clergé indigène encadrant les fidèles est Alexandre de Rhodes. Il a évangélisé l'Annam, les foules se sont converties à sa parole ; mais, bientôt, les jalousies des mandarins le font exiler. L'oeuvre commencée va-t-elle encore une fois sombrer ? Non, Alexandre de, Rhodes regagne Rome, expose le cas au Pape et propose le remède : un clergé indigène fortement organisé. Muni de pleins pouvoirs il parcourt l'Italie, la Suisse. Vainement. Il trouve à Paris les évêques qui vont tout sacrifier pour venir en Indochine organiser l'Eglise naissante. Ce sont Pallu et Lamothe-Lambert. Un voyage à pied de trois longues années ne les épouvante pas. Ils arrivent et réalisent le rêve du grand jésuite.
    Depuis, la jeune Eglise d'Annam, belle et florissante, grandit. Elle traverse les plus dures épreuves, triomphe des persécutions, et, toute baignée de son sang, embellit de jour en jour, prête à devenir bientôt le soldat du Christ, portant fièrement l'étendard de la Croix à la face des nations d'Extrême-Orient.
    Il est dix heures et demie, la messe est terminée, la foule pieuse et émue s'écoule peu à peu.
    La bénédiction de la chapelle a lieu à 5h. 1/2 selon le cérémonial accoutumé. Son Excellence le Délégué apostolique officie. Un salut d'action de grâces, chanté par les voix angéliques du matin, termine la fête.
    Belle journée que je marque d'une boule blanche.
    Et le soir, quand la voûte étoilée étend la paix et le silence sur cette terre privilégiée, pendant que la vague chante sur la grève son éternelle chanson, je rêve et me demande : Pourquoi ??...
    Pourquoi donc ne savons-nous pas honorer nos grands hommes ? Pourquoi avons-nous oublié ce précurseur dont le colonel Bonifacy (1) vous a raconté l'histoire dans ses si savantes et si intéressantes causeries ! A la fête annamite qui vient d'avoir lieu à Balang pourquoi ne pas répondre à Kê-Cho, — pardon, Hanoi — par une fêle française. Une voix autorisée retracerait les prouesses du héros, puis sur une des plus belles places de notre capitale tonkinoise, on dresserait sa statue : Debout, le doigt tourné vers la France, il indiquerait la voie aux indigènes comme pour leur dire : c'est de là qu'aujourd'hui comme hier viendra le salut !...

    A GAT.

    1927/381-383
    381-383
    Vietnam
    1927
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