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Le cataclysme du 1er septembre (Suite en Fin)

JAPON Le cataclysme du 1er septembre Lettre du P. Lissarague Missionnaire apostolique à Tôkyô. (Fin) 1. Depuis longtemps j'ai mon idée, mais je n'ose la communiquer, persuadé que je vais au devant d'une désapprobation générale. Enfin je lâche le mot : « Allons à l'archevêché, là il y a des bâtiments en bois qui n'ont pas dû trop souffrir du tremblement de terre. Le terrain est vaste et nous sommes sûrs d'être bien accueillis.
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    JAPON



    Le cataclysme du 1er septembre



    Lettre du P. Lissarague

    Missionnaire apostolique à Tôkyô.

    (Fin) 1.



    Depuis longtemps j'ai mon idée, mais je n'ose la communiquer, persuadé que je vais au devant d'une désapprobation générale. Enfin je lâche le mot : « Allons à l'archevêché, là il y a des bâtiments en bois qui n'ont pas dû trop souffrir du tremblement de terre. Le terrain est vaste et nous sommes sûrs d'être bien accueillis.



    1. Voir Annales des Missions Etrangères, n° 155, janvier février, p. 18.



    A Sekiguchi ! Mais vous n'y songez pas, Père, personne d'entre nous n'est capable d'aller jamais jusque-là. En marchant d'un bon pas on peut s'y rendre en quarante minutes, mais les enfants, les femmes, les porteurs de bagages marchent lentement et font de fréquentes haltes, il faut au bas mot compter deux heures ».

    On a beau regardé dans toutes les directions, la dévastation est complète. Au loin apparaît la colline sur laquelle se trouve l'archevêché, couverte de verdure ; voilà l'oasis ! Arrivés à la hauteur de l'église et de l'école des Soeurs de Kanda, j'y jette un coup d'oeil par-dessous le pont du chemin de fer et n'aperçois que des cheminées. Nous avisons dans un coin des poteaux télégraphiques renversés qui nous servent de sièges pour prendre le léger repas que nous avons eu soin d'emporter ; pour ma part j'ai une livre de pain et quatre centimètres de saucisson ; la portière et la femme du catéchiste, ayant cuit leur riz comme d'habitude le matin, en ont fait des boules avec ce qui restait, elles ont aussi quelques bouts de rave confits dans du vin de riz. Pendant qu'on procède au partage survient un homme, qui nous offre une boîte laquée contenant des boules de riz assaisonnées et une grosse bouteille d'eau chaude, boisson pour ainsi dire indispensable aux Japonais après le repas. Il ne veut rien accepter : « Je suis allé jusqu'à Honjo, nous dit-il, pour porter ces boules à des parents que je n'ai pas pu retrouver; trop heureux de vous les offrir ». Et il disparaît en nous laissant et la boîte et la bouteille. Quand chacun a dévoré sa part je tire de ma poche la bouteille de vin blanc qui y pesait lourd; j'en verse quelques gouttes aux femmes et aux enfants et partage le reste avec les hommes. C'est un coup de fouet, tout le monde se relève dispos et ne demande qu'à continuer jusqu'à Sekiguchi. On n'a pas fait cent mètres que déjà la colonne s'allonge et il me faut attendre les traînards. A chaque cent mètres c'est le même manège, mais je ne me lasse pas d'attendre, persuadé que si un traînard me perd de vue il renoncera à me rejoindre : j'ai lâché mes deux enfants pour me charger de paquets; la foule énorme dans laquelle nous sommes échelonnés soulève une poussière épaisse qui de loin paraît aussi dense qu'un brouillard sur la Seine, on en est couvert, on en avale tant et plus. De place, en place devant les maisons les habitants ont disposé des seaux d'eau et versent à boire aux sinistrés. Oh ! La charité d'un verre d'eau ! Je ne l'ai jamais si bien comprise que ce jour-là.

    Nous allons quitter le bord de la rivière et entreprendre l'ascension de la colline, lorsque deux confrères, les P. P. Mayran et Giraudias, surgissent tout à coup devant moi. Ils me croyaient mort, ils faisaient partie de la troisième mission qu'on envoyait à ma rencontre, les deux autres étaient rentrées sans pouvoir arriver jusque chez moi, empêchées par le cercle de feu ou par la foule des fuyards. Ils me donnent les premières nouvelles ou plutôt confirment celles que j'avais entendues la veille : Honjo brûle, Tsukiji brûlé, Kanda brûlé, l'école des Soeurs brûlée, l'école primaire des Frères brûlée, l'Université des jésuites écroulée ; écroulés aussi les bâtiments des Dames du Sacré Coeur ; heureusement il n'y a pas d'autres victimes à déplorer.

    Enfin nous voici à l'archevêché ; mes compagnons de voyage tombent de fatigue et ne tardent pas à s'endormir sur l'herbe du jardin. Monseigneur est absent depuis deux jours, le Délégué apostolique est des nôtres et réfugié comme nous. Il est venu hier de Tsukiji à pied, n'ayant sauvé que les papiers les plus importants, en trois heures de marche et de détours par les rues encombrées ou les quartiers en flammes. Il a passé la nuit dernière en plein air, couché sur une natte japonaise parmi les missionnaires et les chrétiens, seulement on lui avait aménagé une moustiquaire.

    Ce soir encore nous couchons dehors, rien à craindre d'ailleurs ni du froid qui ne sévit pas encore, ni de la rosée excessivement rare à Tokyo. Tourné vers la ville, je vois toujours la lueur de l'incendie qui dévore les dernières maisons qui restent devant le parc d'Ueno.



    Lundi 3 septembre. A 10 heures je me mets en route pour les quartiers brûlés. J'ai toujours avec moi le fils du catéchiste qui déjà m'a servi de garde de corps, lors des troubles qui suivirent la guerre russo-japonaise, et le portier. Celui-ci a été élevé sous mes yeux, il avait à peine trois ans, quand je suis arrivé ici ; et quand son père est mort, il y 13 ans je l'ai gardé comme portier avec sa mère. Il est fabricant de manches de parapluie, mais, depuis son retour du service, il remplace peu à peu le vieux catéchiste dans ses fonctions de sacristain; c'est lui aussi qui veille à la propreté de l'église, du jardin, de l'école maternelle, qui recueille à domicile les cotisations mensuelles du denier du culte. Très serviable pour tous il est aussi très débrouillard et ne craint pas sa peine; en un mot, comme dévouement, il n'a pas son pareil.

    En repassant par la gare des marchandises dont j'ai parlé plus haut, nous sommes très étonnés de voir qu'un bloc d'environ mille à quinze cents maisons japonaises, ce qui fait un carré de cinq cents mètres de côté reste intact. Caprice de l'incendie ! A 100 mètres en avant du bloc nous apercevons les ruines de l'église, le mur et le vitrail derrière l'autel se dressent tout droits comme un point de repère. Tout a été consumé, jusqu'aux colonnes qui avaient cependant cinquante centimètres d'épaisseur : nous fouillons sous les décombres encore brûlants pour tâcher de découvrir l'autel que la masse de plâtre, de briques et de tuiles aura peut-être sauvé du feu. Vain espoir ! Nous ne retrouvons que le couvercle du ciboire à demi fondu, ce qui prouverait que les hosties ont été consumées par le feu. Nous n'avons plus rien à faire pour aujourd'hui.

    Malgré le temps qui menace, je dis à mes compagnons que nous ne pouvons pas rentrer sans passer à Honjo, pour chercher à savoir des nouvelles du Père qui n'a pas encore paru. Jamais je n'oublierai le spectacle horrible qui nous y attendait. Déjà avant d'arriver au grand pont jeté sur la rivière nous avons compté 150 cadavres tout nus, souvent empilés les uns sur les autres. Au pont, un poste de soldats nous arrête ; il faut faire connaître l'objet de notre visite à Honjo, après quoi on nous laisse passer, mais en nous recommandant de marcher sur le milieu; les trottoirs n'étant pas solides. De l'autre côté les cadavres sont si nombreux que nous renonçons à les compter. Plus on s'éloigne de la rivière et plus les cadavres se font rares. On n'en voit plus dans la rue de l'église ; ce qui nous donne à espérer que le prêtre indigène aura pu se sauver ; mais comme personne ne se montre ni dans le jardin, ni dans les environs, nous allons nous retirer sans renseignement, lorsque, tout d'un coup, le portier aperçoit quelques caractères japonais tracés au charbon sur les pierres qui émergent des fondations de la maison. « Le Père, sauf, chez M. Hayashi, au village d'Oshima » Enfin ! Nous voilà rassurés sur son compte, il ne tardera pas à nous rejoindre à l'archevêché.

    Délaissant le grand pont, nous nous dirigeons vers un autre pour aller au plus court, car les premières gouttes de pluie commencent à tomber. Précaution inutile ; au bout de 500 mètres c'est un déluge, pas d'abri ; pour comble de malheur je ne porte sur moi qu'une douillette en alpaga qu'un confrère de l'archevêché m'a prêtée, ma soutane d'hiver étant trop lourde pour la saison. Enfin nous arrivons au petit pont. Hélas ! Il est coupé ! Et il nous faut longer la rivière jusqu'au grand pont. Sur la rive les cadavres couvrent le chemin ; nous en remarquons trois sur lesquels on a jeté un matelas, et comme cela nous intrigue nous nous rapprochons : ce ne sont pas des cadavres, ces pauvres respirent encore, mais nous avons beau les appeler, les remuer, ils ne donnent aucun signe d'intelligence. Nous passons derrière le charnier où 33.000 personnes ont trouvé la mort.



    Mardi 4 septembre et jours suivants.

    Aujourd'hui repos..... Dès le lendemain je me remets en route pour l'église et je recommencerai tous les jours. Les chrétiens reparaissent peu à peu ; à mesure qu'ils se présentent, on affiche leurs noms sur les murs en pierre de l'école maternelle, et je finis par savoir que nous n'avons dans la paroisse qu'une victime à déplorer : une enfant de deux ans, écrasée par la chute de la maison ; ses parents ont emporté le corps à la campagne. On décide de dresser une espèce de hangar en utilisant les murs de l'école qui sont intacts jusqu'à deux mètres de hauteur ; on plante quelques perches, on les relie entre elles de manière à former la carcasse d'un toit qui sera constitué par des feuilles de tôle ondulée, ou plutôt de fer blanc galvanisé, et qui couvre un espace de 8 mètres sur 4 m. 50. Tous les vieux débris de bois recueillis à l'archevêché formeront lé plancher et serviront à faire des volets à persiennes ; le côté qui n'est pas fermé par le mur de pierre le sera par des plaques en fer blanc galvanisé, recueillies à droite et à gauche et déjà couvertes de rouille.



    J'y célèbre la messe pour la première fois le 16 septembre devant 44 personnes, presque tous des hommes qui y assistent debout. Le dimanche suivant l'assistance est doublée.

    Depuis lors, j'ai commencé à faire une petite église provisoire sur les ruines de l'école maternelle... Ensuite je songerai au presbytère, aux écoles...

    Mes paroissiens, si généreux jusqu'à présent, ne pourront pas de longtemps verser leur cotisation. 150 familles sur 170 se sont trouvées sans abri. Je ne crains pas pour leur persévérance. Ils peuvent là-dessus servir de modèles à beaucoup de chrétiens d'Europe. Toutefois continuez à prier pour eux et pour leur missionnaire. Plus que jamais le secours d'En-Haut nous est nécessaire.




    1924/55-58
    55-58
    Japon
    1924
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