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Le cataclysme du 1er septembre

Le cataclysme du 1er septembre D'après un rapport du 30 septembre présenté à l'Empereur et au Prince régent par la Commission de Secours, 586.000 maisons ont été totalement ou partiellement brûlées ; on compte 115.000 morts connus et près de 150.000 disparus, dont 1/3 sont considérés comme morts. Le nombre total des morts serait de 160.000.
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    Le cataclysme du 1er septembre



    D'après un rapport du 30 septembre présenté à l'Empereur et au Prince régent par la Commission de Secours, 586.000 maisons ont été totalement ou partiellement brûlées ; on compte 115.000 morts connus et près de 150.000 disparus, dont 1/3 sont considérés comme morts. Le nombre total des morts serait de 160.000.

    Puisque le cataclysme du 1er septembre a détruit en grande partie la capitale et toute la ville de Yokohama, on a résolu en haut lieu de reconstruire ce qu'on appelle une « capitale idéale ». Entre temps, des comités se sont formés pour relever les deux cités de leurs ruines ; 17 bataillons du génie travaillent activement à rétablir les voies et moyens de communications, pour déblayer ensuite les amoncellements de décombres. Peu à peu s'élèvent ici et là, avec les matériaux fournis en partie par la générosité des grands centres comme Osaka, des baraquements moins provisoires que les abris de tôle de la première heure.

    Les missionnaires de Tôkyô et Yokohama, qui ont vu leurs postes ruinés, ont commencé à improviser des chapelles provisoires, et, sous des abris de fortune, se sont installés au milieu de leurs chrétientés aussitôt que la chose leur a été possible.

    Les écoles des Marianistes à Tôkyô ont rouvert le 1er octobre dans les locaux du lycée, épargnés par l'incendie : on y fait à tour de rôle, matin et soir, les cours primaires et secondaires.

    Les autres écoles ouvriront dès qu'elles pourront disposer de locaux convenables.

    Le collège Saint-Joseph de Yokohama a suivi ses élèves européens dans leur émigration, et s'est ouvert à Kôbé dans un établissement scolaire mis à sa disposition par la préfecture chaque jour durant l'après-midi. L'unique bâtiment du collège préservé de l'incendie a été gracieusement prêté au P. Lemoine, qui y a aménagé une chapelle provisoire pour les chrétiens des environs. Les Dames du Sacré Coeur, en attendant que leur établissement de Tôkyô soit réparé, ont émigré également et ont donné rendez-vous à leurs élèves dans leur nouvelle maison de Sumiyoshi, entre Osaka et Kôbe, où les classes ont recommencé le 1er octobre.

    Les orphelines des Dames de Saint-Maur de Yokohama ont été envoyées à Shizuoka, où sont réfugiées, dans une maison de la même Congrégation, la Supérieure et les 8 religieuses européennes qui ont échappé à la catastrophe.



    Lettre du P. LISSARRAGUE

    Missionnaire apostolique à Tôkyô.



    Samedi 1 septembre 1923.



    Je viens de confesser une quinzaine d'enfants et reste seul dans l'église, agenouillé sur l'un des bancs qui garnissent les bas côtés. J'attends le coup de canon qui annonce midi pour réciter l'Angélus avant d'aller dîner, quand, tout à coup, un tremblement de terre qui commence par une secousse assez brusque se fait sentir ; je n'y prête pas plus d'attention qu'à celles très fréquentes que nous avons ressenties depuis plus d'un an, jusqu'à ce que tombe à côté de moi la partie inférieure de la croisée qui était relevée pour laisser passer un peu d'air. En même temps j'entends un grand bruit du côté de l'autel ; mais avant que je puisse me rendre compte de sa cause, le plâtre du plafond tombe. Je me lève alors en faisant instinctivement l'offrande de ma vie à Dieu et me dirige vers la sortie. La statue du Sacré Coeur, qui est au-dessus de la porte, se balance à droite et à gauche comme pour me dire de ne pas avancer, elle finit par tomber et je me précipite dehors. Derrière moi la toiture et une grande partie des murs en briques s'effondrent, et la façade provisoire en bois se détachant du reste de la masse me poursuit dans ma fuite, de si près que je vois la croix du faîte tomber à ma droite. Un nuage de poussière environnait l'église avant sa chute, de telle sorte que les enfants, qui étaient dans le jardin et me savaient dans l'église, se mettent à crier que je dois être écrasé ; ils sont tout étonnés de me voir devant eux debout et sans blessure ; un seul changement s'est produit : de noire, ma soutane est devenue toute blanche de poussière.

    Tout cela s'est passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire et même pour le dire. Mon premier souci est de remercier Dieu de la visible protection dont il m'a entouré, car je vois maintenant quel danger j'ai couru. Puis je regarde autour de moi : tout bouge encore mais par oscillations lentes ; ma maison, la salle de conférence, l'école maternelle restent debout ; seuls les toits sont endommagés tous les voisins se réfugient dans notre jardin ; plusieurs embrassent les arbres pour ne pas tomber.

    La première secousse a eu lieu exactement à 11 h. 53 m. 40 s. ; à midi 12 en voici une nouvelle presque aussi forte que la première, il faut écarter les jambes pour ne pas tomber, tout comme sur le pont d'un bateau par grosse mer; une grappe d'enfants s'accroche à moi et j'ai toutes les peines du monde à rester debout. Les secousses se succéderont désormais à intervalles très rapprochés, si rapprochés même que le bureau sismologique de l'Université impériale en enregistrera 238 en trois jours; pour les profanes que nous sommes et qui n'avons d'autres instruments enregistreurs que nos pieds ou notre dos, ou même seulement nos oreilles, ce nombre sera réduit des deux tiers. Heureusement, pour moi-même je n'ai point cette peur irréfléchie du tremblement qui fait perdre la tête à beaucoup de personnes ; il est vrai que je n'ai jamais perçu distinctement le bruit souterrain qui accompagne, dit-on, les secousses; à l'intérieur des maisons je n'entends que le craquement de la charpente ou le tapotement des portes à coulisse dans leurs rainures ; à l'extérieur j'éprouve la même sensation que si j'entendais un grand oiseau voler au-dessus de ma tête ou un cheval s'ébrouer derrière moi.

    A peine commençons-nous à nous remettre de notre émotion qu'on crie au feu ; il a pris dans le laboratoire d'une usine de parfums, de l'autre côté de la rue, à 150 mètres de l'église. En un instant les flammes s'élèvent furieuses, alimentées par l'alcool qui s'est répandu, et une fumée épaisse nous environne gênant la respiration et la vue. Heureusement un poste voisin de pompiers dépêche deux pompes à moteurs, et au bout de vingt minutes nous sommes rassurés, l'incendie ne se propagera pas en dehors de l'usine.

    On vient me prévenir que l'un de mes principaux chrétiens demande à faire entrer dans le jardin deux voitures à bras, sur lesquelles il a chargé à la hâte quelques meubles et des effets pour les soustraire au feu qui, allumé au centre de la ville, se dirige rapidement du côté de sa maison, par conséquent du nôtre.

    C'est par lui que j'apprends qu'il y a plusieurs foyers d'incendie et je le constate bientôt moi-même en montant sur le toit de la maison. Je reste cependant sans inquiétude, je compte sur les pompes qui sont du dernier modèle, manoeuvrées par des hommes expérimentés, spécialisés même ; l'eau ne manquera pas puisque les conduites n'ont pas été brisées et que la pression, au moins dans le quartier, reste toujours aussi forte que d'ordinaire. Et puis il y a la rivière, large de plus de 100 mètres, qui nous sépare de Honjo, l'arrondissement qui, d'après ta fumée, semble le plus attaqué; il y a encore ces multitudes de canaux, larges d'au moins une dizaine de mètres, qui coupent la ville dans tous les sens, ils semblent tout indiqués pour servir de limite à l'incendie, d'autant mieux que les pompes y trouveront l'eau suffisante pour s'alimenter. Je tâche de communiquer mon optimisme aux chrétiens et aux païens, qui, de plus en plus nombreux, envahissent le jardin et me demandent s'il faut fuir ailleurs et où? Que leur répondre? Au fond je reste persuadé que le feu ne viendra pas jusqu'à nous quoiqu'il soit là, à 800 mètres, en train de dévorer l'école polytechnique et la manufacture des tabacs.

    S'il faut en juger d'après la fumée, seuls l'ouest et le nord-ouest paraissent indemnes, c'est-à-dire que la direction d'Ueno est libre. Ueno est un parc ou un bois immense, assez élevé et qui, placé en dehors du centre de la ville, communique avec la campagne par un cimetière planté d'arbres. Là est le salut, chacun ne parle que d' « Ueno no yama la montagne d'Ueno ». Dès trois heures de l'après-midi toutes les rues qui y mènent sont pleines de fugitifs, c'est un flot continuel qui passe devant nous, car nous sommes à un quart d'heure à peine de l'entrée du parc. C'est un pêle-mêle effrayant de femmes, d'enfants, d'hommes portant leur literie sur le dos, poussant ou tirant des voitures à bras, de cyclistes conduisant leur machine à la main, d'autos de toutes marques cornant lugubrement. Et ce flot, alimenté sans cesse par de nouveaux venus, ne discontinuera pas de couler jusqu'aux premières heures du jour.

    Pendant ce temps la foule des réfugiés dans notre jardin ne fait qu'augmenter ; il en arrive d'assez loin et chacun apporte des nouvelles auxquelles on n'ose croire. « Yokohama a été complètement détruit dès la première secousse. L'église de Honjo a déjà été la proie des flammes ». J'ai beau demandé ce qu'est devenu le Père, prêtre indigène, personne ne peut me renseigner. « Plusieurs milliers de réfugiés sont en train de griller à 150 mètres de la rivière, sur l'autre rive, arrondissement de Honjo ». Un peu plus tard on m'annonce et cette fois-ci le doute n'est plus possible, le témoin a vu le désastre de ses propres yeux que l'église de Kanda et l'école supérieure des Soeurs de St Paul de Chartres qui y était contiguë, ont brûlé presque aussitôt après le tremblement de terre. Ces nouvelles, qui me sont données devant tout le monde, ne sont pas de nature à calmer les réfugiés, sans compter que depuis la première secousse chacun s'attend à un raz de marée qui est le résultat d'une éruption sous-marine. Les premiers télégrammes vous l'ont même annoncé et lui ont prêté autant de victimes qu'au tremblement de terre ou à l'incendie ; affirmation inexacte. C'est tout au plus si on en a constaté un sur la côte de Kamakura, lequel a déferlé assez paisiblement, la masse d'eau soulevée étant peu considérable, car la mer n'a pas 100 mètres de profondeur à cet endroit. Comme un professeur, j'explique autour de moi que même dans le cas où une secousse sous-marine se produirait au milieu de la baie de Tôkyô, très peu profonde et en rejetterait toute l'eau sur la ville, celle-ci n'en aurait guère qu'un pied ou deux dans ses parties les plus basses. Je répète mes explications pour la dixième fois lorsque tout d'un coup on entend un bruit étrange que pour ma part je n'ai jamais perçu ; est-ce la grêle, est-ce la vapeur qui s'échapperait violemment d'une machine, est-ce enfin l'eau qui monte de la mer ? Le raz de marée ? Me voyant perplexe, mon portier un jeune homme que je vous présenterai plus loin saute sur sa bicyclette et pédale vers l'endroit d'où vient le bruit ; il est de retour au bout de trois minutes. Le bruit est causé par le feu qui dévore les réserves d'un grand marchand de bois établi un peu en delà de l'école polytechnique. Il y a là des milliers de mètres cubes de bois qui brûlent en claquant, et la flamme qui s'élève dans le ciel ronronne... un peu plus fort que des bûches dans un foyer, mais le phénomène est le même. Hélas! L'éclaircissement du mystère ne satisfait guère les réfugiés; s'ils sont tranquillisés au sujet du raz de marée, ils ne le sont pas du côté de l'incendie qui se rapproche et dont la violence augmente avec la progression. A ce moment, plusieurs personnes s'en vont emportant leurs paquets, et, ne voulant pas influencer ceux qui restent une centaine environ je rentre chez moi pour réciter mes vêpres. J'espère encore que le feu ne viendra pas jusqu'à nous, et c'est par pure précaution que j'ouvre mon coffre-fort où j'ai renfermé des valeurs appartenant à la paroisse, et même à des chrétiens qui me les ont confiées ; j'enveloppe le tout dans un \ fourouchiki " étoffe de 0m, 60 de côté, très en usage au Japon et qui est vraiment commode. Je le place en un lieu sûr où je pourrai aisément le reprendre si la nécessité de partir s'impose.

    Ma cuisinière m'a préparé un souper plutôt sommaire auquel j'essaie de faire honneur; puis je vais m'installer devant la porte d'entrée et là, assisté de mon portier qui a revêtu sa capote de réserviste, je bataille pendant plus de trois heures pour empêcher les voisins d'amener leurs meubles dans le jardin qui est déjà assez encombré, ou de les entasser sous la porte cochère de manière à barrer le passage. Je tiens absolument à ce que la sortie soit immédiatement praticable dans le cas où le feu se rapprocherait. Actuellement il nous enserre de trois côtés à une distance de 500 mètres, et au bout de la rue, de l'autre côté d'un pont, nous le voyons tout dévorer. Spectacle grandiose. Mais quelle angoisse étreint les curs!

    Vers minuit, la foule qui déferle depuis des heures devant nous s'arrête; un encombrement s'est produit du côté d'Ueno, et ce que je redoutais est arrivé : nous sommes prisonniers chez nous. Je me garde bien de communiquer mon inquiétude aux réfugiés et j'affecte l'optimisme le plus complet. Heureusement vers 2 heures du matin le mouvement en avant recommence, et peu après le silence complet règne dans la rue. Dans le jardin on y voit comme en plein jour ; il y a là deux malades, deux chrétiens qu'on a amenés sur des civières et qui mourront tous les deux dans quelques jours. L'un d'eux, père de six enfants, semble atteint de méningite, il est dans le coma; l'autre, un vieillard atteint de cancer. Je vais me reposer quelques instants sur mon lit ; à travers les mailles de ma moustiquaire, par les fenêtres ouvertes, je contemple le ciel à peine couvert d'un peu de fumée; c'est le calme des beaux clairs de lune, pas un bruit, pas un cri, il faut faire un effort d'imagination pour se croire au milieu d'un enfer. Je finis par m'assoupir.

    Dimanche 2 septembre. Je dormais depuis une heure peut-être lorsque le mari de la cuisinière vient me réveiller pour me dire que ses enfants fous de peur veulent absolument partir avec leur mère. Je leur recommande de se tenir les uns aux autres pour ne pas être séparés par les remous de la foule. La pauvre femme s'en va, son dernier né sur le dos, entraînant d'une main sa fille, 8 ans, et de l'autre son garçon de 5 ans. J'ai su plus tard qu'à l'entrée du parc ils furent accostés par un homme, venu de la banlieue pour essayer de sauver quelque sinistré, et qui, les ayant conduits chez lui, les y a gardés trois ou quatre jours.

    4 heures du matin ! Je vais aux nouvelles. Presque plus personne dans le jardin ; au sud et à l'ouest le feu ne semble éteint ; deux foyers restent à l'est et au nord-est, celui-ci semble se rapprocher rapidement. Quand le jour s'est-il levé? On ne s'en est pas aperçu... Le feu, qui depuis hier à midi était à l'est, suit maintenant le canal qui se trouve au sud, il parvient jusqu'au pont qui se trouve au bord de notre rue et là tourne droit au nord, vers nous. A 8 heures, l'école primaire, qui est à 200 mètres, flambe et s'écroule rapidement ; plus de doute, c'est notre tour. J'essaie d'ouvrir la porte extérieure de la sacristie, je regarde : seul un coin du toit a été crevé par un bloc de briques, inutile de songer à sauver le Saint-Sacrement, l'autel écrasé dès la première secousse de tremblement de terre a disparu sous un amas de décombres; je prends deux calices et deux ciboires ; je les enveloppe de linge pour les emporter dans la valise que mon frère m'a donnée lorsque je l'ai quitté à Mexico ; j'y joins tous les registres de la paroisse, les quatre volumes de mon bréviaire et, comme il reste un peu de place, j'y ajoute quelques chemises. Je décroche du mur ma croix de missionnaire et en prends une autre, plus petite, qui ne m'a jamais quitté depuis le berceau où ma mère l'avait glissée après ma naissance. Je suis resté à jeun pour le cas où, l'incendie s'arrêtant, je pourrai célébrer la messe. Précaution inutile. L'agent de police de notre quartier, fidèle à son devoir, nous presse de partir; à la hâte j'enlève ma soutane d'été pour revêtir mes plus beaux habits, soutane et douillette d'hiver, que ma mère m'avait données après la guerre ; elles sont bien un peu lourdes, mais j'attendrai à demain pour sentir leur poids; en ce moment rien ne pèse.



    On se compte au milieu du jardin; la maîtresse de l'école maternelle, le catéchiste, sa femme, leur fils qui a servi dans la marine, le portier et sa mère. Le portier place ma valise sur le porte fardeau de sa bicyclette, attache ses paquets par dessus, et en avant! A 200 mètres première halte; de là, je retourne encore devant l'église avec le portier et le fils du catéchiste. Par la porte cochère entr'ouverte nous assistons à l'embrasement des ruines de l'église et des bagages épars dans le jardin; d'abord un peu de fumée rampant ici et là; puis la flamme jaillit comme si quelqu'un venait de tourner un bouton électrique. Presque en même temps un tourbillon de vent s'élève happant les objets les plus hétéroclites qu'on voit s'élever dans l'air à travers une colonne de fumée. Gare à l'averse! Nous fuyons de toute la vitesse de nos jambes et assistons de loin à la chute des objets enlevés par le tourbillon, tôles ondulées, tuiles, poutrelles enflammées. A 13 mètres de hauteur sur les fils télégraphiques, un matelas reste accroché. Il y sera encore huit jours après. Le 12 juin 1919, voguant vers le Mexique à bord du Vénézuela, il m'avait été donné de contempler une trombe marine, gigantesque colonne d'eau dressée en geste de défi vers le ciel: le même phénomène s'est reproduit ici pendant l'incendie en plusieurs endroits, et un témoin oculaire, digne de foi, m'a affirmé avoir vu l'eau de la rivière s'élever en tournant jusqu'à 10 pieds de hauteur. Les tourbillons de vent ont causé la mort de beaucoup de personnes, surprises dans leur maison ou même dans la rue, s'enfuyant avec leurs paquets qui prenaient feu sur leur dos; ils ont multiplié les foyers d'incendie par les divers objets enflammés, nouvelles torches incendiaires, qu'ils projetaient dans toutes les directions, coupant souvent la retraite à des malheureux engagés dans des rues étroites comme on n'en voit qu'au Japon et en Chine.

    Quand nous rejoignons nos compagnons d'infortune, nous les trouvons à moitié morts de peur; ils ont vu de loin la pluie de feu s'abattre sur l'église et les environs et ils ont tremblé pour nous. Vite! Dépêchons-nous de fuir. Notre groupe augmente, ce sont d'abord deux petits garçons, un chrétien et un païen, celui-ci ancien élève de l'école maternelle, qui ont été séparés de leurs parents, puis une veuve avec ses deux enfants, une autre famille de six membres, tous chrétiens et qui en me voyant passer me demandent par où il faut se sauver. «Je n'en sais rien encore, mais suivez-moi, je vous trouverai un abri pour la nuit ». Je prends la tête de la colonne tenant par la main les deux petits garçons et nous arrivons bientôt à l'entrée de la gare des marchandises qui occupe un immense emplacement de 500 mètres à l'ouest de l'église. Le feu et le tremblement de terre ont tout détruit, mais d'énormes quantités de provisions de toutes sortes brûlent encore et brûleront pendant plusieurs jours avant de se consumer entièrement. La chaleur est intense ; nous passons entre deux rangées de fours ardents, mais sans en être incommodés outre mesure, car l'air surchauffé emporte la fumée vers le ciel, et puis nos visages et nos mains ne sentent plus rien, et je n'aurai dans quelques jours aucune difficulté à croire un rescapé du charnier de Honjo, lorsqu'il me dira qu'avant de se rendre à une ambulance, il ne savait pas que ses oreilles et son nez avaient brûlé. Un nouveau danger nous attend à la sortie de la gare, tous les chemins sont couverts de fils télégraphiques et autres dont Tôkyô détient certainement le record; ils sont enchevêtrés les uns dans les autres ; beaucoup pendent en l'air et nos habits risquent de brûler à leur contact. Heureusement la police monte la garde et nous aide à nous frayer un passage jusqu'au bord de la rivière, qui conduit à Sekiguchi, c'est à dire à l'ancien orphelinat devenu archevêché pendant la guerre. Là, première halte, le canon de midi tonne et aussitôt après un assez fort tremblement de terre nous fait lâcher bien vite le mur le long duquel nous sommes rangés.

    Vers quel point nous diriger ? C'est ce qu'il nous faut décider.

    (A suivre.)




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    1924/17-27
    17-27
    Japon
    1924
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