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Le catéchiste Liou

VARIÉTÉS Le catéchiste Liou Il est mort, à Lou-tcheou, un vieux catéchiste, célèbre dans toute la mission du Su-tchuen méridional sous le nom de Ngai-jen-tang, et qui fut autrefois confesseur de la foi. Cette espèce est assez rare pour qu'on ne la laisse pas sans un mot d'oraison funèbre.
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    VARIÉTÉS
    Le catéchiste Liou
    Il est mort, à Lou-tcheou, un vieux catéchiste, célèbre dans toute la mission du Su-tchuen méridional sous le nom de Ngai-jen-tang, et qui fut autrefois confesseur de la foi. Cette espèce est assez rare pour qu'on ne la laisse pas sans un mot d'oraison funèbre.
    Le catéchiste Liou, connu sous le nom de Ngai-jen-tang, son enseigne de commerce, était originaire de Yuin-tchouanhien d'une famille chrétienne depuis plusieurs générations. Il fut offert à Dieu dès son enfance, c'est-à-dire que ses parents s'engagèrent à le faire étudier dans le séminaire de la mission. Il y passa, en effet, deux ans, mais ne se sentant pas de vocation, il en sortit, et selon l'usage, se croyant obligé de rendre quelques services à la mission pour la dédommager de son entretien gratuit au séminaire, il se mit pour trois ans à la disposition du prêtre Yang, son compatriote, chargé des chrétientés de Tchong-tcheou, Koui-fou, Ou-chan sur le fleuve Bleu, sans compter les sous-préfectures de l'intérieur.
    Un jour, nos deux voyageurs voulant éviter la douane de Koui-fou, prirent un chemin de traverse ; mais ils furent relancés par les limiers de la police, qui, de force, ouvrirent leurs bagages et y trouvèrent des objets de religion, alors contrebande dans l'empire du Milieu, puisqu'on était en 1845. Nos deux voyageurs furent donc appréhendés et livrés au mandarin de Koui-fou, qui les jeta en prison. Heureusement, ils avaient conservé sur eux quelque menue monnaie qui servit à apprivoiser les geôliers, pas cependant jusqu'à obtenir la liberté.
    Le prêtre fut autorisé à établir sa couchette dans un endroit relativement convenable. Pendant la nuit, on eut le temps de réfléchir et de préparer la stratégie pour le lendemain. Il fut convenu que le prêtre contreferait le sourd, et que Liou se chargerait des réponses et par conséquent recevrait les premiers coups ! Les chrétiens des environs furent aussi prévenus de préparer le nerf de la guerre, et à la grâce de Dieu !
    Le lendemain eut lieu l'interrogatoire :
    D'ou êtes-vous ?
    De Yuin-tchouan.
    Que faites-vous en ce pays ?
    Nous enseignons la religion.
    Ce n'est pas là une occupation d'honnêtes gens. Quelle religion ?
    La religion du Seigneur du ciel.
    Oh ! Une religion perverse.
    Pardon, grand père, on nous a pris nos livres hier, et si vous les avez ouverts...
    Je crois bien, j'ai passé la nuit là-dessus.
    Alors, grand père, vous devez savoir que notre religion défend tout ce qui est mal, et recommande tout ce qui est bien.
    Et le chapitre qui parle de manger la chair et le sang d'un homme ?
    Le grand père n'a peut-être pas lu jusqu'au bout où il est dit que c'est sous la forme du pain et du vin.
    Insolent bavard ! Tu vas recevoir 50 soufflets !
    Pourquoi ? Est-ce que j'ai commis quelque faute ? Est-ce que nous avons fraudé la douane ?
    Vas-tu te taire ? Au surplus je vais vous renvoyer à votre mandarin de Yuin-tchouan, en le priant de vous faire la leçon. Allez !
    Et on rentra en prison.
    Le lendemain nos deux captifs sortaient de la ville, flanqués de deux satellites porteurs d'une dépêche les recommandant à leur propre mandarin. Ils ne se sentaient nullement le désir de le revoir, et de faire pour cela une centaine de lieues avec l'agrément de coucher chaque soir en prison. Dès la première étape, à Yuin-yang-hien, on s'arrangea de manière à faire échapper le prêtre qui s'en alla visiter ses chrétiens. Grand embarras pour les satellites qui n'osaientt plus porter la dépêche annonçant deux prisonniers. Liou les tira d'embarras en la leur achetant trois taëls, et ils se séparèrent bons amis. Le catéchiste était libre, il retourna au service de son maître.
    Trois ans après, croyant avoir assez fait pour l'acquit de sa dette envers la mission, il prenait congé et s'en allait à la recherche d'une position sociale, riche seulement de sa bonne volonté. Grâce à une parenté par alliance, il fut admis comme apprenti dans une grande manufacture de soie qui occupait 200 ouvriers, à La-ky-hien près de Lou-tcheou. Le patron eut bientôt distingué ce garçon foncièrement honnête et laborieux, et au bout de trois ans d'apprentissage il le garda comme son contremaître et son comptable ; Lion put alors se croire à l'abri du besoin, et songer à s'établir. Le plus riche chrétien de Lou-tcheou avait une fille charmante que, faute de parti plus sortable, il consentit à lui donner en mariage. Ce fut la fortune, sinon du beau-père, du moins de la chrétienté de Lou-tcheou, car Liou finit par s'y fixer, et la rendit plus florissante que celle de La-ky alors à son apogée. Mais il y avait encore des épreuves à traverser.
    On était en 1856, année terrible pour la Chine. Sur les bords de la mer, le canon grondait, de Canton à Pékin. L'Anglais voulait venger la confiscation de son opium, et la France le massacre de ses missionnaires. A l'intérieur, la plupart des provinces produisaient d'horribles rebelles que combattaient des soldats non moins horribles. Partout le pillage et l'incendie. Le premier résultat fut la mort du commerce. Le fabricant de soie, après d'énormes pertes, dut liquider assez à temps pour conserver quelques bribes de sa fortune, et notre Liou resta sur le pavé. Il essaya de tout, ne réussit à rien qu'à contracter 100 taëls de dettes, et après avoir vécu tant bien que mal, il se trouvait réduit en 1864 à prendre la besace de marchand de pilules, cousine en nos pays de celle du mendiant. Il dut confier sa femme et ses enfants à son beau-père, et se mettre à courir les villes et les marchés, débitant plus de paroles que de pilules. Comme il avait du zèle, il prêchait en même temps sa religion, et parvint à convertir plusieurs païens, entre autres un vieillard nommé Long, de Tchouken-tang, qui par son influence donna à cette chrétienté un lustre dont elle avait besoin. Enfin les temps étant devenus meilleurs, notre homme put revenir près de sa famille et suffire à peu près à ses besoins.
    Avant cette époque, le Su-tchuen méridional avait été érigé en Vicariat apostolique séparé, et je fus le premier missionnaire européen envoyé pour administrer Lou-tcheou et plusieurs villes environnantes. Jeune prêtre inexpérimenté, sachant à peine quelques mots de chinois, j'avais grand besoin d'un catéchiste dévoué. C'était au lendemain du traité de Tien-tsin ; les conversions, mais aussi les procès affluaient de toutes parts. La bonne Providence me mit sous la main Lou dit Ngai-jen-tang, dont le respect humain fut toujours le moindre défaut. Par lui, en moins de deux ans, je connus le fort et le faible de chacun, païens ou chrétiens, peuple et prétoriens, mandarins et notables. Mais ce que cette franchise lui attira d'accusations devant le curé, même devant l'évêque, de calomnies forgées à dessein pour le faire tomber en disgrâce, il faudrait ne pas connaître la fourberie chinoise pour ne pas le deviner.
    Malgré ces obstacles on parvint à organiser l'administration. Ngai-jen-tang, quoique sans titre officiel, était mon représentant pendant mes nombreuses absences et gouvernait la chrétienté de Lou-tcheou au spirituel comme au temporel. Dans la nouvelle position que nous faisaient les traités, il était impossible de se contenter de la pauvre maison qui avait servi jusque-là d'église et de résidence. Les chrétiens eux-mêmes le sentaient et le disaient, mais personne n'osait se mettre eu avant. Ce fut encore Ngai-jen-tang qui s'en chargea. Il persuada aux chrétiens de s'imposer chacun selon sa fortune et le curé avec la Mission aidant, on parvint à réunir les fonds nécessaires. Seulement les chrétiens se divisèrent ; ceux des faubourgs voulaient bâtir hors de la ville, ceux de l'intérieur n'étaient pas de cet avis. Enfin, après bien des difficultés, Ngai-jen-tang parvint à les mettre d'accord ; on s'établit en ville et l'on bâtit une église avec résidence et écoles très convenables. Pendant ce temps, j'avais été envoyé au fond du Kien-tchang à 200 ou 300 lieues de là. Ngai-jen-tang continua durant vingt ans, sous mes successeurs, à se dévouer au bien public. Toujours sous son impulsion, on put acheter un vaste cimetière et fonder un hospice avec des rentes. Dieu bénissait les chrétiens qui se montraient généreux.
    La situation de la paroisse était devenue satisfaisante, mais il n'en était pas de même de la fortune de Ngai-jen-tang, qui eut à manier tant de fonds et n'en devint pas plus riche, chose déjà assez merveilleuse en ces pays et en d'autres, hélas ! Il était trop franc et trop honnête et ne pouvait rien gagner dans le commerce chinois, qui ne vit que de fraudes et de tromperies. Je lui prêtai 20 taëls (environ 150 francs).
    Tu me les rendras, lui dis-je, quand tu pourras ; mais je te prédis que tu ne mourras pas avant d'avoir payé toutes tes dettes et gagné en plus 500 taëls, tu es trop brave homme pour que Dieu t'abandonne. Vingt ans après, il avait gagné 500 taëls et au delà et il me faisait parvenir au fond du Kien-tchang les 20 taëls prêtés.
    Quand je revins à Lou-tcheou, il y a quatre ans, mon Ngai-jen-tang avait vieilli, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Un jour il eut une attaque d'apoplexie, qui lui fit perdre l'usage de ses jambes. Puis il perdit sa fidèle compagne, et ce coup l'affecta tellement qu'il ne s'en releva pas ; la paralysie gagna le cerveau, et il ne fit plis que languir jusqu'à sa mort arrivée le jour du Saint-Sacrement, en plein midi. Dieu fait bien toutes choses : il avait choisi son jour pour récompenser son fidèle serviteur.

    GOURDIN,
    Missionnaire du Su-tchuen méridional.

    1902/233-236
    233-236
    France
    1902
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